Part 7
Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda longuement sans rien dire; pendant un moment on n’entendit que le tic-tac régulier d’une vieille horloge suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher mes regards, comme si de ce cadran centenaire allait sortir ma destinée.
Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser la parole, avec cette habileté des hommes habitués à la direction des êtres, il me questionna sans qu’il y parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure, il n’ignorait plus rien de moi ni des miens.
Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, tout à l’heure, m’avait si fort épouvantée, tombait de son visage d’apôtre, et j’avais devant moi une figure si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés sur les miens, que je me sentis dominée par la force de cet homme et gagnée à lui pour toujours, tandis que de sa pauvre voix de malade, il me disait:
--Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant; si je vous avais connue, ce n’est pas moi qui me serais opposé à votre mariage; plût à Dieu que l’exemple donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens ramènent ici de vraies femmes, de vraies Françaises, tout le monde y gagnerait...
Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées par les compatriotes de mon mari durant leur séjour en France. Ces jeunes gens ne connaissant de la femme européenne que les faciles conquêtes de leur vie d’étudiants, ne se montraient guère difficiles et épousaient les premières venues, quitte à les répudier après être de retour dans leur pays, quand elles avaient cessé de leur plaire.
Jamais, durant les courts instants qui lui restaient à vivre, Dor-bey ne varia dans ses sentiments pour moi. Ce fut à lui que nous dûmes la nomination assez rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement aux ministres, Dor-bey n’avait rien promis... Mais tandis que ceux-ci considéraient les promesses qu’ils étaient obligés de faire comme autant de mots vides, faisant partie de leurs fonctions, le Suisse intègre et loyal qu’était l’autre, croyait utile de prouver sa sympathie à ses amis par des actes bien plus que par des paroles.
XV
J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S..., juge au tribunal mixte du Caire. M. Mismer l’avait connu dans un de ses nombreux voyages par le monde; il me dit:
--Lui et sa femme sont de braves gens, un peu bien Hollandais pour la petite Latine que vous êtes, mais ils ont une fille de votre âge qui est tout à fait charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une jeune fille pour vous aider à vivre dans le milieu si différent où vous allez vous trouver.
Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple extraordinairement bizarre des S... ne me charma pas tout de suite, leur fille devint mon amie et le resta jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup plus tard.
Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des vierges du Nord si différentes des filles du Sud. Très blonde, elle gardait, à dix-sept ans, cette chair tendre des tout petits; son cou, ses bras, ses épaules semblaient coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais une telle candeur émanait de leur regard qu’ils vous séduisaient aussitôt. Elle était de ma taille, mais bien plus femme que moi, ce qui m’humiliait profondément. De nous deux, c’était moi qui pouvais passer pour la jeune fille, car les formes rebondies de Sophie accentuaient encore ma sveltesse invraisemblable.
Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour cela, peut-être, nous nous entendîmes très bien. Elle avait le calme immuable des plaines de Hollande; les événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle était ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme une pendule et accomplissait simplement ses devoirs de protestante comme elle faisait toutes choses, tranquillement et à heures fixes. Elle regardait ce pays, nouveau pour elle, autant que pour moi (son père ne l’habitait que depuis un an), comme on regarde les vues d’un stéréoscope, bien installé dans un bon fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et vainement je cherchai à la questionner sur mille choses qui me surprenaient et m’intriguaient autour de moi... Elle ne savait rien et ne s’en préoccupait pas autrement. Elle demeurait au Caire, aussi loin des Égyptiens que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La Haye.
Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme mon activité d’abord l’avait effrayée. Puis, insensiblement, elle trouva, à ce qu’elle appelait «mes goûts vagabonds», un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas.
Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour me la confier complètement, nous autorisait cependant à sortir à notre guise, pourvu que ma femme de chambre nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles rues ombreuses, où règne par les plus chauds jours d’été, une si douce fraîcheur... Nous visitâmes toutes les échoppes des _soucks_ indigènes... Nous connûmes cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands aux robes multicolores dans des voiles et des gazes tissés pour les almées. Nous passâmes à nos bras minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le seul plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du métal. Nous bûmes le thé de Birmanie et le café de Zanzibar dans des tasses minuscules; nous goûtâmes aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits que les marchands nous offraient dans un sourire, ravis de notre jeunesse et de notre gaîté.
On respirait là-dedans une atmosphère troublante. Cela sentait les épices, la cannelle, le poivre, le gingembre, le girofle et l’encens. Et, par-dessus, flottait un impénétrable arome d’essence de roses, dont, arrivées chez nous, nous conservions encore l’odeur toute la journée dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma fidèle Émilie nous suivait docile, un peu familière parfois, mais si amusante par ses réflexions, que le fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux qui nous regardaient et riaient avec nous de confiance... Parfois, au retour, nous achetions au marché du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie supportait la charge en servante complaisante, et cela continuait la gamme des parfums dont notre odorat était saturé.
