Part 13
Quand une femme esclave ou libre veut adopter un enfant, elle n’a besoin d’aucune autre autorisation que de celle de ses maîtres, si elle est esclave; mariée elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel enfant qui lui plaît, sans même en avertir son épouse. Mais chez la femme, pour que l’adoption soit complète, il faut qu’en présence de plusieurs personnes, elle revête une robe très ample et largement fendue sur le devant. Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre sien, elle le fait passer par l’échancrure du corsage et une matrone, agenouillée à ses pieds, le reçoit dans ses mains. La mère adoptive prononce ces mots:
--Enfant, je te fais mien!...
Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras et le présente en disant:
--Voici le fils ou la fille d’une telle! (_sic_).
Cet enfant est désormais l’_hératleck_ de celle qui l’a adoptée.
En quittant la pièce où nous avions été si bien reçues, nous fîmes encore la visite de plusieurs autres. Quelques femmes se trouvaient seules dans leur chambre, priant ou cousant. D’autres--et c’était le plus grand nombre,--avaient auprès d’elles leur _chaïader_ (petites esclaves que l’on confie aux calfas pour les instruire des devoirs de leur charge future). La calfa exerce un droit absolu sur sa _chaïader_.
Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il se forme parfois des amitiés d’une terrible violence. Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une fillette de quinze ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim, parce que l’on mariait sa calfa... Il fallut que celle-ci obtînt du palais la permission de l’emmener avec elle dans son ménage. Plus tard, le mari, jaloux de la tendresse passionnée qui liait cette enfant à sa femme, maria la pauvre _chaïader_ à un de ses domestiques, et renvoya le couple à la campagne.
Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, mais elle pensait que la pauvre petite s’était soumise et devait faire souche de jeunes Égyptiens, là-bas, dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh.
Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le palais contenait de multiples fonctionnaires, recrutées parmi les esclaves blanches. Il y avait une gardienne des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour le café, une pour les sirops, une autre encore pour les parfums; tout un escadron de jolies filles pour la table et le massage. Et là-dedans n’étaient point comprises les chanteuses, les danseuses et les musiciennes.
Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir dans leurs maisons les _almées_ ou _gawazi_[30] mercenaires; au palais, cette liberté n’était point permise. Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à toute heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou le plaisir demandé.
[30] Le véritable sens du mot _almée_ serait «savante» mais il est devenu synonyme de danseuse ainsi que _gawazi_ qui désigne aujourd’hui les chanteuses alors que le mot _gawazi_ veut dire «bohémienne».
C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand jeûne du mois sacré, l’orchestre de femmes se faisait entendre, le jour pour les visiteuses, et la nuit pour le prince. Rien de plus étrange que la vue de cet orchestre, véritable tableau d’opérette.
Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes femmes, toutes jolies, mais aux formes particulièrement opulentes, revêtues de costumes militaires, qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur leurs têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche à glands d’or, posé sur l’oreille, leur donnaient un faux air de débardeurs en délire. Que dire de la culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir résister jusqu’à la fin du premier morceau!... Sur une estrade, cet orchestre, invraisemblable dans sa perverse ambiguïté, charmait l’auditoire par l’exécution de fantaisies tirées des principaux opéras d’Auber et de Verdi.
Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille de fleurs et de fruits était dressée pour le plaisir des yeux et la gourmandise des jolies bouches. Les visiteuses, en passant, prenaient un fruit, cueillaient une fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des musiciennes, qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables cigarettes et en dégustant de nombreuses tasses de moka. Tandis que dans les pièces basses du palais les négresses se livraient aux danses sauvages de leur pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant tous les fonds de verres de limonade ou de sirops venus des salons.
--C’était une belle époque! soupirait Sta-Abouha. A présent, voyez-vous, tout cela coûte trop d’argent. On diminue un peu, chaque année, le nombre des esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue du temps de l’ex-khédive Ismaïl?... Ah! les beaux jours, les splendides fêtes!...
Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses souvenirs d’enfance revenus, me montrait les arbres du jardin où nous arrivions.
--Savez-vous?... je pense que les arbres, la terre, le Nil, tout ce qui nous entoure se souvient et regrette...
--Quoi donc, Sta-Abouha?...
--Tout! C’est tellement difficile à dire et cela n’est pas pour me faire valoir à vos yeux, chère étrangère innocente; vous ne pouvez conprendre encore l’âme orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses dont je parle n’existeront plus.
Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, elle redevint la créature primesautière et charmante que je commençais à aimer et dont la grâce pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois.
--L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est?... En vérité, ce n’est rien!... On est moins battu, sans doute, et le Nil roule moins de cadavres dans ses eaux grises; le cimetière, aussi, reçoit moins de morts tombés subitement, sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il y a des juges, dans tous les pays, qui rendent vraiment la justice, sans prendre de backchiches. Je ne sais pas, moi!... On dit même que l’esclavage va être complètement interdit. Eh bien! si cela est vrai, c’est la fin de la race, la fin de nos grandeurs, la fin de tout!... Ces maîtres, que nous servons et que nous haïssons, nous ne saurions vivre sans eux... C’est l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car ils ont cela de grand qui leur fait pardonner bien des faiblesses: ils savent encore être généreux!... Si nous existons, si nous connaissons quelques-unes des joies de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui en est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez abondantes pour que toute la faim du pays soit rassasiée. Nous ne savons pas travailler. Nos mères ne nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait de faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les maîtres, nous trouvons, avec le gîte, le vivre, les vêtements et quelquefois l’amour!... que nous n’aurions jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent comme des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, qu’un objet de rendement ou un animal de reproduction. Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront la terre avec eux et leur éviteront ainsi l’emploi des bras mercenaires. Les épouses vieillissantes deviennent aussi des bêtes de somme, qui peinent et triment jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu de pain... Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire de nous la mère respectée de petits princes, dont la venue changera pour toujours notre destinée. Esclave aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter devant l’émerveillement d’une telle espérance?
Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au bord du fleuve. Le soir tombait. Sta-Abouha, subitement, s’était tue, gagnée peut-être par la douceur profonde de l’heure présente. Derrière nous, le palais dressait sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un rose pâli, semblaient se fondre avec la teinte des nuages qui descendaient du Mokatam jusqu’à nous.
Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des milliers d’oiseaux dont le babil emplissait l’espace. Les frangipaniers, les héliotropes, les fohls, les roses, toutes les autres fleurs innombrables en ce jardin, exhalaient, à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que l’air en était comme saturé; il semblait, par instant, que l’on dût défaillir sous leurs multiples essences. Devant nous, c’était le Nil, le fleuve roi aux eaux lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant de conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés allaient se perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, et ce lit ne les rendait jamais plus.
De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant alors aux Pyramides que l’on voyait se dessiner, ombres gigantesques, triangulaires et fines, dans les vapeurs roses du couchant. Vues de cette place, leur masse colossale n’était plus qu’un double cône. La troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine visible. Derrière nous, sur la hauteur, la citadelle dressait sa façade et ses minarets montant comme deux longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord, la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur de hyacinthe.
Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, leurs voiles latines gonflées sous la forte poussée de la brise.
Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux; des buffles passèrent devant nous, chargés de faix d’herbes. Un enfant mince, brun et nu, les conduisait.
C’était l’Égypte! toute l’Égypte! paisible et triste dans sa tranquille beauté; l’Égypte de toujours, l’Égypte qu’avaient connue, avant notre époque, les pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées et des Césars; l’Égypte éternelle, au sein fécond, que Bonaparte trouva telle que l’avait laissée Cambyse et qui nous paraît à peine changée, à nous-mêmes, sitôt que nous franchissons l’enceinte des grandes cités.
--Notre pays est beau! dit Sta-Abouha gravement.
