Zig-zags en Bulgarie

Part 19

Chapter 193,645 wordsPublic domain

Je félicitai le baron Jomini des bonnes nouvelles qu’il venait de me communiquer.

«Oui, reprit le secrétaire du prince Gortschakoff, les nouvelles sont bonnes, peut-être trop bonnes, ajouta-t-il. Nos généraux ont un immense mépris du Turc. Ils prétendent que l’armée ottomane est un mythe, qu’il n’y a pas à se gêner avec elle. Toutes les règles de la stratégie, même les lois de la plus vulgaire prudence sont de trop, disent-ils, avec un tel adversaire. La guerre à la cosaque, avec le mot d’ordre «pousse tout droit», cela doit suffire. Jusqu’à présent cette méthode de casse-cou a réussi. C’est nous les prudents, les raisonneurs, les civils, épris de stratégie, qui avons tort. On passe sur le pays comme un torrent, sans assurer ses derrières. On laisse les places fortes à la grâce de Dieu, et on ne prend aucune note de l’armée principale réunie dans une position formidable autour de Schumla. Des patrouilles de cavalerie envoyées en reconnaissance prennent des villes d’assaut. C’est magnifique pourvu que nous ayons tort jusqu’au bout, pourvu que l’héroïsme ne puisse être taxé d’étourderie; en un mot, pourvu que cela ne se passe pas en Europe comme en Asie, où tout marchait admirablement, il y a un mois[6].»

[6] Juste au moment où le général Gourko poussait sa pointe au delà des Balkans, Mouktar-Pacha, le généralissime du sultan en Asie, refoulait, après plusieurs batailles sanglantes, les forces russes qui s’étaient répandues sur la plus grande partie du territoire arménien et les acculait à la frontière du Caucase.

Le canon de Plewna allait dans peu de jours confirmer les appréhensions de M. de Jomini, qui avait appris à trop bonne école la science militaire pour ne pas prévoir qu’on était toujours puni pour en avoir méconnu les principes.

Quoi qu’il en soit, depuis que la marche de l’armée russe s’est prononcée de cette façon, le pavé me brûle sous les pieds à Bukarest, au propre et au figuré, car il règne dans la ville une chaleur étouffante, sénégalienne. C’est à peine si le matin on peut respirer et travailler quelque peu. J’ai abandonné l’hôtel où le service laissait de plus en plus à désirer; j’avais dû m’y contenter d’une mansarde, où l’on est peut-être bien à vingt ans, mais où l’on cuit horriblement à tout âge par 44 degrés de chaleur.

J’avais découvert, dans une petite rue située derrière la place du théâtre et sur la lisière du vaste et splendide jardin Cismé-Ju, une chambre meublée dans un petit cottage appartenant à la veuve d’un officier supérieur. La dame et sa fille habitaient le principal corps du bâtiment; le premier et unique étage au fond de la cour-jardin se composait également de chambres meublées dont une était louée au roi des pierrots, à Paul Legrand, alors en représentation à Bukarest. L’excellent artiste apparaissait de temps en temps sur la vérandah de bois et me souhaitait le bonjour et le bonsoir par une série des grimaces les plus ébouriffantes de son riche répertoire. Lajos, le domestique hongrois préposé à notre service et qui commençait à baragouiner quelques bribes de français, levait le nez en l’air et appelait sa femme, une fraîche commère qui trottait jambes nues. Tous deux riaient aux éclats. Mme V*** paraissait à une fenêtre de son appartement, et Mlle V*** à une autre, comme des spectatrices dans leurs loges. On faisait un véritable succès au mime si fêté jadis et qui, je le lui souhaite, aura retrouvé en touchant de nouveau les planches d’un théâtre parisien un rayon de sa vogue d’autrefois.

