Au cœur du Harem

Part 15

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[37] La _bogha_ est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin et doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans les maisons orientales.

Alors commence la première toilette de mariée. J’ai vu, aux grands mariages, la robe varier par trois ou quatre fois dans la soirée; c’est un indice de richesse. Les invités faisant partie de la famille en font autant, ce qui donne à une partie de l’appartement, l’apparence d’un immense cabinet de toilette.

La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, elle ne changea de robes que deux fois. La première était de moire rose brodée de blanc, et surchargée de perles de jais également blanc. Selon l’usage traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur un divan dans sa chambre et les visiteuses défilèrent devant elle, l’une après l’autre, lui prodiguant, à qui mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la pauvre petite demeurait muette et rigide sous ses parures, les yeux baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait pas une parole.

Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, les mariées de la bonne société se mêlent à leur famille, prennent part au repas et répondent gentiment à celles qui les questionnent.

Dans les salons brillamment illuminés, les invités arrivent en foule. Toutes les races, toutes les couleurs, tous les types sont représentés à cette fête. Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers de sequins, le mouchoir de coton autour de la tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et de se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les Abyssines, reconnaissables à leur haute taille, à leurs traits fins, à la splendeur un peu animale de leurs grands yeux.

Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou des épouses de pachas ou de beys, mères d’enfants légitimes et elles toisent dédaigneusement les autres femmes de couleur qui les envient.

Les Égyptiennes naturellement forment la majeure partie de la société. Elles se distinguent par l’obésité précoce, même des plus jeunes femmes, dont les poitrines et les ventres saillent désespérément, malgré le corset tendu à se rompre et dont la pression leur donne ce teint congestionné et ces regards désespérés de pigeons qu’on étrangle... Elles sont brunes, malgré la poudre dont elles ont outrageusement enfariné leur figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, de coupe défectueuse et dont la taille dessine encore mieux les formes pesantes des femmes habituées à vivre sous la libre galabieh, ceinture lâche et seins au vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur des chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et des diadèmes de perles. Toutes sont couvertes de bijoux de prix, car même celles qui n’en possèdent pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance.

Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement sur toutes les autres, par la majesté souveraine de leurs attitudes, et le luxe de bon aloi pour les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour les vieilles femmes. Les plus jeunes, mariées ou jeunes filles, sont habillées selon le dernier goût de la rue de la Paix. La main du grand faiseur se reconnaît à la grâce d’une draperie, à l’originalité de la coupe... à tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées avec une distinction surprenante et les belles Turques prouvent que, chez elles du moins, le corset fait partie de la vie et des mouvements de chaque jour, car son port ne les gêne guère. Elles vont et viennent montrant leur taille admirablement bien prise, et découvrant sous un décolletage peut-être excessif, des épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant de diamants, de perles, de pierres précieuses que ce soir-là. Ces femmes avaient l’air de châsses.

Pour les Turques âgées, la toilette me sembla presque pareille chez toutes. Elles étaient vêtues de ces galabiehs en simple toile des Indes d’un si grand prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses portent constamment dans leur harem, et qui sont si délicieusement fraîches à la peau. Sur leur tête, l’immuable _Ezzazia_ piquée d’un bouquet de fleurs, leur donnant une vague ressemblance avec les malades d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées savaient faire de l’_Ezzazia_ une parure charmante en la posant en arrière sur des cheveux ondulés avec soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un casque nocturne, prennent sous son port une apparence à la fois grotesque et majestueuse. Sur les poitrines aplaties, les lourdes chaînes de montre s’étalaient, supportant la montre d’homme, dont toutes les femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières années, la montre de dame étant considérée, par elles, comme un jouet ridicule, bon pour des enfants. Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur semblaient pas assez solides, ni surtout assez massives...

Toutes les assistantes qui ne portaient point le costume européen, avaient la taille serrée par une épaisse ceinture de métal d’or ou d’argent, dans laquelle était posée leur montre. Toutes les personnes vêtues de galabiehs portaient des babouches de peau brodées de perles ou de satin, garnies de nœuds de rubans assortis à la robe. Mais, toutes les élégantes vêtues à la française exhibaient de ravissants petits souliers de bal. Les subalternes et beaucoup de créatures sans prétentions avaient de simples savates...

Dans un angle de la pièce où l’on m’avait fait asseoir, je remarquai une sorte d’estrade faite de quatre bancs placés en carré et tendus de cachemire, sur lesquels s’enroulaient des guirlandes de fleurs déjà fanées.

