Chroniques de J. Froissart, tome 03/13
Part 9
[236] Il était dans la destinée de Jean de Bohême d’être aussi errant après sa mort que pendant sa vie. Quoi qu’en aient dit les auteurs de l’_Art de vérifier les dates_ (t. III, page 458, note 1), le cœur seul de Jean de Luxembourg a dû être déposé dans l’église des Dominicaines de Montargis, dont une tante de ce prince était prieure et une autre religieuse. Les restes de ce preux, déposés provisoirement dans l’abbaye de Valloires (auj. couvent de la comm. d’Argoules, Somme, ar. Abbeville, c. Rue), furent transportés, du vivant de l’empereur Charles son fils, en grande pompe, à Luxembourg et inhumés dans la crypte des Bénédictins d’Altmunster, près Luxembourg, puis dans l’église des Récollets, ensuite dans celle de Munster au Grunt, d’où le vandalisme révolutionnaire les fit passer dans le cabinet d’antiquités de M. Buch Buchmann, propriétaire d’une faïencerie près de Trèves; ils se trouvent aujourd’hui à Castel, à une lieue et demie environ au sud de Saarburg (Prusse, prov. Bas-Rhin, rég. Trèves). V. le beau livre de M. le professeur Schœtter, _Johan, graf von Luxemburg und könig von Böhmen_. Luxemburg, Bück, 1865.
[237] Maintenay ou Maintenay-Roussent, Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Campagne-lès-Hesdin, sur la rive droite de l’Authie, à 13 kil. S. S. E. de Montreuil. Maintenay n’était pas une abbaye, comme le dit Froissart, mais un prieuré du diocèse d’Amiens.
Le lundi au matin, le roi d’Angleterre chevauche vers Montreuil-sur-Mer et envoie ses maréchaux courir dans la direction de Hesdin[238]. Les Anglais brûlent Waben[239], mais tous leurs efforts échouent devant le château de Beaurain[240]; ils sont aussi repoussés devant Montreuil-sur-Mer, dont ils ne peuvent qu’incendier les faubourgs. Édouard III couche le lundi soir sur le bord de la rivière de Hesdin (la Canche) du côté de Blangy[241]. Le lendemain, il se dirige vers Boulogne, met le feu sur sa route à Saint-Josse[242], à Étaples[243] _le Delue_, à Neufchâtel[244] et passant entre la forêt de Hardelot[245] et les bois de Boulogne, arrive au gros bourg de Wissant[246] où il fait reposer ses gens tout un jour; il reprend sa marche le jeudi et vient mettre le siége devant la forte ville de Calais. P. 191 et 432.
[238] Aujourd’hui Vieil-Hesdin, Pas-de-Calais, ar. Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq, à une l. E. S. E. de la ville moderne de Hesdin fondée, comme on sait, en 1554, par Charles-Quint.
[239] Pas-de-Calais, ar. et c. Montreuil-sur-Mer.
[240] Aujourd’hui Beaurain-Château, hameau de la commune de Beaurainville, Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Campagne-lès-Hesdin.
[241] Aujourd’hui Blangy-sur-Ternoise, Pas-de-Calais, ar. Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq.
[242] Pas-de-Calais, ar. et c. Montreuil-sur-Mer.
[243] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer.
[244] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Samer.
[245] Aujourd’hui hameau et château de la commune de Condette, Pas-de-Calais, ar. Boulogne-sur-Mer. La forêt de Hardelot, marquée sur la carte de Cassini, contenait encore, en 1667, douze cent vingt arpents et vingt verges; les bois de Boulogne-sur-Mer, situés un peu plus au N. E., contenaient à la même époque quatre mille quatre cents arpents environ. V. _Les forêts de la Gaule_, par A. Maury, éd. de 1867, p. 177.
[246] Pas-de-Calais, ar. Boulogne-sur-Mer, c. Marquise.
