Part 9
Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante; car, pour beaucoup, c’était l’histoire ordinaire. Quelle épouse, quelle mère turque n’a vu, au moins une fois, sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave blanche de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir pour confidente et pour amie? A la trouver sans cesse entre lui et sa compagne, l’époux a fini par les confondre, et pour peu que l’esclave soit plus jeune, plus jolie, ou simplement plus habile, le règne de la femme est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient, dans tout l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si l’épouse est faible, si elle accepte le partage, elle peut parfois refaire son bonheur sur des ruines, ou tout au moins supporter, sans trop de changements pécuniaires, la honte de sa nouvelle existence; mais si elle se révolte, elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter la demeure inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter, puisqu’elle ne reconnaît pas au maître la liberté d’un autre amour.
Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion était plutôt favorable. Cette jeune femme n’était point méchante. Au contraire, depuis qu’elle régnait en souveraine au palais, déjà son influence se faisait sentir: les requêtes étaient plus favorablement accueillies du maître, les ordres moins sévères, les punitions moins fréquentes, toutes les autres esclaves mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise d’entendre la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait le silence, s’écrier dans un élan de colère, qu’elle était impuissante à contenir plus longtemps:
--Ah! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse! Elles seules savent arranger leur vie en brisant celles des autres. Il n’y a de bonheur que pour elles sur la terre!
Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt de mari n’eût cependant osé la tromper en face, ni prendre une autre épouse. Alors pourquoi ces paroles d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis, au point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de bonté qui m’avaient conquise? Elle comprit mon étonnement et, sans prendre même la peine de renvoyer les femmes qui nous entouraient, elle me dit l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais.
--Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout à l’heure, celle que tous, ici, appellent respectueusement Homa-Hanem[20]?... Toi-même, comme tant d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses, et peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection, ou seulement de sympathie?... T’es-tu jamais demandé qui elle était?...
[20] La mère des demoiselles.
Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien compte, habituée que j’étais à présent à voir tant de femmes autour de moi, sans chercher même plus à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma eut un rire de mépris.
--Leur emploi... Tu ne sais pas comme tu as bien dit! Eh bien! pauvre petite française innocente qui n’as rien deviné, apprends que cette fille était ma servante, une géorgienne que mon père généreux avait achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais jeune, je lui laissai insensiblement prendre une trop grande autorité dans le ménage dont mon père continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus que mon esclave était l’unique maîtresse du logis. J’ai voulu la chasser: mon père serait parti avec elle, et tu sais que chez nous, le chef de famille est un Dieu... Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni fumer devant lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et maintenant, sans être mariée, cette créature a plus de droits que moi dans notre demeure. Les deux petites filles que tu vois ici sont ses enfants... mes sœurs!... Et ce n’est pas tout. J’avais une autre esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse; je l’ai donnée à mon père pour surveiller l’abadieh où il habite une partie de l’année... Sais-tu ce qui est advenu? Cette femme est mère à son tour d’un fils qui sera le principal héritier des biens de la famille, et ce vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la fille légitime, ne craint point de se faire soigner ici, sous mes yeux, par ses deux concubines, auxquelles la maternité donne des droits pareils à ceux des épouses, et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la lutte féroce de ces deux esclaves.
Je m’expliquai alors bien des choses.
Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir dans votre orgueil de fille orientale et comme je vous aimai davantage, ce soir-là!!! Car, à part ce que vous veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez encore, les trahisons multiples dont était entourée votre vie d’épouse sans tache!... et jusqu’au nom des amies sans scrupules, qui disputaient aux esclaves et même aux négresses des cuisines le cœur de votre volage et stupide époux!...
Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux que cette histoire absolument véridique et qui, même aujourd’hui, a pour résultat de si bien embrouiller l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à définir les degrés qui relient les membres actuels les uns aux autres.
A présent, non seulement la douce Azma, mais la vieille esclave et la jeune sœur, sont couchées au tombeau côte à côte, et seul le terrible veuf se maintient solide et vient, à plus de soixante ans, de se remarier à une enfant venue au monde quarante-cinq années après lui... Azma, heureusement, ne se doutait point que sa propre mort fût si proche et moins encore prévoyait-elle les événements qui suivraient... La jolie femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir--et ce fut une grâce de sa destinée--que le père octogénaire dont elle déplorait la conduite la précéderait seulement de quelques jours dans ce royaume de ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur...
Après ces confidences, une gêne demeura entre nous, peut-être la fille très tendre qu’était Azma regrettait-elle de m’avoir ouvert son cœur?... Elle avait une rare délicatesse de sentiments et la certitude de l’effet produit sur moi, Européenne, par les paroles que je venais d’entendre, n’était point sans l’inquiéter. J’étais trop jeune, trop peu habituée à dissimuler, pour essayer même de la détromper. De ce jour, l’oncle que je commençais à aimer très sincèrement me parut odieux, jusqu’au moment où il me fut devenu tout à fait indifférent. Ma tendresse était partie avec mes illusions.
