Part 10
--C’est lui qui m’avait engagé à partir, au temps où vous ne l’aimiez pas encore, au temps où il était ambitieux, plein de rêves, les rêves que vous avez tués en lui, au temps où il comptait, comme moi, s’évader...
--Ne le plaignez pas; j’ai été son évasion.
Elle me défiait du regard, assurée de ses souvenirs, et je la contemplai contre le mur décoré à l’italienne de fleurs et de fruits, sous le plafond couleur de ciel et peint d’oiseaux. Elle ne savait pas qu’un jour, sur le seuil de cette chambre, Alexandre avait préféré ses rêves à une réalité trop facile. Alors je fus certain que s’il avait pris quelque plaisir à ses caresses, il avait, toujours secret, gardé sa liberté souveraine.
--Et maintenant, dit-elle avec une douceur inattendue, que je vous ai appris pourquoi mon petit n’a jamais voulu vous rejoindre, je ne suis plus jalouse de vous... Je veux bien vous laisser la seconde place...
Je haussai les épaules, fort impoliment. Elle se leva et, avec une affreuse tristesse:
--Pardonnez-moi en songeant à ma douleur, en songeant que tous les soirs de ma vie désormais dévastée, je vais, sous prétexte de tenir compagnie à ma tante, dans cet appartement où il est mort sans pouvoir me dire adieu, et où j’essaie de croire qu’il va tout à coup surgir...
* * * * *
Elle était partie que je l’entendais encore, cette bizarre personne dont la réserve hautaine avait laissé éclater de tels aveux.
Alexandre avait dû être violemment aimé par cette femme, longtemps déçue. Mais tandis qu’elle cherchait à prendre une revanche de la vie, de l’âge qui venait, il en était à préparer ses débuts. Cette liaison, bien sûr, n’avait été qu’une aventure à laquelle il s’était prêté, en attendant d’étonner autrement le monde.
Du reste, je m’expliquais l’erreur de Léonore. Elle le croyait sentimental et romanesque, peut-être voluptueux, parce qu’elle lui réclamait des satisfactions de cet ordre. Ceux qui nous chérissent nous voient tels qu’ils nous désirent; ils s’imaginent nous aimer le plus à l’instant où ils nous sont le plus infidèles. De même qu’il avait laissé sa mère se tromper sur son compte, de même Alexandre, fier, clairvoyant et moqueur, avait accepté que Léonore s’illusionnât.
Mais moi, j’étais en mesure de montrer à l’une ou l’autre de ces femmes l’énormité de leur erreur. De plus, le soir même, Léonore me remettrait les papiers que me léguait Alexandre; ils me suffiraient sans doute pour les confondre toutes deux. Pressé de connaître ce message d’outre-tombe, je me hâtai de dîner. Comme dépositaire des secrets de mon ami, mon devoir était de ne pas permettre qu’on travestît si complètement son souvenir. Certes, mes interlocutrices n’avaient pas admis mon témoignage. Mais quand le mort lui-même s’adresserait à nous, comment oseraient-elles contester plus longtemps?
D’un pas rapide, je gagnai la maison de Mme Weckerlin. Comme la veille, je pénétrai dans la pièce haute de plafond, éclairée par une seule lampe posée sur la table et par un grand feu qui, tant les flammes étaient vives, faisait remuer nos ombres sur la boiserie. Mme Weckerlin était au fond de son fauteuil, les yeux endormis derrière ses grosses lunettes, les mains mollement croisées, tandis que, de l’autre côté de la table, sa nièce, droite et noire, lui lisait le journal.
Un de mes premiers mots, après m’être assis entre elles deux, fut de demander à Mlle Halliez les papiers que son père avait à me remettre.
--De quoi s’agit-il? fit Mme Weckerlin d’un air méfiant.
Sans lui répondre, Léonore me tendit sous l’abat-jour de la lampe une large enveloppe où je reconnus avec émotion mon nom écrit de la main d’Alexandre; je retournai l’enveloppe qui était scellée, je fis sauter les cachets, et, dans un silence qui laissa entendre les gémissements du vent autour de la maison, je retirai une liasse épaisse de feuillets. Ils étaient tous du même format, et sur le premier je lus ce titre: _Ceci est mon journal intime._
Je frissonnai comme si la voix même d’Alexandre venait de s’élever. Ainsi il répondait à la douloureuse inquiétude qui m’avait fait accourir vers son tombeau; il mettait entre mes mains la preuve de notre amitié et le moyen de le faire connaître, tel qu’il était réellement. Mais alors j’éprouvai une subite pitié pour celles qui, de chaque côté de moi, contemplaient ce manuscrit; j’hésitai à leur révéler d’un coup leur erreur, et je mis le paquet dans ma poche en disant:
--Je lirai ces pages à l’hôtel et je vous communiquerai ce qui pourrait vous toucher.
