Part 21
De retour à Saint-Pétersbourg, il se montra de nouveau sous la face d’un libéral, se mêla quelque peu aux agitations panslavistes, avec moins de bruit cependant que les Fajedeff et les Tchernaieff. Pourtant, il en commit assez pour encourir, pendant quelques années, une quasi-disgrâce.
Il s’en consolait en écrivant des articles de journaux et en confectionnant des statuettes et des dessus de pendules. Il avait même pris brevet pour un _modèle_ tout comme un fabricant de bronze du Marais.
Quand la guerre éclata, il obtint, non sans peine, un commandement, mais qui parut d’abord fort peu important, celui des batteries construites autour de Turnu en face de Nicopolis. Il les établit très-proprement, et quand elles commencèrent à jouer, la précision du tir réduisit en cendres toute la partie basse de la ville turque.
Quand Krudener eut pris Nicopolis à revers, forçant la garnison à capituler, Stolipine passa le Danube et fut investi du commandement de la forteresse.
Il s’installa dans la citadelle au milieu des décombres, des détritus, de centaines de milliers de cartouches épars sur le sol, des canons encloués et des cadavres qu’il fallut enterrer en toute hâte dans les jardins des environs.
Il mit des factionnaires sous la vieille arcade datant du temps des Romains, et qui se trouvait à mi-côte de la petite route taillée à pic dans le roc qui conduisait de la ville turque à la forteresse. Son premier acte de gouvernement fut d’encourager les habitants turcs à revenir dans leurs foyers,--il leur promit des distributions de vivres, puis il se dépêcha de faire élever sur le plateau une batterie capable de foudroyer tout ce qui restait de la ville basse à la moindre tentative d’émeute.
Pour utiliser les bras des musulmans et, comme il le disait, «pour empêcher les pensées malignes de pousser», Stolipine les employait aux travaux de déblaiement et d’assainissement qui devenaient très-nécessaires depuis que les chaleurs avaient de nouveau succédé aux pluies. Tous les matins, les Turcs partaient à la corvée, escortés d’un détachement de _Dorobantz_, et le soir, avant de les faire rentrer au campement, Stolipine leur adressait un petit speech qu’un ancien maître d’école et patriote bulgare était chargé de leur traduire.
Ce particulier, un bonhomme de soixante-dix ans, mais qui en paraissait à peine soixante, tenait au début de la guerre un pensionnat de demoiselles à Turnu-Maguerelé. Il y recevait, ce sont les propres termes qu’il répétait sans cesse, des élèves appartenant à la «_plus haute société_» du pays, et, à l’en croire, il n’y avait pas dans tout le pays roumain de maison d’éducation capable de lutter avec la sienne. Mais voici qu’à l’approche de la guerre, les familles de la «haute aristocratie» enlevèrent leurs blanches tourterelles, et le colombier pédagogique se trouva vide. Mis en disponibilité, le chef d’institution se souvint que dans sa jeunesse il avait été patriote bulgare, qu’il avait pris part à différentes émeutes et conspirations, qu’on avait manqué de le pendre et qu’il s’était réfugié sur le sol roumain presque en martyr. Il alla porter ses doléances sur le tort que lui faisait la guerre et une esquisse biographique, retraçant sa carrière, au général Stolipine. Celui-ci se laissa toucher et il confia au chef d’institution les fonctions de _drogman_ et de secrétaire. Wandi, à ses propres yeux, se prenait pour un homme d’État, certain d’être invoqué comme une lumière de la Bulgarie future; le brave vieillard ne se possédait plus d’orgueil, quand Stolipine, qu’il révérait à l’égal d’un Dieu, l’amena avec lui de l’autre côté du Danube. Seulement une déception lui était réservée. Il se voyait déjà appelé à gouverner des compatriotes, et pour cela avait fait provision des gestes les plus pompeux et de périodes oratoires des plus ronflantes. Il était donc en train d’expliquer au général Stolipine ses vues sur la meilleure manière de régenter ces Bulgares, quand le commandant qui repassait, tout en caressant, comme toujours en pareil cas, ses longues moustaches poivre et sel, l’interrompit:
«Dites-moi, monsieur Jean (il appelait volontiers son drogman par ce petit nom), il me semble que madame votre épouse fait bien la cuisine... Je me souviens d’un petit dîner que je fis chez vous, c’était parfait! parfait!» L’homme d’État bulgare _in partibus_ s’arrêta au milieu de sa démonstration, à la fois surpris et cependant flatté de ce compliment.
