Chroniques de J. Froissart, tome 03/13
Part 7
Édouard III part le jeudi[190] à une heure du matin d’Oisemont et arrive vers le lever du soleil au gué de Blanquetaque; ayant trouvé la marée haute, il est obligé d’en attendre le reflux jusqu’après prime (six heures du matin). Godemar du Fay, qui se tient de l’autre côté, sur la rive droite de la Somme, à la tête de douze mille hommes, la plupart gens d’Abbeville, de Saint-Riquier[191], de Saint-Esprit-de-Rue[192], de Montreuil[193] et du Crotoy[194], après avoir disputé de toutes ses forces[195] le passage aux Anglais, voit les siens fuir dans toutes les directions; atteint lui-même d’une blessure[196], il se replie sur Saint-Riquier.--Ce même jour, le roi de France, parti le matin d’Airaines, arrive à Oisemont à l’heure de tierce (9 heures du matin) et après y avoir fait halte une heure seulement, il se remet à la poursuite des Anglais dans la direction de Blanquetaque, situé à environ cinq lieues d’Oisemont, lorsqu’il apprend, en passant à Mons, que le corps d’armée de Godemar du Fay a été taillé en pièces et qu’Édouard III vient de passer la Somme: ne pouvant plus dès lors traverser cette rivière que sur le pont d’Abbeville, il y va coucher le soir même. P. 160 à 163, 395 à 399, 403.
[190] D’après Michel de Northburgh (_Hist. Ed. III_, p. 138), Édouard III passa la Somme le jour de la Saint-Barthélemy (24 août) 1346.
[191] Somme, ar. Abbeville, c. Ailly-le-Haut-Clocher.
[192] Somme, ar. Abbeville. Rue, sur la rive gauche de la Maye, se composait de deux paroisses, l’une sous le titre du Saint-Esprit, et l’autre sous celui de Saint-Wulphy.
[193] Aujourd’hui Montreuil-sur-Mer, chef-lieu d’arrondissement du Pas-de-Calais.
[194] Somme, ar. Abbeville, c. Rue.
[195] D’après Michel de Northburgh, le roi de France avait ordonné cinq cents hommes d’armes et trois mille gens des Communes pour garder le passage. Le combat fut acharné, puisque deux mille gens d’armes furent tués du côté des Français; en outre, beaucoup de chevaliers et d’écuyers furent faits prisonniers, et ceux qui parvinrent à s’échapper furent poursuivis jusqu’aux portes d’Abbeville.
[196] La rédaction d’Amiens ou seconde rédaction est la seule, comme l’a fait remarquer M. Rigollot, qui mentionne (p. 398) cette blessure de Godemar du Fay (V. _Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie_, t. III, p. 140). Godemar du Fay, qui avait sous ses ordres Jean de Picquigny, le sire de Caumont et Jean du Cange, trésorier des guerres, paraît avoir recommencé le combat entre Noyelles-sur-Mer et Sailly-le-Sec (Somme, ar. Abbeville, c. Nouvion-en-Ponthieu), sur la route d’Abbeville, où l’on découvre encore journellement, disait M. Seymour de Constant en 1831, des sarcophages entourés d’une grande quantité d’ossements épars. (V. _Mémoire sur le plan et la position des deux armées à la bataille de Crécy_, par le baron Seymour de Constant, p. 12. Abbeville, 1831, in-18 de 46 pages, avec une carte). Jean du Cange, que nous voyons chargé de défendre avec Godemar du Fay les passages de la Somme, devait connaître à fond le pays, car l’abbé de Corbie ayant demandé la permission d’établir un système de ventailles (écluses) en certains relais de la Somme et de faire payer un droit aux navires profitant de ces écluses, Philippe de Valois enjoignit en mars 1343 «à son amé vallet Jehan du Cange» de faire une enquête (Arch. nat., JJ74, p. 427, fº 246). L’insuccès de l’affaire de Blanquetaque ne fit encourir aucune disgrâce à Jean du Cange, qui était trésorier des guerres et gouverneur du comté de Ponthieu en décembre 1346 (Arch. nat., JJ100, fº 51, p. 151.)