L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée à celle des _Fohls_ (fleur du pays de la famille du gardénia), des roses et des frangipanes, mettait autour de nous comme une quintessence de parfum dont tout l’appartement s’imprégnait. Aussi, Mme de S..., très neurasthénique (le nom n’était pas encore connu), assurait-elle que nos courses matinales lui rapportaient invariablement la migraine.
Ah! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi, Sophie et moi, achevant de nous connaître et de nous aimer dans l’ivresse heureuse de ces promenades, sous la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos fronts ne sentaient pas la brûlure!... Quelquefois, j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et elle qui n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur les _chiltas_, goûta aux mets compliqués que fabriquait orgueilleusement Alima Zoraïjera à notre intention et se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas plus que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de l’entourage et la seule vue de tous ces doigts trempés de sauce, plongeant à même le plat, la dégoûtait profondément.
En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux plus fantastiques extravagances et ses danses eurent le don d’amuser prodigieusement ma petite amie, qui, vivant dans un monde tout à fait européen, ne connaissait pas les divertissements des indigènes.
Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent ils me décidèrent à aller finir chez eux la journée si bien commencée.
Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était un nouveau plaisir...
Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement des touristes, jouissait alors de la vogue qu’il eut durant dix siècles, dans ce pays. Les distances, au Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville, surtout au moment où se passait mon récit, les quartiers les plus populeux faisaient place à d’immenses étendues de terrain vide. C’était le désert pendant un quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres rues apparaissaient; toute une cité nouvelle, bientôt suivie du même emplacement non bâti, et des mêmes palmiers désolés. Les rues sans pavés, pas toujours nivelées d’ailleurs, rendaient la circulation des voitures difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways et les omnibus complètement inconnus. Alors, l’indigène modeste qui ne pouvait s’offrir un équipage et l’Européen de passage ne craignaient point d’enfourcher les jolis petits ânes qui firent le succès de la rue du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de la société ne dédaignaient pas ce genre de locomotion; même, quand il ne s’agissait pas de courses indispensables, elles se faisaient une véritable fête de galoper en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de clair de lune, vers les Pyramides ou le tombeau des Khalifes. Les _bourriquades_ formaient la meilleure part de tous les programmes.
Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne tant soit peu connue se croirait déshonorée, s’il lui fallait traverser la rue _Kassr-el-Nil_ à dos de baudet... Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent encore avec délices à l’innocente et désuète _bourriquade_. Les fiacres, les trams, les bicyclettes et surtout les autos encombrent les rues du Caire et massacrent chaque année une bonne partie des Arabes maladroits, qui, avec leur habituelle nonchalance, se laissent écraser même quand on crie: «Gare!»...
Chez la famille de S..., la vie était assez calme. En Europe, elle m’eût sans doute paru monotone, mais, au sortir du harem, tout devait me sembler agréable. Le vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du Hollandais, bon vivant et philosophe. Il supportait, avec une résignation comique, les vexations d’une femme parfaitement acariâtre, mais si bonne épouse, si économe ménagère, qu’elle était parvenue, avec un traitement de trois mille francs, à élever cinq enfants et à conserver un décorum qui trompait tout le monde sur la fortune de la famille. Quand l’aubaine inespérée était venue, apportant à ce couple des appointements de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la tête. Cette femme, qui avait toujours travaillé au bonheur des siens, se montra subitement changeante et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les maternités successives, elle devint ridiculement coquette. Elle s’était vite accoutumée à commander à un nombreux personnel, mais sa fille lui demeurait indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans la maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet et fumait béatement de longues pipes de porcelaine rapportées de Hollande.
Ma présence apportait une détente dans la famille. Madame criait moins fort. Monsieur restait au salon, et la pauvre Sophie semblait moins esclave. Malheureusement, mon âge n’était pas un porte-respect suffisant, et bientôt je dus un peu partager les corvées de mon amie. Traitée en enfant de la maison, je dus aussi en accepter les charges et Mme de S... en arriva à ne plus me laisser assise une minute quand je passais la soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement au supplice. C’était le coussin!...
Mme de S..., rhumatisante et dyspeptique, restait étendue le plus souvent et s’entourait les reins et la tête d’une quantité de coussins en caoutchouc. Les coussins de crin ou de plume lui semblaient trop chauds pour l’Égypte... Ses malheureux coussins fonctionnaient mal et se dégonflaient constamment. Un jour, voyant la pauvre Sophie à bout de respiration, je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler à mon tour, pour regonfler le coussin. Hélas! je soufflais trop bien! Désormais, Mme de S... ne voulut plus que moi pour ce genre d’exercice. Ce qui m’avait d’abord amusée devint un cauchemar.