Le roi de France, logé à l’abbaye du Gard[247] près d’Amiens, apprend le dimanche au soir la mort du comte d’Alençon son frère, du comte de Blois son neveu, du roi de Bohême son beau-frère et de tant d’autres princes et seigneurs; dans sa colère, il veut faire pendre Godemar du Fay, qu’il rend responsable du désastre de Crécy, pour avoir laissé passer les Anglais à Blanquetaque, mais Jean de Hainaut prend la défense de Godemar et parvient à le sauver. Philippe, après avoir fait rendre à ses proches les derniers devoirs, quitte Amiens et retourne à Paris. P. 192 et 193.
[247] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux, au diocèse d’Amiens, à trois l. N. O. de cette ville; aujourd’hui couvent et château de la commune de Crouy, Somme, ar. Amiens, c. Picquigny. Le célèbre manuscrit du premier livre des Chroniques de Froissart, qui fait aujourd’hui partie de la bibliothèque de la ville d’Amiens, le seul qui nous ait conservé la seconde rédaction du premier livre de notre chroniqueur, provient de l’abbaye du Gard.
[1] CHRONIQUES DE J. FROISSART.
LIVRE PREMIER
§ =181=. Vous avés bien entendu en l’ystore chà par devant comment li rois d’Engleterre avoit grans guerres en pluiseurs marces et pays et par tout ses gens et ses garnisons à grans coustages, c’est à 5 savoir en Pikardie, en Normendie, en Gascongne, en Saintonge, en Poito, en Bretagne, en Escoce. Si avés bien entendu ossi comment il avoit si ardamment enamé par amours la belle et noble dame ma dame Aelis, contesse de Sallebrin, qu’il ne s’en 10 pooit astenir, car amours l’en amonnestoit nuit et jour telement et li representoit le biauté et le frice arroi de li, si qu’il ne s’en savoit consillier. Et n’i savoit que penser, comment que li contes de Salbrin fust li plus privés de son conseil et li uns de chiaus 15 d’Engleterre qui plus loyaument l’avoit servi. Si avint que, pour l’amour de la ditte dame et pour le [2] grant desirier que il avoit de li veoir, il avoit fait criier unes grandes festes de joustes à le moiienné del mois d’aoust à estre en le bonne cité de Londres. Et l’avoit fait criier et à savoir par deça le mer 5 en Flandres, en Haynau, en Braibant et en France, et donnoit à tous chevaliers et escuiers, de quel pays qu’il fuissent, sauf alant et sauf revenant. Et avoit mandet par tout son royaume, si acertes comme il pooit, que tout signeur, baron, chevalier et escuier, 10 dames et damoiselles y venissent, si chier qu’il avoient l’amour de lui sans nulle escusance. Et commanda especialment au dit conte de Sallebrin qu’il ne laissast nullement que ma dame sa femme y fust et [qu’elle[248]] amenast toutes les dames et damoiselles 15 que elle pooit avoir entour li. Li contes li ottria moult volentiers, car il n’i pensa nulle villonnie; et la bonne dame ne l’osa escondire, mès elle y vint moult à envis, car elle pensoit bien pour quoi c’estoit, et si ne l’osoit descouvrir à son mari, car elle 20 se sentoit bien si avisée et si attemprée que pour oster le roy de ceste oppinion. Et devés savoir que là fu la contesse de Montfort, car jà estoit arrivée et venue en Engleterre, et avoit fait sa complainte au roy moult destroitement. Et li rois li avoit couvent 25 de renforcier son confort, et le faisoit sejourner dalès ma dame la royne sa femme, pour attendre le feste et le parlement qui seroit à Londres.
[248] Mss. B 4, 3, fº 87 vº.--Ms. B 1: «que ne.» Mauvaise leçon.
