Part 11
Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa le cadavre dans le cercueil commun à tout le monde: on recouvrit ce cercueil de cachemires brodés et d’un tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet, et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la montre du mort, au sommet on avait déjà mis son turban, piqué d’un volumineux bouquet de soucis.
Le cortège se mit en marche.
D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits secs et de dattes, que les distributeurs lançaient aux indigents par poignées, au passage. Deux buffles suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière. Six porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement aux pauvres de la route en mémoire du mort. Immédiatement après, marchaient les parents, puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun sur un ton différent, ce qui produisait la plus étrange des cacophonies.
Des _Fohas_ suivaient portant le Coran. Après, c’était le tour des thuriféraires. Le torse ceint d’une large serviette de cotonnade rouge et jaune, ils marchaient gravement, tenant devant eux l’encensoir fumant. Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient des guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et la fumée du brasier. Par intervalle des hommes tendaient aux thuriféraires les fleurs et les feuilles de plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre prenait une poignée de feuilles ou quelques fleurs qu’il jetait sur les charbons incandescents. On entendait crépiter les tiges fraîches et une fumée âcre s’élevait aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait bien vite, et les visages des officiants disparaissaient sous un nuage bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait. A leur passage, l’air s’embaumait et je croyais voir un simulacre fantastique de nos processions de France.
Il y avait encore les _mougahouarines_. Ceux-ci allaient d’un pas mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux coup de lanière sur leurs minces tambours (_baare_) plats, produisant un bruit lugubre.
Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs et les amis les plus humbles. Derrière, les pleureuses agitaient leurs mouchoirs teints d’indigo, et tordus en forme de cordes, appelant le mort des noms les plus doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations abominables.
Voici un exemple des litanies qui se répètent devant la couche funèbre et aux obsèques. Je l’ai copié dans une traduction de NYMA SALYA, _Harems et Musulmanes_:
Ah! ah! ah!
Ah! pauvre moi qui suis seule au monde![23]
[23] C’est la veuve qui est censée parler en ce moment.
J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui élèvera mes enfants? qui s’intéressera à eux?
Ah! ah! ah!
Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche!
Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus jamais!
Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne pouvons te rappeler à nous, ô mon maître!
Les jours passent et nous laissent dans notre douleur!
_Ia daoouiti!_
Ab! ah! ah!
Je n’ai plus personne à présent; les amis ont fui pour jamais!
Ah! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es parti avant nous!
Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous voilà séparés et flétris.
Ah! ah! ah!
Ah! combien la vie est chère!
Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme!
Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec elle! ô toi! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant toi, salue le prophète!
_Ia daoouiti!_
Ah! ah! ah!
Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, qui va seulement nous dire à présent: «Qui êtes-vous?...»
Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne n’était au-dessus de toi!
Ah! rien n’égale le maître! Qui va nourrir cette femme? Qui élèvera ses enfants?
_Ia daoouiti!_
Ah! ah! ah!
Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu as acheté des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre dans le cercueil! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert de cachemires...
_Ia daoouiti!_
Et cela continue ainsi... tous les mérites, toutes les vertus, toutes les prouesses du mort sont vantées pour augmenter le regret de ceux qu’il laisse.
On remarquera par les quelques strophes citées plus haut, que la question matérielle domine. Qui nourrira cette femme? Qui visitera ces enfants? Ici plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits qui découlent de sa présence se font mieux sentir que dans tout autre pays. Les féministes ne seraient guère comprises en affirmant l’égalité des sexes et en réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, le mari disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves ont conservé les usages antiques et se rasent la tête le jour de leur veuvage. Toutes, sans exception, se trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond jusqu’aux tapis. Les draps de lit, le tulle des moustiquaires, les rideaux, tout est noir... Il n’est pas jusqu’aux tasses dans lesquelles est servi le café quotidien, qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. Cet usage est général et paraît même encore plus exagéré chez les épouses chrétiennes.
Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies suivent le corps en voiture jusqu’au cimetière. Là se place une cérémonie spéciale à l’Islam. Tandis que les pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre comme des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et les pieds dépassant le suaire, les êtres assez fortunés pour s’offrir un caveau y sont descendus et déposés non point dans une bière, ni sur des tréteaux, mais _à même le sable!_... On juge de l’épouvantable tableau qui s’offre aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent une proie nouvelle aux larves sans nombre, qui peuplent cette obscure demeure.
Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables superstitions que je connaisse tant au point de vue du courage qu’elle demande à celles qui l’accomplissent que par rapport à ses résultats presque certains au point de vue humanitaire.
Quand une femme a un enfant infirme ou débile, son entourage ne manque point de crier au sortilège. Surtout la belle-mère et les parents du mari.
--Comment mon fils aurait-il créé un monstre, lui si fort, si beau?
Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un dieu qu’elles voient revêtu de toutes les splendeurs et de toutes les qualités. Donc, le père de l’enfant étant _a priori_ jugé incapable de produire autre chose que de la beauté, la mère forte et bien portante, il faut s’en prendre aux _Ibliss_ (esprits du mal). Sûrement un de ces _Ibliss_ est dans le corps du petit et le tourmente. Que faire?
Après avoir essayé les remèdes, les incantations, les _zahrs_--dont je parlerai--on se chuchotte à l’oreille la terrible chose! Il n’y a plus que la _tourba_ (la tombe!).
La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. Mais les vieilles femmes de la famille sont inflexibles. Il leur faut chasser le mauvais esprit et pour la décider on a recours à l’argument suprême.
--N’aimes-tu point ton fils? Ne veux-tu pas essayer de lui rendre sa forme naturelle que le démon lui a ravie?
Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux agrandis par la terreur, elle va trouver le gardien des morts... Celui-ci se fait d’abord prier pour la forme, mais un _talari_[24] gentiment offert à raison de ses scrupules:
[24] Cinq francs.
--Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne!...
Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale. La mère descend les degrés, serrant son enfant contre son sein. Une odeur affreuse monte de l’abîme où ils s’enfoncent... La femme dénoue brutalement l’étreinte qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant horrifié. Fermant les yeux, elle dépose le pauvre être hurlant d’effroi sur le sable gluant de matières innommables et elle fuit.
C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss tiennent conseil et l’ange pitoyable aux mères va venir chasser du corps de l’enfant celui qui s’y est naguère installé en maître.
Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend son fils. Le miracle s’est-il opéré?
Revenue à la lumière, la mère regarde... Hélas! le plus souvent, c’est un demi cadavre qu’elle remporte chez elle. Le petit être, à demi suffoqué, respire à peine, et meurt au bout de quelques heures. Mais l’exemple ne corrige personne et les préjugés comptent une humble victime de plus.
L’aïeule console sa bru.
--Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a eu pitié de ton fils; ne pleure pas, tu as maintenant un gardien au paradis, selon la parole de notre prophète.
Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes, plus étranges et plus inattendues les unes que les autres; mais, heureusement pour la population égyptienne, le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant qu’elles prennent fin, ce qui, vu la sévérité des lois actuelles, ne saurait tarder.
Après le retour de la famille à la maison que le mort vient de quitter, les lamentations redoublent. En bas, sous la tente, les visiteurs s’installent et écoutent les versets du Coran en dégustant le café que l’on sert à chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses font rage. Cela dure ainsi trois jours et trois nuits, puis tous les jeudis jusqu’à la soirée du quarantième jour. Alors, pour les hommes, le deuil est considéré comme terminé. Les femmes le gardent un an, mais tout tapage a cessé dans la maison et les pleureuses et leur suite vont porter ailleurs leur ululement féroce...
Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se compliquait d’une véritable catastrophe. Le vieillard, qui l’avait rendue mère et élevée au rang de maîtresse du logis, ne s’était point cru obligé de libérer son esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné d’héritier mâle... et voici que le père mort, les trois filles se voyaient presque complètement dépossédées par un oncle qui revendiquait les biens du défunt. Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois gentilles mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, l’oncle ne pardonnait pas à son frère de n’avoir point, à son exemple à lui, contracté union avec une fille de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant un peu l’opinion, cependant--car, en général, le préjugé de la couleur ni celui des castes n’existent en Égypte...--il se contentait de chasser la pauvre Abyssine, pleurant de toutes ses larmes le maître défunt et le bonheur perdu.
Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la sieste retient au lit la majeure partie des habitants du quartier, que l’affreuse séparation s’accomplit.
Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, furent jetées dans une voiture fermée et conduites au train qui devait les amener au village, chez la tante circassienne, où leur servitude commençait; la mère, triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage d’esclave posé à ses côtés, et tenant encore, en ses mains crispées, la bourse de soie renfermant les quelques pièces d’or qu’on lui laissait.
La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra à terre contre le porche, et de chez nous on pouvait entendre ses lourds sanglots. Puis, un voisin charitable s’avança vers elle, ramassa les hardes qui traînaient autour de la femme et, passant son bras sous le sien, doucement il l’entraîna vers l’inconnu.
Le soir, dans le grand hall où toute la famille était réunie, on parla de l’événement. Je ne pus parvenir à maîtriser l’indignation qui me soulevait au seul souvenir de cette misérable tombant tout à coup du sort le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet abandon si complet... Mais les autres secouaient la tête:
--Oui, certes! cette femme est à plaindre! son maître a mal agi en ne l’épousant pas sur ses vieux jours, lui qui la traitait en épouse véritable..., mais pouvait-il prévoir une mort si rapide? Il ne croyait pas, d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur!... Cependant, ce frère aussi est dans son droit... Il aurait pu se montrer plus impitoyable encore, et vendre cette esclave. Il ne l’a pas fait. C’est un juste!
Un juste!... Je songeais à ces choses toute la nuit. Bien que, constamment, autour de moi, j’entendisse vanter les bienfaits de l’esclavage musulman, tout mon être se révoltait à l’idée qu’une mère, parvenue au déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue et séparée brutalement de ses enfants, repoussée comme une bête galeuse...
J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre esclave--Circassienne celle-ci--appartenant à un pacha millionnaire. Ce pacha avait deux filles de cette femme et la traitait tout à fait comme une épouse. Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles il était légalement marié. Ces deux créatures avaient juré à l’esclave une haine mortelle. Un beau matin, à la suite d’une altercation un peu vive, elles décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La pauvre créature fut mise sur le pavé, avec pour toute fortune, son acte d’affranchissement et quatre guinées... D’abord elle essaya d’utiliser les faibles ressources dont elle disposait. Elle chercha de menus travaux de couture, mais la vie du harem prépare mal les femmes à la lutte quotidienne; manquant d’habitude, elle réussit à grand’peine à trouver quelques clientes que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant presque tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès les premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir à la porte complaisante d’une proxénète qui la reçut, et... la garda. Pas plus cette femme que la pauvre Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu leurs filles.
Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit qu’ils puissent exister, pour que toute âme humanitaire se réjouisse de l’abolition de l’esclavage qui permit de telles choses en ce beau pays où chacun, semble-t-il, devait être heureux.
XIX
A quelque temps de là, je rencontrai pour la première fois le khédive Tewfick.
Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche Ibrahim, Tewfick n’avait rien pris à ces ascendants terribles. Ni débauché, ni prodigue, ni fastueux, le jeune souverain exagérait peut-être les vertus bourgeoises que, seul de sa race, il possédait. Le premier entre tous, il n’eut qu’une femme issue d’une grande famille turque, et les esclaves de son palais demeurèrent uniquement des esclaves, sortes de demoiselles d’honneur; plus soumises au service de la vice-reine qu’au sien propre. Le ménage khédivial passait pour un ménage modèle.
