Au cœur du Harem

Part 14

Chapter 143,841 wordsPublic domain

--Écoute, Zénab, puisque ce châle te plaît, je t’apprendrai à en faire un pareil.

Zénab aime mieux y renoncer tout de suite...

Le lendemain et les jours suivants, je crus remarquer chez cette bouffonne--car elle n’était guère que cela dans la maison--un redoublement d’amabilité et d’égards à mon intention: Zénab se souvenait et elle était reconnaissante. Pour moi, je ne pensais plus à son accident, quand, un soir, après une interminable journée de solitude--toute la famille était allée rendre visite à des parents habitant la banlieue--comme je demandais l’heure à Gull-Baïjass pour la dixième fois peut-être, Zénab, qui me regardait sans rien dire, s’approcha de moi:

--Petite hanem, les heures te semblent longues!... Tu n’as pas lu dans tes gros livres, ce soir; je parie que tu es malade?...

Je dus avouer que j’avais mal à la tête.

--C’est parce que le bey ne t’a pas écrit... Ne te tourmente pas; demain, le seigneur t’enverra une bonne lettre; mais moi, ce soir, je veux te distraire.

Tout de suite, je pensai à la danse et je revis par la pensée toute la scène de l’autre soir.

--Non, non, Zénab, pas de danses, pas de musique! je suis lasse.

Mais elle, à voix basse, murmura:

--Ce n’est pas ce que tu crois... Non, j’ai à te montrer quelque chose qu’aucune chrétienne avant toi n’a vu; une chose que tu ignores et qui t’amusera, ma colombe... Seulement, il ne faut pas le dire ici; sans cela, on me chasserait, et la pauvre Zénab n’aurait plus de gîte.

--C’est donc mal, Zénab, ce que tu me proposes?...

--Voilà. C’est mal et ce n’est pas mal... ça dépend des idées. Je te mènerai dans une maison où tu ne rencontreras que des personnes très respectables, mais qui seraient fâchées si elles savaient que je leur conduis une dame qui n’est pas Égyptienne. Chaque peuple a ses habitudes, qu’il n’aime pas voir divulguer. Viens, ma sœur, tu ne le regretteras pas...

Que ceux qui jamais ne sentirent l’aiguillon de la curiosité tourmenter leur cervelle, me pardonnent.

Zenab avait dit:

--Je vais te montrer quelque chose, qu’aucune chrétienne avant toi n’a vu...

Je n’avais pas dix-huit ans! Personne n’était là pour me guider. Une envie terrible me prenait de voir ce spectacle défendu aux profanes; d’ailleurs, ma fidèle Émilie et Zénab seraient avec moi... Que pouvais-je craindre? J’acceptai de revêtir la habara et nous partîmes.

--Surtout parle très peu, me souffla Zénab, je te présenterai comme une dame persane descendue chez ma maîtresse. Je dirai que tu ne sais pas très bien l’arabe.

... Ainsi, cette fille stupide trouvait cependant des subterfuges surprenants pour l’accomplissement de ses volontés.

Nous partîmes en voiture et, en quelques minutes, le cocher nous déposa dans le quartier même de _Darb-el-Gamamiz_ devant une maison d’apparence fort honnête. Deux grands eunuques surveillaient la porte.

Nous franchîmes le patio. Zénab souleva la lourde portière qui masquait l’entrée du harem, en personne habituée, pour laquelle les lieux n’avaient plus aucun mystère.

Nous parvînmes au premier étage. Tout de suite les sons de l’habituel orchestre arrivèrent jusqu’à moi. _Noune_, _houd_, _darrabouck_ faisaient rage de compagnie. De temps à autre, des voix féminines accompagnaient l’air sur un timbre suraigu. Je n’eus pas trop le temps de me demander où j’étais, ni si cette musique entendue était une musique de fête. Une femme entre deux âges, la face outrageusement peinte, les cheveux passés au henné couleur de sang, les yeux démesurément agrandis de kohl, venait vers nous, dans un balancement des hanches et des cuisses qui lui donnait la démarche peu gracieuse d’une oie.

--Qui est cette hanem, Zénab?... Est-ce pour une leçon?

