Au cœur du Harem

Part 8

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Elles avancèrent dans la pièce. C’étaient deux fillettes jumelles d’âge, sinon de race, élevées et grandies côte à côte dans ce palais de mystère. Mais, tandis que la blanche Aldaat-Maas, pâle fleur de Circassie, avait été vendue et amenée de Stamboul pour le service du prince, Sta-Abouha, purement égyptienne, restait là libre, fille d’un ouvrier cairote, poussée au hasard parmi les grands, dont elle amusait le caprice.

_Sta-Abouha_!... rien qu’à écrire ce nom, une émotion m’étreint. Après tant d’années, je revois le cher visage au teint sombre, le regard lumineux qui, si souvent, m’enveloppa; j’entends la pauvre voix pour toujours éteinte, voix chaude et caressante comme un chant d’oiseau!... Je revois la créature exquise, pétulante comme une _chatto_[17] de mon pays de Provence, ou rêveuse comme une de ses sœurs des bords du Nil, jamais pareille en ses transformations multiples, et cependant toujours charmante.

[17] En Provençal, la chatto est une jeune fille.

J’ai longuement narré la vie et la mort de Sta-Abouha, dans un de mes livres, le _Prince Mourad_, et ceux qui ont parcouru mon œuvre ont bien voulu dire que cette enfant était le type le mieux réussi de toutes mes héroïnes. C’est que, seule entre toutes, elle fut vivante!... et qu’à part sa fin lamentable dont je ne pouvais me décider à peindre l’horreur, tout ce que j’ai écrit d’elle est rigoureusement vrai.

Ce fut elle qui, de son rire de tourterelle, chassa les fantômes dont, pour moi, se peuplait cette salle. Elle vint à moi, la main tendue, le sourire aux lèvres, et, dans un français un peu barbare, s’appliqua à distraire ma solitude et mon impatience.

La princesse était au bain et ce bain était long!... Il fallait attendre encore un peu, oh! très peu! car maintenant, la princesse prévenue, n’allait pas tarder à me faire appeler auprès d’elle... D’ailleurs, «mademoiselle» allait venir.

Comme si elle n’eût attendu que cette invite, «mademoiselle» parut aussitôt.

Je sus par Sta-Abouha qu’elle était l’institutrice de la petite princesse.

Aujourd’hui, les princes et les princesses, secouant le lourd suaire des préjugés ancestraux, renoncent volontiers à leur existence de satrapes, pour affronter les difficultés des voyages à travers l’Europe. Voiles, _habaras_ et _tarbouches_ vont se retrouver de compagnie au fond d’un coffre, en rade de Naples, de Venise ou de Marseille, pour être pieusement repris au retour. Leurs possesseurs, délivrés de toute marque musulmane, prennent leur essor vers des destinées nouvelles et des plaisirs inconnus. Mais, revenus au Caire, ils n’ont pas tout oublié de ces voyages! Chaque année, insensiblement, un peu de la vieille couche traditionnelle se détache et, palpitante au fond des âmes qui s’éveillent, _l’idée_ moderne triomphante surgit. Dans peu de temps, les mères nouvelles pourront, comme les autres, avoir besoin de professeurs et de gouvernantes, mais ces mercenaires n’auront plus rien à apprendre à leurs enfants qu’elles ne sachent déjà elles-mêmes. L’institutrice n’est même plus aujourd’hui qu’une aide parmi tant d’autres, ne comptant guère plus qu’une femme de chambre ou un chef européen.

A l’époque où se passe ce récit, il en était tout autrement. Les princesses étaient presque toutes des esclaves, épousées après une ou plusieurs maternités clandestines. Leur ignorance n’avait d’égal que leur immense orgueil. Pour une princesse vraiment noble et issue de race vice-royale, on en comptait cent, achetées sur les marchés de Tiflis ou de Stamboul. Ces femmes, malgré leur répugnance, devaient se courber devant la volonté du maître, le jour où le sort les faisait mères de princes. Il fallait à leurs fils une éducation toute différente de la leur. Les institutrices étaient appelées d’Europe et leur science ne se bornait point à apprendre aux petits princes les langues européennes et quelques notions des sciences. Une éducation complète était nécessaire à ces êtres dont, pour la plupart, les mères ne savaient pas lire et ne connaissaient rien du monde, ce monde qui, pour elles, finissait aux portes d’airain de la cour.