Amina-Hanem était remarquablement jolie. De moyenne taille, elle portait haut sa tête charmante, aux traits fins, que surmontait une magnifique couronne de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et entremêlés de fils de perles. Son teint avait cette pureté, cette pâleur un peu ambrée des teints de religieuses qui ne voient guère le grand jour. La bouche mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait la gravité du visage que deux grands yeux lumineux achevaient de magnifier. La souveraine parlait déjà notre langue et la langue anglaise avec une égale perfection. La première aussi, elle adopta nos modes françaises, qu’elle continue à faire admirer dans le monde turc, par la grâce avec laquelle elle a su les faire siennes. J’ai plusieurs fois revu la khedivah et toujours j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait alors dans tout l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre enfants, vivants aujourd’hui, trois seulement étaient nés à cette époque. Le prince héritier Abbas-Helmy, khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du khédive enfant avec une surprenante clarté. C’était à Choubrah, la promenade à la mode, dans le temps. Je faisais avec mon amie, Sophie de S..., mon troisième tour de voiture, quand elle me dit:
--Regardez, voici les petits princes...
Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse, j’aperçus une femme âgée, l’air distingué et sobrement vêtue, accompagnée de deux garçonnets de six à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap noir et portaient les longs bas rouges si usités à ce moment. Ils étaient coiffés du tarbouche national. Comme la voiture allait au pas et passa tout contre la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages qui se tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent même d’un joli sourire à notre adresse. Les princes étaient blonds tous deux et avaient entre eux une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait déjà pénétré de sa probable grandeur et tout, dans son maintien, dans ses gestes, dans son regard volontaire surtout, le différenciait de l’autre, vrai bébé rieur et joufflu.
J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard, à ma seconde visite au palais de la princesse S... Elle avait été malade et le souverain venait la voir, en neveu bien appris. Comme la visite se faisait incognito, personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine quand le khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais à me retirer, il s’enquit de mon identité et, de façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que je me plairais dans son pays et qu’il aimait beaucoup le mien, sans le connaître... Je ne devais jamais plus le rencontrer autre part que dans la rue.
On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes, ses faiblesses sans nombre et surtout son manque de courage devant la révolte d’Arabi. De fait, il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de son père Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit de son mieux l’héritage bien difficile qu’on lui laissait. Malheureusement, comme il advient trop souvent dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau de haine et les revendications sans nombre d’un peuple réduit aux derniers degrés de la rage contenue pendant tant d’années de servitude et de misères.
Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré ce peuple égyptien, étaient morts pleins de jours et de gloire. Ismaïl continuait à bénéficier dans son exil enchanteur de toutes les douceurs d’une colossale richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de réforme et qui, chaque jour, essayait de réduire la dépense, fut accusé de tous les méfaits et chargé de tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape oriental, il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille, au teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux paisible qui ne connut point les intrigues de harem, qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre dans des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses proches. Il mourut pieusement dans son lit, et fut pleuré de même par son entourage.
On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre, mais celle-ci était bien de force à la prendre toute seule. Les turpitudes du bas peuple égyptien se mettant sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les hésitations de la Chambre française refusant de marcher avec Gambetta à la défense d’une nation où les intérêts français étaient si puissamment représentés, ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile, que les rares coups de canon vinrent frapper seulement les maisons désertes et les hôpitaux!... Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres, et tout fut dit.
Pour l’instant, on ne prévoyait guère ces jours malheureux, et le souverain ne semblait point courir à sa perte. Il marchait lentement comme il sied à un personnage sur lequel reposent les destinées du royaume et je le vis disparaître dans les appartements de la princesse, tandis que ma nouvelle amie, Sta-Abouha, bondissait vers moi à la façon d’un chat sauvage.
--Où donc étiez-vous cachée, petite Sta-Abouha?
Elle me montra le rideau de la portière.
--Là!... je n’ai pas perdu un mot de la conversation. Eh bien! ma chère (_sic_), il a été très bien, savez-vous?
--Qui cela?
--Le khédive! Il n’est pas aussi aimable avec tout le monde, allez... Quand on ne lui plaît pas, il ne dit rien.