J’avais parlé devant moi, sans les regarder. Ni l’une ni l’autre ne dit rien. Au bout d’un instant, Léonore demanda à sa tante:
--Voulez-vous votre tapisserie?
Sa tante soupira, refusa, soupira encore. Puis, à son tour, elle essaya de dissimuler son émotion en me demandant:
--Et vous partez toujours demain?
J’acquiesçai. Elle reprit, avec douceur:
--Vous êtes bon d’être venu. Pour vous aussi, ce malheur est terrible... N’est-ce pas qu’il s’est toujours montré un ami dévoué?
--Un ami incomparable, madame.
--Incomparable, répéta Léonore.
Inquiète de notre assurance, Mme Weckerlin remarqua:
--Pourtant il ne se liait pas volontiers. On le jugeait parfois distant, ce qui était bien injuste. Mais c’est vrai que le cher garçon ne s’épanouissait, ne se sentait vraiment heureux qu’ici, dans ce fauteuil en face de moi, à me raconter des histoires et à écouter les miennes... Il a dû vous le dire? fit-elle après une hésitation.
Je m’inclinai. Prenant courage, elle continua, ses yeux pleins de larmes tournés vers moi pour mieux me convaincre:
--Sa confiance en moi était touchante. Il me disait bien plus de choses qu’un fils n’en dit à sa mère. N’importe quel fils. Et c’est une de mes rares consolations, dans mon grand chagrin, de songer que rien de sa vie ne m’est demeuré inconnu. Une vie si digne, sans un secret, sans une faute...
Je continuai de me taire, un peu agacé néanmoins par ce naïf bavardage. Alors ce fut au tour de Léonore de m’interpeller.
--Si attaché qu’il fût à sa famille immédiate, il serait regrettable, n’est-ce pas, monsieur? d’oublier sa préoccupation d’autrui, cette compassion généreuse à la souffrance, ce besoin presque féminin de consoler un malheureux, une malheureuse...
--Je sais comme vous qu’il était charitable, fit la mère avec une légère irritation. Cela tient à son éducation chrétienne.
--Pardon, rétorqua l’autre, il n’était pas tendre par piété, mais par humanité. Il n’avait rien de convenu, mais au contraire il cédait souvent à un élan passionné.
Nette, la réplique arriva:
--Mon pauvre enfant n’a pas eu le temps de connaître les passions.
Je me hâtai d’intervenir.
--Laissez-moi, fis-je, compléter le portrait que vous tracez tour à tour. N’oubliez pas l’extraordinaire imagination qui le caractérisait, une imagination brûlante, qui éclairait la vie devant lui.
--Je le veux bien, fit-on à ma gauche.
--Soit, entendis-je à ma droite.
--Cette imagination qui ne déployait toute son envergure que dans le domaine intellectuel, l’eût rendu l’égal des grands esprits humains. C’est comme penseur qu’il eût donné sa mesure. Il n’était pas fait pour s’attacher aux choses purement terrestres.
--C’est vrai, fit Mme Weckerlin.
--Et à cette puissance imaginative s’ajoutait une lucidité critique parfois terrible, mais qui ne semblait détruire que pour se donner la place de créer à nouveau.
--Mon fils, un destructeur...
La vieille dame remua au fond de son fauteuil, tandis qu’à ma droite l’autre, figée dans sa certitude hautaine, déclara:
--Certes, il n’avait que faire des vérités faciles et des conventions traditionnelles. D’abord il cherchait à être sincère. Et lorsqu’il avait choisi un but, il y marchait tout droit, sans s’embarrasser de préjugés.
--Vous avez raison, repris-je, de ne pas exagérer l’importance de certains repos, de certaines détentes qu’il s’accordait. La vérité, la beauté, voilà quels étaient les pôles de son intelligence. S’il paraissait se prêter à tel ou tel épisode de la vie, il le mettait à son rang dans la hiérarchie qu’il avait fixée une fois pour toutes, indépendamment des personnes. L’aventure ne le détournait pas de l’essentiel.