«Eh bien, voilà ce dont il s’agit, dit le général; nous avons en face du _Konak_ une jolie maison de campagne turque avec un beau jardin. Je l’ai remarquée aujourd’hui en me promenant; cela ferait un délicieux café-restaurant. Mes officiers se plaignent d’être empoisonnés et écorchés par les vivandiers. Nous allons remédier à cela, monsieur Jean; vous nous ferez venir madame votre épouse avec sa batterie de cuisine, vous l’installerez dans la maisonnette et vous donnerez à manger deux fois par jour à messieurs les officiers, proprement et dans les prix doux. Du reste, je me charge de fixer le tarif et de rédiger le menu!»
Le malheureux Bulgare ne savait plus où donner de la tête. Quelle douche d’eau glacée sur ses ambitieuses visées! «Mais, Excellence, balbutia-t-il... je ne puis pas me mettre gargotier, moi, un patriote de vieille roche, un chef d’institution auquel les familles de la plus haute aristocratie ont confié leurs enfants.»
Moitié sérieusement, moitié en plaisantant, le général fit valoir que la meilleure façon pour son drogman, d’affirmer son patriotisme, serait de nourrir convenablement et à bon marché les officiers de l’armée libératrice. Puis, pour concilier complétement le drogman avec cette nouvelle profession, il promit de fixer le tarif à un prix rémunérateur et de prendre à sa charge tous les frais d’établissement. Enfin, il laissa entendre qu’on ne vérifierait pas l’authenticité des crus marqués en gros chiffres sur la carte. Le Bulgare se laissa convaincre et c’est ainsi qu’une sorte de club restaurant fut improvisé sous les auspices directs du général commandant, qui ne manquait pas d’y faire de longues collations, permettant au patriote bulgare, qui servait maintenant la serviette sous le bras, de continuer ses dissertations profondément philosophiques sur l’avenir du pays en particulier et sur la question d’Orient en général. De temps à autre, il fallait interrompre la dissertation pour s’informer de la côtelette du capitaine Fedorow ou de l’omelette du lieutenant Ivan, qui ne pouvait supporter les œufs trop cuits. Chaque jour le général Stolipine contribuait par quelque accessoire à l’embellissement du réfectoire qu’il avait ménagé à ses officiers. Le _harem_ de Hassan-Pacha fut mis fortement à contribution (je parle, bien entendu, du mobilier: tapis, tentures, glaces, lampes, etc.). Le jardin commençait déjà à prendre un faux air de café-concert mauresque en plein air. Le soir, le colonel roumain et le général russe s’asseyaient, l’un en face de l’autre, autour de la grande table de bois brut que maître Jean avait fait dresser dans son jardin, sous une tente de toile tendue d’un arbre à l’autre.
Le colonel était un colosse, son buste trapu menaçait d’éclater comme une bombe dans la veste à brandebourgs; les épaules auraient pu soulever un monde comme celles d’Atlas; les poings étaient capables d’assommer sur place plusieurs taureaux; la figure grasse, pourvue d’une mâchoire très-puissante s’efforçait pourtant de revêtir une expression de bonhomie, comme cela arrive souvent chez les gens d’une grande force musculaire. A plusieurs reprises M. M... en avait donné la preuve, et son dernier tour d’Hercule avait fait quelque bruit dans le monde politique.
