Complices

Part 9

Chapter 93,817 wordsPublic domain

--A-t-on su l’origine de la maladie? repris-je. S’était-il fatigué à trop travailler?

--Il lisait beaucoup, c’est vrai, mais ce n’est pas cela qui fatigue. Moi aussi, je lis, et je ne suis jamais tombée malade. On a prétendu, je le sais, qu’il ne trouvait pas ici toutes les satisfactions qu’il souhaitait et qu’il s’inquiétait d’autre chose. Mais c’est faux! Vous qui avez été son ami, vous direz que c’est faux, n’est-ce pas? J’ai répondu qu’Alec n’avait aucun motif de n’être pas heureux.

Elle cessa de trembler, remit ses lunettes pour me dévisager bien en face et affirma:

--Pas besoin de chercher l’origine de cette affreuse méningite. C’est Dieu qui l’a voulue. Il ne nous reste qu’à essayer de nous résigner, si nous le pouvons.

Mais je ne me résignais pas. Pour moi, Alexandre venait de mourir, il me fallait des renseignements sur ses derniers jours, des images qui, si douloureuses fussent-elles, me permissent d’admettre enfin l’évidence. Je pressai donc la vieille dame, je m’efforçai d’obtenir par bribes des détails vrais, et ses phrases embrouillées, ses réflexions confuses, son chagrin même que je ranimais ainsi me donnèrent les preuves cruelles que j’étais venu chercher. Au bout d’une heure, je me levai pour prendre congé. Elle saisit ma main dans ses mains gonflées et m’adjura:

--Revenez demain, mon ami, n’est-ce pas? Nous parlerons encore de lui. Certaines personnes chercheront peut-être à vous donner d’autres détails, mais c’est moi, moi seule qui connais tout de mon pauvre enfant.

Je m’inclinai; alors, me retenant toujours, mais sur un ton un peu changé, presque soupçonneux, elle ajouta:

--J’ignorais que vous fussiez si lié avec Alec. Je vous croyais seulement deux bons camarades. Un jour, il m’a demandé de lui lire une de vos lettres. Je n’ai pas tout compris de ce que vous écriviez, mais elle lui a fait beaucoup de bien. Le soir, il a voulu me dicter une réponse. Et puis, il n’a pas pu. J’ai insisté. Il secouait la tête en soupirant: «C’est trop difficile, c’est trop difficile.» Déjà, à ce moment-là, il était si faible.

Mme Weckerlin se leva péniblement, ouvrit le tiroir de la table et ajouta:

--Il m’a été enlevé, et puis vos lettres ont continué d’arriver. Les voilà, mon ami...

Elle me tendit six grosses enveloppes, je les pris et me sauvai pour cacher mon désespoir.

* * * * *

Le lendemain, je fus réveillé par les gémissements du vent incessant qui venait pousser sa plainte jusque sous ma porte. L’hôtel de la Poste est une mélancolique maison de granit. On m’avait donné la grande chambre du premier étage, la seule qui ait trois fenêtres--celle où, par je ne sais quel hasard, avait logé une illustre cantatrice à l’époque de nos seize ans. Nous ne sûmes jamais pourquoi était venue à l’improviste, puis repartie au bout de deux jours, cette femme dont personne dans la ville, sauf nous, ne connaissait la célébrité. Agités par le respect de l’art, le désir de la créature, l’adoration de la gloire, nous passâmes ces quarante-huit heures à la guetter de la rue, à errer sous un prétexte le long des corridors ou dans le salon de l’hôtel. N’y pouvant plus tenir, Alexandre écrivit une lettre qu’il lui fit porter; la femme de chambre revint le prévenir qu’on l’attendait. Il monta hardiment l’escalier, puis arrivé devant la porte, fit demi-tour et me rejoignit en me disant: «C’eût été une déception.» Nous ne connûmes d’elle qu’une torsade de chevelure blonde et un manteau de fourrure alors qu’elle montait en voiture, le lendemain, pour s’en aller.

Et j’habitais sa chambre! Une vaste chambre peinte à la détrempe. Dans cette rude contrée, on s’étonne de trouver parfois des décorations à l’italienne, exécutées par des artistes venus de l’autre côté des montagnes et qui illustrent en ciels et en oiseaux multicolores leur regret du soleil. Le plafond bleu était orné d’arabesques, les murs de fruits et de fleurs. Devant moi, une grande glace trouble avait reflété le visage de notre chimère. J’y distinguai tout à coup celui d’Alexandre. Alors je résolus d’aller au cimetière.