Édouard III, une fois parvenu sur la rive droite de la Somme, s’étend dans la direction de Noyelles[197], qu’il épargne en considération de la comtesse d’Aumale, [fille[198]] de Robert d’Artois; mais ses maréchaux chevauchent jusqu’au port du Crotoy[199] qu’ils pillent et brûlent et où ils trouvent quantité de navires chargés de vins du Poitou et d’autres vivres et denrées dont ils s’emparent pour l’approvisionnement de l’armée[200]. Le lendemain matin (vendredi 25 août), le roi d’Angleterre s’avance avec le gros de ses gens vers Crécy-en-Ponthieu[201], tandis que ses deux maréchaux chevauchent, l’un dans la direction de Rue pour couvrir la gauche, l’autre dans la direction d’Abbeville et de Saint-Riquier, pour couvrir la droite de l’armée; le roi anglais vient camper le soir assez près de Crécy. Arrivé là en plein Ponthieu, pays qui doit lui appartenir comme ayant été donné en mariage à sa mère, il prend la résolution d’attendre les Français le lendemain pour leur livrer bataille et fait occuper à ses troupes une position très-avantageuse choisie par ses maréchaux.--Pendant ce temps, le roi de France, arrivé à Abbeville le jeudi soir, passe la journée du vendredi à concentrer ses troupes; informé le soir par ses maréchaux du changement survenu dans l’attitude des Anglais, il réunit à souper les princes et hauts seigneurs de sa suite, heureux de leur annoncer une bataille pour le lendemain.--Le vendredi soir, le roi d’Angleterre donne aussi à souper aux comtes et barons de son armée. P. 163 à 168, 399 à 405.
[197] Aujourd’hui Noyelles-sur-Mer, Somme, ar. Abbeville, c. Nouvion-en-Ponthieu. Noyelles est à deux lieues et demie N. O. d’Abbeville. D’après M. F. C. Louandre (_Hist. d’Abbeville_, éd. de 1844, t. I, p. 227), la plaine entre Noyelles et Port s’appelle encore aujourd’hui Blanquetaque.
[198] Froissart, en disant que la comtesse d’Aumale était sœur de Robert d’Artois, reproduit une erreur de Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 84). Catherine d’Artois, qui, dans un vidimus du 12 février 1347 où elle confirme la charte de commune de Ponthoile, prend le titre de «_dame de Noyelles_ et de Pontoilles,» veuve en 1342 de Jean II de Castille-Ponthieu, comte d’Aumale, était fille, et non sœur, de Robert d’Artois. Blanche sa fille, mariée en 1340 à Jean de Harcourt, était nièce de Godefroi de Harcourt. (Bibl. nat., dép. des mss., collection de dom Grenier, vol. 214, fº 250.)
[199] Michel de Northburgh parle en ces termes de la prise et du pillage du Crotoy: «Et mesmes le jour (jeudi 24 août) mounsignour Hugues le Despenser prist la ville de Crotoie, et luy et sa gent tuèrent illesques quatre cens hommes d’armes et tendrent la ville et trouvèrent graunt plenté du vituailles» (V. Robert d’Avesbury, _Hist. Ed. III_, p. 138). Les archives du Crotoy ne furent pas plus épargnées que les habitants, car Philippe de Valois, confirmant en décembre 1346 une charte de priviléges octroyée en 1209 par Guillaume, comte de Ponthieu et de Montreuil, motive ainsi cette confirmation: «comme par souffiants relation nous soit apparu que les lettres et priviléges de Crotoy et de Maioc aient esté arses ou perdues par la venue du roi d’Angleterre nostre ennemi ou de ses gens, ou mois d’aoust derrain passé.» Arch. nat., JJ100, fº 51, p. 151.
[200] D’après Michel de Northburgh, Édouard III se tint sur le bord de la Somme pendant toute la journée du jeudi 24 août, et même il y coucha dans la nuit du 24 au 25, afin d’être en mesure d’empêcher le roi de France qui le suivait de passer à son tour au gué de Blanquetaque; mais Philippe de Valois n’osa tenter le passage en face de toute l’armée anglaise et prit la direction d’Abbeville.
