Part 6
J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté ne se démentit pas un instant durant ces tristes jours. Tout amusait cette âme puérile qui, de l’exil, ne voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau. Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles innommables, et buvait au verre commun des esclaves et des négresses une eau bourbeuse, dont la vue seule soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise sur les nattes et à travailler dans cette posture. Sa chair rude ne souffrait plus des piqûres des insectes et le cri des corbeaux ne troublait plus son sommeil. Je connus, par cela, qu’elle était plus près que moi de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font souvent la plus grande part de nos malheurs. Cette fille de la campagne devenait orientale par ses facultés d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans mes souvenirs et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour d’une façon plus violente.
XIII
L’hiver qui avait précédé mon arrivée au Caire marquait mes débuts dans la vie intellectuelle.
La mission égyptienne, dont mon mari faisait partie, était alors sous la direction de Charles Mismer, ancien officier de dragons qui avait troqué, un peu tard, l’épée contre la plume pour suivre avec passion les travaux de Littré et d’Auguste Comte, dont il était le disciple. M. Mismer avait usé de toute son influence pour empêcher notre mariage. Par principe, il était opposé aux unions mixtes et jugeait que les Égyptiens, confiés à sa garde et envoyés en France pour terminer leurs études, allaient de tous points contre les vues de leur gouvernement en prenant femme en pays étranger. Mais le mariage conclu, et du jour où il fut reçu chez nous, M. Mismer ne se souvint plus de son opposition et je devins par la suite son enfant gâtée.
Sa haute taille, sa barbe de fleuve et le timbre grave de sa voix, le rendaient très imposant. Il ne faisait rien d’ailleurs pour atténuer cette impression et trouvait au contraire un certain plaisir à jouer au dieu avec les naïfs jeunes gens qu’il traitait en infimes personnages.
Je commençai, moi aussi, par éprouver le sentiment général, mais je ne tardai pas à comprendre que le Jupiter tonnant de la mission ne me traitait point en ennemie, et de me sentir en confiance, je devins plus brave et tâchai de conquérir ce cœur, qui s’était montré si farouche.
J’y parvins si bien, que, dès notre arrivée à Paris où mon mari passait ses derniers examens de doctorat et sa thèse, la maison du directeur devint la nôtre.
Nous fûmes, pendant tout l’hiver, les hôtes assidus des dîners du dimanche. Ces dîners étaient d’une simplicité charmante. Dix convives en tout et quelques amis arrivaient pour le thé, que servait Mlle Caroline, la sœur du maître de la maison, qui me témoigna tout de suite une réelle amitié.
Ils occupaient, rue de Lille, un coquet petit entresol, tout rempli de souvenirs exotiques que Mismer avait rapportés de ses nombreux voyages à travers le monde.
Je rencontrai là le peintre de Maddrazo alors sous le coup d’un chagrin récent et dont la belle figure gardait l’empreinte d’une tristesse profonde, M. de Lassus, Albert Wolf, et tant d’autres. Des membres de l’Institut, des poètes, un vieux général dont j’oublie le nom et un botaniste qui, le premier, me donna le goût des plantes que je ne connaissais guère. Trop timide et trop ignorante pour oser me mêler à la conversation générale, j’écoutais de toutes mes oreilles et je regardais de tous mes yeux. Dans ces réunions qui devinrent ma meilleure joie, je connus le charme des causeries intéressantes et je compris l’influence de certains hommes sur leur milieu.
A ma grande honte, je représentais le côté musical de la soirée. Entre le dîner et le thé il me fallait exécuter, pour le plaisir de mon hôte, quelque sonate de Beethoven ou une romance de Mendelssohn. Il n’aimait pas m’entendre jouer Chopin, sous le prétexte que j’étais trop jeune pour cette musique. Plus tard, j’ai compris son idée et reconnu qu’elle n’était point sans fondements.
M. Mismier, Alsacien de Strasbourg, avait lui-même parfait son instruction par une étude de tous les instants. Il parlait l’anglais et l’allemand comme le français et la littérature allemande lui était particulièrement familière; par lui, je connus la beauté des poèmes de Schiller. Je m’étais, sur ses conseils, remise à l’étude de l’allemand, qu’il parlait assez souvent avec moi, et pour lui complaire aussi, je repris le latin commencé au couvent. Il dirigeait mes lectures et par un choix approprié à mes connaissances, les rendait à mesure plus attrayantes et plus utiles. Une seule chose m’ennuyait toujours profondément et cela je crois bien le désespérait: c’était _La Revue positiviste_...
