Part 5
La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de roses; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone.
Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements inférieurs que pour les visites de marque.
Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais suivre chaque service.
Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau traditionnel. La femme préparait les aliments et la servante les apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats, s’occupaient du père. Et rien n’était plus étrange et plus touchant que la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point.
XI
Le lendemain de mon arrivée les visites affluèrent. Ah! ces visites!... Bientôt elles constituèrent pour moi un véritable supplice. On venait me voir comme une bête curieuse et malgré toutes les excuses que je pouvais alléguer, il me fallait paraître, m’exhiber, tourner sur toutes les faces devant les matrones, amies ou parentes de la famille, désireuses de se rendre compte si mon mari avait eu bon goût. Généralement, l’examen était favorable. Après avoir touché mes joues, mes cheveux, mes bras, ces dames hochaient la tête en signe d’approbation. Mais presque toujours, elles avaient une restriction.
--Pourquoi es-tu si maigre? Il faut engraisser, ma fille, les hommes aiment les femmes dodues.
Ma taille mince les navrait. Souvent on me demanda si j’étais malade.
Un autre geste, fréquent dans le monde féminin d’alors, et qui me révoltait, acheva de me faire prendre en horreur ces visites quotidiennes.
Les femmes un peu âgées ne manquaient point, après m’avoir observée, questionnée, palpée, de me taper sur le ventre en prenant des airs mystérieux.
--Il n’y a rien là-dedans?
D’abord, je ne compris pas, il fallut les rires joyeux de l’entourage pour m’éclairer sur la signification du geste.
Pour ces pauvres êtres que la maternité seule relève dans la maison de l’époux, l’enfant est la plus évidente consécration de leur règne. N’en pas avoir constitue une tare, dont elles n’arrivent pas à se consoler, car la stérilité fait planer sur leur tête la terrible menace de la répudiation, qui en est d’ailleurs presque toujours la conséquence.
Donc, si moi, étrangère, chrétienne, je joignais à ces deux malheurs celui de n’être point mère, c’en était fait de l’amour de mon mari; et ces femmes croyaient certainement me témoigner le plus visible intérêt en me questionnant sur le sujet unique qui leur parût mériter attention. Aussi quels regards de pitié ou de mépris il me fut donné de saisir au passage quand j’avouais «qu’il n’y avait rien»! Je me suis heureusement rattrapée depuis, et ce ne fut pas sans fierté, que je montrai plus tard mes trois enfants, qui se suivaient à un an de distance.
Du coup, le dernier espoir que la famille avait conçu de voir mon mari me quitter pour prendre une femme musulmane, s’envola.
Quelquefois les observations étaient plus directes.
--Pourquoi n’abjures-tu pas le christianisme, tu n’aimes donc pas ton mari?... Que feras-tu après ta mort si tu es séparée de lui?...
Je changeais habilement de conversation, ce sujet m’étant devenu parfaitement insupportable. Mais toujours on y revenait et je sentais à quel point nous étions détestés là-bas. C’était aussi des questions extravagantes sur nos mœurs, nos coutumes, et surtout les relations des hommes et des femmes d’Europe entre eux dans l’état libre et dans le mariage. On ne peut se figurer les histoires véritablement extravagantes que les maris d’ici racontent à leur harem. On nous prête des habitudes monstrueuses, dont la stupidité n’aurait d’égale que l’impudeur. J’ai eu grand’peine à détruire chez celles qui m’écoutaient, sans parti pris, les préjugés innombrables qu’elles nourrissaient à l’égard des ménages de France. Pour leur crédule imagination, il n’était pas d’abominations auxquelles ne se livrassent sans vergogne les plus vertueux époux de notre pays.