[201] D’après le clerc d’Edouard III, le roi anglais passa la journée du vendredi dans la forêt de Crécy; il y a donc lieu de penser que passant par l’ancien chemin Vert et par Forest-l’Abbaye (Somme, ar. Abbeville, c. Nouvion-en-Ponthieu) il traversa la forêt de Crécy dans la partie comprise entre le Titre et la vieille ferme sise à Crécy qu’on nomme le _Donjon_.
CHAPITRE LX.
BATAILLE DE CRÉCY[202] (§§ 274 à 287).
[202] Cf. Jean le Bel, _Chron._, t. II, chap, LXXII, p. 85 à 93. Aux études spéciales sur la bataille de Crécy déjà citées dans les notes qui précèdent, nous croyons utile d’ajouter l’indication des ouvrages suivants qui nous ont été obligeamment communiqués par notre confrère M. A. Demarsy:
1º Une troisième édition de la brochure déjà citée de M. le baron Seymour de Constant, augmentée de quelques observations sur un mémoire récemment publié par M. Ambert. Abbeville, Jeunet; Paris, Dumoulin; 1851, in-18 de 95 pages.
2º _Notice historique sur Crécy_, par M. de Cayrol; extrait des _Mémoires de la Société d’Émulation d’Abbeville_, 1836 et 1837.
3º _Itinéraire au Champ de bataille de Crécy_, lu à la _Société des Sciences morales_ le 2 décembre 1836 par l’abbé Caron et publié après sa mort par le docteur Boucher. Versailles, 1849, in-8.
4º _Études historiques sur Édouard III, Philippe de Valois et la guerre de 1346_, par de Pongerville; articles publiés dans le _Journal de l’instruction publique_ et reproduits dans la _Picardie_, nº du 15 septembre 1855.
Le samedi matin 26 août, Édouard III et le prince de Galles son fils entendent la messe, se confessent et reçoivent la communion. Par l’ordre du roi anglais, on établit un grand parc près d’un bois[203] derrière l’armée; tous les hommes d’armes mettent pied à terre ainsi que les archers, et l’on enferme tous les chevaux et les chariots dans le dit parc qui n’a qu’une entrée. Édouard III divise son armée en trois batailles dont deux sont commandées par lui et son fils; il les passe en revue, enjoignant à chacun sous les peines les plus sévères de rester à son rang et de ne jamais l’abandonner sans son ordre exprès, quoi qu’il arrive[204]; puis, après avoir fait bien boire et bien manger tous ses gens, il les invite à se reposer assis par terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, afin d’être plus frais et plus dispos en attendant l’attaque des Français. P. 168 à 170, 405 à 410.
[203] Ce bois est celui de Crécy-Grange qui figure encore aujourd’hui au Dictionnaire des Postes comme écart de la commune de Crécy-en-Ponthieu; il est situé un peu au nord du bourg de Crécy et de la commune de Wadicourt, à égale distance de ces deux localités. «Après avoir laissé la forêt de Crécy sur la gauche, l’armée anglaise avait pris position sur une hauteur, en appuyant son aile droite à Crécy et étendant sa gauche du côté de Wadicourt. Elle dominait ainsi, devant son front, un ravin en pente douce, nommé la _Vallée des Clercs_; cette excellente position militaire, défendue, du côté de Crécy, par plusieurs rideaux placés l’un sur l’autre, en escalier, devient un peu plus accessible en s’éloignant de ce bourg, et peut être tournée du côté de Wadicourt. Afin d’obvier à cet inconvénient, le roi d’Angleterre barricada sa gauche avec des palissades et des chariots, laissant néanmoins une ouverture pour sortir et entrer quand il serait temps; plaça son bagage derrière lui, dans le bois, à gauche du chemin qui conduit de Crécy à Ligescourt; fortifia ce bois avec des abatis, et fit ainsi de son poste un vaste camp retranché que protégeait encore la petite rivière de Maie qui coule dans la vallée de Crécy.» (_Hist. d’Abbeville_, par F. C. Louandre, t. I, p. 229.) Dans cette position, l’armée anglaise était retranchée sur sa droite, sur sa gauche et sur ses derrières. Édouard III ayant son extrême gauche un peu au delà de Wadicourt, à cheval sur l’ancienne chaussée Brunehaut d’Abbeville à Hesdin qui depuis la bataille du 26 août a reçu dans le pays le nom de _Chemin de l’armée_, Édouard III pouvait en cas d’échec opérer sa retraite par ce chemin en allant passer l’Authie à Ponche.
