Chroniques de J. Froissart, tome 03/13

Part 8

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[213] Cette mention de l’emploi de canons par les Anglais à la bataille de Crécy, qui ne se trouve que dans la seconde rédaction de Froissart, est confirmée par le continuateur des Chroniques de Saint-Denis et par Villani; ce dernier donne aux canons des Anglais, au nombre de trois selon le chroniqueur de Saint-Denis, le nom de _bombardes_. «Un des canons très-curieux, dit M. Louandre, dont les Anglais firent usage à Crécy, et qui était conservé à la Tour de Londres, fut retrouvé presqu’entier parmi les décombres, après l’incendie de cette Tour en 1841 (voir le _Journal des Débats_ du 8 novembre 1841).» (_Hist. d’Abbeville_, éd. de 1844, t. I, p. 236, en note.) D’un autre côté, on lit dans le _Courrier de la Somme_ du 5 septembre 1850: «Samedi dernier, M. Davergne, cultivateur, a trouvé en labourant sur le champ de bataille de Crécy, un boulet en fonte du poids de 560 grammes, d’une circonférence de 24 centimètres; il est tout détérioré par la rouille.»

[214] L’arme des archers anglais était l’arc simple ou arc à main qui lançait la flèche ou saiette (_sagitta_). D’après Villani, les archers anglais, pour un quarreau d’arbalète que les Génois avaient lancé, leur décochaient trois saiettes. Les Anglais, au quatorzième siècle, s’étaient si bien approprié le maniement de l’arc à main que Gaston Phœbus, comte de Foix, dans son Traité de la chasse, l’appelle arc turquois ou _anglais_ et renvoie à l’école des Anglais ceux qui veulent s’y perfectionner. Dans les miniatures des manuscrits des _Chroniques_ de Froissart où l’on a représenté la bataille de Crécy, notamment dans les beaux mss. du quinzième siècle provenant de la collection du seigneur de la Gruthuse, on a très-bien marqué la différence des arbalètes à manivelle si massives des Génois et des arcs à main si légers et si commodes des Anglais.

[215] Miles VI du nom, seigneur de Noyers et de Vendeuvre, maréchal, porte-oriflamme et grand bouteiller de France, ne fut pas tué à Crécy; il mourut fort âgé au mois de septembre 1350. (V. Anselme, _Hist. généal._, t. VI, p. 648.)

Le vaillant et gentil Jean, roi de Bohême, comte de Luxembourg, [sire de _Ammeries_ et de _Rainmes_[216], rebaptisé au dire de quelques-uns sous le prénom de Charles[217]], demande à ses gens ce qui se passe, car il est complétement aveugle. A la nouvelle de la déroute des Génois, il invite les chevaliers de sa suite à le conduire si avant dans la mêlée qu’il puisse frapper un coup d’épée. Le Moine de Bazeilles[218] et les autres chevaliers, soit de Bohême, soit du Luxembourg, qui composent l’escorte de ce vaillant prince, s’empressent de se rendre à son désir, et, pour être plus sûrs de n’être pas séparés les uns des autres ni du roi leur seigneur, ils attachent ensemble leurs chevaux par les freins. Le roi de Bohême s’avance ainsi jusqu’au plus fort du combat où il accomplit des prodiges de valeur et se fait tuer avec tous les siens[219], sauf deux écuyers, Lambert d’Oupeye[220] et Pierre d’Auvilliers, qui parviennent je ne sais comment à se sauver. Le fils du roi de Bohême, Charles, élu depuis peu roi d’Allemagne[221], loin de s’associer à l’héroïsme de son père, reprend le chemin d’Amiens, dès qu’il voit que la victoire penche du côté des Anglais. P. 177 à 179, 420 à 422.

[216] Sans doute Raismes, Nord, ar. Valenciennes, c. Saint-Amand-les-Eaux.

[217] Les qualifications mises entre crochets ne se trouvent que dans le ms. de Rome (p. 420). On avait cru jusqu’à présent que Froissart, en donnant à Jean de Bohême le prénom de Charles, avait reproduit une erreur de Jean le Bel: le roi de Bohême a-t-il été réellement rebaptisé sous le prénom de Charles, ainsi qu’on le lit dans la rédaction de Rome; ou le chroniqueur de Valenciennes a-t-il essayé de pallier après coup une erreur qu’il avait commise? Nous laissons à des érudits plus complétement renseignés que nous le soin de choisir entre cette alternative.