§ =182=. Ceste feste fu grande et noble, ossi noble que on n’avoit mies en devant veu plus noble en [3] Engleterre. Et y furent li contes Guillaumes de Haynau et messires Jehans de Haynau ses oncles et grant fuison de baronnie et chevalerie de Haynau. Et eut à le ditte feste douze contes, huit cens chevaliers, 5 cinq cens dames et pucelles, toutes de hault linage; et fu bien dansée et bien joustée par l’espasse de quinze jours, sauf tant que uns moult gentilz nobles et jones bacelers y fu tués à jouster, qui eut grant plainte: che fu messires Jehans, ainnés filz à monsigneur 10 Henri, visconte de Byaumont d’Engleterre, biau chevalier, jone et hardi, et portoit d’asur [semet de fleurs de lis d’or[249],] à un lyon d’or rampant à un baston de geules parmi l’escut. Toutes les dames et les damoiselles furent de si rice atour que estre 15 pooient, cescune selonch son estat, excepté ma dame Aelis, la contesse de Salebrin. Celle y vint et fu le plus simplement atournée que elle peut, par tant que elle ne voloit que li rois s’abandonnast trop de li regarder, car elle n’avoit pensée ne volenté de 20 obeir au roy en nul villain cas qui peuist tourner à le deshonneur de lui ne de son mari. Or vous nommerai les contes d’Engleterre qui furent à ceste feste: premierement messires Henris au Tors Col, conte de Lancastre, messires Henris ses filz contes Derbi, 25 messires Robers d’Artois contes de Richemont, li contes de Norenton et de Clocestre, li contes de Warvich, li contes de Sallebrin, li contes de Pennebruch, li contes de Herfort, li contes d’Arondiel, li contes de Cornuaille, li contes de Kenfort, li contes 30 de Sufforch, le baron de Stanfort et moult d’autres [4] barons et chevaliers que je ne puis mies tous nommer.
[249] Mss. B 4, 3, fº 87 vº.--Ms. B 1 (lacune).
Ançois que ceste grande et noble feste fust departie, li rois Edowars eut et rechut pluiseurs lettres 5 qui venoient de pluiseurs seigneurs et de divers pays de Gascongne, de Bayone, de Bretagne, de Flandres de par d’Artevelle son grant ami; et des marces d’Escoce, dou signeur de Ros et dou signeur de Persi et de monsigneur Edowart de Bailluel, capitaine 10 de Bervich, qui li segnefioient que li Escoçois tenoient assés foiblement les triewes qui acordées avoient esté l’anée passée entre yaulz et les Englès et faisoient une grande assamblée et semonse, mais il ne savoient pour ù c’estoit à traire de certain. Ossi li saudoiier 15 qu’il tenoit en Poito, en Saintonge, en le Rocelle et en Bourdelois si escrisoient que li François s’apparilloient durement de guerriier, car les triewes devoient fallir entre France et Engleterre, qui avoient esté données à Arras apriès le departement dou 20 siège de Tournay. Ensi eut li rois mestier d’avoir bon avis et conseil, car moult de guerres li apparoient de tous lès. Si en respondi as dis messages bien et à point, et voloit briefment, toutes aultres coses mises jus, secourir et conforter la contesse de 25 Montfort.
Si pria à son chier cousin monsigneur Robert d’Artois qu’il presist à se volenté des gens d’armes et des arciers, et se partesist d’Engleterre et se mesist en mer pour retourner en Bretagne avoech la ditte 30 contesse de Montfort. Messires Robers li acorda liement, et se apparilla au plus tost qu’il peut, et fist se carge de gens d’armes et d’arciers; et s’en vinrent [5] assambler en le ville de Hantonne sus mer. Et furent là un grant temps, ançois qu’il euissent vent à leur volenté. Si se partirent environ Paskes, et entrèrent en leurs vaissiaus et montèrent en mer. Avoech 5 monsigneur Robert d’Artois estoient des barons d’Engleterre li contes de Sallebrin, li contes de Sufforch, li contes de Pennebruc, li contes de Kenfort, le baron de Stanfort, le signeur Despensier, le signeur de Boursier et pluiseur aultre. Or lairons un 10 petit à parler d’yaus, et parlerons dou roy englès qui fist un grant mandement parmi son royaume pour estre à Paskes en le cité de Evruich ou pays de Northombreland, sus l’intention que pour aler en Escoce et tout destruire le pays, je vous dirai pour 15 quel raison.