Entraîné par le plaisir imprudent de revoir Alexandre dans sa haute stature, et non plus étriqué, parodié, comptant aussi sur l’obscurité des termes que j’employais, je fus néanmoins arrêté par Léonore. Mes phrases précédentes l’avaient agacée, la dernière la fit bondir:
--Qu’appelez-vous une aventure?
--Mon fils, murmura Mme Weckerlin, un aventurier...
--Oui, continua durement Léonore, expliquez-vous. Vous parlez d’Alex d’après un passé déjà lointain. Que savez-vous de son existence récente? D’après quoi jugez-vous?
Tremblante, presque fébrile, incertaine de l’un comme de l’autre de ses compagnons, et craignant elle ne savait quels sous-entendus, Mme Weckerlin s’adressa à moi:
--Je ne comprends pas... je ne comprends pas... Où allez-vous chercher ces idées sur Alec? Ne vous en ai-je pas assez dit?
Mais Mlle Halliez était résolue à pousser plus loin.
--Ma tante, dit-elle avec âpreté, monsieur ne se contente pas de vos explications. Il a raison. Nous devons aux morts une sincérité totale. Où il a tort, c’est quand il invoque ses conversations de la dix-huitième année pour transformer Alex, si je le saisis bien, en une sorte de philosophe.
L’irritation commençait à me gagner, moi aussi: je n’aime pas à être traité de menteur.
--Pardon, fis-je, il ne s’agit pas d’impressions personnelles plus ou moins sujettes à caution. Ce qui donne une valeur probante aux entretiens de notre adolescence, c’est l’étonnante précocité d’Alexandre. Dès cette époque, j’ai reçu l’avertissement de son génie. Je n’invente pas les innombrables lectures qu’il a faites, je n’invente pas les travaux qu’il a entrepris, ses programmes de vie, le catalogue qu’il se plaisait à dresser de ses ambitions. D’ailleurs, sa personne même trahissait son caractère; rappelez-vous ce grand front bombé, lourd de méditation, qui penchait son visage en avant.
--Cette bouche... fit Léonore.
--Cette bouche faite pour le sarcasme et l’invocation: tout dénotait en lui la créature intellectuelle, l’esprit supérieur pour lequel seule compte la pensée. Sa fin lamentable, sa fin même n’est-elle pas due à un excès cérébral?
--Ses derniers jours..., murmura Léonore.
Je la sentais, reculée dans l’ombre, qui frissonnait d’impatience, de rage, de ne pas oser me répondre à armes égales, en étalant ce qu’elle appellerait, elle aussi, ses preuves. Et je ne m’adressais qu’à elle, et jusqu’à mes silences la sommaient de reconnaître que j’avais raison. Mais je dus me retourner à gauche vers Mme Weckerlin qui, d’une voix solennelle, plus forte que je ne l’aurais pensé, suspendit notre assaut:
--Ne parlez de sa mort ni l’un ni l’autre. Étiez-vous là?
Nous demeurâmes interdits. Elle reprit, ni tremblante, ni inquiète désormais:
--Comment prétendez-vous définir mon fils, alors que vous ne l’avez pas entendu, soigné, veillé aux heures suprêmes?
Dédaignant mes objurgations, Léonore fit face à la vieille dame.
--Et vous, ma tante, que pouvez-vous conclure de ce tête-à-tête final? Etes-vous certaine qu’en dépit de votre présence, Alex n’attendait pas quelqu’un?
--Attendre qui, qui d’autre que sa mère?
Je fus frappé de l’élan de la question, comme si les lèvres d’où elle jaillissait l’avaient longtemps retenue. Mlle Halliez plia d’abord devant l’attaque directe, puis, rassemblant toute sa résolution:
--Qui sait si quelqu’un... ni le médecin, ni vous... n’aurait pas eu, devant cette agonie, une intuition soudaine qui l’aurait sauvé?
--Là où je n’ai rien trouvé, qui donc...
--Peut-être moi, fit très lentement Léonore.
--Comment, vous? Votre susceptibilité serait donc la raison de cette hostilité sourde que je me suis toujours refusée à comprendre? Est-ce là pourquoi vous revenez chaque soir, sous le prétexte d’une lecture, et comme pour surprendre un secret dont vous auriez besoin. Mais vous n’obtiendrez pas...