Il est en dehors de la ville, au pied d’un éperon rocheux. A peine en eus-je franchi la grille que je ressentis un grand calme. Le vent ne pouvait plus m’atteindre, j’étais à l’abri des vivants. Une humidité pénétrante m’enveloppa. Quelques arbres pleuraient sur les tombes, sur des roses froides parmi leurs ronces violacées. Je ne savais où trouver Alexandre, et j’avançais au hasard, presque surpris qu’il ne se relevât pas pour m’appeler. Enfin, je vis son nom inscrit sur une dalle, en lettres banales et définitives. Je m’en voulus de ne pas éprouver plus d’émotion, de demeurer rétif, inerte. Mais comme je cherchais mon mouchoir dans ma poche,--ce cimetière m’enrhumait au lieu de me faire pleurer,--j’y sentis les enveloppes que m’avait remises, la veille, Mme Weckerlin.

Je les ouvris, ces lettres. J’y revis les phrases que j’écrivais sans savoir qu’il était mort, et leur inutilité, absurde et innocente, me bouleversa. Comme témoignage vivant de notre amitié, il ne me restait que ces feuillets de ma main, mais où je retrouvais l’accent si fier de nos confidences. N’importe qui eût peut-être appelé cynisme cette franchise tranquille et courageuse qui s’exerçait même à nos propres dépens. Le fond d’une âme humaine, voilà ce que nous osions, dans notre impitoyable loyauté, montrer l’un à l’autre. Jamais je ne parlerai à quiconque sur ce ton-là. Et lui-même n’aurait jamais révélé à d’autres qu’à moi d’aussi secrètes profondeurs. Ainsi j’étais désormais l’unique dépositaire de sa pensée. Bien plus que sous cette dalle, je le sentis présent dans ma poitrine.

J’achevai ma lecture. Nous étions si préoccupés de l’essentiel de nous-mêmes, et de ramener aux principes généraux nos mouvements intérieurs, que nous ne parlions guère de notre vie pratique. Séparés l’un de l’autre, nous faisions abstraction des événements. Je me gardais pour ma part de relater les besognes utilitaires, les fréquentations banales qui composaient mon existence au Brésil. Et lui? Loin de moi avait-il commencé de réaliser les ambitions dont je connaissais les grandes lignes? Ou bien, songeant à son attitude au seuil de la cantatrice, je me demandai s’il avait dédaigné ce qui eût risqué de le mal satisfaire?

Autour de moi, tout était silencieux, sauf les gouttes d’humidité tombant sur des feuillages flétris. Rien, ni personne ne pouvaient me répondre. Alors, je m’en allai à travers le cimetière, déchirant en mille morceaux mes lettres inutiles; près de la sortie, je m’arrêtai pour les jeter sur un tas de détritus qu’emporterait le fossoyeur: vieilles couronnes, chrysanthèmes fanés. Et comme je relevais la tête, je vis paraître sur le seuil de la grille Léonore, le visage maigre et volontaire sous un chapeau noir. Je la saluai, elle fit un mouvement vers moi, puis, me saluant à son tour, elle gagna l’intérieur du cimetière.

* * * * *

L’après-midi, j’allai voir Mme Weckerlin. Assise dans son fauteuil près de son feu toujours flambant, elle m’interpella:

--Qui avez-vous vu? Vous a-t-on parlé d’Alec?

Je l’assurai, un peu surpris, que je n’avais adressé la parole à personne. Alors elle attira à elle, de ses grosses mains molles, un porte-feuille.

--J’ai préparé un choix de ses photographies pour que nous les regardions ensemble. Celle-ci, tenez...

C’était le portrait d’un bébé florissant assis par terre; je ne l’avais pas connu à cet âge. Un second portrait me le montra à cinq ans, en marin et de profil.

--Là, fis-je, on reconnaît son front si particulier, ce front de cérébral.

--N’est-ce pas, fit-elle, qu’il était un bel enfant?

D’autres photographies passèrent, assez insignifiantes, des groupes où il était mêlé à des gens.

--Celle-là, dit sa mère, je ne l’aime pas.