L’institutrice devenait, de ce fait, une manière de divinité. C’est à elle qu’incombait le soin de recevoir, avec la princesse, les visiteuses de marque appartenant au personnel des ambassades ou de la finance. C’était elle qui traduisait la conversation, offrait les sièges, reconduisait... Elle qui rendait les visites aux lieu et place de ses maîtres, elle encore qui rédigeait la correspondance européenne, réglait les fournisseurs, faisait les achats. De ce fait, elle devenait une puissance avec laquelle il fallait compter et dont la protection s’imposait dans l’entourage des princes. Seul, le chef eunuque pouvait lutter d’autorité avec elle et, si la bonne entente ne régnait pas entre eux deux, le procès de l’institutrice était bien perdu d’avance. Elle pouvait préparer ses malles et quitter le palais. Toujours, l’eunuque était le plus fort.

Rien ne saurait donner une idée de l’autorité exercée dans un palais oriental par le chef eunuque.

Avec cette affectation servile qui portait les princes à imiter en tout le sérail du sultan dans l’organisation de leur demeure, l’eunuque s’auréolait d’une grandeur incomparable. Il était le confident du maître et le favori des femmes qui le redoutaient et le chérissaient tout à la fois.

Dispensateur de toutes grâces, il prenait, aux yeux des esclaves dont le sort reposait entre ses mains, une figure terrible, et pas une n’eût osé se soustraire à ses ordres, même les plus saugrenus.

Les princesses, connaissant son influence, le ménageaient et s’en servaient pour leurs intérêts personnels. Souvent, d’ailleurs, il se montrait plus leur serviteur que celui du prince; secourable à leur faiblesse, docile à leurs caprices, il réalisait à les satisfaire de si évidents bénéfices, que l’intérêt ou l’honneur du mari ou du père lui semblaient de bien peu de poids devant les avantages que lui offrait la protection des femmes, seules susceptibles de l’aider à établir sa fortune personnelle.

Tous les eunuques qui ont vécu sous le règne d’Ismaïl furent libérés et sont morts millionnaires.

Au palais où je me trouvais, le chef eunuque se nommait Béchir-Aga. C’est une des plus franches canailles qu’il m’ait été donné de rencontrer dans le monde. Vieux déjà à l’époque où je le connus, il avait une face simiesque trouée de petits yeux clignotants, une bouche édentée dont les lèvres et le menton glabre achevaient d’accentuer la laideur, des cheveux crépus et blancs, des mains de chimpanzé et la voix ridicule des êtres de son état. Il était de petite taille, grêle, et sa peau de nègre avait pris, en vieillissant, une teinte d’ardoise malpropre.

«Mademoiselle» était Bavaroise. Elle portait gentiment le poids de sa charge, qui me sembla tout d’abord incompatible avec son extrême jeunesse. Grande, blonde, les joues délicatement rosées, elle me parut plus gracieuse que jolie, surtout séduisante par une simplicité assez rare chez les institutrices de harem, qui, toutes, se croient obligées de prendre des attitudes protocolaires.

Malgré sa nationalité étrangère, «Mademoiselle» parlait fort bien le français et l’anglais, sans aucun accent. Je vis, par la suite, qu’elle entendait de même le turc et l’arabe et j’en conçus pour elle une grande admiration. C’est à peine si j’ose écrire que je ne sus jamais le nom de cette jeune fille que je fréquentai pourtant pendant six longs mois. Ce seul mot «Mademoiselle», qui sert dans les palais à désigner la personne de son emploi, semblait si bien suffire et tout le monde l’employait de telle sorte, que je n’eus jamais le courage de lui demander comment elle s’appelait réellement. J’aurais cependant souhaité le savoir. Elle fut bonne et accueillante pour moi et essaya de son mieux de rompre la glace qui devait éternellement demeurer entre la princesse mère et moi. Si elle ne réussit point, il n’y eut aucunement de sa faute.

Ce matin-là, «Mademoiselle» portait une robe blanche dont le corsage très transparent découvrait la gorge et les épaules délicieusement rondes. Un gros bouquet de roses s’épanouissait à sa ceinture et, à chacun de ses doigts, une turquoise s’étalait formant un chapelet bleu quand elle étendait ses deux mains. Elle me parut souverainement élégante et satisfaite d’elle-même. Les petites institutrices pauvres et mal payées que j’avais vues chez mes amies de province ne ressemblaient guère à cette Allemande souriante et grasse, que l’on eût prise pour la fée omnipotente de ce palais, où chacun paraissait lui faire fête.