--Très beau! petite Sta-Abouha.
XXI
Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde était endormi, je montais sur la haute terrasse, en compagnie de ma fidèle Émilie. Elle allumait les deux flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi, à crépines d’or, qui se trouvait là on ne sait comment, je lisais les _Mémoires de Saint-Simon_... Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette nuit d’été? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir des choses entendues, je ne sais, mais le volume, tout à coup s’échappa de mes mains, tout le parfum des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la mélancolie du paysage étaient en moi, et me donnaient une sorte de vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant d’autres dont on m’avait dit l’histoire; ma volonté était impuissante, je me sentais glisser à la paresse, à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude de l’heure présente. Un grand palmier, tout près de nous, agita son panache de feuillage, un oiseau de nuit passa sur nos têtes et les frôla.
Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam régulier du _darrabouck_, tandis que des voix de femmes chantaient.
Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait que, depuis des siècles, l’âme orientale était en moi.
Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse, dans la nuit si lourde de volupté.
Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait sans rien dire, dans la simplicité de son âme, se mit à fredonner presque à mi-voix et pour moi toute seule, le vieux refrain d’un de nos _Noëls_ provençaux:
Aouoh Christaou la luno es lévado! Aouoh Christaou saouto vito aou Saou![31]
[31]
Eh! Christophe, la lune est levée... Eh! Christophe, saute vite à terre.
Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant mes yeux un voile épais qui, pour un moment, m’avait enlevé la notion des choses. Je me sentis redevenir moi-même, j’avais honte de cette minute durant laquelle je m’étais laissé glisser sur la pente fatale, prête à renoncer à la lutte, gagnée aux habitudes du pays, sous l’influence amollissante du milieu et de l’air ambiant.
Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel d’Orient, lumineux comme une aube et je me dis qu’il suffisait peut-être d’une heure de ces nuits rafraîchissantes, pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des heures trop lentes... Et je me promis d’être forte, d’être vaillante, de garder de mon mieux l’âme résolue que les douces aïeules françaises avaient mise en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air du pays, fredonné par des lèvres de servante, pour me rendre à la fois le courage et le goût de vivre...
J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent être les exemples, quelque amertume ou quelque regret qui me pût venir, je fus brave.
Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je demeurais de longues heures, en compagnie de mes livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand je sentais le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma correspondance interrompue et, enfin, je laissai davantage ma pauvre Émilie dégonfler son cœur fruste dans le mien. Je lui défendis seulement de me parler de ce qui se faisait dans la maison.
Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre si lointaine, où, toutes deux, nous avions essayé nos premiers pas. Et peu à peu, à force de refaire ensemble les routes jadis parcourues et de répéter les paroles toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un petit coin de patrie, un havre de paix où nous nous retrouvions avec nos âmes différentes, unies dans le même amour et le même espoir. Il n’y avait plus ni maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes françaises, perdues dans ce harem africain, heureuses d’échanger ensemble quelques idées, point toujours pareilles, mais émises du moins dans la chère langue maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me racontait son enfance dans la ferme paternelle, perdue dans les montagnes de l’Aveyron. Elle avait, au plus haut point, cet esprit un peu caustique--mais dont toutes les comparaisons font image--qui caractérise nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger Basile, du pauvre Marine, et de la vachère Ninette. Je crus parfois faire, avec cette fille des Cévennes, l’ascension de ses montagnes, une lanterne à la main, le front recouvert de la mante du pays, par les nuits claires et glaciales de Noël. Je voyais l’office; j’assistais au plantureux réveillon, où cinquante paysans se groupaient, tel un troupeau, autour de la table du curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et d’_oreillettes_[32], le tout arrosé de blanquette de Limoux, ou de muscat de Lunel.
[32] Pâtisserie du Languedoc et de la Provence.
Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un immeuble voisin, le son d’une _houd_ ou de la _noune_ grinçant tristement quelque mélodie sur un ton mineur; ou bien le _gaffir_[33] hurlant sous nos fenêtres son appel fatidique: _Ouahed!_[34] Et c’était fini! Le charme se rompait. On était de nouveau deux exilées qui descendaient, le cœur lourd et les yeux troubles, dans la maison, et regagnaient la chambre commune en ayant bien soin de ne pas écraser de négresses dans le hall, car elles dormaient serrées les unes contre les autres et si bien enroulées sous les énormes couvertures, qu’il fallait se livrer à une véritable gymnastique, pour éviter de marcher sur leurs corps.
[33] Crieur de nuit.
[34] «Un»! Abréviation de la formule Islamique: «Il n’y a qu’un seul Dieu!»
Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue des corbeaux croassant jusqu’au jour, le chant lugubre des derviches auquel, cependant, je commençais à m’accoutumer, et le cri strident des éperviers frôlant nos fenêtres.
C’est le soir!... Il a fait très chaud toute la journée et la maison, surchauffée par les rayons d’un soleil torride, a gardé dans ses murs une température si élevée que, malgré les courants d’air établis partout, on suffoque.
Dans le hall où le repas s’achève, nous sommes tous assis autour du traditionnel plateau, où s’étale, fraîche et saignante à souhait, une succulente pastèque.
Le cousin Ahmed-bey a découpé habilement le cœur du fruit et le partage en morceaux, qu’il nous distribue en maître de maison magnanime, gardant pour lui la partie la moins délicate.
On mord à belles dents la pulpe savoureuse, dont le jus découle de toutes les lèvres en bave rose. C’est délicieux et dégoûtant à la fois.
A terre, comme un animal familier, Zénab achève les écorces que le bey lui jette, sans qu’elle songe le moins du monde à s’en offenser. Mais, la dernière bouchée finie, elle se traîne sur les genoux jusqu’à l’hôte et sa voix se fait larmoyante pour demander:
--_Amel-Maarouf, Nébit, ia bey?..._ (Faites-moi plaisir... du vin, mon bey!)
Dès le premier jour de mon arrivée, et pour me faire honneur, on a servi, sur la table de famille, la rouge boisson prohibée par le prophète.
J’ai constamment refusé d’en prendre. Mais, comme on a continué de placer le _fiascho_ devant moi, presque chaque jour, la même scène amusante se reproduit.
Vers le milieu du repas, au moment de faire appel à l’esclave pour lui verser à boire, avant de prononcer le mot consacré (_Essinni!_--Désaltère-moi!), le cousin, hypocritement, se tourne vers moi et demande:
--Ma cousine, vous ne prenez pas de vin?...
Et moi de répondre:
--Non, mon cousin, merci!
--Vous permettez que j’en boive un peu?...
--Comment donc!...
Et je lui tends le _fiascho_ qu’il a devant lui. Il boit sec et commence à retrouver la parole, lui qui ne parle presque jamais.
C’est alors que Zénab se rapproche, vraie chatte gourmande, et réclame sa part.
Généralement, elle invente un malaise, une souffrance quelconque, qui la force à demander de ce vin qui est un remède, «un vrai remède, seigneur!» En demanderait-elle sans cela, elle qui se targue d’être une si bonne musulmane?...
Ce soir, elle ne va point faillir à son habitude.
--Zénab, interroge le cousin, pourquoi veux-tu boire de ce vin? Tu sais bien que c’est défendu...
--Je le sais, seigneur... mais j’ai mal! Ah! j’ai si mal! Donnez-m’en rien qu’un peu, une goutte pour guérir mon pauvre estomac qui me brûle.
Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la valeur de deux grands verres.
La femme boit.
Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est le moment que l’on attendait; l’heure précise où le démon, caché dans l’âme obscure de la bouffonne, va se manifester à nous par les paroles et les actes les plus baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies qui ne s’échappent de ces lèvres de démentes où l’alcool a mis son poison.