Et elle me tendit une épreuve d’amateur, pas retouchée, où des ombres dures soulignaient, avec une intensité qui me troubla, la profondeur sombre du regard, l’amertume de sa bouche. O destinée trop courte qui n’avait pu déployer les promesses de cette image! Avide de le contempler encore, je demandai:

--Et les autres?

--Quelles autres?

--N’avez-vous pas d’autres portraits que ceux de son enfance?

Elle baissa ses paupières sur son visage gonflé et murmura:

--Il n’y en a pas d’autres.

Elle dut sentir ma désapprobation, car elle se mit à remuer dans son fauteuil, à agiter ses mains tremblantes, en soupirant: «Mon pauvre petit Alec..., mon pauvre petit Alec...» Puis, comme décidément je ne répondais rien, elle parla pour elle seule.

--Ses premières années, elles m’ont donné bien des inquiétudes. Après avoir été un beau bébé, il a eu coup sur coup des maladies qui l’ont affaibli. A sept ans et demi, une mauvaise scarlatine. L’année d’après, ça a été le tour de la fièvre typhoïde; j’ai cru le perdre. Il en sortit tout maigre. A dix ans, j’ai dû le retirer de la petite école qu’il fréquentait; il avait des maux de tête continuels. Qui sait? peut-être les premiers signes de l’affreuse maladie...

--Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.

--Il ne vous disait pas tout, mon ami. A mesure qu’il grandissait, il ne racontait plus ses souffrances. Quand il a dû s’aliter pour sa dernière maladie, j’ai cru le revoir tout petit. Une nature comme la sienne, il fallait la deviner. Je ne regrette pas l’hiver où je l’ai gardé ici après l’avoir retiré de son école. Un hiver terrible, quelle neige! Nous étions comme emprisonnés, tous les deux. Naturellement, je ne le laissais pas inoccupé. Nous faisions un peu de géographie, de calcul, d’histoire. Ensuite, il est devenu bien plus savant que moi, qui ne sais pas grand’chose. C’est quand même moi qui lui ai appris l’essentiel. Le reste...

--Une fois l’esprit éveillé, quel appétit de lecture! Personne n’a eu sa dévorante curiosité, son besoin de découvertes...

--Je le tenais dans les plis de ma robe, au coin de ce feu.

--A chaque révélation nouvelle, quel élan pour repartir! Je l’entends encore, la voix pressée, m’expliquer la philosophie de Spinoza, ou bien commenter le pessimisme de Schopenhauer...

--C’était un enfant doux et appliqué, très sage.

--C’était un homme déjà, bien avant ceux de son âge... En quelques années à peine, du petit garçon a jailli un chef, un maître, sans qu’on puisse s’expliquer la soudaineté de cette transformation.

Calmement, comme pour me ralentir, Mme Weckerlin dit:

--Un «maître», mon petit?

Puis, obstinée, un peu dédaigneuse, elle ajouta:

--Il ne s’est pas tellement transformé que vous le dites.

Mais mon chagrin me remontait à la gorge.

--Jamais, m’écriai-je, je ne me consolerai de sa mort. J’ai perdu l’être le plus rare, un guide pour toute l’existence, une haute raison de penser et d’agir. J’ai perdu le meilleur des frères, mon seul ami!

--Mon fils.

--Et qu’eût-il donné au monde, quelle vérité nouvelle eût-il apportée aux hommes?

--Mon fils, répéta-t-elle en bougonnant.

--Parmi tant de possibilités diverses dont il était capable, que serait-il devenu?

--Je le sais, déclara-t-elle avec impatience.

--Alors madame, je vous en supplie, dites-moi tout, quelles furent ses dernières confidences?

Elle s’enfonça dans son fauteuil, serra son châle, et, au bout d’un instant, laissa tomber:

--Il n’a pas eu besoin d’en faire... Alec n’avait rien à m’apprendre.

Ma susceptibilité naturelle se réveilla. Je m’écriai, avec irritation:

--Prenez garde de le diminuer en le simplifiant! Il y avait en lui plus de choses que nous n’en pouvions apercevoir. Ni vous, ni moi ne lui aurions suffi toujours. Son audacieuse espérance était tournée au delà, et plus tard...