[218] Le savant Sinner, dans son _Catalogus codicum mss. bibliothecæ Bernensis_ (t. II, Berne, 1770, p. 220 à 241), décrivant le ms. donné en 1697, à la bibliothèque de Berne, par le comte Alexandre de Dohna, et trouvant dans ce ms. le nom de ce chevalier écrit: _le Moyne de Bascle_, avait émis l’opinion qu’il appartenait à une illustre maison de Bâle, en Suisse, appelée _le Moyne_; mais la forme _Bascle_ n’est donnée que par une dizaine de manuscrits de la même famille; ce nom est écrit: _Basèle_, _Baselle_ et même _Baselée_ dans tous les autres manuscrits (_V_. p. 412). Il est aujourd’hui démontré que l’habile et courageux chevalier dont les sages conseils, si on les eût suivis, auraient sauvé l’armée française à Crécy, était originaire de l’ancien comté de Luxembourg. Un Alard de _Basailles_ (en latin: de _Basellis_) figure en 1307 parmi les feudataires de Henri, comte de Luxembourg, auquel il prête serment de foi et hommage en promettant de le servir envers et contre tous, excepté l’évêque de Liége (Bibl. nat., dép. des mss., fonds latin, nº 10163, fº 67 vº). Il y avait au moyen âge deux seigneuries et deux châteaux de Bazeilles, l’un sur l’Otain (Meuse, ar. et c. Montmédy), l’autre sur la rive droite de la Meuse à 3 kil. E. S. E. de Sedan (Ardennes, ar. et c. Sedan). L’héroïque compagnon d’armes de Jean de Luxembourg à Crécy devait tirer son nom et son origine du Bazeilles voisin de Sedan, car un «Obertin de _Baseilles_» est cité dans un acte du 11 juin 1359 parmi les hommes de fief de la châtellenie de Bouillon. (V. _Table chronologique des chartes de l’ancien comté de Luxembourg_, par Fr. X. Wurth-Paquet, Luxembourg, 1869, in-4º, p. 65.) D’après M. Jeantin, cité par M. Kervyn (t. V de son édition des _Chroniques_ de Froissart, p. 475 et 476), les seigneurs de Bazeilles devaient ce surnom de _moine_ à leur cimier qui portait un moine ou un hermite tenant un chapelet. Le nom du petit village de Bazeilles se trouve ainsi associé d’une manière glorieuse à deux des plus grands désastres de notre histoire.

[219] Une croix, nommée dans le pays _Croix de Bohême_, sise à Fontaine-sur-Maye, sur le _Chemin de l’Armée_, rappelle l’endroit où est mort Jean de Bohême.

[220] L’écuyer dont il s’agit ici est Lambert IV de Dammartin de Warfusée, seigneur d’Oupeye, dont le père, Lambert III, maréchal de l’évêque et prince de Liége, était mort le 1er janvier 1346 (n. st.). On voit par un acte du 11 juin 1359 que Lambert d’Oupeye était prévôt de Bouillon. (V. _Table chronol. des chartes du Luxembourg_, in-4º, 1869, p. 65.)

[221] Charles IV, fils de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, avait été élu roi des Romains le 11 juillet 1346.