Ce fut en vain que j’appelai le sommeil cette nuit-là.
Les récits entendus revinrent à mon esprit en sarabandes endiablées. La famille n’existait pas, ne pouvait pas exister en terre égyptienne, tant que les hommes persisteraient à faire une loi de leur plaisir...
Quelle confiance accorder, quel dévouement consacrer à celui qui, presque sûrement, nous trahira l’heure venue, et n’éprouvera même point le besoin de cacher ou seulement de voiler sa trahison reconnue légale, et comme faisant partie intégrante de ses droits?...
Au jour, je repris courage avec le retour de la lumière. Je me reprochai mes sottes idées, mais le soupçon était entré en moi et longtemps je devais en souffrir...
Le lendemain, Alima Zoraïjera vint me réveiller:
--Vite, vite, habille-toi, madame ma maîtresse veut t’emmener avec elle!...
--Où cela, Alima?...
--Chez des amies, là-bas, derrière Saïda-Zénab.
--L’indication était vague. Je me décidai cependant à obéir aux volontés d’Azma, dans la crainte de lui causer de la peine, si je refusais de l’accompagner dans sa visite.
En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire éclaira sa face où chaque impression se pouvait lire comme sur les traits des petits enfants et, vraiment, cette femme de trente ans avait l’âme limpide, l’esprit candide d’une fillette.
--Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir?... Comme je suis contente...
Pourquoi aurais-je été fâchée?... Je la rassurai de mon mieux et il fut entendu que jamais, entre nous, il ne serait plus question du sujet pénible qui avait fait le fond de notre conversation de la veille.
Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave blanche, et Zénab, ia parasite indispensable, nous accompagnaient. J’avais revêtu, pour complaire à ma cousine, la _habara_ de satin noir et le _yechmack_ immaculé des Turques, costume qu’elle portait elle-même.
Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements, qu’ils me permettaient de circuler plus librement dans les quartiers indigènes et cela rendait la pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée!...
--Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume te va bien... tu ressembles à ma sœur Aïcha que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait jolie.
J’étais, naturellement, très fière de ressembler à Aïcha.
Nous allâmes à pied pendant près d’un quart d’heure, à travers des petites rues, un peu sales, mais dont le pittoresque me charmait. C’était le Caire indigène du siècle dernier, dans toute son originalité puissante. Partout autour de nous, de hautes maisons, dont les murs saillaient capricieusement à la mode arabe, présentant les fenêtres et les balcons en moucharabiehs d’un travail exquis; les rues étaient si étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à l’autre... En bas, la large porte s’ouvrait sur des cours presque pareilles. Au milieu d’un vaste hall pavé de mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant en fusées fraîches sur les lotus et retombant en gouttes sur les dalles de la cour, dont les vives couleurs s’animaient. Parfois, un eunuque assis sur le banc d’entrée se levait à notre approche et venait baiser la main d’Azma--si personne n’était dans la rue.--Des bébés, nègres ou blonds, jouaient sur le pas des portes, vêtus de robes voyantes et coiffés de calottes invraisemblables. Des marchands de noix de coco poussaient devant eux leurs charrettes chargées de fruits; dans un bol de faïence, quelques tranches toutes coupées, recouvertes de glace pilée, présentaient leurs pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés.
Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le faix de quelque pacha ventru, ou de quelque énorme bourgeoise qu’un domestique escortait en suivant le pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur la tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le long du dur chemin.
Nous traversâmes encore des rues plus populeuses. Ici s’étalaient les demeures luxueuses des quartiers de maîtres, les portes monumentales, ouvrant sur des patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de leurs façades, auxquelles les boutiques originales donnaient un cachet spécial.
L’encombrement était tel que nous devions marcher à la file et les remous de la populace nous séparaient constamment. Dans les échoppes à l’ancien goût du pays, les marchands se tenaient assis, les jambes repliées à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la fois de plancher et de devanture... Ils nous regardaient passer, placides et bienveillants, sans lâcher le bout ambré du narghileh qu’ils tenaient contre leurs lèvres, dans toute la nonchalance de la pose orientale... tous les types de la race étaient représentés: depuis le petit changeur israélite étalant ses piastres et sa monnaie d’or dans un grand coffre à couvercle de verre, jusqu’au marchand de sirops--arménien ou turc, portant les larges culottes, la rouge ceinture et le court turban de ses monts d’Asie. On voyait encore des débitants de _kouchaffs_ (boisson gréco-syrienne faite d’un mélange de miel, d’essence de rose et de fruits secs, servis entiers)--des pâtissiers indigènes roulant gravement le _counaffa_ et le _fettir_, des fruitiers vêtus de robes magnifiques paraissant ensevelis sous les montagnes de melons et de pastèques, tandis que sur la chaussée, bien arrangés en des paniers ronds, les abricots minuscules (_mechmèches_), les prunes jaunes en forme d’œuf et les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive sur le vert des énormes cucurbitacées garnissant le fond du magasin. Cela était coquet, luisant et ordonné comme un tableau.
Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers dégoûtants repoussaient, du même coup, la vue et l’odorat. Les moutons entiers pendaient, lamentables, sur les portes et, pour les préserver des mouches et du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte de linceul humide. Les animaux prenaient sous cette enveloppe une vague apparence de cadavres, et le robinet qui se voyait au fond de l’échoppe égouttant son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait de prêter à cet endroit un air lugubre de morgue exotique.
Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque dans la rue les lourds colliers de sequins, les bracelets d’or et de cuivre, les bagues énormes, travail solide et grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela, de loin en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme élégante. Sitôt que l’on passait devant les bocaux de toutes formes emplis de liquides aux couleurs diverses, une senteur violente s’échappait du magasin, un arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone, de giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient suffoquées.
Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles s’arrêtaient souvent pour mieux humer la fragrance des aromates. Zénab, la fille de la nature que les convenances ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois faire imbiber son mouchoir de coton quand le marchand d’essences lui était connu.
Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma: la maison, cette fois, différait totalement de toutes celles que j’avais vues jusque-là!... Elle se trouvait dans une rue si étroite que les fenêtres en saillie venaient presque toucher celles de la demeure d’en face.
Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à fleur de terre, où l’eau croupissante reflétait, à ce moment, sur la nappe verte toutes les flammes du soleil d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant balcon. Sur ce balcon, tapissé de vignes grimpantes, ouvraient les cinq portes du logis. On y accédait par quelques marches branlantes. Cela sentait l’usure et menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une note ancienne et particulièrement originale.
On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On avait installé pour nous des chiltas et des tapis persans d’une grande beauté. Deux femmes s’avancèrent. Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches, taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare, que je n’ai vue dans nul autre pays qu’en Égypte et en Turquie. Cette étoffe, à la fois souple et brillante, semble le vêtement rêvé pour les contrées tropicales. Elle procure à la peau une sensation de délicieuse fraîcheur.
Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun ornement. Sur leur front, un bandeau de fine batiste, que recouvrait entièrement un long voile à la vierge, également blanc et tombant en plis flous autour de leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles gardaient une pureté de traits remarquable et de jolis yeux. Mais les traits étaient à ce point émaciés, les lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les eût crues déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la vivacité surprenante de leurs gestes et la flamme ardente de leurs regards.
Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira--m’avait dit Azma;--elles sont vierges et vivent comme des saintes dans leur maison, dont elles ne sortiront plus que pour le tombeau.
Cela avait suffi pour m’intriguer follement.
Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat des femmes, pour comprendre ma surprise; toute femme, selon la loi coranique, doit obéir à son destin terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à ce point rigoureuse que les prostituées, avant de se livrer à la débauche, doivent tout d’abord se marier et sont libres ensuite de suivre _le mauvais chemin_... La virginité est en abomination à la société, dès qu’elle devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles filles autour de moi, ni dans le peuple, que les deux sœurs Hussna et Nazira. Elles semblaient se rendre compte de l’étonnement constant qu’elles provoquaient. Elles représentaient dans leur monde une manière de phénomène et leurs efforts à toutes deux consistaient à se hausser si avant dans l’opinion, que l’admiration de chacun fût plus forte que le blâme.
A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus. Chastes, elles interdisaient devant elles les conversations déshonnêtes et les phrases équivoques. Sobres jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait de leur prochain.
Elles savaient toutes les prières et accomplissaient dévotement tous les rites du culte musulman. Sans grande richesse, elles avaient cependant fait le long voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois sacré, mais à chaque fête, en musulmanes convaincues, qui ne sauraient se contenter des apparences.
Leur maison était connue de tous les malheureux sans asile, et jamais elles n’avaient refusé de partager leur modeste provende avec la pauvresse qui venait à l’heure de midi frapper à leur porte.
De tant de perfections réunies une auréole planait sur elles, les faisant différentes des autres femmes, et moi-même, étrangère et chrétienne, j’en subissais le prestige incontestable.
Elles me furent accueillantes et douces et, pendant le repas qui fut servi à terre, sur les nattes, elles me placèrent entre elles deux et s’occupèrent de moi constamment. On nous offrit un dindonneau, des pigeons, des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes et aux raisins secs, qui me parut d’un goût exquis. L’eau, très fraîche, était passée à chaque convive dans la gargoulette, dont un bouquet de feuilles et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps, tirèrent leurs montres de leur ceinture. Comme toujours, on s’était mis à table fort tard, le service avait traîné, il était quatre heures!...