--Quelle erreur, fit Mme Weckerlin en m’interrompant. Alec s’est consacré à moi avec un zèle qui ne m’étonnait pas d’ailleurs et qui suffit à prouver que vos souvenirs sont infidèles. Comme vous le jugez mal! Jamais il ne m’eût quittée. La mort seule nous a séparés, pour peu de temps encore. Ces dernières années, comme ma vue avait baissé, c’est lui qui tenait mes comptes. Chaque jour il allait faire pour moi de petites emplettes. Sans avoir besoin de l’interroger, je ne sentais pas en lui les curiosités dont vous parlez. J’ignore Spinoza et l’autre dont vous avez dit le nom, mais mon fils était, comme moi, surtout préoccupé des choses religieuses, du devoir quotidien. Je vous ai raconté hier que nous avons prié ensemble, durant ses derniers jours.

--C’est-à-dire qu’il vous écoutait prier.

--Sans doute, répliqua la vieille dame en se dressant, il m’écoutait! Et vous, où étiez-vous pour qu’il vous écoutât? L’amitié lui a manqué à l’heure de l’agonie. Ne lui prêtez pas des intentions, et je ne sais quelles bizarreries qui ne furent pas les siennes.

Devant cette brusque exaltation, je m’en voulus d’avoir montré mon dépit.

--Madame, murmurai-je, pardonnez-moi. Mais cependant je n’invente rien quand je me rappelle ces deux pièces au grenier, qu’il avait remplies de livres, où il a si ardemment travaillé.

--Eh bien! mon ami, répondit Mme Weckerlin avec satisfaction, quand il fut très malade, Alec donna des ordres pour qu’on brûlât une caisse de papiers qui s’y trouvait et qu’on vendît tous les livres...

--Et vous l’avez fait?

--Naturellement.

Je mis ma tête dans les mains. Alexandre avait-il donné ces ordres dans le délire? Ou bien, puisque j’étais absent, avait-il voulu protéger contre des indiscrétions, des malentendus, le secret de son travail et de sa pensée? De toutes façons, quel malheur! Mme Weckerlin jubilait.

--Vous voyez, mon ami, moi j’apporte des preuves...

J’eus ma revanche à la considérer qui reprenait tout à coup, avec une mine soupçonneuse:

--Mais qui donc vous a poussé à me questionner?

--Je vous répète que je n’ai causé ici avec âme qui vive.

Le cœur serré de tristesse, je me levai.

--Je pars demain, madame.

Alors, son vieux visage s’attrista à son tour. Elle larmoya, chuchotant:

--Revenez encore ce soir, nous parlerons de lui.

Une fois dehors, j’éclatai de colère. La voilà bien, la tyrannie des familles! Cette vieille bourgeoise qui avait mis au monde un enfant peut-être de génie, ne savait pas même le reconnaître. Elle s’était formé de lui une image conventionnelle, qui pâlissait de plus en plus maintenant qu’il était mort. Elle trahissait sa mémoire par tendresse maternelle. O grande âme, avait-il donc fallu te plier à la médiocrité de ce voisinage, dissimuler par orgueil, mentir par pitié. Est-ce la méningite ou le désespoir qui t’a emportée?

Et j’allais par les rues désertes, luttant tête basse contre le vent. La nuit était venue, une âpre nuit montagnarde qui ne parvenait pas à refroidir mon indignation. A ma colère se mêlait une rancune personnelle, Mme Weckerlin, en défigurant son fils, abîmait ma propre adolescence. Le hasard de ma course m’amena devant la maison où je suis né; je n’y jetai qu’un coup d’œil furieux. Si Alexandre, tel que je l’aimais, n’avait existé que dans mon imagination, le meilleur de moi-même n’existait pas davantage. Mais c’était impossible; ce coin de rue, cette arcade soudain le faisaient apparaître à mes yeux. A travers les ténèbres flottait son visage pensif, tout à coup passionné, tout à coup railleur. Moi seul, j’étais fidèle à son juste souvenir, comme j’avais été fidèle, de son vivant, à ses secrètes confidences.

Quand, après avoir longtemps déambulé, je rentrai à l’hôtel, on m’avertit que quelqu’un m’attendait au salon. J’y allai, assez étonné. C’était Mlle Halliez.

--Je voudrais vous parler, fit-elle à voix basse.

Puis, désignant du regard deux personnes qui causaient à la table voisine, elle murmura:

--Mais sans crainte qu’on nous écoute.