Jamais je ne pus lire plus d’un article à la fois et je le lisais comme un pensum. Depuis, il m’a été donné de lire bien des choses ennuyeuses et d’y prendre même un certain plaisir, mais à seize ans, je dois avouer que je n’avais aucune disposition pouf ce genre de littérature sèche et sans charmes.
Quand nous quittâmes Paris pour l’Égypte, M. Mismer me remit plusieurs lettres de recommandation pour différentes personnalités du Caire.
Celle que je portai la première, fut pour le juge M. Erbout (aujourd’hui en retraite, je pense), et qui occupait alors dans la capitale égyptienne, une importante fonction aux tribunaux mixtes.
Quand nous nous présentâmes chez lui, mon mari et moi, il souffrait d’une épouvantable rage de dents et fut assez aimable pour nous recevoir quand même. C’était le premier Français que je voyais au Caire et j’ai gardé de lui un excellent souvenir. Malheureusement, sa femme se trouvait absente et il alla la rejoindre bientôt après en Europe. Il vint me voir trois fois dans le harem..., je ne l’ai plus jamais rencontré depuis.
Une seconde lettre était pour le ministre des affaires étrangères, la troisième pour le ministre de l’intérieur. J’en avais encore une pour le directeur de l’instruction publique et une dernière pour le juge de S...
La deuxième lettre que je présentai, fut celle destinée au ministre des affaires étrangères M... Pacha, dont il me sera donné de parler souvent dans ce récit. C’est un des rares ou plutôt le seul ministre égyptien, qui ait eu l’habileté de conserver trente ans son portefeuille, malgré l’état constamment précaire de sa santé. Pour l’instant, il devait sa charge aux nombreux services rendus sous l’autre règne au Khédive Ismaïl, père de Tewfick, vice-roi d’Égypte à mon arrivée. Pour mieux consolider sa puissance, M... Pacha, encore simple officier, avait accepté des mains de son souverain, une femme choisie parmi les _calfas_ du palais. Cette femme, jadis très belle, était sensiblement plus âgée que son jeune époux, mais ces choses ne sont point pour effrayer un Turc ambitieux. Ce mariage devait si rapidement faire la fortune de M... Pacha, qu’il n’eut pas à le regretter. Très souple, très intelligente, la calfa sut si bien manœuvrer à la cour, que toutes les difficultés qui se dressaient tombèrent successivement devant les pas de son mari. A chacune de ses visites au palais, elle remportait une nouvelle victoire. A l’époque où je le connus, M... Pacha était le plus jeune de ses collègues.
Sa femme lui avait donné trois filles, Zackija, Fahima et Soffia que l’on appelait familièrement Saf-Saf. Le jour où je fis dans cette maison ma première visite, Mme M... Pacha était encore alitée à la suite de ses dernières couches. Le bonheur du logis était à son comble. Un fils était né--qui d’ailleurs ne vécut que peu de mois.
Je fus reçue par l’institutrice, une Allemande parlant couramment notre langue, et que je jugeai tout de suite de bonne maison. Elle sut, en quelques phrases, me mettre à l’aise et je goûtai, depuis, quelques heures agréables en sa compagnie. Je vis aussitôt qu’elle avait su conquérir une grande autorité dans la maison et cela pour le bien de tout le monde.
Tout dans cette famille se faisait à l’européenne. L’ameublement des pièces immenses, le service, la table, eussent facilement servi de modèle à bon nombre de demeures de chez nous.
Les jeunes filles vinrent à moi simplement, et je les trouvai charmantes. Toutes trois parlaient le français et l’allemand avec une égale pureté. La seconde, Fahima, était d’une beauté remarquable. L’aînée plaisait surtout par la flamme sombre qui se dégageait de ses grands yeux noirs et par la mobilité extrême d’une physionomie intelligente et bonne. Saf-Saf, la dernière, était pour l’instant une longue fillette brune toute en jambes et en bras, dont les réflexions audacieuses ne manquaient pas de piquant.
Au moment où j’allais partir, après avoir goûté aux confitures d’usage et au moka parfumé, les deux grandes filles eurent ensemble le même cri:
--Voilà papa!