§ =183=. En ce temps que li parlement estoient à Londres des barons et signeurs d’Engleterre dessus dis sus l’estat que vous avés oy, consillièrent li prince au roy en bonne foy, consideret les grosses 20 besongnes qu’il avoit à faire, qu’il envoiast l’evesque de Lincolle à son serourge le roy d’Escoce pour acorder une triewe ferme et estable, se il pooit, à durer deux ans ou trois. Li rois à ce conseil s’acorda moult à envis. Et li sambla grans blasmes de requerre 25 son adversaire de triewes, selonch ce que on li avoit fait de nouviel. Li signeur d’Engleterre li disent, sauve sa grasce, que non estoit, selonch che qu’il avoit tout gasté le royaume d’Escoce, et selonch che qu’il avoit à faire en tant de fors [et divers[250]] pays. [6] Et disent que on tenoit à grant sens d’un signeur, quant il a pluiseurs guerres en un temps, et il en poet l’une atriewer, l’autre apaisier et le tierce guerroiier. Tant li moustrèrent de raisons qu’il s’i acorda et pria 5 au prelat dessus dit qu’il y volsist aler. Li evesques ne li volt mies escondire, ains se mist au chemin et en ala celle part, mais il perdi sa voie et revint en arrière sans riens faire. Si raporta au roy d’Engleterre que li rois David d’Escoce n’avoit point de conseil 10 de donner triewes ne souffrance, ne de faire pais ne acord, sans le gret et le consent dou roy Phelippe de France. De ce raport eut li rois englès plus grant despit que devant; si dist tout hault que ce seroit amendet temprement, et qu’i[l] atourroit telement le 15 royaume d’Escoce que jamais ne seroit recouvret. Si manda par tout son royaume que cescuns fust à Evruich à le feste de Paskes, apparilliés d’aler là où il les vorroit mener, excepté chiaus qui s’en devoient aler en Bretagne avoecques monsigneur Robert d’Artois 20 et la contesse de Montfort.
[250] Ms. B 3, fº 90 vº.--Mss. B 1, 4 (lacune).
§ =184=. Li jours de le Paske et li termes vint. Li rois Edowars tint une grant court à Evruic. Tout li prince et li signeur et li chevalier d’Engleterre, qui pour le temps y estoient, y furent et ossi grant fuison 25 de le communauté dou pays. Et furent là par l’espasse de trois sepmainnes sans chevaucier plus avant, car bonnes gens s’ensonniièrent entre le roy englès et le roy d’Escoce, par quoi il n’i ot adonc point de guerre. Et fu une triewe prise, jurée et 30 acordée à tenir deux ans, et le fisent li Escot contremer deu roy de France. Par ensi se deffist ceste [7] grosse chevaucie, et departi li rois englès ses gens et leur donna congiet de raler en leurs hostelz. Et il meismes s’en revint à Windesore et envoia adonc monsigneur Thumas de Hollandes et monsigneur 5 Jehan de Hartecelle à Bayone à tout deux cens armeures de fer et quatre cens arciers, pour garder les frontières contre les François.