--C’est la place des musiciennes, me dit-on.

En effet, elles arrivaient au même instant. Grande fut ma surprise, en les trouvant aussi laides, aussi disgracieuses, que les pauvres checkas entrevues aux funérailles de notre voisin. Sur cinq, deux étaient complètement borgnes et une troisième montrait un glaucome épouvantable. Elles étaient vieilles et leur peau avait des tons d’ivoire jauni. Une d’elles, mulâtresse, présentait des joues s’agrémentant des huit cicatrices longitudinales, qui sont appelées à parfaire la beauté soudanaise.

La chanteuse, remarquable par la profusion de bijoux qui la couvrait, n’était guère plus attrayante, mais elle, du moins, avait tenu à se montrer élégante. Sa robe de satin bleu de paon s’ornait de volants multiples; une ceinture de pierreries étincelait à la taille. Des sequins d’or s’enroulaient autour de son front, où les frisures de ses cheveux crépus faisaient un vrai nid de pie. Elle avait le nez épaté, de fortes lèvres violettes, le front bombé et des yeux chassieux. Mais, sitôt qu’elle chanta, ce fut du délire. Pas une, me dit-on, ne pouvait l’égaler pour les modulations si chères aux oreilles indigènes. Elle répétait longuement la même phrase, le même mot et les autres répondaient au refrain en accompagnant l’air sur leurs instruments variés. Une _noune_, une _houde_, deux tympanons.

Des esclaves passaient constamment, offrant des cigarettes dans un petit panier et des tasses de moka sur un plateau. Les visiteuses étaient assises, serrées entre elles comme des graines autour de l’épi, car l’usage oriental veut que l’on invite toujours dix fois plus de monde que la maison n’en saurait tenir. Le résultat est désastreux. Au bout de quelques heures, la demeure nuptiale a l’air d’un carrefour où... il se passe quelque chose!--et comme aucun agent n’est là pour maintenir l’ordre, c’est une ruée frénétique qui aboutit souvent à de véritables batailles entre femmes de condition inférieure; il faut appeler les eunuques pour chasser les tapageuses...

Vers dix heures, après le repas servi à la turque, comme celui de la veille, Azma vint me chercher:

--Si tu veux assister à la grande toilette de la mariée, j’ai obtenu qu’on te laisse entrer dans la chambre.

Je la suivis, et nous pénétrâmes ensemble dans le réduit où les poudres, les sachets, les pommades et les eaux de senteur mettaient une quantité de parfums disparates, et si violents, que je faillis perdre connaissance! Une fenêtre, ouverte à propos, me sauva de l’asphyxie.

La petite mariée, d’une pâleur de morte, se livrait sans résistance aux mains de la couturière et d’une cousine qui, en ce moment, lui passaient une fine chemise européenne. Puis, ce fut le tour du corset fanfreluché, du pantalon, véritable dentelle ajourée et du jupon de satin froufroutant.

La jeune fille était fort brune; on avait pris soin de frotter sa peau d’un liquide gras et blanc, sur lequel la poudre, jetée à profusion, achevait de métamorphoser sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair de blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des yeux et le noir des cheveux crépus, luisants de brillantine. La couturière s’était distinguée pour la coiffure, de tous points réussie. Un coiffeur professionnel n’eût pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout à fait abandonnée dans la bonne société actuelle. Alors, elle jouissait encore de tout son prestige et il fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir à son enfant.

Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée et tissée spécialement à Constantinople. Les douze mètres coûtaient mille francs (quarante livres) pour les plus simples. Celles des princesses, entièrement brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois cent mille francs. Mais les robes de cinq à dix mille étaient une dépense courante dans les frais du mariage. On juge de la pesanteur de cette robe, dont l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle qui la portait. Les robes de mariées sont généralement très décolletées, en Égypte; cela, afin de permettre l’étalage des bijoux dont la fiancée doit être couverte. Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles d’énormes boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les gants (_sic_), et à chaque doigt, une bague de prix. Enfin, sur la tête et soutenant le voile lamé d’argent, un diadème en brillants ou en perles. Ajoutant à cela les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui tombent en algues délicieuses de chaque côté des tempes jusqu’au bas de la robe, on se figure aisément la lourdeur écrasante de ce costume sous lequel, pour peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point très forte, elle doit plier littéralement...