Le colonel appartient au parti conservateur, et avait, comme tel, servi le cabinet réactionnaire renversé par les élections de 1875, et mis en accusation par le parti radical. Une commission d’enquête parlementaire fut chargée des recherches relatives à ce procès, quatre ou cinq de ses membres se présentèrent dans la villa du colonel. Il les mit à la porte, et se laissa traduire devant le tribunal de Jany qui l’acquitta. Peut-être les juges redoutaient-ils ses coups de poing.
Stolipine, lui, est aussi grand de taille que son partner était large d’encolure, et dépasse bien de deux pieds et de plusieurs pouces la belle moyenne; la tête est assez fine, osseuse et bien encadrée par une paire d’immenses moustaches très-fournies autour des joues, et se terminant en pointe. Avec cela un air de candeur voulu, une voix dolente s’efforçant de dire, avec une indifférence absolue, les plus grandes énormités... «Je ne suis pas habitué à faire des compliments, colonel, commençait Stolipine en accentuant ses paroles du geste, mais je dois convenir que votre artillerie est excellente, je dis excellente.»
Le colonel s’inclinait: «J’ai vu une scène vraiment touchante aujourd’hui, mon général... nos marins apprenant la manœuvre des rames à nos _dorobantz_! Comme nos gens y mettaient de la bonne volonté! Quelle patience! Quel dévouement! ils sont des anges!» Cela continuait ainsi pendant tout le repas. Puis en rentrant au petit konak, le général grommelait entre ses dents: «Quels crétins, ces Roumains!» et je ne suis pas bien sûr que le colonel, en revenant à la ferme où il s’était installé ne répétât plusieurs fois: _Quelles brutes, ces Russes!_
Le soir de la déroute de Plewna le général Stolipine eut une inspiration qui le peint bien. Des fuyards s’étant montrés à Nicopolis, on commençait à se raconter dans la population musulmane monts et merveilles de la victoire de leurs compatriotes sur les _moscows_.
Grâce aux régime quasi-paternel établi par le général et à l’attrait des distributions de nourriture et de primes, tout le prolétariat turc de Nicopolis était revenu. C’était une population de 5 à 6,000 individus qu’on soupçonnait vaguement de s’être ménagé des dépôts d’armes. Une émeute n’avait rien d’improbable et la garnison russe, très-faible, se serait trouvée embarrassée devant des forces populaires supérieures et stimulées par le fanatisme.
Que fit Stolipine? Il ordonna de mettre au cachot les fuyards comme répandant des nouvelles complétement fausses et organisa, pour le soir, dans le jardin du restaurant improvisé, un concert donné par la musique d’un régiment d’artillerie, accompagné d’un punch monstre offert à tous les officiers de la garnison.
En écoutant les joyeuses fanfares qui épuisaient le répertoire de Strauss et de Lecocq mêlées au cliquetis des verres et aux hourrahs qui accueillaient les toasts, les musulmans ne pouvaient admettre que leurs maîtres se conduiraient ainsi le soir d’une défaite.
Au contraire, on crut à une grande victoire dans la ville turque et on se tint coi. Quand la vérité fut connue, les Roumains étaient venus renforcer leurs alliés et la supériorité numérique n’était plus du côté de la population musulmane.
Si les relations entre militaires roumains et russes n’étaient jamais cordiales, comme on a pu souvent le constater, elles devaient être particulièrement délicates dans une place forte où la troupe était roumaine et le commandement russe. Au fond le général Stolipine, comme tous ses compatriotes, avait en très-médiocre estime les qualités militaires des Roumains.
Il ne se doutait pas plus que les autres hauts dignitaires de l’armée du tzar des preuves de vaillance et d’énergie que les soldats de la principauté allaient sceller quelques semaines plus tard de leur sang. Il penchait même à blâmer les égards qu’on avait eus pour la principauté, pour son gouvernement et pour ses lois.
«Il aurait fallu entrer tout bonnement chez eux, dit-il, sans demander la permission à personne. Comme cela nous aurions eu tout par voie de réquisition, au lieu d’être forcés de payer très-cher chaque brin de fourrage qu’absorbe un cheval de cosaque.» Il ne dédaignait pas non plus, quand il prenait son thé au _konak_, enveloppé dans une belle robe de chambre à ramages, de se divertir aux dépens de tel ou tel officier de la garnison.