Philippe de Valois est au désespoir et frémit de colère en voyant une aussi puissante armée que la sienne taillée en pièces par une poignée d’Anglais. Jean de Hainaut console le roi de France et l’engage à quitter le champ de bataille: la nuit est proche et l’obscurité sera telle bientôt qu’en s’avançant le roi courrait grand risque de se jeter au milieu des ennemis. Cependant, Philippe, qui a la rage et le désespoir au cœur, chevauche un peu en avant comme pour rejoindre les comtes d’Alençon et de Flandre qui sont descendus d’un tertre qu’ils occupaient et soutiennent sans reculer tout l’effort du prince de Galles et de sa bataille.--Le matin de cette journée, le roi de France avait donné à Jean de Hainaut un magnifique coursier noir que monte un chevalier de Hainaut nommé Thierri de Senzeilles, porte-bannière du sire de Beaumont: cheval et cavalier sont réduits au milieu des hasards du combat à se frayer de vive force un passage à travers les rangs de l’armée anglaise qu’ils parviennent à fendre sans que la hampe de la bannière se détache un seul instant des _buhos_[222] où elle est fixée. Thierri de Senzeilles, se trouvant ainsi séparé de son maître et ne pouvant revenir sur ses pas, chevauche à toute bride dans la direction de Doullens et d’Arras; il arrive le dimanche à Cambrai où il apporte la bannière de son seigneur. Jean de Hainaut et Charles de Montmorency, qui se tiennent au frein du cheval du roi de France, entraînent celui-ci, comme malgré lui, loin du champ de bataille; mais un chevalier de Hainaut, appelé Henri de Houffalize[223], sire de Wargnies-le-Petit[224], attaché au chapeau et au frein du seigneur de Montmorency, ne veut pas, à l’exemple de son maître, quitter le champ de bataille: éperonnant son cheval, il s’élance en pleine mêlée et se bat jusqu’à ce qu’il ait trouvé la mort. P. 179 à 181, 422 à 423.

[222] _Buhot_ est un mot de l’ancien français, qui s’est conservé dans divers patois et notamment dans le patois normand, et qui désigne ici une sorte d’étui où reposait l’extrémité de la hampe.

[223] Auj. Belgique, prov. Luxembourg, ar. Bastogne.

[224] Nord. ar. Avesnes, c. Quesnoy.

Cette bataille, livrée le samedi 26 août entre Labroye[225] et Crécy, est encore plus sanglante que chevaleresque. D’ailleurs, la plupart des grands faits d’armes de la journée sont restés inconnus, car elle s’engage fort tard dans l’après-midi. Cette circonstance porte surtout préjudice aux Français, dont beaucoup, se trouvant séparés de leurs seigneurs à la tombée de la nuit et errant à l’aventure dans l’obscurité, vont se jeter au milieu de leurs ennemis. Les Anglais les tuent sans merci, le mot d’ordre ayant été donné le matin de ne prendre personne à quartier à cause de l’immense multitude des Français. Ceux-ci, toutefois, aidés de leurs auxiliaires allemands et savoisiens, ayant réussi à rompre les archers de la bataille du prince de Galles, entreprennent une lutte corps à corps avec les gens d’armes anglais et déploient un courage héroïque. Sur ces entrefaites, la seconde bataille des Anglais, sous les ordres des comtes de Northampton, d’Arundel et de l’évêque de Durham, vient renforcer la première que commande le prince de Galles en personne; Renaud de Cobham et Jean Chandos font des prodiges de valeur. Néanmoins, la lutte est assez acharnée pendant un moment pour que les comtes de Warwick, de Hereford et Renaud de Cobham, auxquels a été confiée la garde du prince, envoient un chevalier demander du secours au roi d’Angleterre, qui, de la motte d’un moulin à vent, suit toutes les péripéties de la bataille. «Mon fils est-il mort ou blessé mortellement?» demande Édouard III au messager nommé Thomas de Norwich.--«Non, monseigneur,» répond celui-ci.--«Retournez alors, reprend le roi, dire à ceux qui vous ont envoyé de ne me point requérir tant que mon fils sera en vie; qu’ils laissent donc l’enfant gagner ses éperons: cette journée est sienne, et je veux qu’il en ait l’honneur.» P. 181 à 183, 423 à 425.

[225] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Hesdin. Labroye, par où le roi de France vaincu se replia sur Amiens, est un peu à l’est de Crécy. L’armée anglaise était adossée au petit bois de Crécy-Grange, appuyant sa droite au bourg de Crécy et à la Maye, son centre au fameux moulin à vent, sa gauche à Wadicourt; son front dominait la _Vallée des Clercs_, principal théâtre de l’action. L’armée française tournait le dos à Labroye, sa gauche formée par les Génois en avant de Fontaine, vis-à-vis la _Vallée des Clercs_, son centre à Estrées, sa droite à la ferme de Branlicourt voisine de Labroye. C’est ce qui explique pourquoi, lorsque la gauche et le centre de l’armée française, c’est-à-dire les Génois et le comte d’Alençon, eurent été mis en déroute par le prince de Galles et les archers anglais, Philippe de Valois, qui commandait la droite, opéra sa retraite par le château de Labroye.