Eh bien! tant était triste ma vie au harem, loin de tous ceux que j’aimais, tant me semblait affreuse ma solitude, que je me trouvais heureuse malgré tout dans la famille de S... Quand, au sortir de la maison indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits pains en forme de galette plate, je voyais la table fleurie, le linge éblouissant de blancheur, l’argenterie scintillante et les cristaux dont les multiples facettes semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais une joie incomparable, tout me ravissait... depuis le potage jusqu’à l’entremets. J’aurais pleuré devant les petites tranches de pain blanc à la croûte dorée, qui s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces menus riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables européennes, me semblaient de chers amis disparus, que je retrouvais. Tout me paraissait délicieux, même les choses qui, autrefois, ne me plaisaient guère. Les mets les plus simples m’agréaient, préparés sobrement avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient ni huile, ni suif...
Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue de la fête des couleurs créée par le mélange des vins, blancs ou rouges, des fruits, jaunes ou verts..., des hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de feuillage aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et des verreries aux teintes diaprées...
Avec les de S..., je fis mes premières excursions. Je visitai les mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge, les masures du vieux Caire et les Pyramides. C’est une chose que nous autres, Européens, avons peine à comprendre, tant nous sommes glorieux de notre passé, mais les Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets admirables, n’ont aucune curiosité de leur pays ni de leur histoire.
Pour le musulman, tout commence et tout finit à l’Islam. Aujourd’hui, quelques hommes se réveillent du lourd sommeil où, si longtemps, le fanatisme religieux plongea la nation, mais ces hommes ne sont point nombreux et la majorité du peuple est moins au courant des règnes des Pharaons ou des Ptolémées, qu’un élève de quatrième de nos lycées de France.
A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes ou manquant même complètement, rendaient un peu difficiles les promenades.
Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux grandes heures de voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes ignoraient-ils complètement les gigantesques mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même pour les mosquées désaffectées, où se voient pourtant de si merveilleuses choses. Dès qu’on n’y peut plus prier, la mosquée, si magnifique soit-elle, n’intéresse plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines. Aussi, il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage au harem, quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle découverte, j’essayais de faire comprendre mon admiration... Tout cela était pour eux lettre morte. Et je crois bien que la petite cousine ramenée de France leur semblait un peu toquée...
XVI
A quelque temps de là, je fus présentée à la tante du khédive, la princesse S... Le père de mon mari avait occupé, dans sa vieillesse, un poste important dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais. Mon mari, très indépendant, n’avait pas tardé à chercher à secouer une tutelle dont il ne pouvait, sans souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti le second du concours médical de l’École, il fut envoyé en Europe aux frais du gouvernement et reconquit, de ce fait, sa pleine liberté. Mais la princesse ne l’entendait pas ainsi... Elle s’était promis de veiller sur lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la mode du pays, avec une des esclaves circassiennes de sa maison. Jamais l’idée ne lui était venue que l’orphelin pauvre, considéré comme son pupille, pût oser, même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante volonté.
La jeune fille destinée à mon mari était belle. De plus, on lui donnait en dot une superbe maison, deux esclaves, un coupé, des chevaux, tous les meubles, les ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et l’argenterie. De tels avantages eussent séduit des hommes qu’elle jugeait--à tort--plus naturellement difficiles.
Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit. On juge de la colère de cette Orientale, habituée à voir tous les fronts se courber sous son caprice, tous les dos voûtés en courbettes permanentes à son passage. Eh quoi! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait au pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement l’avoir consultée, elle, la princesse! l’arbitre de sa destinée...
Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais elle avait un fils, le prince J..., bon garçon, très noceur, et qui, veuf de sa cousine, fille du Khédive Ismaël, se consolait partout en général et au palais en particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui venait de lui donner trois enfants, en trois années. La princesse mère s’en montrait désespérée.
Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui tenait tête à présent, fière de ses maternités triomphantes, qui, d’après la loi du Coran, la maintenaient sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très intelligente, elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité de son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer complètement et à prendre par ruse ce qu’on lui refusait de droit. Elle restait la concubine officiellement acceptée et ses enfants les héritiers du prince, légitimement reconnus, mais cela ne suffisait point, elle voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à égale les autres femmes de la famille khédiviale qui, si longtemps, l’avaient humiliée de leur mépris. Pour cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens. En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu de musique et de peinture. Elle en arriva à s’exprimer correctement dans ces deux langues étrangères sur tous les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture, se fit plus savamment coquette, et plus spirituellement désirable.
Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se contentait d’en goûter les bénéfices. Il s’étonnait de rester davantage au harem, finissait par prendre un réel plaisir à la société de l’ancienne esclave qui, peu à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord, n’avait été qu’un instrument de plaisir entre les mains du débauché qu’était le prince J..., se métamorphosait en compagne délicieuse, dont il ne pouvait plus supporter l’absence.
On comprendra sans peine que cette femme se soit déclarée immédiatement pour nous contre la princesse. Ce n’était pas sans une secrète satisfaction qu’elle avait vu notre mariage, et la belle crânerie de mon mari, préférant le bonheur de son foyer à tous les biens qu’on pouvait lui offrir au palais, l’avait tout de suite gagnée à notre cause. Aussi, grâce à elle, le prince s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint enfin le pardon de mon mari.
Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes de la princesse vint me chercher à l’autre bout de la ville; un eunuque se tenait à côté du cocher, Bourguignon réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie. Je le trouvais bien un peu familier, mais malgré tout, j’étais contente d’entendre parler français avec cet accent franc-comtois qui résonne si allègrement...
Le coupé me déposa à la porte du palais.
Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme chez R... Pacha, et conduite à travers un joli jardin--où gazouillaient des milliers d’oiseaux--vers l’intérieur du harem. Là, celui des eunuques qui paraissait le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la porte s’ouvrit.
Une esclave semblable à toutes celles que j’avais vues dans la famille, ni plus belle, ni plus élégante, me salua froidement et me dit le traditionnel--_tffadal!_
Je la suivis à travers un dédale de pièces presque toutes meublées pareillement de divans et de fauteuils, dont seule l’étoffe et la couleur variaient. Enfin, nous arrivâmes dans un petit salon qui eût paru assez coquet, sans les innombrables objets de mauvais goût qui en rompaient l’harmonie: boîtes à musique, oiseaux empaillés, terres cuites de bazar, fleurs artificielles sous des globes de verre... mille choses qui, chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste intérieur de maire de village et qui, dans ce décor, mettaient une note terriblement discordante.
Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu d’un délicieux salon Louis XV (la plus jolie pièce du palais), j’aperçus deux petits vases d’une utilité évidente dans un meuble de chambre à coucher, mais dont l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement où ils se trouvaient... Je sus depuis que ces ustensiles étaient destinés aux jeunes princes, âgés respectivement de deux et un an et qui, très gâtés par l’entourage, demandaient à accomplir en société jusqu’aux plus humbles fonctions de leur minuscule individu. Il me fut facile de me convaincre de la véracité du récit. A part ces vases, mille objets dénotaient la présence familière de tout petits, des chaussons de soie traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or, des timbales, tout un lot de choses hétéroclites, dont la place eût été sans contestation à la nursery.
On me fit asseoir.
Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, je distinguai une forme étrange dans un angle de la pièce. Accroupie à terre sur le tapis sombre que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait sur moi le regard de deux yeux troubles qui me causaient une gêne insurmontable. Cette femme était sans âge. Elle aurait paru sans sexe, vu ses cheveux courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale, si l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût révélé la vieille femme orientale, pour qui la vie sentimentale a cessé avec la dernière maternité et les premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits coups réguliers, comme une gourmandise délicieuse. Et, à chaque mouvement de ses lèvres, l’instrument posé sur le sol, entre les jambes de la fumeuse, faisait entendre un petit glouglou exaspérant.
L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me laissant seule avec ce monstre en face de moi et dont les prunelles me fixaient obstinément.
Combien de temps dura l’attente?... Une, deux heures, peut-être... Je ne savais plus... Insensiblement, la faim, la chaleur, l’émotion m’amenaient à un point d’abattement qui ne me laissait plus maîtresse de mes pauvres nerfs, tendus à se rompre. Ce silence de tombe, cette ombre épaisse et le voisinage de l’être bizarre qui m’observait sans prononcer une parole, faisaient, pour l’instant, de ce palais inconnu, une demeure d’épouvante dont j’aurais souhaité m’enfuir tout de suite.
Si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est point celle des princesses orientales. Malgré que je fusse, ce jour-là, l’invitée de la princesse S..., elle jugea bon de me faire languir près d’une matinée, avant que d’être introduite en sa présence... Cependant, je ne demeurai point si longtemps seule.
D’abord, ce fut comme une apparition de légende.
Dans l’encadrement de la porte-fenêtre, brusquement ouverte, deux ravissantes figures s’étaient montrées. L’une, toute blonde, frêle, au pur profil de gravure anglaise, l’autre presque mulâtresse, les yeux immenses, les lèvres saignantes de vie, les cheveux noirs et crépus et, dans toute sa physionomie de sauvagesse rieuse et folle, un je ne sais quoi d’attirant qui prenait les cœurs.