Dès le matin je m’échappai de mon gîte pour aller humer l’air très-embaumé du Cismé-Ju. Je ne sais quel autre jardin pourrait, à mon humble avis, lutter avec ce parc où les ombrages sont si frais, la flore si variée; les Bukarestiens paraissent se soucier assez médiocrement de cette merveille qu’ils possèdent; l’entretien du Cismé-Ju laisse à désirer, l’éclairage est nul et on n’y rencontre guère que des passants.

Le reste de ma matinée s’écoulait en visites, en courses, en poursuites après l’information, ce travail forcé du _reporter_ et se terminait par un déjeuner sommaire à l’hôtel Hughes ou à l’excellent restaurant Labbes, qui avait à la fin obtenu les suffrages de la plupart des étrangers.

Après le déjeuner, visite à la rédaction du _Romanul_. On était sûr de trouver souvent des renseignements, toujours du moins les moyens de contrôler l’authenticité des bruits qui circulaient dans la ville. En tout cas, accueil plein de complaisance et franchement confraternel soit de la part du propriétaire du journal, M. Rosetti, soit du rédacteur en chef, M. Costinescu. Ensuite, il fallait rentrer chez soi, et, afin de pouvoir travailler, se barricader contre la chaleur en fermant hermétiquement les persiennes et en baissant les stores. A huit heures et quart, le courrier partait, et je ne me privais jamais de porter en personne mes lettres à la gare. C’était une ravissante promenade de vingt minutes entre une double haie de maisonnettes et de villas émergeant des jardins, entourées de lierre et d’ephen sentant bon, et ayant leurs fenêtres ouvertes sur des intérieurs confortables, élégants et souvent richement meublés. La famille avec les enfants, gentiment accoutrés, était réunie pour le repas du soir. Certes, rien ne rappelait la guerre, et il fallait se croiser avec des voitures d’ambulances revenant chargées de blessés en franchissant les grilles du débarcadère pour être ramené au sentiment de la situation.

La soirée était très-chargée. Les invitations pleuvaient chez tel ministre ou chez tel député; puis les _gradina_ exerçaient leurs attraits, non à cause du programme, mais en raison du public bariolé et pittoresque qui s’y donnait rendez-vous jusqu’à minuit et même au delà. Pour peu qu’on se sentît d’humeur noctambule, on trouvait au _Cercle de la jeunesse_, fondé par une association d’avocats et d’hommes politiques, une société très-intéressante composée d’esprits très-alertes, toujours prêts à discuter soit sur les événements de l’heure présente, soit sur des thèmes généraux, et même des paradoxes aventurés. Tout ce monde avait étudié à Paris, chacun avait plusieurs voyages à son actif; il y avait souvent plaisir et profit à écouter ces discussions qui se prolongeaient bien avant dans la nuit. Ceci se passait au premier étage; en bas, dans le jardin de Hughes, une demi-douzaine de viveurs, dont le Brummel est le chef d’une grande maison de Banque, tuaient le temps en évoquant les souvenirs du boulevard autour d’une table assez frugalement servie, tandis que, dans les bosquets mystérieux, des officiers russes fêtaient dans des tête-à-tête, avec l’inéluctable champagne,--des conquêtes qui n’étaient guère de nature à inquiéter S. M. le sultan. Ordinairement, le jour n’était pas loin quand j’avais regagné le petit cottage dont la porte n’était jamais close. Du reste, l’épicier du coin avait ses volets ouverts, et la famille de mon voisin le tailleur, en vieux et en neuf, avec ses trois filles aussi lestes à manier la langue que l’aiguille, dont le babillage parvenait par bouffées jusqu’à ma chambre, n’avait garde de clore les fenêtres du dortoir où reposait toute la smala.

Je me bornais à laisser les stores baissés et, la plupart du temps, j’entrais d’un bond chez moi par la route des amants et des voleurs, évitant ainsi de faire le détour par le corridor où dormaient M. et Mme Lajos. Je n’avais, cela va sans dire, rien à craindre des amoureux, mais un filou aurait pu certainement s’introduire dans mes pénates provisoires sans le moindre obstacle et sans la moindre gêne. Mais il n’y a pas de voleurs à Bukarest: toutes les maisons environnantes sont laissées ainsi sans clôture et sans concierge (quelle volupté!!) à la garde du hasard. Le fait est que, même pendant mes fréquentes absences, on ne m’enleva pas la valeur d’une épingle, et les seules rapines dont j’aie été victime ont été causées du fait de MM. les banquiers, qui prélevaient des commissions tout à fait exorbitantes sur les traites et lettres de change[7].

[7] Il convient d’ajouter que la police de Bukarest, surtout grâce aux soins du préfet actuel, M. Radu Mihaï, est active et vigilante. Les agents sont très-nombreux et ils communiquent entre eux en s’interpellant à coups de sifflets d’un poste à l’autre. Voici une petite aventure arrivée à mon voisin, M. Legrand, qui prouve l’ardeur des agents. L’artiste sortait d’une représentation dans un _Gradina_, et il emportait, noué dans une serviette, son costume de théâtre. Il n’avait pas fait deux cents pas, qu’il se vit interpellé par un agent relativement à ce paquet porté ainsi à une heure indue. Il fut forcé de justifier de sa qualité et de son domicile, et encore l’agent l’accompagna-t-il jusqu’à sa porte.

Pendant les cinq mois de mon séjour en Roumanie, j’entendis parler d’un seul crime important. Le hasard voulut qu’il fût perpétré juste dans ma rue, en face du cottage de Mme V***. Une dame, veuve également, habitant avec sa fille dans cette fort jolie maison, sa propriété, avaient été assassinées par leurs domestiques, au moment où elles buvaient leur chocolat. Les malfaiteurs, un valet et une cuisinière, cachèrent les cadavres dans la cave, s’emparèrent de l’argent et des bijoux et s’enfuirent dans leur pays, en Transylvanie. Le digne couple n’avait pas encore quitté le territoire roumain, que l’habile préfet, M. Radu Mihaï, avait découvert ses traces. Par malheur, au moment de prendre son billet à la gare, le commissaire lancé à leur poursuite s’aperçut qu’il avait oublié son porte-monnaie. Ce retard permit aux criminels de passer en Autriche, mais ils furent arrêtés et extradés.

Le 27 juillet, à cinq heures du matin, un de mes nouveaux amis de Bukarest, avocat de profession, _végétarien_ endurci, mais quelque peu connaisseur en chevaux, vint me chercher à la Strada Renasteri, pour me conduire au marché où je devais choisir une monture à mon gré. Ces marchés ont lieu deux fois par semaine et se tiennent à l’extrémité de la ville, dans un vaste champ où se tient aussi la grande foire du mois de mai, dont la fin est l’occasion d’une foule de solennités et de réjouissances auxquelles tout le monde prend sa part, depuis le prince et la princesse jusqu’au plus humble paysan des environs. Cette année, la foire de mai avait été particulièrement animée. Le grand-duc Nicolas et sa suite étaient en coquetterie réglée avec la cour princière, le frère d’Alexandre. Il dansa publiquement une polonaise avec la princesse, qui portait, ainsi que sa suite, le costume national, une gaze blanche semée de paillettes d’or recouvrant un corsage et une jupe richement brodés. Les dames de la cour se mêlaient aux officiers russes et roumains; un buffet avait été installé sur le champ même, et l’on préludait ainsi par une fête aux événements militaires qui allaient se dérouler. Quand, après un très-long trajet en tramway, qui me révéla l’étendue énorme de Bukarest, nous arrivâmes au champ de foire, le marché aux chevaux n’était pas encore ouvert. Mais les entremetteurs, les courtiers, les maquignons étaient déjà à l’œuvre, flairant les acheteurs, les circonvenant, les ennuyant de leurs offres. Ces estimables industriels qui grouillent dans les allées, sur le pas des petites guinguettes où l’on signe les marchés conclus par un verre de vin, qui circulent même dans les tramways pour y happer le client au vol, ont une ressemblance étonnante avec nos marchands de contre-marques. Les mêmes casquettes, les mêmes trognes enluminées, les mêmes clignements d’yeux. Il n’existe de différence que sur un point: messieurs les maquignons du champ de foire de Bukarest sont polyglottes. Leurs obsessions se manifestent dans toutes les langues imaginables, dans tous les patois. Ne croyez pas en être débarrassé par un non tout sec ou par un signe de tête! Ils vous prendront par les bras, ils vous tireront par les basques de l’habit, ils vous bourdonneront aux oreilles jusqu’à ce que vous vous décidiez à entrer dans leurs vues, ou à leur signifier par des arguments _ad hominem_, les seuls auxquels ils soient disposés à céder, que vous n’avez nul besoin de leur office. Peu à peu les marchands arrivaient, faisant trotter ou caracoler leurs bêtes le long des avenues qui bordent le champ de foire. C’est une répétition générale du marché. Les groupes commencent à se former, on discute, on s’échauffe même, enfin la cloche sonne, le marché officiel est ouvert.

Nous laissons sur la gauche la section des bœufs, vaches et taureaux, parqués gentiment devant leurs litières; le compartiment des chevaux est sur la droite, dans une vaste enceinte assez mal close par de grossiers treillages de bois.

Les besoins de la guerre avaient multiplié les arrivages, les bêtes grouillaient. En général, ce n’étaient pas des chevaux de race, et plus d’une de ces plus nobles conquêtes de l’homme aurait mérité d’être classée dans la catégorie humiliante des rosses. Les maquignons du dedans étaient encore plus pressants que messieurs leurs confrères qui opéraient à la porte. Il y en avait un, entre autres, qui ne cessait de me poursuivre. Ce malheureux n’avait plus de nez et la moitié de la figure était en capilotade. Il avait servi comme cocher et prétendait être plus expert que personne. La manière très-fâcheuse dont il avait été traité dans l’exercice de ses fonctions ne m’inspira aucune confiance, et je ne me décidai nullement pour un cheval jaune assez semblable à celui de d’Artagnan entrant à Meung qu’il m’offrait.

«Je veux un hippopotame avec des cornes dorées», dis-je à l’importun pour me débarrasser de lui. Ses yeux s’écarquillèrent un moment..., il se remit vite de sa surprise. «Soit, vous aurez cela demain, mais remettez-moi trois _pauls_ (napoléons) d’à-compte.» J’étais vaincu et m’échappai.

Après avoir passé une heure au milieu des criailleries, des piaillements, en esquivant les ruades et les coups de pied, j’avisai un petit étalon turc, arabe demi-sang, une véritable bête de salon par le haut du corps, mais dont les jambes nerveuses et les jarrets d’acier attestaient la capacité de supporter des fatigues. La tête était fière, les yeux vifs et un peu malicieux. L’animal était harnaché à la turque, un coussin plié en deux par une courroie qui se nouait sous le ventre formait la selle posée sur une chabraque à franges multicolores. J’avais trouvé mon emplette. Sur le conseil de mon ami le végétarien, je me gardai bien d’entrer directement en pourparlers avec le propriétaire, paysan à l’air madré; je fis approcher le maquignon au nez cassé, le chargeant de la négociation; le marchand avait flairé la ruse; il fallut m’éloigner, feindre de marchander un autre cheval, et c’est après des débats homériques que le demi-sang devint ma propriété moyennant la somme de 20 napoléons d’or, plus un louis de commission qui n’avait pas été volé par le maquignon. La discussion avait ameuté pas mal de gens, marchands et amateurs; quand je pris possession de _Kiki_ (c’est le nom que je donnai à ma nouvelle acquisition), en me hissant sur la selle et en piquant des deux, les rieurs furent de mon côté.

Le paysan était désespéré d’avoir vendu sa bête si bon marché à un étranger qui, peut-être, en eût donné le double; il prit l’homme sans nez au collet; on les sépara et nous allâmes tous ensemble d’abord faire viser le certificat d’origine de _Kiki_, établissant les titres de propriété du marchand (aucun cheval ne peut quitter la foire sans cette formalité), puis le marché fut convenablement et dûment arrosé.

Le lendemain vers le soir, je chevauchai sur _Kiki_ dans la direction du Danube, les formalités de l’embarquement de la bête par chemin de fer étant trop fastidieuses. La soirée était magnifique, et quand la chaleur tomba et que le ciel commençait à scintiller de milliers d’étoiles,--le firmament est incontestablement plus bleu, les astres brillent plus vivement en Orient,--la route me parut si belle, que je n’hésitai pas à forcer l’étape au lieu de m’arrêter dans un des villages que je traversai. Une bagarre qui venait d’y éclater entre des bouviers roumains et des soldats russes escortant un convoi (en général on s’entendait fort mal), n’était pas faite pour me retenir.

Je traversai encore trois ou quatre gais hameaux, tous disposés de la même façon: des bicoques très-basses dont les toits de chaume dépassaient à peine le sol. Dans beaucoup de cas, le paysan demeure dans les sous-sols des huttes répandues au hasard; l’église et la maison du pope étaient à peu près les seuls bâtiments dignes d’être classés en architecture. Aussi est-ce chez le pope que le voyageur doit s’arrêter s’il tient à éviter la fâcheuse promiscuité des bêtes et des gens dans les écuries des _khans_, à moins de coucher en plein air comme les habitants qui ont rangé leurs coussins et leur tapis sur le pas des portes. Dans chaque village, la police locale me poursuit depuis l’entrée jusqu’à la sortie, elle est représentée par des bataillons entiers de chiens-loups dont les hurlements réveillent les dormeurs, habitués d’ailleurs à de pareilles algarades, et agacent prodigieusement _Kiki_.

Vers minuit, une vive lumière surgit au milieu d’un bosquet d’arbres; elle montre une solution de continuité de la grande chaussée plantée d’arbres séculaires que j’avais suivie en ligne droite à peu près depuis la gare de Bukarest. Il y avait un pont de bois jeté sur une rivière, et la lumière provenait de la cabine du péager. Quelques chariots de marchandises étaient arrêtés à l’entrée du pont, les conducteurs discutaient. Le péager défendait son tarif tandis que son employé, armé d’une lanterne sourde, maintenait les chevaux du chariot placé en tête pour les empêcher de passer outre.

En m’approchant pour verser mon obole, je ne fus pas peu surpris de reconnaître dans le péager un jeune _gentleman_ que j’avais plusieurs fois rencontré à la ville, au jardin Raska ou au club. Ayant fait ses études à Paris, ce percepteur, placé dans un coin perdu de la campagne roumaine, parlait parfaitement le français. Il me fit la proposition de passer la nuit dans son _wigwam_, où l’employé me dressa en quelques minutes un excellent lit. Kiki, attaché à un arbre, avait devant lui une ample provision d’avoine.

Tout en me souhaitant le bonsoir, mon amphitryon se plaignit amèrement de ses déconvenues. Au lieu de se faire avocat ou de briguer une fonction publique, comme la plupart de ses compatriotes retour des bords de la Seine, il avait employé son patrimoine à la soumission du péage d’un pont, comptant que des événements militaires lui donneraient une fréquence tout à fait extraordinaire. Cette partie de la prévision n’avait pas tardé à se réaliser; les chariots, les fourgons, les voitures de bagage ébranlaient de jour et de nuit le fragile tablier; seulement les convoyeurs n’étaient pas d’humeur à payer, et, comme son collègue dont parle Walter Scott, le percepteur du pont de Soutkers encaissait plus de bourrades et de coups de pied que de _half pence_. Ordinairement, les charretiers se réunissaient plusieurs et franchissaient au galop le pont, étouffant sous des claquements de fouet et sous les hue-hue les clameurs désespérées du percepteur. Il atteignait à grand-peine le dernier charretier de la bande; celui-là payait après une légère partie de boxe, mais les autres avaient passé! Toutes les réclamations, les plaintes du pauvre percepteur n’avaient servi de rien, et quand il apprit que j’étais assez bien en cour, je dus lui promettre d’exposer aux autorités compétentes sa triste situation et la nécessité de le protéger contre les velléités de passage gratuit des conducteurs. Je fis de mon mieux, mais je crains bien que la réclamation n’ait eu un médiocre succès. Le moment allait venir où les dorobantz devaient servir à tout autre chose qu’à la garde des ponts.

Le lendemain soir, j’arrivai à Simnitza en compagnie de six négociants israélites de Roumanie qui m’avaient accordé une place dans leur chariot. Kiki fut attelé avec les quatre autres fortes et robustes bêtes qui traînaient déjà l’équipage. Mes compagnons étaient de braves gens d’excellente humeur et ayant toujours le mot pour rire. L’un d’entre eux, un grand jeune homme dégingandé, avait la manie d’improviser à tout moment des couplets; il les chantait en allemand, c’est la langue courante des Israélites en Roumanie, avec la voix enrouée et les gestes gravement grotesques du plus grand comédien des Variétés (par la taille du moins), de l’amusant Baron. Comme pourtant les affaires sont les affaires, deux de ces messieurs me demandèrent de leur vendre _Kiki_, ayant apprécié l’élégance et les qualités de cet animal.

Un de ceux qui me proposèrent le marché, vieux routier à barbe de patriarche, avait fait ses débuts comme cantinier pendant la guerre de Crimée. C’était le beau temps! Les livres sterling pleuvaient dans les tiroirs, les Anglais consommaient comme des ogres et payaient en grands seigneurs. Le vivandier s’attacha au régiment qu’il avait pris l’habitude de pourvoir de friandises et de tabac; il le suivit à Malte, en Angleterre, dans les Indes, pendant la révolte des Cipayes, en Abyssinie, partout. Ses récits, assaisonnés parfois de mots très-heureux, abrégèrent considérablement la route.

Quel changement à Simnitza depuis mon dernier séjour! L’abondance régnait là où nous avions failli connaître les épreuves du radeau de la Méduse! Il n’y aurait plus besoin, comme j’avais été obligé de le faire, d’aller dénicher des oies vivantes pour les faire saigner, plumer et accommoder par nos domestiques. Une nuée de négociants de toute espèce et de tout calibre s’était abattue sur la petite cité. Dans les maisons, les boutiques, jusqu’aux moindres soupentes, avaient été louées à des prix fous. Des représentants des grands magasins de comestibles de la capitale, de Plojesti, de Jassy avaient installé des magasins fortement approvisionnés. Des négociants en vin de Hongrie, des fournisseurs de tentes-abri et d’équipements militaires, des tailleurs, des bottiers, avaient suivi l’exemple des marchands de victuailles. Une demi-douzaine de restaurants s’étaient improvisés; il y avait des cuisines pour tous les goûts, cuisine grecque, cuisine russe, cuisine autrichienne. Celle-ci tenait le haut du pavé.

Bientôt le bruit se répandit en Roumanie, en Russie et en Hongrie, que Simnitza, le lieu de passage obligatoire de toute l’armée russe, était un véritable Eldorado, qu’avec quelques boîtes de sardines et une douzaine de bouteilles de piquette, ornées d’étiquettes aussi pompeuses que mensongères, on pouvait y faire fortune plus sûrement que dans les _placers_ de la Californie. Alors, derrière les négociants sérieux et patentés, derrière les représentants de maisons plus ou moins importantes, s’était ébranlé tout un prolétariat de revendeurs, de petits colporteurs, de _regrattiers_ et de camelots. Tout ce monde arrivait, celui-ci avec une charrette traînée par une rosse étique, celui-là avec une brouette, d’autres avec un ballot sur le dos.