L’instruction que l’on commence à donner aux petites Égyptiennes et surtout les voyages que beaucoup d’entre elles font maintenant en Europe, auront bientôt raison de ces sottes croyances, mais à l’époque où j’arrivai, les femmes qui avaient traversé la mer se comptaient au Caire et cela n’était point pour augmenter leur prestige. J’ai vu une vieille dame très rigide refuser de recevoir une jeune fille musulmane, dont le frère avait parachevé l’éducation, en l’envoyant cinq ans dans un couvent de Montpellier. La vieille dame timorée considérait la créature assez éhontée pour avoir pu vivre si longtemps à visage découvert au pays des infidèles comme une _charmoutta_ (fille de mauvaises mœurs) dont une honnête mahométane devait fuir l’approche.
Les visites se succédaient toujours dans le même ordre et s’accomplissaient selon les mêmes rites immuables.
Les dames de bonne maison arrivaient flanquées de leur eunuque. Celui-ci, dès le seuil, frappait trois fois dans ses mains pour annoncer ses maîtresses. Aussitôt les esclaves se précipitaient:
--_Tffadal!_ (Donnez-vous la peine.)
Et l’eunuque alors saisissait la femme la plus âgée ou la plus influente, parmi celles qu’il accompagnait et la hissait tant bien que mal jusqu’au palier. Là, baise-mains et prosternation des esclaves blanches et noires. Ensuite, on se dirigeait vers la pièce, où la maîtresse du lieu tenait, ce jour-là, sa réception.
Les embrassements et les poignées de mains duraient dix bonnes minutes; puis, comme par un truc de féerie, les voiles tombaient, les _Habaras_ de soie noire glissaient sur les reins des visiteuses et elles se montraient raides et dignes sous leurs robes d’apparat. Jeunes et vieilles étaient vêtues des mêmes étoffes de satin ou de faille claire; sur leurs têtes, les mêmes mouchoirs de gaze à fleurs, agrémentés de passementerie; presque toutes ornaient leurs fronts et leurs corsages de fleurs artificielles. Mon étonnement fut au comble, en voyant, un matin, une jeune femme très élégante, qui portait une couronne de mariée. Les fleurs d’oranger ne représentaient pour elle aucun symbole, et ce diadème virginal lui semblait du meilleur goût. Les Turques venaient généralement en toilette européenne, mais, ignorant encore la façon de les porter, elles arrivaient, avant midi ou tout de suite après déjeuner, en robes de bal venues de Paris à grands frais. Et pour ajouter à l’originalité de l’effet, elles étaient parées de l’_Ezazieh_, sorte de turban de gaze paré de fleurs et se posant un peu en arrière et sur le côté de la tête. Cette coiffure assez seyante n’est plus portée aujourd’hui que par les très vieilles femmes.
Pour les jeunes Turques de cette génération, les boucles et les chignons modernes ont remplacé mouchoirs et turbans. Et c’est encore un gros sujet de scandale pour les bonnes musulmanes, qui n’admettent point qu’une femme mariée montre autre chose de ses cheveux que le bout des nattes qui pendent sous le mouchoir en pointe dans le cou. Seul, l’époux a le droit d’admirer la chevelure de sa compagne.
Les Turques de très grande maison s’habillaient déjà à la mode européenne; les Égyptiennes portaient la _galabieh_, pareille chez toutes, ne variant guère que par la couleur. La bottine et le soulier noir étaient encore inconnus. Les petits pieds sortaient à demi, de mules de satin ou de lampas d’or ou d’argent, assortis à la toilette.
Les femmes de condition modeste se chaussaient de babouches éculées, qu’elles avaient soin de laisser devant la porte. Il y a bien peu de temps que les femmes comme il faut elles-mêmes, gardent leurs chaussures dans l’intérieur des appartements. Autrefois et encore à l’époque où j’arrivai, l’usage voulait que l’on se déchaussât chez ses hôtes, comme à la mosquée.
Les femmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un eunuque, arrivaient accompagnées d’une ou plusieurs esclaves; les très humbles se contentaient d’une servante Fellaha. Mais bien rares étaient celles qui n’amenaient pas quelques amies.