L’hôtel de la Poste n’a pas d’autres pièces de réception. Je proposai ma chambre,--presque un salon, somme toute. Mlle Halliez accepta, et nous montâmes. Lorsque j’eus refermé la porte sur nous, je sentis l’insolite de notre tête-à-tête. Mais Léonore, préoccupée, résolue, n’y fit pas attention. Elle commença tout de suite, comme si elle avait préparé ses phrases à l’avance, en m’attendant:

--Monsieur, je sais que vous partez demain et je suppose que vous ne reviendrez pas ici de longtemps. Mon père est le notaire de la famille Weckerlin. Mon cousin Alex, avant de mourir, lui a remis des papiers pour vous, et il les a conservés en attendant de connaître sûrement votre adresse...

--Vous me les apportez? m’écriai-je.

--Non. Mon père vient de s’absenter pour huit jours. Il me charge de vous demander si vous voulez qu’il vous les envoie dès son retour, ou bien que je vous les remette ce soir chez ma tante.

--Apportez-les-moi chez Mme Weckerlin, je vous en prie, mademoiselle... Ah! je savais bien qu’Alexandre aurait encore quelque chose à me dire!

Et puis, je me demandai pourquoi Léonore était venue elle-même me trouver, pourquoi elle avait réclamé que nous fussions seuls. Un prétexte lui était nécessaire, maintenant allait surgir l’essentiel. Pourtant ses premiers mots parurent le démentir.

--Monsieur, fit-elle, c’est tout ce que j’avais à vous communiquer...

Puis ses traits se détendirent, laissèrent paraître une expression de gêne et de souffrance. Elle murmura:

--Les dernières volontés d’Alex sont sacrées, et c’est un devoir pour moi que de contribuer à les accomplir. Pardonnez-moi de maîtriser si mal mon émotion quand je me trouve en face de son seul ami.

--Il vous a quelquefois parlé de moi?

--Assurément.

Je la regardai, droite, intelligente, austère... Depuis mon départ, peut-être avait-il rencontré en cette cousine une interlocutrice. Enfin j’allais pouvoir révéler à quelqu’un qui fût digne de l’entendre la vérité sur le disparu. Je fis:

--Vous causiez souvent ensemble?

Elle baissa la tête sans répondre. Je la priai de s’asseoir, je me rapprochai d’elle, m’écriant:

--Merci d’être venue! Évoquons son souvenir! Racontez-moi ses derniers jours sur lesquels je n’ai que le récit de sa mère, récit vague, et inexact j’en suis sûr.

Mlle Halliez releva la tête, mais ce fut pour la détourner.

--Ses derniers jours, monsieur, je les ignore. Ma cousine si faible, si résignée d’habitude, décida de défendre sa porte, et demeura seule avec lui et le médecin. Je ne l’ai revue, mais cette fois effondrée, que lorsque tout fut fini.

--Mais vous avez assez connu votre cousin pour contester avec moi l’image puérile qu’en trace Mme Weckerlin?

--Que vous a-t-elle dit?

--Elle en fait le modèle des bons garçons, respectueux, réservé, doux, fade.

--Elle a essayé de me faire partager son point de vue, fit Mlle Halliez en haussant les épaules, mais je m’y suis toujours refusée. Nous n’abordons plus le sujet... Alex s’apercevait de cette incompréhension, il m’en a parlé souvent. Mais il ne voulait détromper personne. On existe, disait-il, selon l’idée que se forment les autres; à nous de créer en eux une belle idée de nous-mêmes...

Je tressaillis; cette formule rendait le son d’Alexandre!

--Dites-moi, mademoiselle, comment avez-vous appris à le connaître?

--Je l’avais vu grandir sans lui donner plus d’importance qu’à d’autres cousins de son âge. Un jour... Mais il est inutile de vous rapporter ces détails. Ce serait une trop longue histoire. Sachez au moins que je fus stupéfaite devant les richesses d’âme de ce tout jeune homme. Jamais je n’avais rencontré de nature si généreuse et si ardente. Nous nous mîmes à causer, à nous expliquer, à nous enfermer dans une intimité toujours plus étroite. Il n’avait que du dédain et moi que de la haine pour notre entourage médiocre, notre plate existence où nous ne possédions que nous-mêmes.