Entre temps, on avait passé une couche de carmin sur les joues et les lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau ses sourcils et ses cils à l’aide d’une teinture. Je ne reconnaissais plus la fillette très brune, presque laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était une femme nouvelle. Je me figurais la surprise de l’époux, le masque des fards tombé de ce visage, retrouvant la véritable femme--combien différente de l’autre--qu’on lui donnait.

Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage les livrant à un inconnu dont elles ont, du moins, pu apercevoir les traits à travers les persiennes, durant ses visites aux hommes de leur maison: mais qui, lui, n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise sous les plis du voile noir dans la rue, peut, à bon droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme n’est point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. Et, pour éviter un affront, tous les subterfuges sont admis car, de cette première entrevue, dépend souvent la durée du mariage.

Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt qu’il a levé le voile nuptial, peut fort bien dire:

--Je refuse cette jeune fille!

Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend à témoin de la tromperie dont il est victime. Aussitôt, il demande le divorce. C’est son droit, mais, si après l’avoir vue, il la trouve assez séduisante pour que l’union se consomme, les plus élémentaires lois de courtoisie lui ordonnent de la garder, même si le réveil lui réserve des surprises peu agréables.

Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent les femmes à parer et à embellir la fiancée.

Quand la mariée se trouva tout à fait prête--ce qui n’avait pas demandé moins de deux heures--toutes ses amies et parentes vinrent à tour de rôle la regarder, chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une fleur.

Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la maison et de la famille. Également vêtues de blanc, elles portaient des cierges énormes, presque aussi volumineux que nos cierges pascals. Chaque cierge était enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de roses.

La porte fut ouverte à deux battants, l’eunuque prit la tête du cortège et la _zaffa_[38] commença. Rien ne saurait égaler ma surprise et aussi mon indignation, en voyant les musiciennes, que je savais être recrutées parmi les pires courtisanes de la ville, venir prendre la mariée dans sa chambre et marcher devant elle à reculons, en entonnant l’épithalame. Les vierges marchaient des deux côtés de la mariée, soutenue par ses sœurs.

[38] Procession nuptiale.

Les musiciennes chantaient:

_Elle vient d’en haut en se balançant, blanche avec de longs cheveux d’or._

Refrain: _Ya la la! Ya la li!_

_Ses cheveux tombent en longues et belles tresses._

_Son front ressemble au croissant de la lune pendant le mois de Chaabane._

_Ya la la! Ya la li!_

_Ses sourcils sont tracés au pinceau._

_Elle a des yeux de gazelle, un nez petit comme les azeroles de Syrie, des joues rondes comme des pommes._

_Ya la la! Ya la li!_

_On prendrait ses dents pour des perles enfilées._

_Sa bouche est pareille à l’anneau de Salomon; sa salive est blanche et douce comme du sucre raffiné (sic)._

_Ya la la! Ya la li!_

_O lèvres de corail! ô cou élancé comme un vase d’argent!_

_O poitrine blanche et ferme comme le marbre du bain! poitrine où s’arrondissent deux grenades!_

_O talon qui seras vert pour le mari!_[39]

[39] Le talon vert, c’est la chance assurée pour l’entourage de celle qui jouit de ce rare privilège.

_Viens, ô jeune fille! viens, ô fiancée, viens, ô fleur, viens, ô clou de girofle!_

_Ya la la! Ya la li!_

Chantant et tapant sur le tympanon qu’elles élèvent au-dessus de leurs têtes en agitant les grelots fixés tout autour, ces musiciennes, si elles étaient plus gracieuses, rappelleraient assez les chœurs des courtisanes antiques marchant au-devant de la déesse, aux Panathénées. Même, les noces de l’antique Grèce devaient, par plusieurs points, ressembler à celles-ci, mais, dans l’ardent amour que les Grecs vouèrent à la beauté, rien de vulgaire ni de bas ne venait souiller l’éclat et le charme amoureux de leurs fêtes.

Ici, c’est un mélange intraduisible de modernisme grossier et d’antiquité païenne. Telle la burlesque image de bois, représentant Priape (un Priape articulé) et que des gamins font manœuvrer au moyen de ficelles devant la voiture de la mariée aux noces populaires et l’autre Priape, plus ignoble encore, que l’on trouve encore dans tous les jardins de village, en manière d’épouvantail. Vieux reste des croyances ancestrales, qui donnaient à ce dieu la puissance d’arrêter les voleurs. La fleur même de la poésie orientale est ternie par l’obscénité ambiante. Ces usages d’autrefois qui, si longtemps, résistèrent aux attaques du christianisme, ennemi des gloires charnelles, ces coutumes de l’hyménée parmi lesquelles l’âme voluptueuse des anciens dieux semblait planer, ne sont plus aujourd’hui qu’une parodie grotesque des gestes désappris à travers les siècles, en cette Égypte que le mélange constant des races a rendue à la fois trop violemment barbare et trop servilement européenne. La laideur des musiciennes et le ton des esclaves et des affranchies que l’Islam rend égales à leurs maîtresses aux jours de liesse, font de ces fêtes de véritables saturnales, où toute grâce sombre dans la laideur et la malpropreté.

