Part 10
Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris froid, mourut en quelques heures d’une entérite. La mère de cet enfant, une esclave, voulant se venger de quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement d’avoir donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir établir au juste la culpabilité d’aucune d’elles. Sans prendre la peine d’un interrogatoire ou d’un jugement, Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et ordonna de les coudre ainsi dans un grand sac, puis on jeta le paquet hurlant et frémissant au milieu du fleuve.
Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs comme un diable, le vice-roi faisait attacher à la bouche des canons toutes les femmes et les enfants des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait qu’on lui apportât les oreilles et les mains des victimes tuées au combat, ou seulement blessées, renouvelant ainsi, à trente siècles de distance, les exploits atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal.
N’importe quelle femme ou jeune fille lui était bonne, pourvu qu’elle sût plaire à ses sens, ou qu’il eût seulement entendu vanter des charmes inconnus de lui.
Non content des milliers d’esclaves blanches ou noires qui peuplaient son palais, il lui fallait encore les épouses et les vierges dont il croyait pouvoir retirer quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de retard.
Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait ceux qui, de bonne grâce, lui remettaient l’objet convoité et faisait immédiatement emprisonner et disparaître les autres. Quant aux femmes, il les gardait si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent, il les offrait en cadeau à ses soldats après les avoir connues, ou les faisait simplement jeter au Nil, si leur docilité ne s’était pas montrée assez complète à la brutalité de ses exigences.
Ayant voué une haine mortelle à un officier de mérite que tout le pays estimait, et n’osant le condamner sans raison, il l’invita à faire avec lui une partie de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit en route gaîment; mais, le premier soir, les chevaux, subitement fatigués, refusèrent le service.
--Qu’à cela ne tienne! dit le pacha,--on va se reposer ici et passer la nuit sous les tentes!...
Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier plus que de raison. Après le repas, le maître voulut jouer aux échecs. Dès les premiers coups, il accusa l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous le coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever la voix.
--Va donc en enfer, chien, fils de chien! qui ne rougis point de tenir tête à ton maître!
Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux officier.
Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs qui se refusaient à payer l’impôt. Dans presque tous les districts se dressait un solide sycomore qui pourrait encore témoigner de la façon dont opéraient les agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu de mauvaise volonté, était amené au pied de l’arbre et on lui clouait les oreilles sur le tronc. Il restait là jusqu’à ce que des parents charitables vinssent payer pour lui la somme exigée. Si personne ne pouvait payer, on le laissait mourir tranquillement en cette posture.
Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était parvenu à traverser trois fois de suite le camp du pacha, tuant les sentinelles endormies et volant leurs armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit, l’intrépide Grec revient à l’assaut. Mais cette fois le pacha veillait.
--Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il.
On le lui amena.
Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que l’on alluma tout doucement.
Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été fait prisonnier dut servir de jouet toute une nuit aux gardes féroces du pacha.
Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant à peine, s’alla jeter aux pieds du souverain, le priant de punir les coupables.
--Eh! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait point attiré les regards des hommes de goût et provoqué leurs convoitises?... Je n’ai qu’un regret, mon garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme ces soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te plains, je serai généreux. Va, la mort te délivrera du fardeau de honte que ta grande vertu ne peut supporter.
Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la troupe de tirer sur lui.
Le pauvre enfant tomba percé de balles.
Je terminerai par un acte de férocité moins connu. Le maître avait coutume de faire sa sieste dans un pavillon tapissé de plantes grimpantes et grillagé de tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les Orientaux recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient ordre d’amener un petit troupeau de femmes, choisies parmi les plus belles, et de les faire promener à petits pas autour du pavillon... Le pacha, à travers le grillage, faisait un signe à celle qui lui plaisait... Aussitôt, toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol d’oiselles. Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction derrière la porte. Un soir, une toute jeune fille, curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce qu’aucune n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon, malgré tout le monde.
Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta ses compagnes et entra dans le pavillon, l’esclave mutine, qui avait fait le pari, se borna à marcher paisiblement dans l’allée, feignant de s’attarder à cueillir des fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle, prêt à l’entraîner, mais déjà, dans l’encadrement de la porte, la face terrible du pacha apparaissait.
--Tu voulais voir, esclave!... Regarde bien...
Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop tard sa témérité, levait sa tête suppliante, essayant de soutenir le regard féroce qui la terrorisait, deux coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée, parmi les autres fleurs du parc.
Cependant que le maître, montrant le corps frêle à la favorite de l’instant, disait:
--Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les révoltées et les curieuses...
Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait son mamelouk favori qu’il avait vainement appelé depuis un instant, on lui répondit que cet homme était au bain.
--Sans ma permission!--rugit le pacha,--il a osé aller au bain... Qu’on l’étrangle!...
Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière où l’on avait déposé le cadavre du supplicié et, ne trouvant point le châtiment suffisant, il ordonna de déterrer le malheureux et le fit enfouir à nouveau, mais en recommandant de laisser les pieds dehors, pour permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire leur pâture...
La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra, chez laquelle la mère des jumelles avait vécu, ne le cédait en rien à son terrible frère, sous le rapport de la débauche et de la férocité.
Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle s’était attiré les foudres de leur père commun, le grand Mohamed-Aly.
Cette princesse renouvelait, en son palais, les exploits de la Tour de Nesles.
Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. En Égypte, plus qu’en aucune autre contrée, peut-être, le sol saturé d’essences, l’air chargé d’arômes aphrodisiaques portent à l’amour; mais, pour les musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet amour se réduit, par force, aux caresses plus ou moins fréquentes d’un époux, le plus souvent peu empressé ou complètement indifférent, pour peu que la femme ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, les petits flirts consolateurs font absolument défaut.
Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire ses caprices dans son monde, Zohra, tout de même omnipotente par sa naissance, et plus encore par sa richesse, eut recours à la bonne volonté de ses eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci eurent mission de courir la ville, ramenant à l’heure propice du crépuscule les plus beaux jeunes hommes qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et dans les carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans doute d’une forte récompense, décidaient les imprudents à suivre les mandataires de la terrible princesse. Sitôt arrivés au palais, les élus prenaient un bain parfumé. Ils étaient ensuite revêtus d’habits magnifiques, puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas ces agapes préliminaires «le repas des funérailles».
Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés amants étaient cousus dans des sacs et jetés au Nil. Mais le fleuve gardait mal ses trop nombreuses proies!
Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent et résolurent de demander justice au souverain.
Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux défauts inhérents au despotisme oriental; il était capricieux, emporté et dur dans ses commandements comme dans ses vengeances; mais il avait, de plus, toutes les qualités qui manquèrent à son fils Ibrahim. Il était d’âme généreuse et d’esprit juste.
Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait une Égypte glorieuse et souhaitait que sa race fût digne de la mission qu’il lui léguerait.
Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues jusqu’à sa cour, il désira connaître la véracité des faits. Ayant donné l’ordre de surveiller les abords de la maison de sa fille, il acquit la preuve de ses crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa la vie. Mais il ordonna que les fenêtres et les portes extérieures du palais fussent murées, à l’exception d’une seule, très basse, que gardèrent nuit et jour des soldats, et par où passaient les vivres destinés à la princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été l’épouse du trop célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là même dont la férocité était telle que, treize ans encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé dans une réunion sans qu’un frisson de terreur courût parmi les assistants. Il est impossible d’entrer ici dans les détails que l’on m’a donnés, et qui ne pourraient trouver place que dans un traité de folie sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait une jeune panthère, qui ne le quittait point, et sur laquelle il avait coutume de s’appuyer. Elle dévora plus d’un familier de la maison, mais sa présence semblait à ce point adéquate au milieu où elle vivait, qu’un voyageur de l’époque, admis à présenter ses hommages au souverain, s’exprime en ces termes:
«A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé dans ses vêtements de couleur éclatante, le buste haut, le regard terrible, le front menaçant et la moustache terminée en crocs redoutables, et elle, la panthère, fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance ses babines, dans l’espoir du régal prochain, une frayeur intense s’emparait du visiteur, et l’on ne savait plus lequel des deux, du maître ou du fauve, semblait l’ennemi le plus à craindre: et peut-être bien n’était-ce pas la bête!...»
Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration au peuple égyptien, est mort en 1833.
Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens ces choses avaient encore mieux connu l’époque du vice-roi Abbas, petit-fils de Méhemet-Ali, et fils de Toussoum qui ne régna point.
Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie vice-royale. Aussi fut-il, dès son jeune âge, abominablement gâté de tout le harem...
Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la chasse, les chevaux et les chiens.
A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire.
Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, à quarante ans, à apprendre l’alphabet, pour être digne du nouveau mandat qui lui incombait, et mettant ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien, jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants de mollesse.
On lui retira ses chiens, ses chevaux; on interdit les jeux auxquels il se complaisait et il subit une véritable claustration dans le palais, où des maîtres lui inculquèrent les premières notions de science, comme là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets... par force!
Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et écrire, faire un peu de calcul et se reconnaître sur une carte de géographie--l’instruction des petites classes de l’école primaire!--le prince se déclara assez savant et son trop faible aïeul lui rendit la liberté. Ce fut sa perte.
Appelé à régner après le farouche Ibrahim--son oncle--Abbas se montra un souverain ignorant, volontaire et despote au dernier degré. Il se fit remarquer par son goût très prononcé pour les débauches de toute nature et son extrême rapacité. On l’accusait, entre autres choses, de ne pouvoir être tenté par un objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc., sans se l’approprier immédiatement et sans songer le moins du monde à indemniser le véritable maître de l’objet convoité. Sur sa vie privée, il circule encore une vilaine histoire d’étranglement relative à un de ses mignons, drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du médecin du palais, le docteur Grand.
On racontait aussi comme certaine la condamnation affreuse d’une femme de grande maison, divorcée et possédant d’immenses biens. Un favori du prince, Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait sa maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui offrit en vain de l’acheter. Désespérant de vaincre son refus, cet homme peu scrupuleux, inventa je ne sais quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au vice-roi que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. Sans jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, saisie par des serviteurs d’Amin-bey, au moment où elle goûtait sur sa terrasse les premières caresses de la brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et noyée.
La rumeur publique accusa même le prince de n’avoir point repoussé le partage des dépouilles et des richesses qui échurent au favori... Ceci se passait en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du Caire; il fut vice-roi un an plus tard.
L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins lamentable.
Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée des danseuses de Tantah, la ville célèbre par sa mosquée et ses courtisanes. Le pèlerinage de l’une fait le grand succès des autres. Après la prière, l’amour!... Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à la grande foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses dévotions. Les soirées à Tantah sont particulièrement plaisantes en temps de foire... Les lieutenants du souverain ne manquèrent point de chercher à le distraire... Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit venir les chanteuses et les _gawazi_[21] les plus en vogue. Soffia n’eut qu’à paraître et le cœur inflammable du vice-roi fut pris. On crut d’abord à une fantaisie, dans son entourage, mais la passionnette d’une heure dégénéra en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire son tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais superbe, monta sa maison sur un pied égal à celui des maisons princières et cela dura des mois... Mais un beau jour, une légère brouille étant survenue, la courtisane, se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses richesses et reprit sa vie indépendante. Alors, le vice-roi la fit saisir, et, après avoir ordonné de lui infliger cinq cents coups de courbache, la fit transporter à Esneh, où sont confinées les prostituées de dernière catégorie ayant mérité quelque châtiment,--comme le Saint-Lazare du XVIIIe siècle français. La malheureuse ne survécut que peu de temps à ses blessures et à sa honte.
[21] Danseuses.
XVIII
Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient innombrables et d’un intérêt si puissant que ma cousine m’avouait avoir passé des nuits entières à les écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous aperçûmes notre porte, une surprise nous cloua sur place. Hâtivement, on dressait des tentes, on suspendait des _fanouss_, on installait des bancs sur le seuil de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche, me cria aussitôt:
--C’est le vieux d’en face qui est mort subitement à midi!
Au même instant un véritable hurlement de bête traversa l’espace. A ce cri, cent autres cris funèbres répondirent.
--_Ya da ouiti! Ya da ouiti!_[22]
[22] Malheur sur moi!
--Comme on le pleure!... me dit Azma déjà tout émue et prête à mêler sa propre plainte à ce lugubre concert.
--Est-ce qu’on y va?... demandai-je, ignorante des usages.
--Y songes-tu? me répondit-on: que diraient les visiteuses de nous voir arriver sans robes de deuil? Il faut d’abord aller changer de toilette.
Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit d’une galabieh noire--il y en a toujours en réserve dans chaque maison musulmane pour les visites de condoléance--puis, à ma grande surprise, elle enleva son bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça par un bandeau de soie noire, elle couvrit ses cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit son yechmack, sa habarra, et me regardant:
--Comme tu es étrangère, je pense que tu peux venir comme tu es; c’est déjà assez que tu t’enveloppes d’une habarra au lieu de conserver ton chapeau comme toujours...
Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de femmes, couvertes de voiles sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte m’étourdissait, entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me remplissant à la fois de surprise et de frayeur.
Nous dûmes enjamber une multitude de savates et d’escarpins pieusement déposés à l’entrée du vestibule, avant de parvenir à la chambre où se tenait la famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre, une forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant en mouvements désordonnés, tandis que les gémissements emplissaient la demeure. Je crus même entendre comme un bruit de claques retentissantes.
--C’est la veuve!... me dit Azma; elle chante l’éloge de son défunt et les autres répondent... La pauvre!... as-tu entendu comme elle se frappe le visage, comme elle a de la peine... Ah! on le regrette vraiment ce mort!
Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat et je devinai que l’on emportait l’épouse à demi pâmée, hors de la chambre, où maintenant les laveurs de mort allaient pénétrer en maîtres.
On nous avait poussées dans une vaste pièce où le long du mur s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine noire. Dans les maisons où la mort a passé, nul ne doit s’asseoir autrement qu’à terre; même pour les repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes et les israélites eux-mêmes suivent cet usage qui remonte très loin dans l’antique Égypte, et j’ai été fort étonnée, par la suite, de voir des familles appartenant à la haute aristocratie financière, habituées au dernier confort moderne, reprendre, aux jours de deuil, la coutume des ancêtres et manger comme les familles fellahas.
Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent prendre place au milieu de nous. Le grand deuil les rendait encore plus brunes, la mère surtout était affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée de taches où des marques des ongles saignaient encore. Sur leurs têtes et par-dessus le bandeau noir un grand voile était posé; sous le menton, une sorte de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses, achevait leur triste parure. Leurs ongles et la paume de leurs mains, étaient passés à l’indigo. Personne ne leur parlait. Les pleureuses autour d’elles, poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps à autre la femme qui semblait commander aux autres, entonnait une espèce de mélopée dont ses compagnes répétaient en chœur les derniers mots comme un refrain.
Dans la pièce voisine on apercevait par la porte largement ouverte, les ouvrières occupées à coudre les triples linceuls: un de coton, un de toile, un de soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se déroulaient entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait, aux rares instants de silence, le petit bruit des ciseaux mordant l’étoffe.
Puis toute mon attention fut soudain attirée par l’entrée des _cheïckas_. Elles arrivaient d’un pas grave, vêtues de sombre comme il convient, et je ne pus retenir un mouvement de surprise en les voyant regarder dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu ni de l’entourage.
--Elles sont aveugles! me dit Azma.
Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces femmes furent près de nous. Les deux premières, soit que leur infirmité datât de leur naissance, soit que le mal en leur ravissant la lumière eût cependant respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à voir. Mais que dire des deux autres?... Ah! l’horreur sans nom du visage de la plus vieille, visage ravagé, tiré comme avec un instrument de torture où la place des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes!... La plus jeune montrait un œil complètement fondu, sous une paupière rapetissée et comme rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors, blanc et dur, comme un œil de poisson cuit.
Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel spectacle; mais bientôt, m’enhardissant à forcer ma répugnance, je pus constater que ces créatures ne semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles buvaient à lentes gorgées le café onctueux qu’une esclave leur présentait: quand elles eurent achevé de vider leurs tasses elles songèrent à commencer leurs fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la bouche tordue par une affreuse grimace, elles entonnèrent les versets du Coran sur un ton aigu. Aussitôt, les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la rue une autre psalmodie plus grave.
--Les cheïcks! me souffla Azma.
Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans l’Islam, même pour la prière, les femmes ne doivent mêler leur voix en public à celle des hommes. Si cette règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé des autres.
--Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses ne se taisent immédiatement, dès que le chanteur installé en bas parmi les visiteurs masculins commence sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient de plus belle au premier étage, puis les pleureuses reprenaient, continuaient ainsi la note barbare.
Nous partîmes sans avoir salué personne, selon l’usage oriental de ces sortes de cérémonies. La veuve est censée avoir trop de peine pour s’occuper d’autre chose que de sa douleur.
Le lendemain, Azma retourna seule à la maison mortuaire. Pour moi, cachée par les moucharabiehs, je pus suivre phase par phase la cérémonie des funérailles musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme toutes les fenêtres étaient ouvertes chez le défunt je ne perdis pas un geste des ensevelisseurs. Après que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à l’aide de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui, ils passèrent rapidement une grosse éponge et essuyèrent les chairs déjà livides. Puis dévotement, selon les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures (_sic_) à l’aide de tampons d’ouate,--ceci afin de fermer toute issue à l’esprit du mal. On avait ensuite roulé le vieillard dans les trois linceuls, les deux premiers déchirés en étroites bandelettes, un peu à la façon du ligotage usité pour les momies; pour le dernier, celui de satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort comme d’un suaire en le liant au cou et aux pieds assez légèrement pour laisser les liens se dénouer facilement au cimetière; car les fidèles doivent pouvoir montrer leur visage au jour du jugement, et leurs jambes doivent être libres, pour courir à l’appel du créateur.