En quelques phrases, «Mademoiselle» me fit comprendre qu’elle était au courant de ma situation et connaissait mon embarras. A ma grande surprise, je retrouvais dans ses paroles, sinon le texte, du moins le sens des mots que le cocher m’avait glissés charitablement tout à l’heure. Pour cette jeune fille comme pour lui, les princes, décidément, n’étaient point tout à fait les êtres exceptionnels que j’avais cru... Sous son apparence de vierge wagnérienne, «Mademoiselle» était une petite personne pratique et sensée, qui, depuis longtemps, avait jugé ceux chez qui elle vivait. Elle donnait ses soins et son temps à la fille du prince en échange de quelques guinées, mais rien de son cœur paisible n’allait à ces gens qu’elle méprisait.

Depuis deux ans qu’elle était au palais, ses yeux avaient contemplé trop de choses étranges, ses oreilles avaient entendu trop de paroles inoubliables pour que, du coup, toutes les illusions qu’elle avait pu apporter en cette maison ne fussent parties. Comme tant d’autres, «Mademoiselle» était entrée pure de corps et d’esprit en cette famille, où, sans doute, on avait promis aux siens de la protéger et de la conduire. Plus heureuse que la plupart de ses semblables, elle demeurait vierge, mais son âme d’enfant et son cœur de jeune fille avaient perdu leur belle fleur d’innocence. Non seulement il ne lui restait plus rien à apprendre des réalités de la vie, mais elle possédait une science heureusement ignorée du plus grand nombre des femmes européennes--je parle des honnêtes femmes.--Elle en arriva à me confier son dégoût, l’écœurement profond qu’elle éprouvait à présent à se montrer aimable quand elle haïssait tout le monde autour d’elle pour les affronts subis et les complaisances forcément accordées, mais le sort l’avait fait naître pauvre!... très pauvre! aînée de neuf enfants, elle était leur unique appui après la mère, dont le travail suffisait à peine à nourrir cette nichée. Le pain toujours dur à gagner sur cette terre de Prusse... Ici, en Égypte, elle était comblée. Partir, c’était la ruine, la lutte nouvelle vers l’inconnu et vers la pauvreté. Elle restait...

La porte s’ouvrit. Une vieille esclave s’avança et dit quelques mots à l’institutrice qui les traduisit. La princesse ayant terminé son bain, venait de passer à table et m’invitait à l’y rejoindre.

Je vis une salle immense aux plafonds ornés de dorures magnifiques. Aux fenêtres, de lourds rideaux de brocart rouge et or. Une longue table tenait toute la pièce. Sur cette table, du linge et des cristaux aux armes du prince; mais, hormis le couvert d’argent massif posé à chaque place, pas un bibelot, pas un objet, pas une fleur. Point de carafes, mais, de loin en loin, une simple gargoulette de terre, telle que j’en voyais partout depuis mon arrivée dans le pays.

La princesse était assise à la table. On m’indiqua la chaise placée à sa droite, et, comme je demeurais un peu interdite, Sta-Abouha, qui m’avait suivie, me dit dans son français savoureux:

--«Assis-vous!»

Je m’assis...

La princesse, en train de se débattre avec un os de poulet qu’elle déchiquetait le plus lestement du monde avec ses doigts, n’avait pas levé les yeux. Un silence profond régnait. Cependant, sur un signe, les esclaves qui faisaient le service s’étaient approchées et me tendaient les plats à la mode européenne.

Seulement, ces plats étaient les mêmes que ceux que j’avais maintenant coutume de trouver chez la cousine Azma. Mêmes feuilles de vigne farcies au riz, mêmes plats de mauve, mêmes pâtes, ruisselantes de beurre, mêmes viandes carbonisées, avec la seule différence qu’ici les mets étaient innombrables.

La princesse qui me sembla de fort bel appétit se décida à m’adresser la parole. Sa voix était grave, presque tragique et l’on n’en pouvait oublier le timbre, après l’avoir une fois entendu.

J’osai la regarder.