Le comte de Harcourt, frère, et le comte d’Aumale[226], neveu de Godefroi de Harcourt, sont tués; averti du danger qu’ils courent, Godefroi arrive trop tard pour leur sauver la vie. Le comte Charles d’Alençon, frère de Philippe de Valois, le comte Louis de Blois, neveu du roi de France, le duc de Lorraine, les comtes de Flandre, d’Auxerre, de Saint-Pol[227] et le grand prieur de France trouvent aussi la mort en combattant les Anglais. P. 424, 183 et 184.

[226] Jean V de Harcourt, comte d’Aumale, fils de Jean IV, comte de Harcourt tué à Crécy, fut seulement blessé dans la bataille du 26 août 1346: le roi Jean le fit décapiter en 1355.

[227] D’après l’_Art de vérifier les dates_ (t. II, p. 778) Jean de Châtillon, comte de Saint-Paul, serait mort avant 1344, et son fils et successeur Gui V était trop jeune en 1346 pour se battre à Crécy.

_Première rédaction._ Philippe de Valois quitte le champ de bataille à la tombée du jour; escorté de cinq chevaliers seulement, Jean de Hainaut, les seigneurs de Montmorency, de Beaujeu, d’Aubigny et de Montsaut, il arrive au milieu de la nuit devant le château de Labroye dont le châtelain[228], s’entendant appeler, demande qui frappe à sa porte à une heure aussi avancée: «Ouvrez, ouvrez, châtelain, répond Philippe, c’est l’infortuné roi de France.» Le roi reste à Labroye jusqu’à minuit, y prend quelques rafraîchissements et se fait donner des guides pour le conduire; il entre à Amiens au point du jour et s’y arrête pour savoir ce que sont devenus ses gens. P. 184 et 185.

[228] Ce châtelain, nommé Jean Lessopier, dit _Grand-Camp_, était entièrement dévoué à Philippe de Valois.

Il y eut beaucoup de morts du côté des Français, et si les Anglais les avaient poursuivis, comme ils firent à Poitiers, il en serait resté encore davantage sur le champ de bataille y compris le roi de France lui-même; mais les vainqueurs se contentèrent de défendre leurs positions et de repousser les attaques. Le roi de France fut redevable de son salut à cette circonstance, car il resta fort tard sur le théâtre de l’action; et lorsqu’il s’en éloigna, il n’avait pas à ses côtés plus de soixante hommes. Il avait eu déjà un cheval tué sous lui lorsque Jean de Hainaut, saisissant par la bride le coursier sur lequel Philippe était remonté, entraîna le roi pour ainsi dire de force loin du champ de bataille. Les archers anglais contribuèrent surtout au succès de cette journée, car ce furent eux qui mirent les Génois en déroute, et la déroute des Génois causa celle des chevaliers français, en quelque sorte écrasés, eux et leurs chevaux, sous cette masse de fuyards[229]. Ajoutez à cela que les gens d’armes et archers anglais étaient suivis de pillards et de ribauds, du pays de Galles et de Cornouaille, armés de grands coutelas, qui, profitant du désordre des ennemis, se jetaient à l’improviste sur les seigneurs français, comtes, barons et chevaliers, et les tuaient sans faire de quartier à personne: ce dont Édouard se montra très-irrité. P. 186 et 187.

[229] La section du chemin d’Abbeville à Hesdin située entre Marcheville et Wadicourt, qui longe la _Vallée-des-Clercs_, s’appelle encore le _Chemin de l’armée_. L’écrasement dont parle Froissart eut lieu sans doute au fond du ravin qui donne accès dans la _Vallée des Clercs_ du côté de Wadicourt en un lieu-dit nommé par les gens du pays le _Marché à Carognes_.