Mais la gentille sauvageonne ne pouvait longtemps demeurer en place. Ce jour-là, à mesure qu’elle se familiarisait davantage avec moi, elle tint à me faire visiter le palais dans tous ses détails. Elle m’entraîna donc à sa suite par les vastes couloirs et les interminables corridors. Nous gravîmes ensemble des centaines de marches, nous pénétrâmes dans les chambres les plus somptueuses et descendîmes jusqu’aux réduits les plus obscurs. Sur notre passage, de vieilles femmes circassiennes se montraient et, curieusement, interrogeaient Sta-Abouha.
--Qui est cette jeune femme?
Elle répondait selon son caprice, peu soucieuse de s’arrêter et surtout de perdre un instant de ma société, qui, disait-elle, en son langage imagé, lui était «plus douce que la lumière». Les eunuques nous souriaient avec bienveillance.
--Ils sont gentils pour vous, Sta-Abouha? demandai-je.
--Qui ça? Les eunuques? Peuh! cela dépend!... Je ne suis pas esclave. Ils ont un peu peur de ce que je pourrais raconter dehors quand je vais, par hasard, chez ma mère. Je pense qu’ils n’oseraient point trop me frapper.
--On frappe donc encore, ici?
--Ah! si l’on frappe?... Mais d’où sortez-vous donc, pauvre ignorante? on fait bien pis. A propos, vous vous souvenez de la jolie fille blonde qui était avec moi la première fois que vous êtes venue ici?
--Aldaat-Maas?
--Aldaat. Oui, pauvrette! Elle est partie.
--Partie! Pourquoi?
--Ils l’ont vendue, il y a trois jours, mais si malade que je ne sais si elle vivra chez ses nouveaux maîtres.
Comme je m’étonnais, Sta-Abouha me fit à voix basse le récit suivant:
--Aldaat, malgré son profil de madone et ses yeux d’enfant, n’était pas très sage... Tout le monde savait au palais, qu’à part de nombreux méfaits, on lui pouvait reprocher encore une très bizarre amitié amoureuse pour le jeune Nazir-Aga, un eunuque du plus beau noir qui avait grandi près d’elle dans le palais... On les avait souvent surpris enfermés dans les caves où cachés sous les massifs du jardin, après que les portes étaient closes... Mais comme le prince n’avait pas encore daigné remarquer la jeune fille et que les privautés de son étrange ami ne pouvaient, en somme, avoir de conséquences appréciables, on s’était contenté de les faire fouetter tous les deux.
Or, voici qu’après un châtiment plus cruel peut-être, les jeunes gens s’étaient révoltés. Sur les conseils de l’eunuque trop entreprenant, Aldaat-Maas avait volé les diamants de la princesse et on l’avait arrêtée au moment où elle les glissait à son complice... Celui-ci devait les vendre de façon à obtenir la somme nécessaire à leur fuite à tous les deux. Cette fois, la punition fut terrible! Aldaat et son ami furent condamnés à la bastonnade sur la plante des pieds...
J’ai longuement parlé de ce supplice[25] qui, s’il ne met que rarement la vie des victimes en danger, est cependant un des plus atroces qui se puisse ordonner au point de vue de la douleur qu’il provoque.
[25] Le prince Mourad.
--Il faut dire qu’à part le vol des diamants, le crime des deux jeunes gens se compliquait encore d’une tentative d’incendie des appartements de la princesse, les coupables ayant cru pouvoir prendre la fuite à la faveur des troubles qui en résulteraient au palais. Mais le feu avait été rapidement étouffé et les voleurs surpris...
La violence avec laquelle Aldaat-Maas avait été frappée était cause d’une fièvre grave; et maintenant, transportée en ville chez d’autres personnes, la pauvre fille se mourait, refusant même les soins et les remèdes, décidée à laisser se terminer son existence d’esclave. L’eunuque avait été vendu à Constantinople.
Je demandai à Sta-Abouha quelle était l’impression produite au palais par cette histoire. Ma petite amie eut un haussement d’épaules significatif: