Part 20
Les objets hyperboliques livrés à la consommation par ces spéculateurs s’étalaient au beau milieu de la route, sur des éventaires protégés par des toiles à voile ou par d’énormes parapluies contre les ardeurs du soleil ou contre la violence des pluies. D’autres denrées étaient tout bonnement déballées sur le sol et y restaient jusqu’à ce que des officiers ou soldats de passage les eussent ramassées contre remise d’espèces sonnantes. Tout Simnitza ressemblait à une vaste foire où l’on trouvait un peu de tout. La falsification y régnait sur la plus vaste échelle. Les mixtures atroces de bois de campêche et de gros vins du pays étaient vendues comme Château-Larose et Margaux. Une maison de Pesth s’était chargée d’imiter avec l’audace la plus cynique les étiquettes et les bouchons des premières marques d’Épernay, afin de demander dix ou douze francs pour une bouteille d’eau-de-seltz mêlée de potasse et de sucre candi... Les fabriques de tord-boyau de Plojesti fournissaient du rhum de la Jamaïque, de la _véritable_ chartreuse et surtout du cognac des premières marques. Un de ces falsificateurs avait poussé l’ingéniosité jusqu’à faire fabriquer des étiquettes reproduisant l’attestation manuscrite d’un prétendu maire d’un village de la Charente, signée d’un nom supposé, pour prouver l’authenticité de la liqueur. Les vêtements, les étoffes, les souliers étaient de la plus atroce qualité, ils se déchiraient dès qu’on essayait d’en faire usage.
Sauf d’honorables et rares exceptions, tous ces _camelots_ étaient de véritables filous. La plupart voulaient aller s’établir de l’autre côté du Danube, à Sistow, mais l’autorité ne montrait aucun empressement à leur permettre de réaliser ce vœu. Les vivandiers officiels de l’armée et les industriels bulgares qui avaient repris leur commerce et rouvert toutes leurs boutiques suffisaient d’ailleurs à alimenter le commerce de Sistow.
Je m’y rendis le lendemain 30 juillet. En route, je m’aperçois que _Kiki_ est très-volontaire et a besoin d’être trop souvent stimulé de l’éperon et de la cravache pour marcher à la convenance de son cavalier et non à la sienne. Je profite avec empressement de l’offre que me fait le directeur de l’hospice de la _Croix-Rouge_, un jeune fils de famille d’Odessa, d’échanger mon têtu contre un cheval de cosaque de très-forte encolure et très-facile à diriger. L’hospice est installé dans une grande maison turque abandonnée; il est plein de blessés qui sont soignés par une douzaine de dames très-jeunes et dont quelques-unes sont jolies. L’obligeant directeur m’apprend qu’on attend un convoi très-considérable dans la soirée; il est très-embarrassé car il n’y a ni le matériel nécessaire pour recevoir, ni suffisamment de médecins pour soigner autant de monde.
Les officiers supérieurs russes avaient montré le plus grand dédain pour la Société de Genève. Ils se vantaient de ramasser et de soigner tous leurs blessés avec les ambulances militaires de l’armée. La population en Russie pensait tout autrement; la _Croix-Rouge_ reçut les encouragements les plus flatteurs et les plus efficaces. Avant l’ouverture des hostilités, des souscriptions avaient déjà atteint une vingtaine de millions; les corporations municipales et commerciales de Saint-Pétersbourg et de Moscou avaient seules donné 8 millions.
Ces messieurs du grand état-major paraissent avoir été guéris subitement de leurs préventions contre la Société. C’est à peine si le directeur de l’ambulance avait pu obtenir la maison qu’il occupait,--on n’aurait jamais besoin de lui!--et l’avant-veille il avait reçu tout à coup l’ordre de faire partir immédiatement toutes ses voitures et tous ses médecins avec les _brancardiers_ dans la direction de Plewna. La série de combats pour la possession de cette place venait de commencer. Une brigade commandée par un général trop amateur de boissons fortes pour se rendre nettement compte de la situation de ses troupes et de la force de ses adversaires, avait donné tête baissée dans un piége tendu par Osman-Pacha. Ce général commandait depuis une année un excellent corps d’armée concentré autour de Widdin sur le Danube. Son attitude avait été passive, mais grâce à son immobilité, il avait conservé au sultan une belle force militaire intacte et d’autre part empêché toute jonction entre les Serbes et les insurgés bulgares. Jusque vers la mi-juillet, Osman était resté campé sur la colline qui domine Widdin, prêt à repousser l’attaque de ses voisins roumains cantonnés à Kalafat. Un beau matin, on n’aperçut plus de la petite tour de bois au-dessus de la batterie Karol l’horizon rayé de tentes blanches, Osman avait décampé dans le plus grand mystère. C’était vers la même époque que le général Krudener, après avoir reçu des renforts et comblé les vides causés bien plus par la maladie que par le feu, se mit en marche pour soumettre le pays au delà de Nicopolis. L’avant-garde arriva dans la soirée du dix-neuf juillet en vue de la ville de Plewna, dont le nom, devenu si rapidement célèbre, n’était encore connu de personne. Avec une imprudence coupable et confiants dans leur étoile, les Russes entrèrent dans la cité sans reconnaître les forces de l’ennemi. Ils croyaient peut-être que, comme à Tirnova, il leur suffirait de se montrer pour être conquérants.
La désillusion fut cruelle. A peine les deux régiments se furent-ils installés dans la ville, qu’Osman-Pacha, qui s’était embusqué dans un repli de terrain, surprit les troupes russes au moment où celles-ci préparaient le repas du soir. En un clin d’œil les deux régiments furent entourés et plusieurs centaines d’hommes tombèrent sous les coups de baïonnette et de crosse de fusil sans avoir pu se défendre--leurs armes étaient paisiblement en faisceaux.
Quand enfin l’alarme eut été donnée et que les Russes se furent mis en état de défense, ils s’aperçurent qu’ils n’avaient pas affaire uniquement à des adversaires militaires, mais aussi aux habitants turcs de Plewna. Les balustrades des vérandahs se convertirent en barricades, les fenêtres et les lucarnes s’entr’ouvrirent pour laisser la place à des centaines de canons de fusil et de carabines qui vomirent sans discontinuer la mort dans les rangs des Russes.
La lutte fut d’une férocité sans pareille dans la mosquée et autour, dans le cimetière, où deux bataillons s’étaient retranchés. Le carnage cessa enfin, faute de combattants; c’est à peine si quelques centaines de Russes parvinrent à s’échapper. Les chefs des deux régiments engagés étaient parmi les morts. Osman-Pacha s’établit dans la ville.
Depuis le 18, l’état-major de l’armée du Danube n’avait que deux préoccupations, cacher le sanglant échec de cette nuit fatale et le venger en s’emparant de Plewna. Deux corps russes étaient en mouvement contre la ville. L’un, commandé par le général Krudener, s’avançait par Nicopolis prenant les positions de Plewna au nord; l’autre corps, sous la direction du prince Shafkoskoï, prenait la tangente dans la direction de Sistowa. C’est sur deux points que l’action allait s’engager, et c’est afin de parer aux éventualités d’une lutte nécessairement meurtrière que tout le matériel des ambulances avait été requis. C’est sous l’impression de ces nouvelles que je repris la route de Simnitza monté sur _Kiki II_ dont j’eus occasion d’apprécier les précieuses qualités.
En traversant l’espace compris entre les deux ponts, à l’endroit même où peu de jours plus tard un attentat fut consommé sur la personne d’un écrivain, M. P., correspondant de l’agence Havas, je dépassai une petite colonne de voitures du train pesamment chargées. L’un des soldats assis sur le siége m’interpella en russe. Je crus d’abord que pour faire l’important, comme il arrive souvent en temps de guerre, il me demandait mes papiers. Mais avant que j’eusse tiré de ma poche la précieuse photographie-talisman, l’homme et son compagnon étaient descendus du siége. L’un prit le cheval par la bride et l’autre, tout en grommelant les mots de _tabac, wutky_, paraissait désireux de faire connaissance avec mes poches. La nuit était presque complète, il fallait choisir le moyen le plus expéditif de se tirer d’affaire. Un coup de cravache appliqué sur le poignet du soldat qui tâtait ma poche lui fit lâcher prise; un léger serrement de pied contre le ventre détermina Kiki à prendre un temps de galop des plus furieux. Avec l’obstiné Kiki Ier je serais resté sur place à la merci des malandrins dont les intentions me paraissaient d’une pureté très-problématique.
Je rentrai au campement encore ému de cette algarade. Mes compagnons dormaient déjà sur des matelas étalés par terre. Mon arrivée, précédée d’une violente altercation avec le propriétaire de la maison qui ne voulait plus me laisser pénétrer dans son immeuble à une heure aussi indue, mit tout le monde sur pied. Ces braves gens me racontèrent qu’ils m’avaient cru perdu, noyé, assommé, que sais-je.
Ils me parlèrent d’une grande victoire qui aurait été remportée, de milliers de Turcs faits prisonniers. Je savais à quoi m’en tenir là-dessus, mais comme en temps de guerre, il n’est ni prudent ni loyal de semer l’alarme, je préférai garder le silence, silence interrompu seulement par les ronflements sonores d’une douzaine de dormeurs que le hasard avait réunis.
La fatigue réclamait enfin ses droits. Trois journées de chevauchée m’avaient mis sur le flanc; mes compagnons, pleins de sollicitude, s’étaient bien gardés de me réveiller; je ne sais combien de temps j’aurais encore goûté le repos, quand un épouvantable brouhaha vint me tirer de mes rêves. Tous les habitants de la maison, une quinzaine environ, tous des négociants, maquignons, vivandiers ou camelots, couraient à travers les pièces, descendaient et montaient les escaliers au triple galop, bouleversant les chaises, les bancs, les meubles, ramassant dans tous les coins leurs ballots, leurs caisses, leurs sacs, faisant des paquets, sacrant, jurant et se lamentant dans tous les idiomes possibles.
Le propriétaire, celui avec qui j’avais eu la petite scène la veille, paraissait encore plus effaré que ses locataires. Il les prenait les uns après les autres au collet et ne les lâchait qu’après avoir encaissé en monnaie trébuchante le montant des loyers. Une ou deux femmes gémissant plus que de raison brochaient sur le tout. Par le vitrage de la vérandah donnant sur la cour, je vis qu’on attelait, en toute hâte, les innombrables véhicules remisés sous un vaste hangar de planches. Il y avait là d’antiques berlines hors de service, des camions, des coupés délabrés, des char-à-bancs, tout cela détalait au grand galop avec force cris, jurons et claquements de fouet... Qu’y avait-il donc? qu’était-il arrivé pendant la nuit? Le vieux _marketender_ qui avait été aux Indes et devait en avoir vu bien d’autres (cela lui permettait de rester calme), me mit au courant tandis que je m’habillais très-vite, car rien n’est contagieux comme l’agitation qui règne autour de vous.
La grande victoire de la veille s’était changée en une épouvantable défaite. Les deux corps d’armée de Krudener et de Shafkoskoï avaient été littéralement taillés en pièces. Les Turcs s’étaient mis à la poursuite des assaillants et ils ne tarderaient pas à rentrer à Sistowa dont ils ne laisseraient plus pierre sur pierre. Osman-Pacha, dont le nom prit ce jour-là la saveur légendaire qu’il a gardée, avait juré qu’il en serait ainsi. On allait rompre le pont pour arrêter les Turcs victorieux et permettre au gouvernement de Bukarest de se mettre en sûreté. C’étaient ces renseignements qui avaient déterminé le sauve-qui-peut général.
L’affolement est indescriptible. Tous les magasins, les boutiques, les éventaires improvisés depuis un mois, tout cela plie bagage. En moins de deux heures, tout a été balayé comme par un ouragan. Les marchands cherchent à emporter le plus possible, mais ils songent surtout au salut de leurs personnes. Les véhicules sont pris d’assaut. Des grappes humaines pendent après les essieux et les barreaux des charrettes. On offre des sommes insensées aux _birjars_, jusqu’à 200 francs pour une étape d’une demi-journée. Les voitures qui partent sont entourées d’une meute d’effarés, de poltrons qui veulent s’en aller aussi, il faut que les conducteurs se dégagent à coups de fouet et que les passagers ayants droit se débarrassent à la force du poignet des intrus. La peur même donne aux plus affolés des accès de colère, on se dispute les places à coups de poing, le sang va bientôt couler.
Tout à coup les cris retentissent: _Les voilà! les voilà! ce sont eux! les Turcs! les Turcs!_ En effet, au loin, une centaine de coiffures rouges, des fez, scintillent au soleil. L’arrivée de quelques fuyards cosaques, noirs de poudre, les vêtements en lambeaux, ayant à la main en guise de canne le bois à moitié brisé de leur lance, ne contribue pas précisément à rassurer la foule. La déroute s’accélère encore.
Les chrétiens de Sistowa ont passé le fleuve dans des barques,--plusieurs trop chargées auraient sombré,--rivalisant en terreur avec les camelots israélites de Simnitza. On se soucie bien maintenant des objets, victuailles, vêtements, boissons! tout cela jonche le pavé de la grande route; on a soulagé les voitures afin d’accélérer leur allure. «Les Turcs! les Turcs!» Les peureux fouettent leurs chevaux à tour de bras, les voyageurs stimulent les cochers, les gourmandent ou leur offrent des pourboires fantastiques. «_Les Turcs! les Turcs!_» ce cri d’alarme poussé par six ou sept cents gosiers répand la panique jusqu’à Alexandrie, jusqu’à Bukarest, car pour justifier leurs terreurs, les fuyards racontaient comme certains et vus de leurs propres yeux des faits qui étaient de simples rumeurs. «Les Turcs! les Turcs!» La sinistre nouvelle roulait comme une avalanche grossissante et, sur le passage des voitures, des charrettes pleines de fugitifs, les villages étaient frappés de stupeur. Tout ce qui était en état de se sauver fuyait ainsi. C’est à Bukarest que la déroute trouva des limites. L’alarme avait été donnée inutilement. L’armée russe avait subi la veille, 30 juillet, une grande défaite. L’attaque combinée des généraux Krudener et Shafkoskoï avait été repoussée par Osman-Pacha avec un brio et un entrain qu’on ne supposait plus aux bandes ottomanes qui avaient laissé si facilement forcer les deux formidables lignes de défense, le Danube et le Balkan. La défaite des Russes ne laissait rien à désirer. Battus chacun de leur côté, n’ayant pu opérer la jonction, but de la bataille, les généraux Shafkoskoï et Krudener se renvoyaient l’un à l’autre la responsabilité de l’échec.
Krudener avait quitté le champ de bataille en pleine déroute, Shafkoskoï, ivre de rage et de colère, cherchait à rallier les débris de ses troupes pour ramasser les blessés et leur éviter l’horrible sort que leur réservaient les bachi-bouzouks.
Voilà qui était parfaitement vrai. Il est exact aussi que des cosaques (on en fusilla deux plus tard), exagérèrent à dessein le danger et crièrent _au Turc!_ pour forcer les marchands à déguerpir et faire main basse sur les victuailles,--mais tout le reste était pure imagination, produit de la peur. Les Turcs, très-heureusement pour leurs ennemis, n’avaient ni cavalerie ni train pour se mettre à la poursuite des Russes et pousser à ses extrêmes limites la victoire dont ils ne soupçonnaient pas l’importance. Ils s’étaient donc retirés derrière leurs positions considérablement fortifiées, très-satisfaits de les avoir conservées et d’avoir arrêté la marche d’une armée jusque-là victorieuse.
Quant aux Turcs dont l’apparition au bout du pont avait accéléré la débâcle, c’étaient tout bonnement des prisonniers. Dans leur ardeur à se sauver, les fuyards n’avaient pas vu ou n’avaient pas pris garde à l’escorte russe qui accompagnait ces pauvres diables. Quand toute la ville fut à peu près vide, je les vis se diriger vers une sorte de blockhaus où ils devaient attendre leur transfert dans l’intérieur du pays. Ils n’avaient nullement l’air de conquérants. Pendant 48 heures, Simnitza si bruyant, si animé, fut désert. Les soldats se régalèrent à volonté, il y eut de véritables orgies--puis les innombrables convois de blessés commencèrent à passer lentement les ponts. La plaine, située sur la gauche de la ville, se couvrit des tentes blanches d’un hôpital ambulant. Puis, en voyant que décidément le Turc ne passait point le Danube, les marchands, les cantiniers, les camelots, les loueurs de voitures revinrent d’abord isolément, n’osant pas trop s’aventurer, puis par groupes avec armes et bagages. Au milieu de la bagarre on avait tenté de me voler Kiki II, mais j’avisai un palefrenier qui m’était suspect et le secouai comme jamais poigne de paysan normand ne secoua de pommier au temps de la récolte. La médecine opéra; l’individu me montra mon cheval traîtreusement attaché derrière une voiture remisée dans un coin. Comme l’excellent commissaire roumain était resté à son poste, je livrai le filou au bras séculier et rentrai en possession de Kiki. Avant que Simnitza eût regagné son aspect désormais normal de foire de Saint-Cloud, nous trottions, l’un portant l’autre, sur la route de Nicopolis.
CHAPITRE XVI
A Nicopolis.--Une ville ravagée par la guerre.--Les Roumains à Nicopolis.--Le général Stolipine.--Le gargotier par patriotisme.--Un orage dans la montagne.--Rencontre d’un peintre.--La nuit dans un harem.--Une séance de conseil de guerre.--Acte d’insubordination.--Condamnation à mort d’un Turc.--A Turnu-Maguerelé.--Don Carlos en Orient.--Les mésaventures de deux chaloupes canonnières.
Nicopolis ressemble passablement à Sistowa dont le séparent environ cinquante kilomètres. La ville, presque aussi grande que Sistowa, s’étage sur une colline; le bas est baigné par le Danube tandis que la citadelle passablement délabrée, se dresse à pic comme si elle voulait menacer le ciel, à l’égal des cent mille croisés qui se vantaient ici même de pouvoir soutenir la calotte des cieux avec leurs lances si elle devait s’écrouler sur eux; cette fanfaronnade ne les empêcha pas d’être taillés en pièces et jetés dans le fleuve par Bajazet. Les maisons sont plus grandes, plus européennes, plus cossues qu’à Sistowa, mais tandis que cette première échelle du Danube ne montrait que très-peu de traces de la guerre, Nicopolis en présentait l’horrible image. Avant de mettre pied à terre, dans la barque sur laquelle nous traversâmes le Danube, une âcre odeur de roussi nous saisit violemment à la gorge. Elle se dégageait d’un amas informe de décombres au-dessus desquels s’élevait un léger nuage de fumée: les ruines du bas quartier que les bombes et les obus avaient nivelé au ras du sol. Pendant plus de huit jours, Nicopolis avait été canonné sans relâche avec une violence inouïe; puis la bataille qui précéda la capitulation avait fait pleuvoir sur la ville une grêle d’obus; nous en avions le résultat devant les yeux. Plus de cent cinquante maisons avaient été littéralement réduites en cendre. Les pans de murs béants enserraient les ruines, le pétrole dont on s’était servi sans doute contre le quartier turc après l’assaut de la ville, avait laissé des traces noirâtres sur les parois, le feu avait gagné de proche en proche les grands magasins de blés et de grains destinés à l’approvisionnement de la garnison. Il y eut pour quelques centaines de mille francs de blé brûlé, et l’odeur du froment grillé puis mouillé par l’eau répandue sur les ruines était particulièrement pénétrante et particulièrement désagréable. Du reste, toute cette partie inférieure de la ville était déserte; c’est à peine si dans l’une des ruelles un Turc à turban montrait un _faciès_ de mauvaise humeur. Toute la population musulmane s’était réfugiée au dehors dans des gorges de montagne.
La situation militaire de Nicopolis avait été assez singulière. Après la deuxième défaite de Plewna, le grand-duc Nicolas craignant une diversion d’Osman Pacha sur cette ville et sachant que la garnison était très-faible, avait envoyé directement l’ordre au général roumain qui commandait les troupes de la principauté entre Corabia et Turnu-Maguerelé de passer le fleuve et de prêter main forte au besoin aux quelques bataillons russes campés dans la citadelle. Cette dépêche du généralissime tranchait ainsi une question qui, depuis le début de la campagne avait donné lieu à des débats très-longs et très-épineux. Il s’agissait de savoir si les troupes roumaines garderaient une position purement défensive, ou si elles prendraient une part active à la lutte. Les chefs du gouvernement en Roumanie, les principaux députés étaient pour la deuxième alternative, les Russes, dédaigneux de leurs alliés et ne croyant jamais avoir besoin de leur concours, invoquaient des raisons diplomatiques pour le décliner. La déroute de Plewna mit fin à l’incertitude, les Roumains tant dédaignés tout d’abord devenaient nécessaires.
On les appela.
Mais le général Mano, homme très-entier et qui en voulait aux alliés de leurs mépris pour les capacités militaires de ses compatriotes, ne perdit pas l’occasion de faire valoir ce concours qu’on sollicitait à présent. Il répondit qu’il n’avait d’ordres à recevoir que de son souverain, et resta tranquillement à Turnu-Maguerelé, inspectant les troupes pendant le jour, et se délectant la nuit aux parties de whist organisées par son état-major.
Le grand-duc Nicolas cependant avait fait de ce refus toute une affaire. A Bukarest on se fâcha un peu pour la forme contre M. Mano; on le remplaça par un brillant officier qu’on avait sous la main, le colonel Angelesco, et celui-ci passa le Danube avec une brigade roumaine. Seulement, les ministres du prince Charles avaient su habilement tirer parti de la situation créée dans l’intervalle par le refus de M. Mano pour obtenir de leurs alliés de bonnes conditions en échange du concours actif. Les Russes qui voyaient déjà Osman Pacha planter son drapeau sur les ruines de Nicopolis acquiescèrent à tout--avec la réserve mentale de tenir le moins possible. Néanmoins, on n’avait pu obtenir que la ville occupée par une garnison roumaine reçût aussi un commandant de même nationalité. Le général Stolipine était resté dans la citadelle; il habitait le _Konak_ du commandant turc, et de là, donnait les ordres à un colonel moldave d’envergure énorme qui commandait la brigade composée de cabaratsch, cavaliers de la milice, de _Dorobantz_, réservistes bien reconnaissables à leurs bonnets de loutre surmontés d’une plume de dindon.
Le général Stolipine est un des plus fiers originaux que l’armée russe assez riche en produits de ce genre puisse se vanter de posséder. Soldat jusqu’au bout des ongles, cet officier supérieur a débuté dans les cosaques de l’artillerie. Le Caucase fut son école; puis quand la guerre de Crimée éclata, l’empereur lui conféra le commandement du régiment dans lequel il avait débuté. La réputation des Cosaques au point de vue de la témérité dans le combat et de la virtuosité dans le _chapardage_ n’est plus à établir. Elle était égalée autrefois par le renom de nos zouaves.
Parmi les cosaques légendaires, les mieux partagés au point de vue de la faveur des racontars populaires ce sont les artilleurs. Le régiment de Stolipine fit merveille. Les batteries soutinrent le principal choc des assaillants lors du premier assaut contre Sébastopol.
«J’eus le chagrin, nous dit le général en passant les doigts dans ses longues moustaches, moi qui adore la France et qui me vante d’être un Parisien, de vaincre des Français.» A la suite de cette journée la croix de Saint-Georges fut conférée à Stolipine, et au début du nouveau règne il fut d’autant plus en faveur qu’il se donnait une certaine teinte de libéralisme.
Cela ne l’empêcha pas d’ailleurs d’accepter le poste d’aide de camp du farouche Mourawief à Wilna et à Varsovie. Il le remplit en conscience, comme il convenait sous un tel chef, et il revint général.