_Seconde rédaction._ La défaite des Français à Crécy eut quatre causes principales: 1º par un orgueil déplacé, ils marchèrent au combat sans obéir à aucun plan, sans observer aucune discipline et contre la volonté même du roi qui fit de vains efforts, ainsi que Jean de Hainaut, pour parvenir sur le lieu du combat; 2º une bonne partie des combattants, du côté des Français, n’avaient ni bu ni mangé de la journée, outre que, marchant depuis le matin, ils étaient accablés de fatigue; 3º ils combattirent, ayant le soleil dans les yeux[230], ce qui les incommodait beaucoup; 4º enfin, l’action s’engagea trop tard, la nuit arriva tout de suite; les gens d’armes français qui s’avançaient, n’y voyant plus assez pour reconnaître la bannière de leurs seigneurs, ne se reconnaissant même plus les uns les autres, allaient se jeter au milieu des ennemis. Du côté des Anglais, au contraire, aucun homme d’armes ne bougea de la place qui lui avait été assignée et n’empêcha les archers de lancer leurs traits.--Le roi de France, qui se tient à une certaine distance de la bataille avec Jean de Hainaut et les chevaliers de son escorte, apprend vers soleil couchant que son armée vient d’être taillée en pièces par les Anglais. A cette nouvelle, il est transporté de colère et, frappant son cheval des éperons, il s’élance vers les ennemis. Les grands seigneurs qui composent son escorte, Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les seigneurs de Saint-Dizier et de Saint-Venant, le supplient de ne pas exposer inutilement au danger en sa personne la noble Couronne de France. Philippe de Valois se rend à leurs conseils et prend le chemin de Labroye où il passe la nuit ainsi que les chevaliers de sa suite. Charles de Bohême, dès lors roi d’Allemagne, fils du roi Jean de Bohême, et le comte Guillaume de Namur, qui vient d’avoir un cheval tué sous lui, quittent aussi le champ de bataille où Guillaume laisse mort un de ses chevaliers nommé Louis de Jupeleu. Cette bataille se livre un samedi, le lendemain de la Saint-Barthélemy, au mois d’août, l’an 1346. Le roi d’Angleterre donne l’ordre de ne pas poursuivre les Français, de laisser les morts à l’endroit où ils sont tombés et de ne pas les dépouiller afin qu’on les puisse mieux reconnaître le lendemain matin; il enjoint à ses gens de reposer tout armés, à ses maréchaux de faire garder son camp par des sentinelles; puis il invite à souper tous les comtes, barons et chevaliers de son armée. P. 426 à 428.

[230] Cette indication concorde bien avec la situation topographique des deux armées. L’armée française, développant ses lignes parallèlement au _Chemin de l’armée_ avec Crécy pour objectif, avait la face tournée vers l’ouest; et comme le combat commença vers quatre heures de l’après-midi, elle devait avoir le soleil dans les yeux.

Le soir, Édouard III, qui n’a pas mis son bassinet de la journée, descend de la hauteur où il s’est tenu pendant la bataille, vient vers son fils, lui donne l’accolade et l’embrasse, en disant: «Beau fils, Dieu vous garde! Vous êtes mon fils, car vous vous êtes bravement conduit en ce jour: vous êtes digne de tenir terre.» A ces mots, le prince s’incline tout bas et humblement devant le roi son père qu’il comble des marques de son respect. Les Anglais passent la nuit en actions de grâces et sans se livrer à aucuns divertissements, selon l’ordre exprès du roi. P. 187 et 188, 428 et 429.

Le dimanche, au matin, le brouillard est si épais qu’on voit à

peine un arpent devant soi. Cinq cents hommes d’armes et deux mille archers anglais vont en reconnaissance pour voir s’il reste encore dans les environs quelque troupe d’ennemis à disperser; ils rencontrent les milices bourgeoises des communautés de Rouen, de Beauvais, d’Amiens, parties le matin d’Abbeville et de Saint-Riquier, sans rien savoir du désastre de la veille. Les Anglais tombent à l’improviste sur ces bonnes gens et en font un grand carnage; l’archevêque de Rouen[231] et le grand prieur de France périssent dans la mêlée. P. 188 et 189, 428 à 430.

[231] Nicolas Roger, archevêque de Rouen, oncle du pape Clément VI, ne fut pas tué à Crécy; il mourut à Avignon en 1347. (V. _Gallia Christiana_, t. XI, col. 79.)