L’heure de la prière: _El-Assr!_ Sett-Hussna et Sett-Nazira se levèrent; l’esclave noire, qui nous avait présenté les plats du déjeuner, apporta de nouveau l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour de rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs mains, leurs pieds, humectèrent leurs faces et leurs oreilles, puis, côte à côte, sur les tapis posés au fond de la pièce, sans se soucier de leurs visiteuses, elles commencèrent la prière.
Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se relevaient, s’agenouillaient ou baisaient la terre, du même geste automatique, en prononçant les mêmes paroles de leur voix grave. Et c’était comme l’évocation d’un autre âge, la vue de ces deux femmes, rigides dans la majesté un peu théâtrale de leurs voiles blancs, si détachées de nous, si lointaines, si parties en même temps sur les ailes de la foi, vers la patrie des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes et futiles, s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui commençait.
Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui me tenait depuis mon entrée dans cette maison, me fit à voix basse le récit de ces deux existences, véritable conte des mille et une nuits.
Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse Z..., à Choubrah, d’un père libre et d’une mère affranchie. Cette mère elle-même, esclave circassienne, vendue très jeune avec sa petite sœur au harem de la princesse, avait connu les pires tourments. Le palais était réputé au Caire pour les abominations sans nombre qui s’y commettaient chaque jour; les deux fillettes, par miracle, échappèrent au danger. Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance pour le caprice des maîtres. Avant d’être nubiles, elles connurent tant d’infamies que l’une d’elles, la plus jeune, en mourut au commencement de sa quinzième année. L’autre, folle de révolte et de chagrin, parvint à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin du palais, dont elle avait souvent entendu vanter la bonté autour d’elle. Il réussit à la tenir cachée durant quelques jours.
Sur ces entrefaites, la princesse,--celle que l’on appelait la Marguerite de Bourgogne du monde musulman,--mourait tout à coup.
L’esclave savait trop de choses; il valait mieux la supprimer ou s’en défaire. Le médecin, auquel on avait quelque gratitude pour son zèle et sa discrétion, osa présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser la femme. Il obéit à contre-cœur, partagé entre ses principes d’honnête homme et la pitié qu’il ressentait pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il mourut. La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une peine de plus dans sa triste condition. Elle mit au monde deux jumelles, Hussna et Nazira...
Elle les voyait grandir, belles et désirables comme elle-même et sa sœur avaient été, une crainte terrible lui vint de les voir reprises par ce palais où mille liens les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son pauvre être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose monstrueuse en ce pays d’Orient, elle sut inculquer si violemment ses idées à ces jeunes cerveaux pétris de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses filles de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs avaient tenu leur serment; et maintenant, vieilles toutes deux, après avoir depuis longtemps conduit au tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus que pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite musulman, et ne quitteraient leur maison que pour rejoindre la morte adorée, là-bas, au cimetière d’Iman-Chaffi, à l’ombre de la citadelle.
XVII
La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas abandonnée: les dames turques la fréquentaient assidûment, car les deux recluses étaient de bon conseil et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances difficiles. Puis, elles savaient tant de choses! De leur mère, elles avaient appris tous les mystères, tous les drames du sombre règne d’Ibrahim. A présent que les témoins de ces heures abominables étaient partis pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire en contant à la génération présente quelques-unes de ces terribles histoires, qui faisaient courir des frissons d’horreur sur le front pâle de ses auditrices. J’en cite quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma, pour qui la société de ses vieilles amies était un délice, et qui, souvent, durant les longues nuits de veille du Ramadan, avait pris plaisir à écouter l’une ou l’autre des jumelles, narrant les souvenirs maternels dont leur enfance avait été bercée...
Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. Tout jeune, sa férocité implacable l’avait rendu redoutable à ses sujets, du plus grand au plus humble, tous craignaient son approche à l’égal d’une calamité déplorable. Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement cela..., un soldat..., mais un soldat d’aventures, ignorant tout de l’art militaire et ne comprenant que l’assaut. La moindre infraction à ses ordres, la moindre hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus légers caprices, étaient immédiatement punies de mort. Voici des exemples:
Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement des troupes, il vit sur la route, au bord d’un fossé, un pauvre soldat buvant une tasse de café que venait de lui offrir charitablement un cafetier ambulant.
--Gredin!... cria le vice-roi,--tu n’as pas honte de prendre du café quand ton maître est déjà en selle.
Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps de faire un geste, il lui tranchait la tête d’un coup de sabre,--exercice pour lequel, d’ailleurs, Ibrahim ne comptait point de rival.