Zénab, dans la crainte que je ne répondisse trop vite, se hâta de dire:

--Oui et non, madame... C’est une jeune Persane qui veut voir les leçons des autres pour essayer de faire une école comme la vôtre dans son pays.

--C’est un talari, alors, Zénab!...

Je m’exécutai et donnai un écu, de plus en plus intriguée... Mais Émilie me tirait vers elle, par un pan de ma habara!...

--Pour l’amour du Ciel, madame, allons-nous-en!... Cette femme est folle de nous avoir amenées ici!... Madame sûrement ne se rend pas compte... ce n’est pas la place de madame... Je ne voudrais pas que madame me reprochât ensuite de l’avoir laissée même une heure dans cette maison.

Émilie, moins naïve que moi, se figurait des choses épouvantables. Une apparition inattendue commença de me donner confiance et rassura ma pauvre camériste affolée.

Par la porte que Zénab venait d’ouvrir devant nous, Sett-Seddia, une cigarette aux lèvres, sa _Noune_ posée sur ses genoux, causait tranquillement avec une femme, modestement mise, à côté de six autres personnes, toutes fort correctes et plutôt mûres. Seddia la première nous aperçut:

--Comment êtes-vous ici, madame?...

Elle paraissait plus ennuyée que choquée.

Mais déjà Émilie, perdant toute notion de respect, dans l’ardent désir qu’elle avait de m’emmener de cette maison, l’interpellait:

--Madame Seddia, je vous en prie, dites-nous où cette folle de Zénab nous a conduites?... Bien sûr, ce n’est pas ici la place d’une jeune dame comme ma maîtresse...

Seddia sourit. L’agitation de ma pauvre Émilie l’amusait.

--Mais, ma bonne, vous êtes dans un lieu très convenable. La hanem qui vous a reçues est professeur de musique et de danse, c’est l’heure de la leçon et je suis moi-même chargée de l’accompagnement. Allez-donc vous asseoir là-bas, dans cette pièce. Vous verrez les danses... Surtout rassurez-vous; «madame» (et elle me désignait) ne court aucun danger...

Émilie obéit, sans cependant se montrer ni très satisfaite, ni très tranquille.

Alors, à mon tour, j’interrogeai Seddia. Je pensais bien qu’on ne donne pas de leçons après neuf heures du soir, surtout en Égypte.

--Voyons, Seddia, soyez au moins franche avec moi...

Notre compatriote parut embarrassée, mais tout de suite la légèreté naturelle de sa petite âme Montmartroise prit le dessus; elle déclara:

--Ma foi, tant pis! (Elle prononçait _tant pire!_) Je n’aurais pas voulu parler, mais, puisque vous y êtes, il faut bien que je vous explique... Ne vous hâtez pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est ici la leçon d’amour!

--La leçon d’amour?...[36]

[36] Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya vingt ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne actuelle se rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes.

--Mon Dieu, oui!... Et cela n’a rien que de très respectable en soi, étant données les mœurs du pays. Vous n’ignorez pas que les hommes se marient presque toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de leurs épouses, ils ont le droit de soulever le voile nuptial et de voir pour la première fois les traits de leur fiancée.

«Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons en Europe ne saurait exister dans des conditions pareilles. Bien plus, les hommes auxquels leur religion permet quatre femmes légitimes «à la fois» et en nombre illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le divorce, sans compter autant d’esclaves qu’ils peuvent en nourrir, sont forcément difficiles sur la marchandise... Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il, d’extraordinaires qualités au point de vue de la volupté... Les esclaves blanches savent toutes les ruses qui prennent les hommes... Jusqu’aux joyeuses négresses, dont les formes rebondies, la belle santé et la bonne humeur les retiennent parfois des années pris à leurs charmes couleur de suie!... Alors, dans ce triple péril, que voulez-vous que fasse la pauvre petite vierge égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a jamais connu que son père qu’elle redoute et ses frères qui la méprisent... Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri, ou plus rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans désavantage essayer la lutte. Elle n’est plus qu’un triste moule à enfants. Et si la nature l’a faite stérile, ou si la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins qu’on ne l’en chasse tout de suite, sur les conseils d’une rivale ambitieuse.

«Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de ces choses sans oser se plaindre, ont enfin fini par trouver le moyen d’y porter remède.

«Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis avait fait métier de ses sourires, épousa un bey et demeura veuve avec quatre filles, presque sans fortune. Cette femme, qui de l’amour oriental n’ignorait aucun secret, se dit qu’il serait profondément regrettable, de ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient jadis si bien réussi auprès des hommes qui la convoitaient. Seulement, au lieu de les faire savantes pour le public, elle s’appliqua à les élever en vue de leur bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle, que du bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses filles les pratiques qui plaisent aux hommes et les sortilèges qui les attachent. Cette courtisane ne manqua pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa que les leçons maternelles n’étaient point étrangères à leur félicité domestique. L’école d’amour était créée.

«Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que les époux recherchent dans la jeune fille qui sera leur femme; danses, musiques, chansons... Le massage, bien entendu, occupe la première place, toute bonne musulmane devant masser son mari et réveiller par de savantes frictions ses facultés endormies.

«Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous dire le reste, sans vous choquer... D’ailleurs, vous allez voir et vous pourrez vous rendre compte par vous-même... Tout cela s’exécute dans une intention fort honorable et ce complément d’éducation fait partie des qualités domestiques qu’une bonne mère doit enseigner à sa fille, avant de la donner à l’époux.»

Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré... Tout ce que je vis dépassait de beaucoup les pires suppositions que mon cerveau de très jeune Européenne avait pu me suggérer... Et j’étais, je pense, plus ignorante que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent paisiblement devant moi.

De même que l’on voit au Conservatoire des enfants de quinze ans, s’essayer à reproduire le masque tragique, les gestes passionnés et la voix profonde des Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets seulement désireux d’imiter _la manière_ du professeur, mais incapables de ressentir le quart des sentiments qu’ils paraissent exprimer, ainsi se mouvaient et agissaient les petites vierges égyptiennes.

L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide, la démarche incertaine, devant le divan où s’étalait la comparse représentant _le mari_ (_sic_). C’était alors de part et d’autre une mimique intraduisible, que, seule, la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone pourrait expliquer sans détours.

On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs vêtements, à mimer les danses les plus lascives en gardant sur leurs lèvres d’enfant le même sourire de courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs d’innocentes, le regard canaille du professeur... Celle-ci s’agitait terriblement, redressant un bras, pliant une jambe, faisant pencher davantage une tête rebelle; elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à la fois conseils et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point. Il fallait encore apprendre les paroles fatidiques, qui provoquent les désirs des hommes, la résistance qui les attise et les petits cris qui les contentent. Les soupirs étaient réglés comme les actions...

L’enfant devait témoigner à certaine minute, une exaltation dont très probablement elle devait toujours ignorer la cause; car, contrairement aux récits mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes, les Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des raisons physiologiques qui ne trouveraient point leur place ici. Cela tient encore à la façon dont les maris se comportent avec elles. Bien peu demandent à leurs compagnes autre chose que de la soumission dans l’accomplissement de leur plaisir. Il s’agit seulement qu’elles sachent feindre... La grimace de l’amour leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent en esclaves complaisantes, tel mari fellah--même millionnaire--exige de sa jeune épouse, le soir des noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au matin, il la réveille brutalement et se fait servir; car, pense-t-il: c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse sa jument et sa femme!

Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques.

La Turque de race libre se repose sur les esclaves de tous ses devoirs de maîtresse de maison, y compris les soins physiques de l’époux. Elle consent bien à lui appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs, ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles de Stamboul, qui deviennent les femmes d’hommes égyptiens, vengent cruellement les épouses égyptiennes en intervertissant complètement les rôles des conjoints dans le mariage... Les fils du Nil paient fort cher l’honneur, souvent bien illusoire, d’avoir une Turque dans leur maison...

La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à des jeunes filles égyptiennes. Le plus curieux, c’est que les mères réunies en cercle regardaient ces choses avec le même œil confiant que des mères françaises eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable d’une plage, ou dans les allées d’un paisible jardin. De loin en loin, l’une d’elles approuvait à haute voix ou corrigeait d’un mot la défaillance d’une attitude, ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal prononcée, et c’était tout.

Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient toutes comme des Cosaques et jacassaient comme des pies; à tel point que la _mahaléma_ (professeur féminin) devait parfois interrompre d’un terrible «_Hoss!_ (silence!) Mesdames, on ne s’entend plus».

Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son bizarre instrument, et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers de métal fixés sur ses ongles, lui donnaient un faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais, à la voir, elle Française et catholique, prêter son concours à de pareils jeux...

Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes la petite buée, voile de larmes mal retenues, que je connaissais bien pour l’avoir observée maintes fois chez cette femme, à l’heure de ses pires turpitudes...

--Que voulez-vous? me dit-elle. Il faut manger!... Ils m’ont à présent si bien pétrie à leur manière que je ne souffre même plus de l’extravagance qui m’entoure... Je suis une véritable musulmane!...

Oh! le rire amer qui ponctua cette phrase!... Vous dûtes le retrouver, ce rire, pauvre Seddia, à l’heure terrible où le choléra, un peu plus tard, vous livrait à cette mort lamentable qui devait vous enlever en pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir la suprême étape, en voyant penchés sur vous les visages des amies égyptiennes qui assistaient votre si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à présent allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute de ce même ton et avec ce même sourire désabusé:

--Je suis une bonne musulmane!

Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs simples, qui souhaitaient à votre âme les douceurs matérielles et palpables de leur paradis!...

Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant promettre de ne point punir Zénab--mais ne voulant pas cependant qu’elle pût connaître par d’autres ma présence dans cette maison--je fus surprise de ne pas la voir fâchée.

--Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable que tu sois allée là-bas. Mais, puisque cela t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu as plus appris chez cette femme, en ces quelques heures, que dans une année. Seulement il faut bien que tu saches que les grandes familles flétrissent ces usages; jamais une Turque ou même une Égyptienne alliée à des Turcs, ne conduira sa fille dans cette maison.

XXII

A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. Ce mariage!... on en parlait à la maison depuis des semaines et je me faisais une fête d’y être conviée, supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur de la famille orientale. On verra que je ne me trompais guère. Depuis, il m’a été donné d’assister à beaucoup de cérémonies diverses, dans toutes les classes du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et des noces paysannes, au village de la province où j’habite une partie de l’année, j’ai vu des noces barbarines et des noces chrétiennes chez les coptes, mais aucune ne m’a donné l’impression de _jamais vu_ que me procura le mariage où, pour la première fois, je pris contact avec la foule féminine et la véritable âme égyptienne.

La veille, nous avions assisté à la soirée donnée par le père de la fiancée. Après un souper servi à la turque sur des centaines de plateaux autour desquels on s’asseyait par groupe de cinq à dix--à ce souper, il fut servi plus de quarante plats à chaque table--nous allâmes nous asseoir en cercle, autour du fauteuil où trônait la jeune fille en l’honneur de qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce récit, il était d’usage--depuis peu d’années!--de faire revêtir à la fiancée la robe de mariée à la mode européenne, robe de satin blanc, voile de tulle, fleurs d’oranger, etc... on ajoutait seulement le diadème en perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des tempes et descendant de chaque côté du front de la fiancée jusqu’à terre. Cette parure, essentiellement orientale, est de l’effet le plus original et le plus gracieux. Elle remonte aux époques des premiers siècles de l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les chrétiens et plus tard par les musulmans--les uns et les autres la conservent encore à l’heure actuelle, en Égypte.

Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses s’installèrent et charmèrent l’assistance à tour de rôle.

La fiancée fut amenée en procession par toutes les jeunes filles présentes et soutenue jusqu’à son trône par ses sœurs, ses cousines, ou ses parentes les plus proches. Sur son passage on jetait à profusion les grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler la sagesse sur son jeune front, et des pièces de monnaie, symbole de richesse. Le concert fini, la jeune fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre et les invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à l’aurore.

On se sépara en se donnant rendez-vous pour le soir-même, chez l’époux où devait avoir lieu la consécration de la fête.