--Je n’espère rien de vous.
--Alors pourquoi ce soir faites-vous l’odieuse supposition que là où une mère a échoué, vous eussiez réussi?
--Parce que j’étais pour Alex plus qu’une mère, parce que votre fils eût écouté mon appel et serait encore vivant si je lui avais tendu les bras...
--Malheureuse, s’écria Mme Weckerlin en levant ses deux grosses mains tremblantes, taisez-vous...
Mais l’autre était debout, et, la tête plus haut que la lumière de la lampe, à demi perdue dans l’obscurité, elle continua, impérieuse et farouche:
--Puisque je ne puis trouver aucun repos, aucune consolation dans le silence, puisque je vous déteste de m’avoir écartée de son agonie et qu’il faut que vous sachiez pourquoi, je dirai tout. J’ai été la maîtresse de votre fils. C’est à moi qu’il doit le seul bonheur d’une vie jusque-là solitaire. Il m’a passionnément aimé, entendez-vous, plus que n’importe quel être au monde.
--Non, non, Alec n’a pas commis cet horrible péché.
--Alex m’a aimée. Et je ne vous permets pas de le confisquer maintenant, ou plutôt de le faire mourir une seconde fois en faisant comme si rien, jamais, n’avait existé entre lui et moi...
--Mais c’est vous, balbutia Mme Weckerlin épouvantée, qui avez précipité sa fin en l’entraînant dans le crime. Vous l’avez tenté, tourmenté, avili peut-être, mon malheureux enfant... Aujourd’hui il vous échappe. Laissez-le moi.
--Il est trop tard. Maintenant que j’ai parlé, vous l’imaginerez toujours dans mes bras.
Frappé d’horreur, je crus voir le fantôme ironique et douloureux que nous poursuivions tous les trois, apparaître soudain sous la forme d’un cadavre étalé, disputé par ces deux rivales que possédaient leurs jalousies également mensongères. Par respect pour mon ami, j’intervins:
--Vous vous trompez toutes deux. Alexandre vous a donné à chacune un peu de son âme. Mais il ne vous appartient ni à l’une, ni à l’autre. Et c’est lui qui vous le dit par ma bouche.
D’un même mouvement, haletantes, elles se tournèrent vers moi: l’une pelotonnée dans son fauteuil, hagarde, agitée de tremblements séniles; l’autre debout, orgueilleuse, assurée d’une certitude dont les preuves nous demeureraient éternellement secrètes. Mais je ne me laissai pas intimider, et tirant de ma poche l’enveloppe que m’avait donnée Léonore:
--Regardez ces papiers. Ce n’est ni à vous, ni à vous qu’Alexandre a voulu les transmettre. Est-ce donc qu’il n’avait de confiance véritable qu’en moi?
Mme Weckerlin ne comprenait pas ce nouveau coup; elle parut désespérée. Léonore répliqua dédaigneusement:
--Il vous a remis un manuscrit d’une haute valeur, sans doute, quelque travail philosophique. Comment pourrait-il me démentir?
--Pardon, mademoiselle. Lisez ce qui est écrit sur la première page: _Ceci est mon journal intime._ Il me le donne pour me confirmer dans ce que je sais de lui, pour que je devienne son répondant, son témoin envers tous, alors qu’il ne sera plus là. Inutile de disputer plus longtemps, ceci nous dira qui de nous trois a raison. Quant à moi, je le sais d’avance.
Et déjà j’ouvrais le cahier lorsque, relevant les yeux, je vis le pâle visage gonflé de Mme Weckerlin, ses paupières sanguinolentes d’où tombaient de grosses larmes. Je ne pus supporter ce spectacle. D’un geste brusque, je lui tendis les feuillets.
--Prenez, madame, lisez la confession de votre fils, et dites-nous la vérité...
Elle fit d’abord le mouvement de chercher ses lunettes, et pendant un instant on n’entendit que le soupir atténué du vent au dehors, le bruit craquant du feu dans le salon. Puis elle me rendit les papiers en balbutiant avec angoisse:
--Je suis sûre de mon fils.
M’inclinant, j’allais feuilleter moi-même le manuscrit lorsqu’une ombre passa sur lui; c’était Léonore, penchée, et qui s’en empara. Elle le serra entre ses bras avec une expression d’ardeur insensée. Irrité, je m’écriai:
--Eh bien! lisez vous-même, mademoiselle, nous verrons bien si vous avez raison.
J’en avais assez de ces violences. J’attendais, j’exigeais qu’Alexandre enfin parlât lui-même. Mais avant qu’on pût l’en empêcher, Léonore fit le tour de la table et jeta au feu le journal intime.
LE PERSONNAGE INVISIBLE
à Zoltan Baranyai.
J’affirme que les circonstances sont seules coupables. Et non pas moi. J’étais seul dans mon compartiment, et nous allions arriver à la frontière. Un crayon avec lequel je notais mes dépenses de voyage glissa entre la banquette et la paroi du wagon: je fouillai pour le reprendre, et ramenai, en même temps que lui, un passeport perdu. Mon premier mouvement fut de plaindre son propriétaire; mon second fut de m’émerveiller. La photographie du passeport reproduisait mon propre visage, ou à peu près: même moustache noire et tirée, mêmes yeux enfoncés avec de profondes arcades. C’était moi, avec un faux nom. Au lieu de Jean Collin, le signalement parlait d’un certain Mesmay, Lucien, journaliste, né à Paris, et plus âgé que moi, il est vrai, de deux ans. Mais cet état-civil me laissait indifférent, tandis que la coïncidence de nos deux physionomies me stupéfia.
Là-dessus nous atteignîmes la station frontière. Je mis le passeport dans ma poche pour le donner au chef de train, et je m’occupai de faire porter mes deux valises à la douane. Quelle bousculade! La veille, à Vienne, j’avais failli perdre mon bagage et j’en demeurais inquiet. Ici, pour comble on parlait hongrois, et je ne comprenais goutte aux indications des employés. Les voyages à l’étranger sont contraires à mes goûts de vie tranquille, et seul le désir de consulter à la Bibliothèque nationale de Budapest des documents touchant le séjour de Descartes en Hongrie, m’avait décidé à entreprendre un tel déplacement. Je songeai qu’à cette heure, loin du bruit et de la hâte, ma femme et mes deux petites filles goûtaient à leur aise dans notre jardin, et à mon ennui se mêla de la mauvaise humeur. Lorsque, après une longue attente dans un corridor, un fonctionnaire au képi raide et conique me réclama mes papiers, je lui tendis mon passeport avec irritation. Il le vérifia, le timbra et me le rendit après m’avoir enveloppé d’un coup d’œil.
Mais une fois remonté en wagon, et roulant vers Budapest, je m’aperçus que j’avais, par mégarde, présenté au visa le passeport de M. Mesmay. Je commençai par m’amuser d’une telle confusion. La ressemblance devait être bien complète pour qu’un douanier s’y laissât prendre. Je contemplai à nouveau l’image de ce Mesmay. Et je rêvai un instant sur la figure qu’un inconnu m’avait empruntée. On dit que les traits définissent le caractère. Il serait donc, comme moi, un homme d’étude, raisonnable et appliqué? Ou bien deux personnalités entièrement différentes peuvent-elles utiliser des masques pareils?
Je voulus me mettre à lire, mais mon esprit suivait mal le texte. J’essayai, sans succès, de dormir. La campagne que nous traversions me parut sans intérêt. Son passeport avait été visé à la frontière tchèque. Sans doute, arrivant de Prague, s’était-il arrêté à Vienne; il ne pourrait continuer son voyage qu’après s’être fait délivrer, à l’ambassade, de nouvelles pièces. Mais si l’un de ses amis passait dans le couloir--le couloir de son wagon, où, moi qui venais de l’Arlberg, je ne l’avais manqué que de peu,--il dirait, en m’apercevant: «Tiens, vous êtes donc remonté?» Et je pourrais très bien incliner la tête, ou même répondre: «Mais oui, vous voyez.» Et l’ami me croirait... Etre pris pour un autre, et, loin de s’en vexer comme on fait d’habitude dans un cas analogue, accepter le malentendu!... Brusquement, je me décidai à ne pas remettre le passeport au chef de train, mais à l’envoyer moi-même à son possesseur, puisque son adresse y était inscrite. Il serait intéressant, pensai-je, de nous connaître, de comparer nos goûts et de voir jusqu’où s’étendait cette extraordinaire similitude. Ma vie est si privée de tout inattendu qu’un tel événement commençait même de me troubler.