[204] La mention de cet ordre, empruntée à Jean le Bel (p. 91), ne se trouve que dans le manuscrit d’Amiens (p. 406).
Ce samedi au matin, le roi de France entend la messe [au prieuré] de Saint-Pierre d’Abbeville; il ne met son armée en mouvement qu’après soleil levant, et il ralentit sa marche pour donner le temps de le rejoindre à ses gens dont les uns sont logés à Abbeville, les autres à Saint-Riquier. Parvenu à environ deux lieues d’Abbeville[205], il charge quatre chevaliers, Le Moine de Bazeilles, les seigneurs de Noyers, de Beaujeu et d’Aubigny, de prendre les devants et d’aller en reconnaissance pour se rendre compte de la position des Anglais. Ces chevaliers rapportent que les ennemis ont pris les meilleures dispositions et montrent beaucoup d’assurance; c’est pourquoi, ils conseillent au roi de France, qui n’a pas encore été rejoint par tous ses gens et dont les troupes, épuisées par une longue marche, ont besoin de repos, d’attendre le lendemain pour livrer bataille. Le roi de France approuve fort ce conseil et donne l’ordre à ses maréchaux de le faire mettre sur-le-champ à exécution; mais les chevaliers qui marchent en première ligne se font un point d’honneur de ne pas reculer et de ne pas se laisser devancer par ceux qui les suivent: ils refusent d’obéir aux maréchaux. D’un autre côté, il est malaisé de rétrograder, toutes les routes entre Abbeville et Crécy étant encombrées de plus de vingt mille bons hommes des Communes qui, à trois lieues de distance des ennemis, brandissent déjà leurs épées en criant: «Mort, mort à ces perfides Anglais! Il n’en retournera pas un en Angleterre.» P. 171 à 174, 410 à 415.
[205] D’après la tradition du pays, Philippe de Valois, trompé par un faux rapport, se dirigea d’abord, en quittant Abbeville, vers Noyelles, dans l’espérance d’acculer les Anglais au milieu des marais de l’Authie. Ce ne fut qu’après avoir fait deux lieues sur cette route qu’il acquit la certitude qu’Édouard se trouvait à Crécy. Ce qui est certain, c’est que la route qui conduit d’Abbeville à Noyelles, porte encore le nom de _Chemin de Valois_; et il n’est pas un habitant du pays qui ne vous dise, si vous l’interrogez, que cette désignation vient du passage de Philippe de Valois. (V. _Itinéraire à Crécy_, par l’abbé Caron, p. 18, et _Bataille de Crécy_, par le baron Seymour de Constant, 3e éd., p. 67).
«Aucun homme, eût-il assisté à la bataille, ne pourrait exactement concevoir ce qui s’y passa, notamment en ce qui concerne les Français, tant il y eut de confusion et de désordre de leur côté. Ce que j’en sais, je l’ai appris en grande partie par les Anglais qui se rendirent bien compte de la situation de leurs adversaires et aussi par les gens de monseigneur Jean de Hainaut, qui se tint toute cette journée aux côtés du roi de France[206].»