Cette fois encore, nous assistons immobiles à la répétition du spectacle quotidien. Comme il fait chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une coutume qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de la suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue d’un simple caleçon de percale jadis blanche, mais, pour l’instant, d’une couleur indécise, flottant entre l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon, qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a fait glisser jusqu’au milieu de son ventre, qui semble pitoyablement flasque et blême, au-dessus des cordons qui le soutiennent mal et entament les chairs.
Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme d’outre, tombe lamentablement plus bas que la taille, sous la forme de deux petits sacs vides et ballottants. Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante sous la peau de la poitrine et les épaules semblent deux clous énormes, reliés à ces bâtons qui sont les bras. Le dos, où l’épine dorsale montre chacun de ses nœuds, s’arrondit déplorablement.
Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé leurs traces ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein un petit soleil et, au bas des reins, se dessine un crocodile. Elle est très fière de ces emblèmes et les exhibe à tout venant sans la moindre gêne.
--Danse, Zénab!... ordonne le maître.
Et Zénab danse.
Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que complaisamment, a prêté l’eunuque, dont la large face s’épanouit d’aise dans l’encadrement de la porte... Elle a pris la canne du maître et, une fleur de souci entre les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant et la croupe tendue, ses deux mains appuyées au bâton qui la soutient, elle imprime à la partie moyenne de son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime une douce satisfaction; ses yeux sans cils pleurent de tendres larmes; sa bouche s’entr’ouvre: Zénab est heureuse!
Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au souvenir de la misère présente et des souffrances passées.
Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement, en frappant en cadence ses deux mains l’une contre l’autre. Les assistantes, maîtresses et esclaves, limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage, se livre à présent à de véritables contorsions. Sur ses traits, que ce plaisir furieux décompose, la sueur ruisselle et ses cheveux, mal peignés, viennent battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant, elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de cuivre qu’une servante lui a tendues sur l’ordre du bey. Les bras levés au-dessus de sa tête, elle agite ses crotales en un mouvement toujours plus rapide. Ses yeux révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à la fois de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même, grisée par cette musique étrange, faite de toutes les voix des personnes environnantes, des battements de leurs mains et surtout de ces terribles crotales qui ne s’arrêtent plus.
Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux, et ses doigts blancs de paresseuse en tirent le son toujours pareil qui, depuis l’aurore des siècles, guida les danses des filles d’Égypte.
L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien dire, tout près de la porte, sa grosse tête crépue dodeline gravement de gauche à droite, il semble personnifier ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond des âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence tutélaire.
Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de souffle, et vient s’abattre presque à mes pieds, comme une masse.
Zenab est évanouie.
Le maître rit et sort de la pièce.
Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur qui lui conseille d’être charitable à cette femme, et la crainte de perdre de son prestige devant ses esclaves, en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais, moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper de ces gens, je me suis agenouillée près de Zénab, et, aidée d’Émilie, nous parvenons à ranimer la pauvre danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau _de fleurs_[35], précieusement distillée par elle et conservée dans la vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire de sa chambre. Elle revient, tandis que Zénab ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en signe de gratitude. De voir la _hanem_ s’occuper d’elle avec moi et lui tendre la boisson si recherchée et servie dans une cuiller d’argent, comme à une égale, Zénab n’en peut croire ses regards. La joie l’étouffe. Pour mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie de petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent pas à s’échapper de sa gorge.
[35] Eau de fleurs d’oranger.
Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu et à envelopper les épaules de Zénab d’un châle à elle; cela suffit à procurer immédiatement, chez la fellaha, le réveil de toutes ses facultés.
--Ah! par Allah! que ce châle me fait de bien. Si j’en avais un pareil, je crois bien que je serais guérie tout de suite...
Moi, probablement, j’aurais donné le châle, mais Zénab a affaire à plus maligne qu’elle, avec ma rusée Cévenole. Émilie est bonne, mais avisée; elle pense qu’elle n’est pas assez riche pour faire des cadeaux aux paresseuses.