Mais au moins, il savait strictement garder le décorum et, dans les rapports officiels avec le commandant roumain, il apportait une politesse des plus raffinées, trop affectée même, aux yeux d’un observateur, pour être sincère. Rendons au colonel M..., le commandant de place, la justice que ses sentiments à l’égard des Russes étaient de la même nature que chez son supérieur.
Pourtant, comme il se piquait de diplomatie, il n’était pas en reste de civilités parfois puériles et honnêtes avec le général. Au fond, les Roumains étaient très-mécontents de se sentir sous la férule d’un Russe alors qu’à Bukarest on croyait Nicopolis tout à fait au pouvoir de l’armée nationale. Mais pour la forme c’était, entre le général et le colonel, un échange de compliments, de salamalecs et de douceurs internationales du plus réjouissant effet, une scène de haute comédie toujours renouvelée, lorsque, entourés de leurs officiers, le général russe et le colonel roumain se trouvaient autour de la table commune.
Un incident surtout marqua bien la position réciproque des singuliers alliés. Peu de jours après la déroute de Plewna on avait tiré sur une patrouille de dorobantz roumains. Le coupable, un Turc du nom de Mohamed, avait été trouvé derrière les décombres d’une maison en ruines. Le colonel roumain eût voulu, selon les droits de la guerre, le faire fusiller immédiatement.
Mais les juges auditeurs russes s’opposèrent à l’exécution de la sentence et demandèrent que l’on fît le procès selon toutes les règles au malencontreux musulman. Ils exhibèrent des textes de loi, des paragraphes de règlement, tant et si bien que le général Stolipine consentit à faire juger le délinquant comme s’il s’agissait d’une tentative d’assassinat commise en temps de paix.
Sans doute, si Mohamed avait tiré sur une patrouille russe, on n’aurait pas fait tant de cérémonies, et les juges du tribunal militaire n’auraient pas discuté, en vidant des brocs, toutes les questions de jurisprudence soulevées par le cas de ce Mohamed. «Cela m’ennuierait beaucoup, disait le général, de faire fusiller ce pauvre diable maintenant. Je suis pour les exécutions immédiates, mais je n’aime pas les sentences rendues et exécutées à froid.»
Pourtant, malgré ces incidents, Stolipine sut éviter les frottements trop brusques entre ses officiers et les Roumains. Dans les cercles élevés de l’état-major on le dédaignait un peu, le traitant en fantasque.
Est-ce malgré cela ou peut-être à cause de cela qu’on lui a confié le commandement de la Roumélie orientale? En tout cas, si les commissaires européens qui ont déjà eu maille à partir avec le gouverneur russe aiment les discussions pittoresques et paradoxales, ils seront servis à souhait.
Après une journée fort bien remplie, puisqu’elle avait été consacrée à visiter le champ de bataille, à grimper sur les rochers inaccessibles, d’où Hassan s’était fait déloger,--on ne comprend pas comment,--je voulus prendre congé du général. Il me fit d’abord une dissertation bien sentie sur la politique de la France, sur ses rapports avec la Russie, puis, avant de m’en aller: «Tenez, fit-il, je vais vous donner un souvenir...» Je me demandais _in petto_ si l’ère des tabatières était rouverte dans la sainte Russie, tandis que le général cherchait au fond d’un bahut. Il revint au bout de quelques instants avec un instrument en métal, en forme de triangle et divisé par ses rayures. «Ceci, dit-il majestueusement, a appartenu à Hassan-Pacha, c’est avec ça qu’il réglait le tir de ses pièces. Je vous le donne.»
Je mis cette précieuse relique dans mon sac et piquai des deux. Mais avant d’avoir atteint le bas de la ville, je fus surpris par un violent orage, dont les signes précurseurs s’étaient montrés pendant toute l’après-midi. Les éléments se déchaînèrent avec une fureur sans pareille; le fracas de trois batailles aurait à peine égalé le bruit des coups de tonnerre se succédant avec une rapidité inouïe; des éclairs monstres déchiraient les nuages gris sombres, comme s’ils avaient voulu de nouveau consumer les ruines, les débris que j’avais sous les yeux. Les cimes des montagnes miroitaient par instants comme si elles émergeaient d’un brasier!
La pluie tombait drue, serrée, d’abord par flots, ensuite par torrents, puis comme une véritable trombe chassée par le vent. L’étroit sentier que je suivais pour gagner le bas de la ville, était changé en rivière et c’était par un vrai miracle et par l’effet d’un tour de force digne d’un premier sujet de cirque, que Kiki ne s’était pas encore abattu.
Il ne pouvait être question de passer le fleuve avec un temps pareil. Le Danube n’eût fait qu’une bouchée de notre barque. Il fallut donc laisser passer l’ouragan, réfugié sous la tente plus ou moins imperméable d’un chef de poste. Je trouvai là un compagnon d’infortune, trempé jusqu’aux os, M. T., un peintre valaque, ayant quitté son atelier qu’il venait d’installer à Paris dans le quartier de Clichy, afin de prendre sur le vif des croquis de batailles.
M. T. avait une peur atroce de la fluxion de poitrine et, à force de négociations parlementaires, il obtint d’un des officiers du linge de rechange et il opéra la métamorphose séance tenante.
La pluie cessa enfin, et je proposai à M. T. d’implorer pour la nuit l’hospitalité du général. Elle ne nous fut pas refusée, au contraire; le commandant ayant appris qu’il accueillait un peintre traita M. T. de _cher confrère_ et, tout en prenant d’excellent thé, le meilleur préservatif contre les fluxions, nous discutâmes sur l’art et la peinture, comme dans une brasserie de la nouvelle Athènes.
Le général appartient, autant que je puis en juger, à l’école réaliste, c’est du moins dans cet ordre d’idées qu’il façonne ses statuettes et dessus de pendules. T. ne le contraria pas trop, et il plut tant à son interlocuteur, que celui-ci lui offrit en toute propriété et comme un cadeau fait en vertu de son pouvoir discrétionnaire une maison avec jardin, qu’il pourrait choisir à Nicopolis, pour y installer son atelier.
La conversation se prolongea ainsi jusque bien avant dans la nuit, et nous causions dans la chambre où l’ancien commandant turc Hassan-Pacha réunissait ses officiers en rapport.
«Voyons, messieurs, où vais-je vous loger?» dit le général, après avoir tiré sa montre enrichie de pierreries, qui marquait déjà beaucoup plus de minuit.--«Eh! pardieu, il y a la salle de bains du harem! Les divans y restent encore, on vous prêtera quelques manteaux et vous y dormirez à merveille.» C’est ainsi que T. et moi nous couchâmes dans la pièce où mesdames Hassan (il y en avait quatre, paraît-il) se livraient à leurs ablutions. Le bassin, au milieu, était vide, bien entendu; les divans, le long des murs, presque neufs; comme ornements, il n’y avait guère que deux glaces imitation de Venise, dans des cadres de rocaille. Au fond, une fenêtre à ogive, aux carreaux multicolores, d’un verre grossier, ouvrant la vue sur la campagne. L’orage avait tout à fait cessé, l’air était embaumé et le ciel, redevenu pur, scintillait d’étoiles. L’œil embrassait librement le panorama de la ville encadrée de rochers, du Danube roulant des flots encore légèrement agités, et, de l’autre côté, la vaste plaine valaque, avec les bâtisses diverses de Turnu-Maguerelé, émergeant au milieu des jardins et mêlés d’églises, dont les coupoles de zinc, brillaient sur le fond noir. Au-dessus des montagnes, un couple d’aigles évoluait en traçant des cercles magiques avec leurs larges ailes.