Or vous parlerons de l’armée monsigneur Robert d’Artois [et de sa compaignie[251]], et comment il arrivèrent 10 en Bretagne. En ce temps escheirent les Paskes si hault que, environ closes Paskes, on eut l’entrée dou mois de may. De quoi, en le moiiené de ce mois, la triewe de monsigneur Charles de Blois et de la contesse de Montfort devoit fallir. Si estoit bien messires 15 Charles de Blois enfourmés dou pourcach que la contesse de Montfort avoit fait en Engleterre et de l’ayde et confort que li rois li devoit faire. Dont messires Loeis d’Espagne, messires Charles Grimaus, messires Othon Doriie estoient establi sus le mer à l’encontre 20 de Grenesie, à trois mille Geneuois et mille hommes d’armes en trente deus gros vaissiaulz espagnolz tous armés et tous fretés, et waucroient sus le mer attendans leur revenue. D’autre part, messires Gautiers de Mauni et li signeur de Bretagne et d’Engleterre, 25 qui dedens Hembon se tenoient, estoient durement esmervilliet de leur contesse de ce que elle demoroit tant, et si n’en ooient nulles certainnes nouvelles. Nompourquant moult bien supposoient que elle ne sejournoit mies trop bien à se grant aise, et ne se 30 doubtoient de aultre cose que elle n’euist aucun dur [8] encontre sus mer de ses ennemis; se n’en savoient que penser.
[251] Mss. B 4, 3, fº 88 vº.--Ms. B 1, fº 133 vº (lacune).
§ =185=. Ensi que messires Robers d’Artois, li contes de Pennebruc, li contes de Salebrin et li 5 aultre signeur et chevalier d’Engleterre et leurs gens, avoech la contesse de Montfort, nagoient par mer au lès devers Bretagne et avoient vent à souhet, au departement de l’isle de Grenesie, à l’eure de relevée, il perchurent le grosse navie des Geneuois dont 10 messires Loeis d’Espagne estoit chiés. Dont disent leur maronnier: «Signeur, armés vous et ordenés, car veci Geneuois et Espagnolz qui viennent et qui vous approcent.» Lors sonnèrent li Englès leurs trompètes et misent leurs pennons et leurs estramières 15 armoiies de leurs armes et de Saint Jorge. Et s’ordonnèrent bien et sagement et s’encloirent de leurs arciers; et puis nagièrent à plain voile, ensi que li tamps l’aportoit. Et pooient estre environ quarante six vaissiaus, que grans que petis. Mais [nuls[252]] 20 si grans ne si fors de trop n’en y avoit que messires Loeis d’Espagne en avoit neuf; et entre ces neuf avoit trois galées qui se remoustroient dessus tous les aultres. Et en cescune de ces trois galées qui se remoustroient dessus tous les aultres estoient li troi 25 corps des signeurs, messires Loeis, messires Charles et messires Othes.
[252] Ms. B 4, fº 88 vº.--Mss. B 1, 3, fº 134 (lacune).
Si s’approcièrent li vaissiel, et commencièrent Geneuois à traire de leurs arbalestres à grant randon, et li arcier d’Engleterre ossi sus eulz. Là eut grant [9] tret des uns as aultres, et qui longement dura, et maint homme navret et bleciet. Et quant li signeur, li baron, li chevalier et li escuier s’approcièrent, et qu’il peurent des lances et des espées venir ensamble, 5 adonc y eut dure bataille et crueuse, et trop bien s’i portèrent et esprouvèrent li un et li aultre. Là estoit messires Robers d’Artois qui y fu très bons chevaliers, et la contesse de Montfort meismement armée, qui bien valoit un homme, car elle avoit coer de lyon, et 10 tenoit un glave moult roide et bien trençant, et trop bien s’en combatoit et de grant corage.
Là estoit messires Loeis d’Espagne en une galée, comme bons chevaliers, qui moult vaillamment et de grant volenté requeroit ses ennemis et se combatoit 15 as Englès, car moult les desiroit à desconfire, pour li contrevengier dou damage qu’il avoit eu et receu ceste propre anée, assés priès de là, ou camp de Camperli. Et y fist li dis messires Loeis grant fuison de belles apertises d’armes. Et jettoient li Espagnol 20 et li Geneuois, qui estoient en ces gros vaissiaus, d’amont gros barriaus [de fer[253]], et archigaies dont il travilloient moult les Englès. Là eurent li baron et li chevalier d’Engleterre moult à faire et un dur rencontre, et trouvèrent l’armée des Espagnols et des 25 Geneuois moult forte et gens de grant volenté.