Nous arrivâmes à Budapest où je ne comptais passer que trois jours. Je pris une voiture pour me faire conduire à l’hôtel Astoria. Mais alors, tandis que nous suivions un boulevard planté d’arbres, encombré de terrasses de cafés et tapissé d’enseignes incompréhensibles, tout à coup une pensée me bouleversa: puisque, seul, le passeport Mesmay avait été timbré à la frontière, le mien n’était donc pas en règle. Comment pourrais-je expliquer la confusion? Me croirait-on dans ce pays où je ne connaissais personne? N’allait-on pas m’accuser d’avoir usurpé un état-civil, abusé de la bonne foi d’un fonctionnaire? Aujourd’hui, ces craintes me paraissent absurdes. Le fait est qu’elles m’affolèrent. Plutôt que d’affronter des autorités soupçonneuses et qui s’exprimeraient en hongrois, plutôt que de perdre en démarches un temps limité, je cédai à mon horreur des complications. Et je résolus de rester au bénéfice d’une supercherie involontaire, qui ne causait de tort à personne et que je serais le seul à connaître. Arrivé à l’hôtel, lorsque le concierge me demanda mes pièces justificatives, je présentai le passeport timbré, et c’est sous le nom de Mesmay qu’il m’inscrivit dans un grand registre.
* * * * *
Le lendemain, je m’éveillai tard, avec un sentiment de mauvaise conscience. Pour y échapper j’allai me promener dans la ville, qui est monumentale, remettant à l’après-midi ma première visite à la Bibliothèque. Curieux d’y recueillir des renseignements sur la bataille d’Ersekujvar, à la suite de laquelle Descartes renonça au métier militaire pour se vouer à la philosophie, j’étais plus encore saisi par la nouveauté d’une promenade au milieu d’inconnus. Ce dépaysement me rafraîchissait. Et à croiser sur les trottoirs tant de gens qui semblaient accepter tacitement que j’eusse un autre nom que la veille, je me rassurai. Mon cas ne me parut pas si grave, et surtout, dans trois fois vingt-quatre heures, il serait liquidé. Je me félicitai même de m’être tiré d’embarras par la décision la plus simple, la plus élégante eût dit un mathématicien, celle enfin qui me causerait le moins d’ennuis.
Après le déjeuner--qu’on prend fort tard dans ce pays--je m’installai dans le hall de l’hôtel, et je contemplai vaguement les gens qui entraient et sortaient, volubiles et expressifs. Le concierge avait fort à faire à répondre aux demandes, à inscrire les nouveaux arrivants sur le tableau affiché au bureau. Et tandis que je suivais le va-et-vient, je me rendis compte soudain que j’étais observé. Un grand jeune homme de vingt-cinq à trente ans, moulé dans un costume de tussor clair, une badine à la main, me considérait à la dérobée tout en questionnant le concierge. Quand il vit que je le regardais, il vint à moi, un charmant sourire sur le visage, et, me saluant avec beaucoup de courtoisie, me dit en un français très pur:
--Pardonnez-moi, monsieur, de me présenter. Je suis Nicolas de Telegdi, le mari d’Ilonka Szolnoky. Je viens de lire par hasard votre nom sur la liste de l’hôtel. J’ai trop entendu parler de vous par ma belle-famille pour ne pas souhaiter faire votre connaissance.
Je reculai mon fauteuil et, la mine renfrognée, je fis:
--Mais monsieur, êtes-vous sûr...
Il ne me laissa pas continuer:
--Vous êtes bien monsieur Lucien Mesmay?
--Assurément, dis-je en rougissant jusqu’aux cheveux et en me levant pour m’enfuir.
--Excusez-moi, s’écria-t-il d’un air soudain désolé, je fais toujours trop de zèle. Vous vouliez sans doute, avant de révéler votre présence ici, vous assurer des sentiments de mon beau-père. Ne craignez rien. La guerre et la paix ont beau avoir mis un fossé entre les Hongrois et le reste du monde, il sera heureux de vous voir.
--Je suis certain..., dis-je.
Mais le sentiment de ma sécurité me fit ajouter:
--Cependant, il est vrai que je désire attendre quelques jours avant d’aller voir monsieur... monsieur votre beau-père. D’ici là, ne lui dites rien.
--Je vous le promets. D’ailleurs il est encore pour quelques jours au bord du lac Balaton.