Édouard III charge deux chevaliers, Renaud de Cobham et Richard de Stafford, d’aller sur le champ de bataille faire le recensement des morts. Ces deux seigneurs se font accompagner de deux hérauts qui reconnaissent les armes et de deux clercs[232] qui écrivent les noms; une journée tout entière est employée à ce travail. On trouve gisants sur le champ de bataille, du côté des Français, onze princes dont un prélat[233], quatre-vingt chevaliers bannerets, douze cents chevaliers d’un écu ou de deux et quinze ou seize mille[234], tant écuyers que bourgeois, bidauds et Génois; du côté des Anglais, trois chevaliers seulement et vingt archers. Le duc de Lorraine, les comtes d’Alençon, de Blois, de Flandre, de Salm, de Harcourt, d’Auxerre, de Sancerre, d’Aumale[235] et le grand prieur de France sont retrouvés parmi les morts. Le roi d’Angleterre passe toute cette journée du dimanche sur le champ de bataille. Le lundi au matin, des hérauts viennent demander de la part du roi de France et obtiennent du roi anglais une trêve de trois jours pour enterrer les morts. Ces hérauts se nomment Valois, Alençon, Harcourt, Dampierre et Beaujeu. Édouard III fait déposer les restes des princes, et notamment ceux du roi de Bohême[236] son cousin germain, et ceux du comte de Harcourt, frère de Godefroi, [au prieuré] de Maintenay[237] situé à quelque distance de Crécy. Ce même dimanche, le comte de Savoie et son frère viennent rejoindre le roi de France à la tête de mille lances; ils auraient pu prendre part à la bataille si l’on avait suivi le sage conseil du Moine de Bazeilles; ils sont au désespoir d’être arrivés trop tard. Toutefois, pour ne pas perdre leur voyage, et se rendre utiles au roi de France qui leur a payé leurs gages, ils passent au-dessus de l’armée victorieuse et vont se jeter dans Montreuil pour y tenir garnison contre les Anglais. P. 190 et 191, 431 et 432.

otnote 232: La plaine, où s’était engagé le fort du combat, nommée auparavant _Bulecamp_ ou _Bulincamp_, prit du recensement des morts fait par ces clercs le nom de _Vallée-aux-Clercs_ qu’elle porte encore aujourd’hui. On y voit deux larges fosses, l’une à l’angle formé par cette vallée et celle de la Maye, l’autre près d’un ravin descendant de la colline où se trouvaient les Anglais. (V. _Histoire généalogique des comtes de Ponthieu et maieurs d’Abbeville_, par Jacques Sanson, en religion frère Ignace, p. 334. Paris, 1657, in-fol. Cf. _Itinéraire_, etc., par l’abbé Caron, p. 36, et _Notice historique sur Crécy_, par de Cayrol, Compiègne, 1836, p. 6.)

[233] Nous ignorons quel est ce prélat. Michel de Northburgh se trompe en rangeant parmi les morts l’évêque de Nîmes et l’archevêque de Sens. (_Hist. Edw. III_, p. 139.)

[234] Ce chiffre est, selon toute vraisemblance, très-exagéré. Northburgh porte le nombre des morts, pour le samedi 26, à 1542, non compris les fantassins et gens des communes, pour le dimanche 27, à 2000; or le clerc d’Édouard III a dû augmenter plutôt qu’atténuer les pertes des Français.

[235] Raoul, duc de Lorraine; Charles, comte du Perche et d’Alençon; Louis de Châtillon, comte de Blois; Louis, dit de Nevers et de Crécy, comte de Flandre; Jean IV, comte de Harcourt; Jean II, comte d’Auxerre et de Tonnerre; Louis II, comte de Sancerre; Simon, comte de Salm, succombèrent en effet à Crécy. Jean V de Harcourt, comte d’Aumale, fut seulement blessé, comme nous l’avons dit plus haut. En revanche, on peut ajouter à la liste, donnée par Froissart, des grands seigneurs tués à Crécy, Henri IV, comte de Vaudemont, gendre du roi de Bohême, et Jean V, comte de Roucy.