Part 12
--Que voulez-vous que l’on dise? On ne vole pas tous les jours les diamants de la princesse; mais il ne se passe guère de semaine sans qu’une esclave mérite quelque châtiment... On est habitué à ces choses qui font partie de notre existence au harem. Seule, la mort nous étonne un peu. Encore faut-il qu’elle touche une de nos compagnes habituelles... pour les autres, on ne s’en inquiète pas. On ne vous a parlé que vaguement de Gamyla, n’est-ce pas?
Je dus avouer que l’on ne m’en avait même point parlé du tout.
--Eh bien! Gamyla était mon amie, poursuivit Sta-Abouha. Vous ne savez pas comme je l’aimais... Un jour, la princesse la fait appeler et lui dit:
--Réjouis-toi, Gamyla, on a fait faire ton trousseau. Je te marie dans un mois!...
Gamyla aimait en secret le secrétaire du prince, un jeune Turc, très brave et très beau, qui lui avait promis de la demander au maître. Ils se rencontraient en grand mystère dans le jardin, la nuit, avec la complicité d’un eunuque auquel la pauvre Gamyla donnait toutes ses économies!... Elle dut cependant baiser la main de la princesse à l’annonce de la terrible nouvelle et se retirer en silence... Une esclave n’a le droit de rien demander...
Le soir, dans notre chambre, elle chercha avec moi à se souvenir des femmes que nous avions vues parmi les visites de la semaine. Et voici qu’elle se rappela tout à coup une horrible vieille, qui l’avait fatiguée de questions et palpée sur tout le corps comme un animal.
En Turquie et en Égypte, quand un homme désire prendre femme, il expédie sa mère ou ses sœurs dans les palais où elles examinent les jeunes filles qu’on leur présente et viennent ensuite rendre compte de leur mission à l’intéressé qui fait alors sa demande à qui de droit.
--C’est celle-là! pensa-t-elle...
Elle ne se trompait point. C’était bien pour le frère de cette femme qu’on la demandait. Le futur, vieillard achevé, malade, ayant déjà trois épouses fanées, voulait réchauffer ses os glacés à une chair jeune et bien vivante.
Gamyla pria, pleura, se traîna aux pieds de la princesse et de son fils. Celle-ci demeura inflexible. Le mariage eut lieu. Gamyla laissa sa calfa la vêtir en épousée et la parer de son mieux; mais, la nuit venue, au moment où les voitures du palais attendaient la mariée et les femmes de la noce pour les conduire au domicile de l’époux, on chercha vainement Gamyla dans toutes les chambres du palais.
On ne la retrouva que le lendemain pendue à un sycomore, celui-là même qui, si souvent, avait abrité ses rendez-vous...
Au lieu du carrosse de gala drapé de superbes cachemires préparés pour la circonstance, ce fut le cercueil qui reçut la triste fiancée et qui l’emporta hors de la demeure du prince. Moi seule et sa vieille calfa l’avons pleurée...
--Mais c’est affreux, cela, petite Sta-Abouha!...
--Affreux, certes! Moins cependant que l’histoire du petit agneau...
--Quel petit agneau, Sta-Abouha?...
La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire, alla vérifier si les portes étaient bien closes et si nous étions bien seules. Minutieusement, elle inspecta les serrures, les fenêtres et regarda même sous les canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de douze fauteuils.
--C’est donc un secret d’État que vous allez me confier? demandai-je, amusée par toutes ces précautions.
Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle eut deviné, elle murmura, les dents serrées:
--Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites, madame, mais il ne faut pas en rire; croyez-en votre petite Sta-Abouha, il y a tant de choses de notre pays que vous ne connaissez pas encore; et je puis, sans aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne dans ce palais, ici, pouvait se douter que je vous l’ai raconté, je recevrais la courbache ou pis peut-être...
--Vous me faites trembler! dites vite, je serai discrète.
--Oh! je suis sûre que vous ne me trahirez pas... Écoutez:
«Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le règne d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture du Canal... Une des princesses de la famille, que je ne puis nommer, avait épousé un pacha qu’elle n’aimait guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en aucune sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale, elle ne permettait pas que ce mari lui rendît la pareille dans son palais... Cependant, le pacha avait le cœur tendre; il aurait pu, comme tant d’autres, se contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle de tous ceux de cette époque... Les Européennes faciles et belles ne manquaient point, et il était assez riche pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait rencontré dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le regard pur... Il la désira tout de suite. Elle céda, un peu par crainte, d’abord, beaucoup par tendresse par la suite; car, au contraire des autres maîtres, il était bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui l’oubli et la compensation des tourments sans nombre que lui infligeait la princesse.
«Une rivale dénonça les amours du pacha et de la pauvrette.