[253] Mss. B 4, 3, fº 89.--Ms. B 1, fº 134 vº (lacune).
Si commença ceste bataille moult tart et environ vespres, et les departi li nuis, car il fist moult obscur sus le vesprée; et se couvri li airs moult espès, si ques à painnes pooient il recognoistre l’un l’autre. 30 Si se retraisent cescuns et se misent à l’ancre, et [10] entendirent [à] appareillier les bleciés et les navrés et remettre à point; mais point ne se desarmèrent, car il cuidièrent de rechief avoir le bataille.
§ =186=. Un petit devant mienuit s’esleva uns vens, 5 uns orages et uns tempestes si très grans et si très horribles que il sambloit proprement que li mondes deuist finer. Et n’i avoit si hardi ne si oultrageus, de l’une part ne de l’autre, qui ne volsist estre bien à terre, car ces barges et ces naves hurtoient les unes 10 as aultres telement que ce sambloit proprement que elles deuissent ouvrir et fendre. Si demandèrent conseil li signeur d’Engleterre à leurs maronniers, quel cose leur estoit bon à faire. Il respondirent que d’yaus traire [à terre[254]] au plus tost qu’il poroient, 15 car la fortune estoit si grande sus mer que, se li vens les y boutoit, il seroient tout en peril d’estre noiiet. Dont entendirent il generalment à traire les aultres amont, et misent les singles ensi qu’à demi-quartier; et tantost eslongièrent il le place où il avoient jeu à 20 l’ancre.
[254] Mss. B 4, 3, fº 89.--Ms. B 1 (lacune).
D’autre part, li Espagnol et li Geneuois n’estoient mies bien assegur de leurs vies; ançois se desancrèrent ensi que li Englès, mais il prisent le parfont, car il avoient plus grans vaissiaus et plus fors que li 25 Englès n’euissent; si pooient mieulz souffrir et attendre [le hustin et[255]] le fortune de le mer que li Englès ne fesissent. Et ossi, se leur gros vaissiel euissent froté à terre, il euissent esté en peril d’estre brisiet et [11] romput. Pour tant, par grant sens et avis, il se boutèrent avant ou parfont. Mès, à leur departement, il trouvèrent quatre nefs englesces cargies de pourveances et de chevaus, qui s’estoient tenu en sus de 5 le bataille. Si eurent bien conscience, [quel tamps ne[256]] quel tempès qu’il fesist, de prendre ces quatre vaissiaus et d’atachier as leurs et emmener après yaus. Et saciés que li vens et li fortune qui estoit si grande les bouta, avant qu’il fust jours, plus de cent 10 liewes en sus dou lieu où il s’estoient combatu. Et les nefs monsigneur Robert d’Artois prisent terre à un petit port assés priès de le cité de Vennes, dont il furent tout resjoy, quant il se trouvèrent à terre.
[255] Mss. B 4, 3, fº 89.--Ms. B 1 (lacune).
[256] Mss. B 4, 3, fº 89.--Ms. B 1, fº 135 (lacune).
§ =187=. Ensi et par ceste grant fortune se desrompi 15 la bataille sus mer de monsigneur Robert d’Artois et de se route à l’encontre de monsigneur Loeis d’Espagne et de ses gens. Si n’en scet on à qui bonnement donner l’onneur, car il se partirent tout maugret yaus et par le diverseté dou temps. Toutes voies, 20 li Englès prisent terre assés priès de Vennes, et issirent hors des vaissiaus et misent leurs chevaus sus le sabelon et toutes leurs armeures et leurs pourveances; et puis eurent conseil et avis dou sourplus, comment il se maintenroient. Si ordonnèrent à 25 traire leur navie devers Hembon, et yaus aler devant Vennes, car assés estoient gens pour le assegier; si s’esmurent et chevaucièrent tout ordeneement celle part, et n’avoient mies grant fuison à aler, quant il s’i trouvèrent.