[206] Ce passage de la première rédaction (p. 174), supprimé dans la seconde (p. 413 et 416), est emprunté presque textuellement à Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 89); on le retrouve dans la troisième rédaction (p. 415 et 416) modifié de la manière suivante: «Ce que j’en ai écrit, je l’ai su par des chevaliers anglais qui assistèrent à cette bataille et étudièrent avec grand soin les mouvements des Français: ce furent Jean Chandos et Barthélemy de Burghersh et, du côté des Français, le sire de Montmorency et des chevaliers de la suite de monseigneur Jean de Hainaut, car ces deux hauts barons tinrent pendant toute cette journée la bride du cheval du roi de France.»
A l’approche des Français, les Anglais se lèvent en bon ordre et se forment en trois batailles; celle du prince de Galles s’avance la première, précédée des archers disposés en forme de herce; la seconde bataille, sous les ordres des comtes de Northampton et d’Arundel, se tient sur les ailes, prête à appuyer la première, si besoin est; enfin la bataille du roi d’Angleterre est encore plus en arrière[207], et Édouard III lui-même prend position sur la motte d’un moulin[208] à vent d’où l’on domine tous les alentours. P. 174 et 175, 415 et 416.
[207] «Tous les historiens, dit l’abbé Caron, tous les chroniqueurs qui ont décrit la bataille de Crécy rapportent qu’Édouard échelonna son armée sur la colline après l’avoir divisée en trois corps distincts qui formaient trois lignes ou, comme on disait alors, trois batailles, qu’il donna à son fils, le prince de Galles, alors âgé de quinze ans seulement, le commandement de la première bataille ou de la première ligne qui occupait la partie inférieure de la colline, et qu’il se réserva la direction de la troisième ligne située sur la partie la plus élevée. A l’aspect des lieux, il est facile de reconnaître ces dispositions de l’armée anglaise. Les trois lignes de bataille sont encore tracées sur le terrain, et séparées les unes des autres par des rideaux ou tertres de gazon qui se prolongent sur toute l’étendue de la colline et que dans le pays on appelle _raidillons_. On les a conservés intacts, et sans les mettre en culture. Ils servent aujourd’hui à soutenir les terres du champ de bataille qu’on cultive.» (_Itinéraire au champ de bataille de Crécy_, p. 31.)
[208] Il existe encore entre le bois de Crécy-Grange et la Vallée-aux-Clercs un moulin qui, d’après la tradition locale, aurait servi de poste d’observation à Édouard pendant la bataille. Ce moulin, du haut duquel la vue s’étend sur toute l’étendue de la Vallée aux Clercs, «porte, dit un savant du pays qui l’a visité, le cachet de la vétusté, et il est le seul des environs d’une construction aussi solide, établi sur une embase de grès taillés, désigné par l’histoire et par la tradition comme le moulin d’Édouard» (_Bataille de Crécy_, par le baron Seymour de Constant, 3e édit., Abbeville, 1851, p. 60).--«La tour de ce moulin, dit M. l’abbé Caron, a cinq pieds d’épaisseur.» (_Itinéraire au champ de bataille de Crécy_, Versailles, 1849, p. 34.)
_Première et troisième rédactions_[209]. A la vue des Anglais rangés en bataille, Philippe de Valois perd tout son sang-froid, tant est violente la haine qu’ils lui inspirent; il ne peut se retenir de les combattre, et dit à ses maréchaux: «Faites avancer nos Génois et commencer la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur Saint-Denis!» Les Génois, au nombre de quinze mille[210], qui marchent depuis le matin avec leurs arbalètes sur le dos, déclarent qu’ils ont besoin d’un instant de repos avant d’engager le combat. Ce qu’apprenant le comte d’Alençon, transporté de fureur, s’écrie: «Regardez, on se doit bien charger vraiment de telle ribaudaille! Ils ne sont bons qu’à manger. Qu’on les tue tous[211]: ils nous portent plus d’obstacle que de secours.» Sur ces entrefaites, survient une pluie d’orage accompagnée d’éclairs et de tonnerre à laquelle succède un soleil éclatant dont les rayons éblouissent les yeux des Français qui les reçoivent en face, tandis qu’ils ne frappent les Anglais que de dos. P. 175 à 177, 418 et 419.