«La princesse fit attacher son esclave et s’amusa tout un après-midi à lui brûler l’intérieur des cuisses avec un fer rougi à blanc.
«L’enfant guérit; mais des complications s’étaient produites, elle boita! Pourtant, le pacha l’aimait comme une maîtresse, et non comme une esclave. Il le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première fois qu’ils se trouvèrent seuls.
«--Ma chérie, _mon petit agneau_! Je te vengerai, tu sortiras d’ici, j’en fais serment et je te ferai une vie si douce que tu ne te souviendras plus de ce que l’on t’a fait souffrir à cause de moi...
«La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du maître; et elle pleurait de reconnaissance, sa jolie tête enfouie sur l’épaule complaisante.
«Peu de jours après, on célébrait au palais la grande fête du _Courban Baïram_[26] (fête du Mouton). Il est d’usage, pour ce jour-là, de sacrifier un ou plusieurs moutons, dont la famille et tous les pauvres des entourages doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le festin est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée en mémoire de celui d’Abraham dans le désert. Par hasard, le pacha mangeait à la table de sa femme. Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement. La princesse, avec un sourire féroce, leva le couvercle.
[26] Du turc _Courban_, sacrifice.
--«Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez les petits agneaux, j’ai cru bien faire en faisant immoler et cuire celui-ci, à votre intention.
«Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était posée, sous la chevelure ruisselante de sauce et de graisse, la tête adorable de la favorite...
«Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il voyagea loin d’elle, sous divers prétextes. Si grande est la lâcheté des hommes qu’il n’osa pas même dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de la main même du souverain... Mais il ne lui pardonna jamais.»
Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que, malgré moi, je ne pouvais croire à son effroyable horreur. Je conjurai Sta-Abouha d’être sincère. Elle avait voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne pouvait être vraie?...
La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en me montrant les murs de ce palais qui nous abritait, et trouva de tels accents pour me dire:
--Tout est vrai! croyez-en Sta-Abouha!... Tout!... Et ici, ces pièces qui furent les appartements d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant d’appartenir à mes maîtres, si vous saviez... Ah! si vous saviez ce qu’elles ont vu!...»
Je demeurai muette, prise de terreur devant les abominables mystères que je venais seulement d’entrevoir et qu’à présent je redoutais de connaître jusqu’au bout.
Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je voyais bien que l’humble et ardente Sta-Abouha aimait encore sa princesse.
Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait, pour excuser les caprices des grands, même quand ces caprices revêtaient les formes les plus étranges, une indulgence que je ne pouvais admettre alors; les mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi sauvage, une extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions dénotaient un rare esprit d’observation, une nature vibrante, douée de la plus fine ironie.
Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite du sérail.
Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais, malgré une vétusté évidente, avait vraiment grand air.
Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique, parmi d’épais massifs de verdure, tout au bout d’une allée superbe.
Ses appartements de réception et les chambres des princesses se montraient d’une richesse inouïe. On avait prodigué à foison les ornements d’or et de marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés dans le style arabe, ravissaient les yeux par la magie savante de leurs couleurs. Les fenêtres et les portes, de dimensions colossales, assuraient une ventilation merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait d’une double rampe de porphyre et d’or.
Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves, le mobilier était presque partout pareil. Un ou deux lits de fer à colonnes peintes, recouverts de moustiquaires de gaze épaisse, bleue ou rose, un large divan placé devant les fenêtres, une armoire très modeste, une table de bois blanc et quelques chaises. Sur la table, le _techte_ de cuivre ou d’étain et l’aiguière pour les ablutions.
Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un samovar en cuivre poli, posé, comme un ami, dans l’endroit le plus apparent de la chambre, d’un tapis de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres du Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour, les couvertures et l’unique drap se plaçaient, roulés en quatre, au pied du lit, avec les deux coussins. Dans les coins, un ou deux _tabliijas_, sortes de tables rondes très basses, où les femmes ont coutume de faire le café et de préparer les boissons. Comme elles affectionnent particulièrement d’être assises à terre sur leurs talons, à _la turque_, d’autres tables seraient inutiles. Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à leur portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans l’unique armoire leurs petites provisions personnelles, fournies par les libéralités de la princesse: café, thé, sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la reine[27].
[27] Eau de cologne (_Moyet-Malaka_).
Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce coffre, à lui seul, constituait une des originalités de l’appartement. Ne ressemblant en rien à nos malles européennes, il affectait bien plutôt la forme des antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était généralement passé au brou de noix et incrusté de nacre ou d’ivoire, travail grossièrement fabriqué à Assiout.
Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance fellaha, et je ne sais rien de plus drôle que leur apparence. Que l’on se figure la vieille malle en longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils de sanglier, la malle supportait, ni plus ni moins qu’un cercueil, une deuxième enveloppe de zinc. Ce zinc, peint de couleurs tout à fait extraordinaires, bleu, rouge, vert, dans les tons les plus crus, se recouvrait, par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant de soleils, à la moindre clarté de jour entrant dans la chambre. Ils sont encore très employés dans les trousseaux de mariée de village. On les promène avec orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales.
Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors serraient leurs effets, jamais bien nombreux. Les Orientales ne font guère que la quantité de vêtements nécessaires au moment même. Une femme qui n’est pas du peuple, considérerait comme une honte de porter le moindre objet raccommodé; au premier trou, la robe, les bas ou le linge sont donnés aux esclaves des cuisines.
Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette coutume. Elles recevaient, à cette époque, chez la princesse C..., six _galabiehs_ de toile ou d’indienne, pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux galabiehs de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles avaient encore quatre paires de mules et deux paires de souliers de satin pour les sorties, sans compter les _cab-cab_, sortes de sandales de bois à hauts talons, que les Orientales portent pour aller au bain, faire leur toilette et les grands nettoyages de la maison; toute occupation, en un mot, où elles risqueraient de se mouiller... Car l’eau joue un rôle important dans la demeure égyptienne. Que les chambres soient planchéiées ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de Tourah), plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler un peu partout. Qu’il se cache sous les lits ou sous les divans un monde de choses innommables: vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures ou vieux habits, cela ne fait rien à l’affaire, si le plancher est humide, si les dalles brillent, la maîtresse de maison est fière. Cela, et le plus ou moins de blancheur des housses recouvrant les divans et les sièges, constituent la grande propreté orientale. Le dessous des meubles, les coins et surtout la cuisine, souci constant de la ménagère de chez nous, demeurent, en général, d’une saleté repoussante dans presque tous les milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de quelques grandes maisons indigènes, installées complètement à la mode européenne; mais ces maisons sont malheureusement bien rares, et presque toujours, d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à quelque gouvernante allemande ou française.
Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves, on pouvait voir les mêmes plateaux de faïence grossière qui se trouvaient chez la cousine Azma; ces plateaux, en forme de carrés longs, supportaient l’armée des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes pleines, leurs minces goulots terminés par les couvercles de métal, un faux air de petites bonnes femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus petit, fait de cuivre ou de bois, sur lequel étaient posés la _canaque_ et les _fanaguils_ en forme de coquetier. Car c’était une des gloires des esclaves de grande maison de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré de protection dont elles jouissaient au palais. Certaines se permettaient même d’imiter en tout la maîtresse, dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à la table d’_Hanem Effendem_[28], peu de jours ou peu de mois auparavant, traitaient chez elles d’autres compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient à éblouir de leur prestige récent.
[28] _Hanem Effendem_: La grande dame, la maîtresse; titre employé seulement pour les princesses.
Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques. Presque toujours au mieux avec les Circassiennes, ils avaient le don de se faire choyer par elles de mille façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant beaucoup pour les promenades et les visites des princesses, sans compter les courses dans les magasins, ils rapportaient avec eux un peu de cette atmosphère du dehors, également chère aux pensionnaires des couvents, aux filles soumises et aux femmes orientales.
Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle aux créatures qui ne savent plus rien du monde, venait se joindre l’espoir, souvent illusoire, de connaître un jour certaines de ces merveilles dont l’Eunuque leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage pour les rendre non pas complètement semblables à ces Européennes qu’elles enviaient souvent, mais du moins maîtresses de leurs actes, pouvant à volonté faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie qui leur plairait.
L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la facilité qu’il avait à pénétrer dans les demeures les plus fermées, il arrivait à se constituer un cercle illimité de relations, dont beaucoup ne manquaient point de puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui souhaitait s’établir pouvait parfois décider du sort de la prisonnière. Aussi, de quels soins, de quelles attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part des esclaves blanches... A ces vues intéressées s’ajoutait encore pour les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt: la peur des coups et des sévices qui est au fond de toute âme dépendante, et, plus encore peut-être, une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux, entre les Eunuques et les esclaves adolescentes. On m’a dit que ce commerce n’était point toujours licite. Une vieille _calfa_ m’a même confié avoir été le témoin d’une exécution impitoyable dans le palais où elle avait grandi avant de devenir la femme du vieil avocat chez qui je l’ai connue.
Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas, une jolie Géorgiennne, mariée à un officier égyptien et chez qui était la calfa alors presque enfant, avait eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa maison. Le mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque et fouetter sa femme. Mais, comme l’Eunuque était d’une intelligence remarquable, et fort utile au maître pour le bon gouvernement de son intérieur, après réflexion, il le fit soigner et le garda.
Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame en train de prodiguer à son serviteur de nouvelles marques de ses regrets et de sa sympathie; alors il les fit coudre dans un sac et jeter au Nil...
Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le monde, mais n’avoir de véritable affection pour personne.
--A quoi bon? disait-elle en son amusante philosophie, on ne sait jamais ici si l’on reverra ces mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de faire sa vie si l’on peut!...
XX
Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à une vaste chambre dont la porte était entr’ouverte. Une voix très douce nous dit:
--_Tffadal!_...
La propriétaire de cette chambre nous souriait. Nous entrâmes. Sta-Abouha tout bas m’avait dit:
--C’est une ancienne esclave albanaise que le feu maître, père du prince a aimée. Comme elle n’a pas d’enfants, elle n’était rien ici; alors, la princesse en a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très bonne et très pieuse, tout le monde l’aime ici.
Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les _chiltas_ recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement une longue pipe de terre brune, comme on n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une femme de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, lui composaient un masque étrange, leur couleur rouge jurait terriblement avec la pauvre face exsangue, les traits émaciés et la bouche édentée de notre hôtesse. Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux d’un bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes paupières; des yeux de tendresse, d’intelligence et de passion, dont le sel des larmes n’avait pu détruire la voluptueuse langueur.
Cette femme avait pu espérer être princesse. Le caprice d’un soir l’avait retirée de l’humble troupeau d’ignominie et voici qu’une autre, moins aimée pourtant, avait pu donner au maître ce fils que ses entrailles à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place et maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait qu’à la magnanimité de sa rivale de n’être pas jetée à la rue et de pouvoir achever de mourir paisiblement dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander en maîtresse souveraine...
Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme d’esclave orgueilleuse, ravalée au rang des plus humbles de ses compagnes!... Elle se consolait en élevant une délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize ans... Elle était blonde, de ce blond spécial aux Turques, qui donne à la chevelure des tons de blé mûr. Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, résumés pour elle en cette chambre où son petit lit se dressait contre le grand lit de la calfa qui l’aimait... Au moment où je la vis, elle épelait sagement dans le livre que tenait un vieillard magnifique, à la barbe argentée, au front de pur ivoire, vêtu d’une robe somptueuse, coiffé d’un turban couleur de neige, et qu’on me dit être le _Hodja_[29].
[29] Professeur de Coran.
Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois êtres, la femme, le vieillard, la toute jeune fille, représentaient une page admirable de l’antique vie orientale. La résignation, la sagesse, l’espoir, se lisaient sur les visages des personnages réunis dans cette pièce, si différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans doute jouer dans le vaste monde, mais semblables par la foi, cette foi musulmane qui nivelle à sa guise toutes les races, toutes les classes et toutes les volontés. Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de la terre entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard et l’enfant penchés du même geste pieux, sur le livre du prophète, la calfa écoutant de son air grave les versets connus, je me crus tout à coup transportée bien loin de la société actuelle, remontant les âges dans ce monde musulman où rien ne change, jusqu’aux époques fabuleuses de son immense grandeur.
Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit le charme. Familière comme un moineau, elle vint tendre au vieillard sa petite main fraîche.
--Bonjour, père!...
Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles.
--Bonjour, petite!
Ils s’entretinrent ensemble un moment...
--C’est lui notre maître à toutes ici; il m’a appris à lire, me dit la pétulante fellaha, très fière de son mince bagage d’érudition.
Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux:
--Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, Sta-Abouha, il y a longtemps que j’aurais renoncé à rien apprendre à personne...
Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta tendrement:
--Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du ciel ne savent pas lire dans les livres, mais leurs chansons réjouissent pourtant le cœur des hommes. Allah ne t’a pas créée pour le travail; contente-toi d’être un passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne épouse et une tendre mère. A chacun sa tâche, ma fille!...
Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux crépus de ma petite amie, qui s’était assise à ses pieds et il me parut ainsi plus patriarcal encore, plus grand et plus beau dans ce simple geste paternel. Mais déjà Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon histoire, qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le vieillard me regarda.
--Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre notre fils Sélim?... C’est bien cela!... Puisse Dieu t’éclairer et te donner le désir de devenir musulmane!...
Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti malgré lui du fond de son cœur de croyant, il jugea poli d’ajouter:
--Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes gens chez les chrétiens, que le Seigneur te garde du mal!...
Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, la fillette avait préparé. Comme je faisais compliment à la vieille esclave de la beauté de sa protégée, elle eut un sourire de triomphe.
--C’est qu’elle est à moi, cette enfant!... C’est ma _hératleck_, et je l’aime comme le propre fruit de mes entrailles. Qu’Allah lui donne une bonne chance dans la vie...
Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très bien, m’expliqua aussitôt ce que signifiait ce mot de _hératleck_ complètement nouveau pour moi.