Papa, c’était le ministre!... Le premier pacha important qu’il m’était donné de voir.
Hélas! celui-là non plus n’avait rien d’oriental au vrai sens que nous avons coutume de donner à ce mot.
Correctement sanglé dans une redingote dernier modèle du bon faiseur, la démarche élégante, l’air un peu las, avec sa belle face très pâle, ses rares cheveux gris, sa moustache blonde, et ses yeux d’une nuance indécise, n’eût été le tarbouche dont il était coiffé, le ministre semblait bien plus français qu’égyptien ou même turc. Depuis, l’âge et la maladie ont accentué les traits caractéristiques de sa race. Le nez s’est busqué plus fortement, l’œil a pris ce regard fuyant, si fréquent chez le Turc et l’Arménien, la bouche ce pli spécial à ceux qui toujours ignorèrent le sourire, mais pour l’instant et tel qu’il était, M... me sembla très beau.
Il prit de mes mains la missive que je lui apportais, et me questionna sur son «cher ami» M. Mismer.
Il m’assura de sa sympathie et me promit de faire l’impossible pour caser avantageusement mon mari.
Je me retirai enchantée de cette visite.
Le lendemain, je recevais un mot aimable de l’institutrice, me priant à déjeuner pour le dimanche suivant.
Tout autre fut l’impression que je retirai de ma présentation à R... Pacha, alors ministre de l’intérieur et président du conseil.
C’était là-bas tout au fond du quartier indigène, entre deux mosquées vénérables, un long mur rose qui me parut la prolongation même des mosquées.
Tout à coup, le mur laissa voir une large porte assez basse, six eunuques de tout âge jouaient aux dominos sur un banc devant cette porte. Le cocher me dit:
--_Héna!_ (C’est ici!)
Un eunuque daigna interrompre sa partie et vint à ma rencontre.
Il ouvrit la portière de la voiture et me transporta, bien plus qu’il ne me conduisit, jusqu’au jardin.
Ce jardin, pareil à tous les jardins d’Égypte, ne ressemblait à aucun autre de nos pays.
Les plantes y croissaient au hasard de leur caprice, dans de vastes carrés bordés de marguerites et de touffes de romarin.
Point de massifs ni de corbeilles, mais des rosiers, des œillets, des giroflées poussant dru, sans émondage, et parmi les fleurs, des arbres fruitiers: pêchers grêles, abricotiers nains, amandiers rachitiques, que l’on était surpris de trouver à cette place.
Les orangers et les mandariniers dominaient, mais comme, à cette époque, ils n’avaient plus ni fleurs ni fruits, et que leurs feuilles disparaissaient sous une épaisse couche de poussière, leur aspect n’était pas très séduisant.
Ce qui me surprit surtout, ce fut l’absence totale de grands arbres. A part la treille, si chère à toute famille égyptienne qui possède un lopin de terre, impossible de trouver le moindre coin d’ombre en ce jardin. J’ai su, depuis, que les indigènes préfèrent la chaleur, le jour, le soleil, à tout. Pour eux l’arbre séculaire, l’arbre considéré par nous à l’égal d’un vieil ami, est en abomination. Ils l’accusent de toutes sortes de méfaits et lui imputent de mauvaises influences.
En réalité, l’arbre tant décrié paraît surtout redoutable au cultivateur, parce qu’il lui semble devoir porter atteinte à ses récoltes.
Le Nil et les canaux qui en dérivent entretiennent une constante humidité dans les terres et le grand soleil est nécessaire ici, sans doute, plus qu’ailleurs.
Cette crainte du Fellah n’a pas tardé à dégénérer en superstition, et l’arbre qui peut s’épanouir en diminuant le rendement des cultures est censé apporter, sous son ombre, toutes les disgrâces et ouvrir la porte à toutes les maladies. De là l’horreur, en ce pays, de ce qui fait à la fois le charme et la gloire de nos propriétés européennes.
XIV
La maison de R... Pacha se composait, comme tout logis musulman, des appartements du maître, situés à gauche du principal corps de logis et du harem, qui, par un arrangement spécial, se trouvait au rez-de-chaussée au lieu du premier étage et séparé du Mandara par un simple corridor.
L’eunuque battit des mains par trois fois, une esclave parut.
On m’introduisit dans un salon dont les portes étaient encombrées des babouches et savates traditionnelles. Ce salon différait bien peu de ceux que j’avais vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, capitonnés lourdement et recouverts de soie rouge à fleurs d’or, mêmes housses de cotonnade blanche sur les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à pieds dorés et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de faïence coloriée, semblables chez tout le monde, les mêmes porte-allumettes toujours garnis. Aux fenêtres, des rideaux de soie. Entre les fenêtres, l’éternelle console dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables étaient surchargées de photographies. Sur un des divans, une grande femme maigre se tenait assise à la turque, les jambes repliées sous elle...
Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à la façon dont elle m’invita à me rapprocher, au geste d’autorité souveraine dont elle me tendit la main et m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place, je compris que j’étais devant la femme du ministre... Sur son ordre, deux esclaves blanches s’étaient avancées: l’une me débarrassa de mon ombrelle, l’autre me poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que j’y disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, humbles visiteuses sans doute, s’étaient levées et vinrent me baiser la main.
Mme R... Pacha était vêtue d’une simple galabieh de percale à fleurs, serrée à la taille par une ceinture de métal doré, surmontée d’une énorme boucle en pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à cette robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le mouchoir de gaze frangé de laine, et vraiment, dans ce costume, avec ses deux nattes tombant piteusement sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés, la dame n’avait pas grand air... Mais sitôt qu’elle parlait, on reconnaissait la femme de bonne maison, peu soucieuse de plaire aux autres, la Turque omnipotente, faite au commandement par de longues années de puissance.
D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son rang, la quantité de bijoux dont elle était parée me l’eût ôté immédiatement. Des boucles d’oreille en diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues ornaient ses doigts, un collier de perles de l’orient le plus pur s’enroulait autour de son cou. Tout cela ne faisait qu’ajouter une note barbare à son costume plus que modeste.
La conversation fut particulièrement pénible entre nous.
J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait tous mes moyens. Ma grande jeunesse, mon isolement, me rendaient méfiante à l’égard des autres et surtout de moi-même. La crainte de paraître hardie me faisait devenir parfois stupide. Je le sentais et en souffrais cruellement. La difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais si mal encore doublait mon angoisse. Si je rencontrais des femmes indulgentes ou un peu expansives, cela allait tout seul. Mais sitôt que je voyais certaines figures compassées, sitôt que je devinais l’examen sévère dont chacun de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris que me valait mon titre de chrétienne dans les milieux fanatiques, une angoisse sans nom m’oppressait... C’était fini, je perdais pied et n’aspirais plus qu’à prendre la porte.
Cela a duré bien des années et compliqué de façon malheureuse mes débuts dans le monde musulman.
Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler autour de moi cette langue turque à laquelle je ne comprenais goutte. Et comme à plaisir, à mesure que je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces dames semblaient ignorer que le turc m’était complètement inconnu. Je devinais que l’on échangeait sur mon compte mille réflexions peu obligeantes. Et de plus en plus je me sentais étrangère, séparée à jamais de ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer fermé, malgré tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme orientale est insondable sous son apparence bénévole; il faudra des siècles pour que la nôtre puisse sans heurt fusionner avec elle.
Après quelques instants qui me parurent des années, une esclave blanche apporta le café, avec des verres de sirop, servis à la mode turque dans des récipients de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés d’un couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une seconde esclave passait aux visiteuses une serviette brodée d’or et chacune s’y essuyait les lèvres à tour de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. Une première esclave apportait une sorte d’encensoir en argent, garni de braise ardente à l’intérieur. Sur cette braise on posait le canaque[16] d’eau bouillante, puis une seconde esclave y versait le moka réduit en poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un plateau, sur lequel étaient rangés les _Fanaghils_ en forme de coquetier. On versait le café fumant et la personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun. Tout cela s’accomplissait pieusement comme un rite...
[16] Petite cafetière.
Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon café trop chaud, l’eunuque qui m’avait amenée, parut dans l’encadrement de la porte. Le pacha, prévenu de ma visite, me faisait demander au Mandara.
Après force salutations de part et d’autre, je pris congé, et me rendis chez le ministre.
Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et les cheveux d’un blanc de neige, le Président du Conseil avait bien plutôt l’air d’un paisible commerçant israélite du Mowstky, que du premier homme politique de son pays.