Aussi les visiteuses avec leurs voiles sombres, leurs yechmack blancs, me faisaient-elles l’effet d’un couvent de religieuses en voyage.
Ce fut au cours d’une de ces nombreuses visites que j’entendis l’histoire de la princesse X. Mère d’une charmante tête, portant couronne aussi, et dont il est question souvent à l’heure actuelle dans les journaux parisiens, cette princesse faisait alors son premier voyage en Europe. Elle débuta par un séjour à Carlsbad où ses médecins l’avaient envoyée. A demi délivrée de la contrainte que lui imposaient son rang et sa qualité de musulmane en Égypte, elle se livra aux pires folies. Alcoolique invétérée, elle se mit à boire d’abord à table, puis chez elle, le soir, dans sa chambre, les vins de choix qu’un maître d’hôtel obséquieux s’empressait de lui servir. Une nuit les domestiques étant couchés, elle se fit servir du champagne et s’amusa avec ses suivantes à casser les goulots des bouteilles contre les murs. Ses voisins de chambre s’étant plaints, on fut prévenu en haut lieu et la princesse reçut l’ordre de se contenter d’eau, sous menace d’être immédiatement renvoyée au Caire.
Alors, dans l’impérieux besoin de son nouveau vice, la dame s’accoutuma à vider les flacons d’eau de Cologne et d’eau dentifrice. Les suites de ce régime furent désastreuses. La pauvre princesse fut un jour surprise par un de ses cousins dans un tel état d’ébriété qu’on décida aussitôt son retour en Égypte. L’histoire, absolument authentique, faisait alors le tour des salons cairotes.
Les visites se prolongeaient très longtemps. Souvent, on gardait les étrangères toute la journée. Quand elles demeuraient dans un quartier un peu éloigné, elles passaient la nuit et quelquefois plusieurs jours. Le soir venu, on apportait des matelas, on dressait les moustiquaires et cela se faisait très simplement, comme une chose toute naturelle, les amies devenant de la famille sitôt le seuil franchi.
Les hommes, pendant ce temps, étaient relégués dans le Mandara; il est contraire à l’usage qu’un mari musulman franchisse le gynécée, quand sa femme reçoit un harem étranger. Même pour dormir, monsieur doit se contenter de la chambre toujours prête aux étages inférieurs. Sous ce rapport, les musulmanes jouissent d’une liberté que peu de maris européens consentiraient à accorder à leurs femmes. Il y a, en Égypte comme en tout pays, des maris jaloux, forçant leurs compagnes à subir un contrôle de tous les instants et interdisant toute sortie à leur famille. Mais ces maris-là, je le déclare, sont des exceptions. Ici, plus qu’en France peut-être, la femme en ce qui concerne sa vie personnelle et ses relations féminines jouit d’une liberté excessive. Non seulement elle a le droit de recevoir toutes les amies qui lui plaisent et de leur offrir la plus large hospitalité, sans même consulter son mari, mais elle sort à sa guise, rentre quand il lui plaît, et se rend aux bazars, aux lieux de promenade, aux bains, sans la moindre gêne, pourvu qu’elle prenne soin de se faire accompagner.
XII
Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à la cour, m’invita à déjeuner à l’improviste chez lui. Il n’avait pas eu le temps de prévenir sa femme... Nous arrivons, mon hôte interroge le portier.
--Madame est là-haut, n’est-ce pas?
Et l’autre, paisible:
--Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure pour la campagne, elle ne reviendra que dans deux jours.
Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena déjeuner à l’hôtel, et, devinant ma surprise, il crut devoir dire:
--J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui lui plaît, j’agis de même, nous sommes un ménage très heureux...
Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la chose de façon aussi philosophique.
Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent l’extraordinaire facilité que les Égyptiennes et les Turques ont à réaliser leurs moindres caprices, à la condition toutefois que le mari n’en soit pas gêné lui-même.
Ce sont deux existences différentes, voilà tout.
Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila vint un soir dans ma chambre, où elle continuait à pénétrer, malgré ma défense, à toute heure de jour et de nuit.
Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les rideaux formant portières, je ne pouvais parvenir à être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma. Peine perdue! On ne comprenait pas.
--_Maaleche!..._ (ça ne fait rien), disait-elle.
--Viens vite, madame, il y a quelqu’un.
Je refusai énergiquement de me déranger. La petite exhibition quotidienne commençait à m’exaspérer, et je m’étais promis de ne plus quitter mon appartement quand il y aurait des étrangères.
La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna en maugréant, et revint presque aussitôt, accompagnée d’une femme que je ne connaissais pas.
Cette femme portait le costume du pays, mais son voile en retombant sur ses épaules, son yechmack détaché, découvrait une tête si peu orientale, que je ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire avec le plus pur accent faubourien:
--Excusez-moi, madame, je suis Française comme vous, et j’ai tenu à venir vous saluer.
Française!... elle était Française et portait ce costume... Et du pays où nous étions, elle n’avait pas seulement la robe de soie voyante, fendue sur la poitrine, les babouches de soie rouge, le voile et le mouchoir recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle montrait encore le visage luisant que donne l’épilation, les sourcils peints et rejoints en barre au-dessus du front, les doigts et les paumes des mains rouges de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude enfin d’une femme orientale, très coquette, plus près de la courtisane que de la mère de famille. Un énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait encore du corps de cette femme un parfum étrange, fait de musc, de roses et d’un je ne sais quoi insaisissable et troublant, qui grisait et soulevait le cœur tout à la fois.
Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne trouvant pas une parole. C’est une des particularités de la jeunesse de ne pouvoir cacher ses sentiments ni ses répulsions... Cette créature m’inspirait une grande curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer ni l’un ni l’autre et, malgré moi, je laissais si bien deviner les pensées qui m’agitaient, qu’elle les comprit.
Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit près de moi et, d’un trait, me raconta son histoire.
Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où j’étais moi-même une toute petite fille.
Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, dans une vieille rue avoisinant le boulevard Saint-Martin.
La guerre était venue, amenant la ruine de la famille. Le père mort, la mère à demi infirme fut transportée à l’hospice et elle, la jeune fille, ne sachant que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans un atelier de fleurs artificielles.
Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne fut suivie par un garçon séduisant, un peu timide, dont le teint bronzé ne l’effraya point. Ils s’aimèrent; et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed, étudiant en droit, ayant passé sa thèse et terminé son congé, emmenait en Égypte la fleuriste, qui ne s’était fait prier que juste le temps de se faire désirer davantage.
Il l’épousa au Caire, devant le cadi; mais bientôt, las de sa nouvelle conquête, il ne tarda guère à s’en détacher complètement. L’ennui de n’avoir pas d’enfants, la crainte de se voir déshériter par son père le décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, ayant tout de suite renoncé à ses habitudes européennes, ne songea pas à lutter pour conserver ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien... Pour elle, l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient le reste. Elle s’était laissé instruire sans conviction comme sans regrets, dans la religion de Mahomet, pour plaire à son entourage et maintenant, répudiée, loin du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre sa vie d’oiseau inutile et gracieux: flatter ces gens, leur devenir nécessaire et, en leur donnant un peu de plaisir, se faire tout doucement entretenir par eux.
Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient toutes parfaitement convaincues de la sincérité de sa conversion. Comment douter d’une personne qui se voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une Orientale, surtout quand cette personne parle votre langue, accepte tous vos usages, emploie jusqu’à vos plus familières expressions? La Parisienne, qui avait troqué son nom de Jeanne contre celui de _Seddia_, jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour... Elle mangeait avec ses doigts et se mouchait de même, très simplement... Deux fois par mois, elle livrait à l’épileuse son corps charmant; et frottée d’huile précieuse, parfumée d’essences rares, elle ne craignait point d’accueillir les maris de ses amies, quand une circonstance malencontreuse forçait ces maris à demeurer seuls au logis pendant les visites de Seddia. Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et devant les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait su prendre dans les familles une telle place qu’elle était partout considérée comme chez elle. On la consultait sur tous les points. Elle était de toutes les fêtes et de tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque demeure où s’accomplissait un événement capable de lui permettre un indéterminable séjour.
Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle donnait de vagues leçons de mandoline et de travaux manuels, ne dédaignant point parfois de mêler sa voix, assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes, dans les concerts improvisés où les plus grands succès étaient pour elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle n’eût pas songé plus tôt à donner des leçons de français, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas assez forte dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche. J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, et je pensai que le magasin de parfumerie n’avait sans doute jamais existé que dans son imagination.
Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle menti de tous points dans son histoire, et son mari l’avait-il connue dans quelque bal de barrière?
Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, remarquablement jolie et épouse d’un avocat musulman. Celle-là aussi avait abjuré la foi chrétienne, renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile des mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille de commerçants, et j’ai su plus tard que son mari l’avait ramassée dans une maison borgne de Lyon...
Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se voiler le visage, de se laisser mener par les eunuques comme un vulgaire troupeau, de manger à terre et d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, c’est assez naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont grandi sous cette loi. Une bonne musulmane répète avec le Coran que le paradis de la femme est aux pieds de son mari! (_sic_).
Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne élevée par une mère digne de ce nom, ne se soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir. Et elle aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la contraindre à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes femmes et jeunes filles égyptiennes travaillent et cherchent à se montrer les égales des Européennes, en conquérant par l’étude leur indépendance, la conduite de Seddia semblerait encore plus méprisable.
Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me vinrent pas au moment où je connus _Setti Seddia_. J’acceptai cette histoire, comme une innocente que j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle sut m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le récit émouvant et mystérieux de quelque conte du moyen âge... L’émir Azor, enlevant la jeune Elmire et la couvrant de fers... en or!... Comment garder rancune à cette exquise renégate qui parlait de la sainte Vierge avec des yeux embués de pleurs, et qui, sur son corps de courtisane égyptienne, plus lisse qu’un fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles pour une amulette de sainte Zénab...
Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme dont la société me devint très vite indispensable, tant elle mit de complaisance et de tact dans nos rapports; nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui ne se démentit point jusqu’à sa mort.
Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir souffert jusqu’au désespoir de cette différence absolue des mœurs et du langage existant en ce monde nouveau et moi, enfant de dix-sept ans, pour comprendre l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue de cette étrange compatriote. Par elle, je connus mille détails de la vie égyptienne qui m’échappaient.
C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus éviter désormais les innombrables inadvertances qui, vingt fois le jour, me faisaient commettre des actes répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais entourée, comme de présenter un bébé devant une glace, de passer à gauche d’une bougie allumée, de complimenter une jeune mère sur la beauté de son nouveau-né; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie des gens sans que je pusse deviner la faute que je venais de commettre, tandis que, pour eux, mon ignorance était la cause de continuelles frayeurs...
Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire comprendre, sans avoir recours aux mimiques ridicules qui, les premiers jours, avaient été ma seule ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où je me trouvais d’avaler la nourriture extraordinaire que l’on me servait, je demandai un œuf. J’essayai de le dessiner; peine perdue... Alors, j’eus un trait d’audace et risquant de me rendre grotesque pour toujours, je m’accroupis dans un coin de la pièce et j’imitai le gloussement de la poule qui pond. Cela réussit au delà de tout espoir. Après un accès de fou rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me faire cuire des œufs et je pus dîner!...
Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, et je réclamai un peu de pain et de lait. Il me fut absolument impossible de me faire entendre.
Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre quantité de mots. En un mois, je pus arriver à m’expliquer presque couramment.
Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef de service dans un hôpital d’Alexandrie, mais n’étant pas sûr du poste et à cause des grandes dépenses d’une installation, il avait préféré me laisser au Caire. Combien ces quelques mois me parurent longs!...