Je fermai la fenêtre et allais m’étendre sur le divan, quand une jolie chatte angora aux yeux brillants surgit dans un coin. C’était, paraît-il, une des bêtes favorites de mesdames Hassan qui, à défaut d’autre société, recherchaient l’intimité des félins, comme leurs sœurs des harems en général.
«Fathma», c’est ainsi que je baptisai l’angora, se pelotonna sagement dans un coin comme une personne qui a ses habitudes et n’aime pas y déroger. Elle me prit en amitié et me suivit plusieurs jours.
Le jugement du turc Mohamed devait avoir lieu le lendemain et, puisque l’intempérie de la saison m’avait retenu à Nicopolis, je voulus profiter de l’occasion pour voir fonctionner un tribunal militaire russe, en temps de guerre. La cour martiale siégeait dans la salle d’école du village, une grande pièce carrée, traversée par des poutres qui soutenaient assez mal la maison et dont le plancher avait un peu souffert, vu qu’on s’était servi pendant plusieurs jours comme écurie de cet établissement primaire; la cour siégeait au fond de la salle; on y avait disposé à l’intention des juges militaires (la justice est rendue par une catégorie toute spéciale d’officiers jurisconsultes ayant fait des études de droit et passé des examens comme les magistrats civils) une grande table de bois blanc avec une demi-douzaine de chaises et d’escabeaux de paille. Une dizaine de bancs, sur lesquels les enfants de Nicopolis usent leurs premières culottes en épelant les vers du Coran, étaient réservés au «public». Celui-ci se composait exclusivement d’officiers et de soldats russes et roumains: j’étais le seul _civil_.
La Cour entra en séance à neuf heures du matin; elle se composait du président, de quatre assesseurs, du greffier et du procureur impérial. Tous ces messieurs portaient un uniforme vert sombre, la tunique à deux rangs de boutons, le collet rayé de deux galons d’or. Dès que l’audience fut ouverte, le pope assis au premier banc parmi quelques officiers déroula ses longs cheveux blonds qu’il portait noués et roulés en nattes, revêtit un surplis, étendit sur la table devant la cour un tapis richement brodé, sur lequel il posa d’abord un crucifix, puis une bible de grand format, dont un bibliophile eût fait son régal. Le prêtre baisa d’abord le crucifix, puis la bible, s’agenouilla et revint à sa place. Tous les témoins doivent prêter serment sur le livre saint, après avoir embrassé le crucifix, en répétant la formule que leur lit le pope.
Avant de s’occuper de Mohamed la cour jugea un sous-officier de cavalerie, joli garçon aux traits intelligents et énergiques. D’après nos idées en matière de discipline son affaire était fâcheuse et le cas quelque peu pendable en temps de guerre. Il y avait eu insubordination envers un supérieur. Le sous-officier étant gris était entré dans une cantine où se trouvaient des officiers; comme il se comportait d’une manière bruyante un de ses chefs lui enjoignit de se taire ou de sortir. L’accusé ne fit ni l’un ni l’autre, il dit des injures assez fortement caractérisées aux officiers et finalement il fallut appeler la garde. L’avocat de l’accusé--un officier russe--fit valoir avec beaucoup d’éloquence la bravoure et l’excellente conduite antérieure de son client; il raconta en termes pathétiques comment celui-ci s’était battu à la première bataille de Plewna, et n’avait dû son salut qu’à un miracle.
Les juges se laissèrent toucher par ce beau récit et le sous-officier en fut quitte pour quelques jours de prison.
On introduisit enfin Mohamed; le pauvre hère avait une très-piteuse mine et ses haillons très-pittoresques mais atrocement déchirés sur toutes les coutures, cadraient parfaitement avec l’expression qu’il avait su donner à sa physionomie. Il avait les pieds nus et ses mains portaient encore des traces de cordes aux poignets. Pourtant la tête était belle et ne manquait pas d’une certaine finesse de race; ses yeux brillaient comme deux charbons et une barbe très-noire et très-fournie entourait le visage d’une pâleur presque aristocratique.