Comme la veille, sur le parcours du cortège, la mère et la nourrice jettent par-dessus le front de la mariée les grains de blé et de sel et les pièces de monnaie.

Les négresses et les servantes, même les invitées de condition basse, qui sont nombreuses, se précipitent sur le sol et se battent férocement pour s’arracher cet argent qui porte chance.

Une des plus vieilles négresses de la maison a l’oreille grillée par la flamme d’un cierge. Et, comme elle gifle celle qui le porte, immédiatement, une autre femme arrache le cierge des mains de la fillette, et en assène un coup violent sur le crâne de la négresse. Celle-ci hurle en tenant d’une main son oreille brûlée, de l’autre sa tête fendue. On l’emporte saignante et désespérée. C’est la bataille... Les eunuques arrivent et quelques coups de bâton, lancés à propos dans le tas, ont vite fait de rétablir l’ordre.

La mariée est arrivée devant le trône qui l’attend.

Ce trône, appelé _Kocha_, est élevé sur trois marches et ressemble assez au trône des souverains. Sous un dais de satin entouré de fleurs d’oranger et de clématites artificielles, il supporte deux fauteuils dorés recouverts de satin blanc. Sur le dossier, le chiffre entrelacé des époux s’étale en majestueuses lettres d’or. Au fond, une glace entourée de feuillage; au-dessus, deux colombes se becquetant.

La mariée est installée sur le fauteuil de gauche, le mari devant tenir constamment la droite dans tout ménage qui se respecte.

A ce moment, commence le défilé des cadeaux. On ouvre ostensiblement les écrins, on étale les cachemires aux pieds de la jeune épouse, tandis que l’esclave préposée à cette tâche clame les noms des donateurs. A chaque objet, une véritable litanie de louanges s’échappe des lèvres des assistantes, suivie d’un: «Dieu garde cette famille et lui fasse de même!»

L’exposition des présents est enfin terminée.

Les femmes poussent le fameux _zarghout_[40], si violemment, cette fois, qu’il semble que leurs langues doivent y rester.

[40] Sorte de cri qu’elles obtiennent en frappant leur palais avec la langue.

Et voici le clou de la fête: les danses!

Du groupe des musiciennes, parmi lesquelles elle était assise, une jeune femme se leva et vint se placer au pied du trône.

Les musiciennes avaient quitté leur estrade et s’étaient assises un peu en arrière de la danseuse, face à la mariée.

La danseuse portait une robe de satin rouge demi-longue et très froncée. La jupe partait des reins et laissait le ventre absolument libre. Une grosse tresse de fil d’or, semblable à un énorme serpent, tenait cette jupe, qui semblait devoir glisser à chaque mouvement de la gawaza. La poitrine, comme le ventre, était à peine voilée par une sorte de tricot de coton, à mailles très transparentes. Un boléro très court complétait ce costume à la fois très lourd et plus que léger. Mais, ce qui en faisait l’étrangeté et la richesse, c’était l’abondance inouïe de pièces d’or qui le couvraient. Sur la poitrine et sur l’abdomen, un véritable chapelet de pièces de cent francs en or se balançait en un triple tour, et le métal accompagnait, d’une jolie musique cliquetante, tous les mouvements de la femme. Autour de son cou, sur son front, les guinées et les napoléons ne se comptaient point; et, à chacune des multiples tresses de ses cheveux, se balançaient trois sequins attachés ensemble.

Sur le devant de la tête, elle montrait une coiffure essentiellement européenne. Une splendide flèche en diamants piquait ses boucles aux jolis reflets de cuivre. Mais elle gardait dans le dos l’antique coiffure des véritables Égyptiennes, conservée encore par nombre de femmes coptes, par les danseuses et les fellahas, descendantes directes de leurs sœurs antiques. Je n’ai jamais vu de femmes turques porter les petites tresses.

Les instruments de musique préludèrent, la danse commença.

De ses mains brunes et fines, aux doigts teints de henné et cerclés de lourdes bagues, la petite danseuse pressa les crotales de bronze.