J’ai su plus tard que mon jugement était assez juste; les grands-parents de R... Pacha passaient pour des négociants juifs convertis à l’islamisme quelques années plus tôt.
Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de me trouver en présence du Président du Conseil disparut comme par enchantement aux premières paroles qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et se montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, se fussent trompées comme moi sur la sincérité de cet accueil.
A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement chaque dimanche aux dîners de M. Mismer. Le plus jeune, Hussein, achevait alors ses études dans un pensionnat et se retirait après le repas; mais l’aîné, Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, et nous étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire jusqu’au boulevard Saint-Germain où il demeurait non loin de là.
--Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai sûr qu’il n’ira pas faire l’école buissonnière... Je le connais, une fois la porte fermée sur lui, jamais il n’oserait demander le cordon au concierge pour ressortir.
Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer de veiller sur ses enfants durant le cours de leurs études en France. Je rappelai ces souvenirs au ministre qui parut trouver la chose fort amusante. L’idée que son fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une femme de dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. Aussi, pour me remercier de ma surveillance, me promit-il d’aider de tous ses moyens à l’établissement rapide de mon mari. R... Pacha était alors tout-puissant; un mot de lui était un ordre et nul doute que, s’il l’eût voulu, notre avenir eût été immédiatement assuré. Tout se borna à des promesses.
Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers ce pauvre Mismer qui lui, vraiment, s’était donné une peine très grande pour les enfants du pacha. Pendant des années, non content d’être leur correspondant à Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, essayant de faire des petits ignorants qu’ils étaient, de jeunes hommes instruits et bien élevés. Il leur inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers éléments d’une culture supérieure, descendant pour eux aux plus infimes détails, les traitant en fils aimés et ne bornant point sa tutelle aux vagues recommandations d’usage. Sa maison leur était ouverte à toute heure; et cet homme froid, dont l’aspect tout d’abord en imposait aux indifférents, sut trouver pour les étrangers qui lui étaient confiés de véritables trésors de tendresse.
Peine perdue!... Quand le gouvernement égyptien crut devoir remercier M. Mismer et lui retirer jusqu’aux bénéfices auxquels de nombreuses années de dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir faire appel à la puissance de son ami le pacha, celui-ci répondit par une lettre pleine de sagesse. Il engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si injuste fût-il--ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah?...--Et pour ajouter à la délicieuse ironie de son conseil, le ministre envoyait à la victime de son gouvernement un petit tableau arabe joliment encadré et représentant en dessins magnifiques une phrase du Coran disant à peu près: Les biens des hommes sont passagers et le véritable serviteur de Dieu accepte du même cœur la misère et la fortune!...
J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement dépeindre certaines âmes orientales, qui, même dans les actes les plus vils, gardent une apparence de noblesse et forcent pour ainsi dire les êtres simples ou seulement impuissants, à remercier pour des semblants de bienfaits, souvent pires que des injures.
Durant le cours de notre conversation, R... Pacha m’avait demandé:
--Avez-vous déjà été voir Dor-bey?
Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette visite.
--Il faut y aller, me dit R... Pacha, je suis sûr que vous serez contente (_sic_).
J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil que m’ait donné le ministre.
Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une haute fonction dans l’enseignement, il était inspecteur de l’Instruction publique. M. Mismer, en me remettant la lettre qui me recommandait à lui, m’avait déclaré:
--Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant, je crois bien que ma missive ne servirait pas à grand’chose; mais, ajouta-t-il malicieusement, je sais bien que vous lui plairez!...
Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai devant Dor-bey. Je savais qu’il s’était opposé de toutes ses forces à notre mariage, allant jusqu’à menacer mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il persévérait dans ses intentions de prendre femme en Europe.
--Votre gouvernement,--écrivait-il dans une lettre officielle que j’ai encore,--vous envoie en France pour y faire vos études et non pour vous marier...
Mon mari avait passé outre.
On juge de mon état d’âme en affrontant le regard de cet homme terrible, qui d’ailleurs n’avait rien fait contre nous une fois notre union célébrée!
Son aspect tout d’abord me glaça; que l’on se figure un géant, si maigre, que les os semblaient vouloir transpercer la mince peau de son visage, un teint de cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. Ses cheveux châtains, très clairsemés, couvraient mal son front, superbe d’intelligence. La voix semblait éteinte; déjà les cordes vocales étaient touchées par la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de valeur.