Cette première soirée se nomme _Leïlt el Henna_ (la nuit du Henné). C’est en effet dans la journée que l’on a appliqué aux mains et aux pieds de la future épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit laisser aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si appréciée des femmes musulmanes. Tout d’abord, a eu lieu le bain, soigneusement présidé par la _Balana_ (baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre délicate, et souvent douloureuse, de l’épilation.

La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit pendant qu’une matrone prépare, dans la chambre même, une sorte de caramel épais qui bout doucement sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide on verse une quantité de jus de citron exprimé à même dans la casserole. Quand la mixture est au point, la balana, avec une dextérité surprenante, y trempe la main et applique vivement cette sorte de cataplasme aussi chaud que possible, sur la partie à épiler. Elle laisse le remède agir quelques secondes, puis arrache violemment...

On épile non seulement le corps, mais les bras et le visage--car les joues d’une mariée doivent avoir le brillant et la netteté d’une pomme--le duvet de pêche si chanté par nos poètes est ici en abomination. L’opération finie on donne un second bain à la malheureuse dont la face a des tons de homard bouilli et qui ne peut presque plus marcher tant sa pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette barbare. On la saupoudre ensuite de farine d’amidon et on l’habille pour la première soirée.

La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme _Leïlt el Dourla_ (la nuit de l’entrée). Vers le coucher du soleil, la mariée est enfouie en grande pompe dans un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa mère et quelques intimes--autant que la voiture en peut supporter. Ensuite, toutes les issues régulièrement calfeutrées à l’aide d’écharpes de soie et de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous les étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher et le cortège se met en marche, précédé par une musique militaire. Les invitées suivent dans leur coupé, les plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers ferment la marche, montés sur des chameaux superbement caparaçonnés. Sur tout le parcours, les serviteurs de la famille jettent des pièces de menue monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins et les passants d’humble condition. Des matrones aspergent aussi la foule à l’aide de petites aiguières au bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en gouttes parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger...

Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, debout sous les tentes multicolores tendues devant la porte, attend celle qui devant la loi est déjà sa femme, mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés, deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes taureaux qui seront immolés sitôt que l’épouse, au bras de l’époux, franchira le seuil de la demeure qui devient la sienne.

C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle doit passer, portée par le jeune homme qui la conduit jusqu’à la porte de la chambre nuptiale et se retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa femme que le soir. On juge de l’émoi de ces deux êtres, dont la volonté de leurs familles a lié la destinée et qui ignorent encore tout l’un de l’autre. Cet émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme qui, s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par les femmes chargées d’apprécier à sa place les mérites de la future, peut trouver, à l’issue de la cérémonie, un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées, au lieu de la houri désirée...

Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de bruit, assez de fleurs ni assez de danses pour étourdir suffisamment la pauvre petite victime qui, déjà suffoquée par une heure de trajet dans cette voiture où elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes et la parade de la veille, n’a pas encore franchi la moitié de son douloureux calvaire. Pour la mariée égyptienne, les noces sont bien véritablement un holocauste, dont elle est la triste et souvent la bien involontaire victime.

La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse!

Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses nos mères européennes. Lit de cuivre, brillant comme un soleil, au baldaquin magnifique, aux colonnes majestueuses drapées d’une moustiquaire de gaze de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est de satin blanc orné de dentelles, gansé d’or, et brodé de fleurs merveilleuses. Les nombreux coussins sont recouverts de fine batiste; au pied du lit, s’étalent les mules de la mariée. Sur une toilette recouverte elle aussi de satin blanc, se dresse le jeu de brosses et d’objets de toilette en vermeil, avec le chiffre de la mariée en brillants. A côté est posée une riche _bogha_[37], entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi des flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de la jeune épousée... Sur l’autre coin du meuble et lui faisant face, une seconde bogha renferme la chemise de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces objets doivent être brodés et cousus de la main même de l’épouse; c’est le premier cadeau à celui qui devient son maître... Déjà par les soins des couturières toujours présentes, et des amies et parentes de la jeune fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis d’étoffes et de parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, offre l’aspect d’un très grand désordre.