Elle éleva ses bras minces, sa gorge saillit à demi hors du tricot qui la contenait.

Elle s’étira comme une chatte hésitante, sourit à la fiancée et ses yeux eurent un regard étrange, qui, tout de suite, établit entre l’assistance et elle un courant de perverse sympathie.

A petits pas, d’abord, elle glissa, faisant onduler son corps comme une liane flexible, semblant jouer et lutter tendrement avec un être qu’on ne voyait pas.

Peu à peu, le tympanon et la _houde_ précipitaient leur rythme, la danse changeait de forme. Haletante, la courtisane s’abandonnait. Ce n’étaient plus que gestes déments, ondulations amoureuses du torse, extase du sourire, appel des yeux et des lèvres, vers l’infinie volupté.

Tandis qu’elle s’agitait en un suprême frisson, les femmes, autour d’elle, l’encourageaient et, montrant la mariée rougissante qui, impassible, assistait à ce spectacle:

--Apprends-lui, ma sœur!... apprends-lui!...

_(Alem-hïa Orcty, alem-hïa!)_

Un parfum montait, fait de toutes les essences dont ces créatures étaient imprégnées, de leurs corps moites et de leurs chevelures sombres à relents sauvages.

L’air, peu à peu, devenait irrespirable.

Cette musique affolante achevait d’étourdir les pauvres recluses qui, grisées, énervées jusqu’au spasme, pleuraient et riaient tout à la fois, partageant la frénésie de la danseuse, accompagnant de la tête et des mains chacun de ses gestes.

La danseuse s’arrêta, ruisselante, épuisée, heureuse. Chacune des assistantes voulait essuyer la sueur de son visage et de sa poitrine. Quand elle fit à nouveau le tour de la salle, tendant à mesure son front et ses seins humides de sueur, ce fut à qui y poserait la plus grosse pièce de monnaie d’argent ou d’or.

Elle reprenait sa danse le front, les joues ornés de ces attributs barbares, et c’était là le talent, il fallait les retenir tout en dansant. Comme elle était habile, bientôt sa jeune face et sa poitrine disparurent sous le métal et de furieux applaudissements la récompensèrent.

Mais, déjà, des chuchotements m’intriguaient du côté de l’escalier, ce fut aussitôt un bruit de voix et, tel un vol de colombes apeurées, des nuées de femmes se précipitèrent en criant:

--Le marié! le marié! _El Arisse!_

Alors, la mère du jeune homme cria de toutes ses forces:

--Mesdames! que celles qui ont honte (_sic_) sortent. Que les autres se taisent et tâchent de rester tranquilles.

Bien peu sortirent... Quelques vieilles femmes, des plus laides, firent semblant de se voiler la moitié du visage avec un mouchoir; les autres, non seulement demeurèrent, mais, plus effrontées que des passereaux, elles grimpèrent sur les fauteuils et les chaises, sans souci du dégât, pour mieux regarder. De nouveau, le _zarghout_ fit rage!

Dans un tapage assourdissant, l’époux, aussi tremblant, aussi affolé que la frémissante jeune fille, fit son entrée. Il était soutenu par l’eunuque de la famille et le frère de la fiancée.

Il avait préalablement fait une courte prière au seuil de la pièce, pour appeler les bénédictions du ciel sur son union; et maintenant, ses devoirs religieux accomplis, il s’avançait vers l’inconnu avec une hésitation bien compréhensible.

La mère avait baissé le voile de l’épousée. Le jeune homme, d’un geste brusque, arracha ce voile.

Dans l’antique Égypte musulmane, au temps des khalifes, la femme devait alors se prosterner et baiser la main de l’époux qui la relevait, en disant:

--Je t’élève jusqu’à moi.

Aujourd’hui, dans le monde élégant surtout, les coutumes sont plus conformes à la galanterie européenne.

Le mari, après avoir regardé sa femme, l’embrasse simplement, et s’assied sur le trône, à côté d’elle. Les deux mères du couple et les frères aînés viennent alors embrasser les deux époux. Tout cela se passe devant les invitées qui, pour rien au monde, ne donneraient un spectacle aussi curieux, bien que déjà vu.

On se figure aisément la gêne extrême des mariés. Il faut que le Ciel leur ait départi des grâces spéciales pour endurer, jusqu’au bout, une situation aussi ridicule.

Le mari a donc hâte d’emmener sa jeune femme dans la chambre nuptiale.

Les mères et deux matrones les suivent.