[209] Nous avons ici, comme l’a bien vu M. Rigollot (_Mém. de la Soc. des Antiq. de Picardie_, t. III, p. 135, 180) la version anglaise de la bataille de Crécy; la version française de cette même bataille, empruntée presque textuellement à Jean le Bel, n’est donnée que par le ms. d’Amiens ou seconde rédaction; nous pensons seulement, à l’encontre du savant antiquaire d’Amiens, que la version anglaise est antérieure à la version française (V. notre introduction au premier livre, en tête du t. I de cette édition). Si Froissart a reproduit de préférence sa première version, malgré la couleur anglaise qui la distingue, dans le manuscrit de Rome, c’est sans doute parce que le chroniqueur de Valenciennes semble avoir composé sa troisième rédaction surtout pour faire disparaître de son premier livre ses emprunts trop textuels à Jean le Bel, ce que nous appellerions aujourd’hui ses plagiats.
[210] Ce chiffre semble exagéré. Le nombre de six mille donné par Villani, particulièrement bien informé quand il s’agit des mercenaires italiens au service de la France, est plus vraisemblable. D’après le chroniqueur florentin, on avait fait venir ces Génois de Harfleur où ils formaient l’équipage de trente-trois galées ancrées dans ce port; ils étaient sous les ordres de Charles Grimaldi et d’Ayton Doria. L’arme des Génois était l’arbalète à manivelle, machine pesante et d’un maniement assez compliqué qui lançait des quarreaux ou viretons.
[211] Cet incident, rapporté aussi par les continuateurs des Chroniques de Nangis et de Saint-Denis, mais passé sous silence par Villani, n’est mentionné que dans les première et troisième rédactions; Froissart l’a supprimé dans le manuscrit d’Amiens ou seconde rédaction.
_Seconde rédaction_[212]. Les Génois et le maître des arbalétriers qui les commande chevauchent jusqu’à ce qu’ils soient arrivés en face des Anglais. Alors ils s’arrêtent, prennent leurs arbalètes et s’apprêtent à commencer la bataille. Vers l’heure de vêpres, éclate un orage avec éclairs, tonnerre et pluie abondante poussée par un très-grand vent: les Français reçoivent cette pluie en plein visage, tandis que les Anglais l’ont par derrière. Les Génois s’avancent au combat en poussant des cris et des hurlements; les Anglais ne s’en émeuvent pas et font détonner certains canons[213] qu’ils tiennent en réserve, pour frapper les Génois de stupeur. Quand l’orage est passé, le maître des arbalétriers donne l’ordre aux Génois de tirer de leurs arbalètes pour rompre les rangs des ennemis; ces Génois sont bien vite battus par les archers[214] anglais: ils cherchent à fuir, mais ils se trouvent pris entre ceux qui les poursuivent et les batailles des grands seigneurs français qui s’avancent dans le plus grand désordre. Poussés par les fuyards ou atteints par les flèches anglaises, les chevaux des Français refusent d’aller plus avant, se cabrent ou tombent les uns sur les autres; la confusion est ainsi portée à son comble. Les fantassins anglais en profitent et, se glissant dans la mêlée, tuent ces seigneurs sans défense à coups de dagues, de haches ou avec de courtes massues. La bataille, commencée dans l’après-midi, dure dans ces conditions jusqu’à la tombée de la nuit. Le roi de France, de sa personne, ni aucun de sa bannière ne peut parvenir jusqu’à l’endroit même où l’on se bat; il en est ainsi des gens des Communes de France: seul le sire de Noyers, ancien et preux chevalier qui porte l’oriflamme, la souveraine bannière du roi, réussit à pénétrer jusqu’au milieu de la mêlée et y trouve la mort[215]. P. 416 à 418.
[212] Ce passage du ms. d’Amiens, qui nous fournit la version française de la bataille de Crécy, n’est que la reproduction presque textuelle, sauf une addition relative à l’emploi de canons par les Anglais, du texte de Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 87 à 89). Le chroniqueur liégeois lui-même tenait ce récit de Jean de Hainaut qui fut toute cette journée à la bride du cheval du roi de France.