Chams-Hanem[18] pouvait à cette époque avoir cinquante ans. Elle paraissait à la fois beaucoup plus vieille ou beaucoup plus jeune, selon l’expression vraiment extraordinaire de ses yeux.

[18] Madame Soleil.

Au repos, ces yeux semblaient presque gris et ternes, la paupière un peu plissée tombait sur eux à la façon d’un voile de chair, les joues molles, pendantes, accusaient les rides commençantes. Les dents très saines demeuraient belles, mais les lèvres flétries restaient pincées, presque toujours closes, sous l’empire d’un calme voulu. Le front petit, étroit, volontaire, disait l’entêtement et la cupidité de cette esclave, mère de prince, si terrible aujourd’hui pour ses anciennes compagnes.

Mais le regard s’animait, la bouche s’ouvrait, et c’était le miracle. Cette femme avait trente ans! Une flamme semblait courir dans ses prunelles et gagner la peau, qui se colorait d’un rose ardent. Jusqu’aux mains, longues et fines,--vraies mains de reine Orientale, graissées de pâtes d’amandes et enduites de parfums subtils--qui ne subissent à leur tour la métamorphose.

Ces mains, à l’instar du visage, avaient une âme. Elles vivaient, couraient, s’animaient de telle sorte, qu’en écoutant leur propriétaire, on les regardait autant qu’on la pouvait regarder elle-même.

Le repas se poursuivit, interrompu seulement par deux ou trois phrases de la princesse, qui, se tournant vers ses femmes, disait en me montrant:

--Faites-la manger...

Ou bien:

--Demandez-lui si elle est malade?

Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette invitation si bizarre n’était point pour me rendre la faim que l’attitude de la maîtresse du lieu m’avait ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour avaler... Rien ne passait.

Une maladresse stupide que je commis bien malgré moi, acheva de me troubler tout à fait. J’ai dit qu’il y avait sur la table, en guise de carafes, des gargoulettes de terre posées un peu partout. J’avais soif et j’attirais à moi la gargoulette la plus proche... Un murmure de protestation s’éleva. Je levai les yeux, la princesse me regardait d’une façon si terrible, que le verre que je tenais faillit se briser entre mes doigts. Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient une pitié profonde, me dit charitablement:

--Vous avez pris la gargoulette de la princesse!...

Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore des autres et cependant, moins distraite, j’aurais pu voir que, contrairement à ses pareilles, la gargoulette première avait un bouchon en or, tandis que tous les autres étaient en argent. Je me confondis en excuses.

Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa dans ses mains; à ce signal, accoururent la porteuse d’aiguière et la donneuse de serviettes...

La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse, tendait d’une main le vase en métal précieux et de l’autre main faisait couler de l’aiguière le liquide parfumé sur les doigts couverts de graisses. La princesse se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon en forme de rose qu’elle faisait mousser longuement. Puis ce fut le tour des lèvres, des dents et de la bouche où, selon les préceptes de la loi coranique, elle introduisait son index entre les gencives et la chair des joues, pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques gargarismes retentissants, un bruit de gargouille qui se vide et ce fut fini. La seconde esclave s’avança tenant des deux mains la large serviette brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage avec dignité, puis, me faisant signe d’avancer:

--_Tffadal, ia benti!_ (prenez place, ma fille!).

Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir du savon encore humide et de la même serviette trempée.

Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais je n’osais pas me soustraire à une si aimable invitation.

Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait sur un divan et m’engageait à m’asseoir à mon tour, je commis une seconde «gaffe»! Le divan était immense, et je ne crus point mal faire en y prenant une très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour me pousser sur une chaise... Hélas! je venais pour la deuxième fois de manquer gravement à l’étiquette. J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de partager le divan de son auguste mère...

La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout de courage et de forces? Je ne sais. Toujours est-il qu’elle daigna se montrer aimable, et «Mademoiselle» ayant été mandée pour traduire notre entretien, la conversation commença. Je ne me souviens plus très bien, après tant d’années, de ce qui fut dit exactement, mais je n’ai pu oublier les questions sans nombre qui me furent posées sur moi et ma famille. J’ignore si la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je sais seulement qu’au moment où j’allais partir, elle détacha de son corsage une large fleur de camélia rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs l’unique cadeau que j’aie jamais reçu d’elle.

Entre temps, était entrée la mère des petits princes. A la façon dont la princesse la reçut, je compris l’animosité profonde qui devait régner entre ces deux femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher, puisqu’elles avaient une commune origine.

Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu que, s’il est un affront terrible entre tous pour une princesse de hasard, c’est celui qui consiste à remettre à chaque heure de la vie, dans son souvenir, l’humilité de la condition première.

Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait la sienne propre; c’était tout son lourd passé d’esclave ambitieuse et vindicative qui remontait maintenant à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle favorite qui, à chaque maternité, voyait sa puissance grandir.

Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait presque rang d’épouse, et ses enfants étaient légitimes; mais cela ne suffisait point. Le bruit courait au palais que le prince, désireux de donner une marque plus évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la prendre solennellement pour femme devant le cadi, et lui mettre au front cette couronne de princesse si enviée, qui la ferait l’égale et la rivale de la vieille mère dans la maison.

Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle le joug détesté qu’il lui fallait encore subir!... Quel imperceptible tremblement dans sa voix, en venant prendre les ordres de la journée... Il eût suffi d’un mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux femmes que, seule, maintenait en paix la volonté du prince, se jetassent, terribles, l’une contre l’autre, avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine affreuse qu’elles se vouaient.

La favorite m’apparut entourée de ses enfants qu’elle amenait à leur grand’mère, chaque jour, un instant, d’après les ordres reçus. Elle tenait par la main sa fille aînée, la princesse Ch...; le prince Ahmed suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes; le troisième, Mohamed, était encore dans les bras de sa nourrice--une très belle fille Fellaha. De ces trois êtres que je trouvais également beaux, la destinée a été particulièrement étrange, tragique même pour les deux garçons. Le premier, parvenu à l’âge d’homme, blessa grièvement, d’un coup de revolver (tiré en plein club), le prince F..., marié à sa sœur. Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé à Londres, où il est encore. Plus affreux, pourtant, le sort de l’autre, l’adorable bébé aux yeux bleus, aux cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes bras. Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans une chute d’automobile... Il a laissé une veuve, la jolie princesse S..., celle-là même qui vient d’être rayée, par ordre du souverain, des cadres de la famille khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu trop ouvertement avec les coutumes musulmanes et manifesté l’intention de faire du théâtre à Paris[19].

[19] La princesse S... n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental.

La princesse Ch..., sœur des petits princes, est devenue une princesse moderne, très élégante, très remarquée dans les capitales d’Europe, où elle passe la plus grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée dans le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune maman triomphante, ne se doutaient alors du sort réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour l’instant, constituaient entre elles deux l’unique lien.

La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne si particulière qu’elle ne saurait être comparée à aucune autre.

Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges yeux de velours noirs, aux cils immenses, ombrant les joues. La bouche petite, aux lèvres très rouges, le front hardi et le cou rond des amoureuses. Une taille encore mince, mais qui facilement devait épaissir, une gorge merveilleuse et des mains charmantes.

Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés _à la Franque_, étaient, pour l’instant, simplement nattés à _la Turque_, et retombaient en deux tresses magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces cheveux-là avaient dû contribuer à la conquête du prince, l’esclave le savait, elle en était fière...

Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au moment où je me préparais à quitter le palais, Sta-Abouha accourut.

--Venez vite! la jeune princesse veut vous voir chez elle!...

Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine m’attendait, le visage ouvert, les mains tendues, délivrée de toute contrainte.

En un français presque trop pur, elle me dit combien elle souhaitait me connaître et comme déjà elle désirait me voir victorieuse de toutes les difficultés qui se présentaient sur ma route... Je lui dis ma reconnaissance et aussi mon admiration pour ses enfants, que j’avais réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux éclaira ses traits; elle dit:

--N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits princes? J’en suis fière... Il faudra venir souvent; vous verrez, je leur apprendrai à vous aimer.

La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi, et ce fut le coupé de la jeune princesse qui me ramena en ville.

Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée. Toutes les femmes me questionnaient à la fois.

--Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue?

--Qu’a-t-elle dit?

--Quels bijoux portait-elle?

--Quelles autres femmes étaient au palais?

Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire leur curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées de nouvelles et d’intrigues. Quand je parlai de Sta-Abouha, la petite moue méprisante d’Azma me fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter pour elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement. Mais combien au contraire ses regards devinrent brillants quand je narrai l’entrée de la favorite et tout ce qui se rapportait à elle...