Son ton s’élevait et ses yeux sombres éveillaient sur son visage une beauté que je n’y avais point encore vue. Elle continua, dans le même mouvement:

--Vous êtes parti d’ici, vous. Peut-être avez-vous oublié la désolation qui y règne. Songez à ceci; durant des années, j’avais souffert d’être seule et incomprise; après avoir gémi et saigné, mais tout bas, après avoir étouffé mes aspirations les meilleures, je m’étais résignée à mourir vivante, lorsque soudain, dans ce bagne peuplé d’indifférents pires que des ennemis, je crus rencontrer un compagnon. Ah! jamais je n’oublierai l’espérance violente qui me bouleversa, la terreur aussi de m’être peut-être trompée. Nos premiers entretiens furent hésitants, naïfs, chacun observant l’autre et prêt à s’échapper. Mais bientôt nous nous reconnûmes. Après toutes mes mortifications et mes désespoirs, je pouvais me confier, m’épanouir, et tout ce que j’avais refoulé remonta à la lumière. Non, Alex n’était pas ce que prétend sa mère...

--Alexandre, m’écriai-je, gagné par son exaltation, cet esprit audacieux, magnifique.

--Ce grand cœur...

--Cette intelligence impitoyable, libre de toute entrave.

--Mais surtout cette sensibilité infiniment délicate, ce tour romanesque, cette pitié consolante, ces façons charmantes de parler...

--Pardon, dis-je, déplorant une fois de plus la manie des femmes de mettre l’accessoire à la place du principal, Alexandre était courtois sans doute, raffiné de toutes manières, mais il dépasse de beaucoup ces définitions. Laissez-moi vous expliquer...

Elle fixa sur moi un regard fulgurant.

--Monsieur, il vous a donné tout ce que l’amitié légitimement réclame. Mais cela ne va pas très loin.

Piqué, je fis valoir qu’une amitié virile n’est pas moins perspicace qu’une amitié féminine: alors elle m’éclaira mieux.

--J’en ai trop dit pour n’en pas dire davantage. Je savais bien, d’ailleurs, que notre conversation viendrait jusque-là. Dussé-je vous choquer, monsieur, il me faut parler d’Alex, en parler tout haut, le réveiller d’une mort dont je ne me console pas. C’est parce que je ne puis porter à moi seule ce souvenir que je suis venue vous trouver, pour vous dire, pour vous crier enfin... Ah! comprenez-moi, monsieur. Vous n’avez pas le droit de me disputer son image, à moi qui l’ai connue tout entière.

Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le visage caché dans une main autant par pudeur que pour mieux évoquer le disparu, elle continua:

--Quelle que fût son intelligence que je ne saurais mesurer, elle le rendait semblable à d’autres hommes. Mais ce n’est pas par les idées qu’un être s’exprime profondément. Je garde dans mon cœur des paroles qu’il m’a dites et qui furent uniques. Un soupir, un regard m’ont plus renseignée sur lui que toutes vos conversations. Voilà pourquoi Alex m’appartient. Il est à moi puisque je me suis donnée à lui. D’ailleurs, c’est pour moi qu’il est né, pour la passion que je lui ai inspirée. S’il m’a consolée d’avoir dû l’attendre si longtemps, je lui ai fait oublier à mon tour l’angoisse de ses idées et de ses livres. Je lui ai révélé sa vraie nature, qui n’était pas cérébrale comme vous dites, mais qui était d’aimer, d’aimer, d’aimer...

Sa voix orgueilleuse tout à coup se brisa. Je me contins devant son silence. Mais elle était fière de revendiquer son amant; abattant son bras et me regardant en face, elle fit:

--Voilà, monsieur, ce qui s’est passé dans une bourgade, perdue au fond des montagnes. Deux créatures séparées par l’âge, par le respect humain, par la sévérité des mœurs et la force des préjugés, se sont rejointes, et dans le plus profond secret, au risque d’un horrible scandale, ce couple indissoluble a vécu trois années d’un bonheur que vous n’imaginerez jamais. Vous, monsieur, vous avez tenté au loin l’aventure, mais quoi que vous ayez cherché et peut-être trouvé, rien ne vaudra dans votre existence ce qu’il a connu, celui qui est resté ici, resté pour moi. Car qui donc, sauf moi, l’a retenu?

Ce ton provocant stimula mon irritation; elle le comprit, et d’un accent plus raisonnable:

--Si je m’exprime avec cette liberté, ce n’est pas seulement pour me soulager. C’est aussi parce que, sans le savoir, vous m’avez rendue parfois très malheureuse. Alex, quand il me parlait de vous, et seulement alors, prenait l’air distrait, inquiet même, et une sorte de nostalgie traversait ses yeux.

Je n’y tins plus et m’écriai: