Part 22
Mohamed sentait bien que son salut, s’il était possible de l’espérer, était dans l’humilité; aussi il tâchait de prendre un air doux, une apparence moutonnière à faire croire qu’il était incapable d’assommer une des innombrables mouches qui tachetaient les loques de sa casaque et qui voltigeaient autour de sa tête. Disons en passant qu’une de nos plus grandes souffrances c’étaient précisément ces légions de mouches qui se réunissaient par milliers pour harceler hommes et bêtes. On vivait au milieu d’un perpétuel bourdonnement; il fallait garer sa figure au moyen de voiles de gaze; et bien veiller à table pour que les plats ne reçussent pas l’addition d’une douzaine ou deux de dégoûtants insectes.
La procédure fut suivie avec la plus grande régularité comme s’il s’agissait d’un crime de droit commun évoqué devant une cour d’assises ordinaire.
Le président militaire, un homme plus froid et plus calme que beaucoup de magistrats, posait les questions en russe; il fallut appeler un interprète, gros garçon à carrure de boucher qui traduisait les demandes et les réponses du turc en russe et du russe en turc. Quand les témoins, des soldats roumains ayant fait partie de la patrouille furent appelés à déposer, la tâche du drogman se compliqua encore davantage. Il fallut traduire d’abord les paroles du président en roumain, puis communiquer les réponses en turc à l’accusé pour refaire cette promenade polyglotte en sens inverse. Le procès prit toute la matinée; un jeune lieutenant roumain presque imberbe, désireux de prouver qu’il savait le russe sur le bout des doigts, prononça une plaidoirie attendrissante avec des larmes dans la voix et des gestes qui montraient qu’il avait pris maître Lachaud pour modèle. Son discours fut gravement écouté par les juges, qui gravement aussi condamnèrent Mohamed à mort. Comme je ne suis plus revenu à Nicopolis, j’ignore si la sentence fut exécutée.
A Turnu-Maguerelé, une petite ville de province d’une tranquillité idéale, relativement propre et jouissant d’une fort belle promenade, se trouvait nombreuse société. M. Bratiano y était accouru pour surveiller le service des vivres et des transports. Installé à la préfecture il contrôlait tous les détails avec la plus grande sollicitude, sans cesser pour cela de diriger la politique de la principauté. Le colonel Gaillard, l’attaché français au quartier général russe, venait d’arriver du camp du tzar pour inspecter les troupes roumaines et signaler à titre officieux au prince les réformes qui pourraient être rapidement introduites avant de conduire les soldats au feu.
Je retrouvais aussi sous l’uniforme, la croix de la Légion d’honneur si vaillamment gagnée pendant la terrible campagne de l’Est sur la poitrine, notre ancienne connaissance le colonel Pilat, gendre de M. Rosetti. Il remplissait alors les fonctions de sous-chef d’état-major du prince Charles et il venait pour faire les honneurs du camp au colonel Gaillard. Enfin un hôte d’un genre différent était ce cavalier mince, élancé, dont le type méridional, la barbe d’ébène et le costume moitié militaire moitié de fantaisie m’avaient déjà frappé au moment de passer le Danube. Ce cavalier n’était autre que Don Carlos; expulsé de Paris par ses amis les ministres de l’ordre moral, auprès desquels M. Canovas del Castillo avait fait agir les grands arguments sans réplique, le représentant de la légitimité espagnole était venu chercher des distractions en Orient. Il avait d’abord éprouvé une déception.
L’empereur de Russie lui avait refusé tout grade dans son armée malgré de pressantes sollicitations; Don Carlos s’était alors rabattu sur le prince de Roumanie avec qui l’unissent des liens de parenté; mais Carol n’osait pas accorder à son parent ce que le tzar lui-même avait cru devoir refuser. Il y aurait eu trop d’opposition dans le ministère et dans la presse. Finalement Don Carlos et son aide de camp, ce même général Boët mêlé depuis à la fâcheuse aventure du vol de la Toison d’or, obtinrent l’autorisation de circuler dans les positions russes et roumaines comme de simples amateurs.
Don Carlos est un joyeux compagnon, et des gens qui ne se trouvaient pas dans les diligences détroussées au nom du droit divin, ou dans les villages saccagés en vertu du même principe, vantent beaucoup son amabilité. Il se fit promptement des amis parmi les officiers de l’état-major roumain, et on le fêta quelque peu. Ces sentiments, il est vrai, n’étaient pas partagés par les représentants du journalisme républicain français que je retrouvais à Turnu. Il y eut même certain soir échanges de propos aigres, accompagnés de regards peu bienveillants, entre deux tables du _Gradina_, où jouait l’inévitable bande de tziganes. A l’une de ces tables se trouvaient M. L..., de l’_Illustration_ et M. S..., de la _République française_, et à l’autre, le prétendant et son aide de camp. Grâce à la prudence des Espagnols, on en resta aux préliminaires, et le «roi» battit en retraite et rentra dans son logement, où il fut rejoint par des officiers qui lui offrirent un punch avec beaucoup d’accessoires, à l’abri des regards indiscrets et des commentaires malins.
Quand Nicopolis tomba aux mains des Russes, on constata également parmi le butin la présence de deux chaloupes canonnières, qui avaient été maintenues à l’ancre devant la ville, par la crainte salutaire des batteries, dressées sur le rivage, qui avaient mis l’un de ces bâtiments à peu près hors de service. Cependant avant de livrer ces trophées à l’ennemi, les Turcs avaient détruit les machines, en dévissant certaines pièces essentielles, de sorte que les Russes furent dans l’impossibilité de se servir immédiatement des bateaux. Il s’agissait de les réparer aussi promptement que possible. Le capitaine de frégate russe chargé du commandement des deux canonnières apprit qu’il y avait à Bukarest un ancien contre-maître de la compagnie des chantiers maritimes de Toulon, où Abdul-Azis, quand il fut pris de la rage d’avoir une flotte cuirassée, avait fait construire la plupart de ces bâtiments. Immédiatement, on télégraphia à M. S... de se rendre à Turnu-Maguerelé pour examiner les bateaux, et donner son avis sur la réparation.
L’ex-contre-maître accourut en poste, et reconnut les bateaux pour y avoir travaillé, alors qu’il était employé dans les chantiers de la compagnie toulonnaise.
Il y avait même été chargé à cette époque d’accompagner les canonnières jusqu’à Constantinople, et de les livrer contre paiement en espèces. Voilà comment on se retrouve dans la vie.
S... se chargea de la prompte réparation des bateaux, mais il demanda un délai de trois semaines pour les livrer en bon état à la marine russe, parce qu’il fallait commander à Toulon les pièces essentielles, les _bielles_ des machines à vapeur. S... était tellement sûr de ses actes qu’il consentit à stipuler un assez fort dédit pour chaque jour de retard, les trois semaines une fois écoulées. Le terme fatal approchait, l’administration des chantiers avait avisé S... du départ de ses bielles, et tous les jours il courait à la gare de Bukarest pour savoir si les précieux colis n’étaient pas arrivés. On se décida à envoyer à Toulon un officier de marine russe; mais celui-ci fit le détour, passa par Paris et jugea à propos de tomber malade à Nice.
S..., qui voyait toujours grossir la somme du dédit stipulé, se mit lui-même en route; il fit d’une traite le trajet de Bukarest à Toulon. Cent dix heures d’express! Il constata que les _bielles_ avaient été régulièrement emballées et expédiées. Après avoir à peine respiré, S... remonta en wagon et suivit à la piste de Toulon à Lyon, de Lyon à Strasbourg, de Strasbourg à Vienne les fantastiques colis, interrogeant les chefs de gare, fouillant les _consignes_ et poussant ses investigations jusque dans les derniers recoins des postes de douane. Enfin, après avoir fait quinze cents lieues en dix jours, S... finit par découvrir ses _bielles_ à Orsova, sur la frontière de l’Autriche et de la Roumanie, à une dizaine d’heures de Bukarest.
Par une faute de l’expéditeur on avait dirigé les colis par la Hongrie au lieu de la Galicie. Les employés maggyars, chauds amis des Turcs et ennemis ardents des Russes, faisaient la chasse à la contrebande de guerre. Sans doute les _bielles_ leur avaient été signalées; les caisses furent ouvertes et la marchandise saisie. Tous les efforts, toutes les réclamations de S... restèrent sans résultat; la capture fut jugée bonne prise. Il en était pour sa course folle à travers l’Europe et pour son dédit qui prenait énormément de ventre, tandis que les canonnières, parfaitement radoubées, coquettement peintes, joliment pavoisées aux couleurs russes, mais incapables de se mouvoir, se balançaient paresseuses et inutiles sur les flots grisâtres du Danube.
CHAPITRE XVII
Les conséquences de Plewna.--Situation critique des Russes.--Le quartier-général à Gorny Studen.--Un sybarite.--Les paysans bulgares.--Hospitalité forcée.--Un Tcherkesse de la suite impériale.--Une ferme en Bulgarie.--Générosité du tzar.--Une division en marche.--Une journée au quartier-général.--Nouvelles de la bataille des Balkans.--La vie de l’empereur à Gorny Studen.
Les suites de la défaite de Plewna se manifestaient tous les jours. Il semblait que le prestige militaire de l’immense Russie était destiné à être déchiré en lambeaux par ces Turcs tant dédaignés. Toute la marche des conquérants se trouvait suspendue et la conquête elle-même mise en question. Dans les Balkans, Gourko avait dû tourner bride laissant derrière lui la dévastation et la ruine, les villages turcs brûlés, les chemins de fer et les télégraphes détruits et livrant aux représailles d’un ennemi impitoyable les populations chrétiennes qui, à la vue des cosaques libérateurs s’étaient singulièrement hâtés de piller les propriétés de leurs oppresseurs.
Ils allaient chèrement expier un moment d’illusion.
Devant Rustschuk, les prévisions du baron Jomini s’étaient complétement réalisées. La grande armée turque, concentrée dans l’inexpugnable quadrilatère, avait vengé les dédains dont elle avait été l’objet. Depuis qu’il avait pris les rênes du commandement à la place du débile Abdul-Kerim, Mehemet-Ali s’était chargé de faire sentir aux Russes quelle faute avait été la leur en laissant derrière eux une armée de cette force. Le nouveau généralissime, qui arrivait au commandement avec l’auréole d’une carrière d’aventures qui devait bientôt se terminer par une aventure sinistre, avait animé pour quelque temps du moins son armée d’un souffle brûlant.
Chacune de ses rencontres avec les Russes était une victoire. A Kadikio, à Kara-Hassan, à Rasgrad, la supériorité de sa tactique et de l’armement des troupes bien plus que la force numérique triomphèrent des Moscovites. Insaisissable comme Protée, il faisait exécuter aux Turcs si lourds à se mouvoir des marches forcées d’une hardiesse et d’une rapidité inouïes. Ils attaquaient tantôt en flanc, tantôt en queue, tantôt en tête, le corps de cent mille hommes (sur le papier, du moins) confié au prince héritier et chargé d’envahir Rustschuk. En huit jours, dans la première semaine d’août, le terrain fut complétement déblayé et les avant-postes du grand-duc refoulés à trente kilomètres de la place. Si Mehemet avait pu agir à sa guise, il eût jeté les Russes dans le Danube, comme ils l’ont craint pendant longtemps; mais il était cloué sur place par les ordres contradictoires et décourageants qu’il recevait de Constantinople. A l’état-major russe le prestige qui entourait le fils du musicien de Magdebourg devenu muchir (maréchal) ottoman était énorme; on en parlait avec le plus grand respect, parfois même avec frayeur. On rendait hommage à ses qualités; il faisait la guerre à l’européenne, il respectait les parlementaires, avait défendu que l’on tirât sur les ambulances; ses troupes ne massacraient pas les blessés et ne mutilaient pas les morts.
Mehemet-Ali devant Rustschuk, Suleyman Pacha marchant sur les Balkans par la Roumélie et harcelant avec son avant-garde les traînards de Gourko, Osman Pacha qui convertissait Plewna en un Sébastopol bulgare, serraient l’armée russe dans un étau de fer. Dès le lendemain de Plewna, le télégraphe avait transmis à Saint-Pétersbourg des appels de secours de l’empereur et du généralissime, reconnaissant qu’ils s’étaient trompés sur la valeur, le nombre et la capacité de leurs ennemis.
Des nouveaux corps d’armée avaient été mobilisés; les soixante mille hommes de la garde avaient été interrompus au milieu des manœuvres du camp de Krasnœ Selo par un brusque ordre de départ; mais la route est longue de la Baltique aux Balkans, et dans l’intervalle, le lion Osman, le tigre Suleyman et l’aigle Mehemet pourraient prendre entre leurs griffes et leurs serres la faible armée d’occupation de Bulgarie et la broyer. Ils l’eussent fait certainement sans la jalousie qui divisait entre eux les généraux du sultan, sans le manque de patriotisme de Suleyman, qui préféra laisser écraser inutilement son corps d’armée aux passes de Shipka plutôt que de concerter utilement ses mouvements avec ceux de son rival Mehemet; mais ceci est de l’histoire, et nous n’en faisons point. Revenons à l’anecdote.
Pendant ce mois d’angoisses, d’épreuves et de transes continuelles, pendant ce mois d’août 1877, l’empereur de Russie, qui ne voulut quitter à aucun prix et malgré toutes les sollicitations ni son armée, ni le territoire conquis où l’on se maintenait avec tant de peine et en courant des dangers sérieux, campait sur le plateau de Gorny Studen, situé à vingt kilomètres environ de Sistowa.
Le 19 août, je partais de cette ville pour retrouver au quartier général la plupart des personnes dont j’avais fait la connaissance, soit à Bukarest, soit à Plojesti. Un hasard aimable me donna pour compagnon de route un Belge, M. Bataille, ingénieur attaché à l’exploitation des chemins de fer russes, et un entrepreneur de travaux, M. M...
Ces messieurs se rendaient au quartier général pour soumettre au chef du génie un projet de chemin de fer à établir entre les bords du Danube et la future capitale de la Bulgarie, Tirnova. M. M..., qui était un sybarite, avait voulu que l’excursion se fît dans les meilleures conditions.
Il avait déniché, avec l’instinct fureteur de l’épicurien, une confortable calèche de voyage, bien suspendue, bien capitonnée, une véritable _dormeuse_. Après les guimbardes inversables et les véhicules antédiluviens, auxquels nous en étions réduits depuis quatre mois, ce produit d’une carrosserie civilisée nous parut un véritable prodige. Une grosse charrette recouverte d’une bâche était destinée aux nombreuses caisses de bagage et aux provisions de bouche de MM. B... et M... Un valet factotum dont la corpulence, la figure et, comme je m’en aperçus plus tard, la gloutonnerie rappelaient Mouston des _Mousquetaires_, surveillait d’un regard, à la fois vigilant et affectueux, les caisses, les malles, les sacs de nuit qui étaient entassés là, comme s’il s’agissait d’entreprendre un voyage au long cours. Les deux sacs de toile qui ballottaient sur l’arrière-train de _Kiki_, contenant toutes nos ressources de linge et de toilette, constituaient un contraste trop spartiate avec le luxe déployé par mes compagnons.
M. M... connaissait un peu tout le monde dans l’armée, et il aimait beaucoup à causer. Aussi il y eut une halte trop prolongée à mon gré dans un restaurant en plein vent établi par un écorcheur à face grêlée qui cherchait à compenser l’insuffisance de son service et l’immodicité de ses prix par des grossièretés à l’adresse des clients forcés. Je vis, pour la première fois, pratiquer ces horribles mélanges que certains Russes admettent.
M. R..., tout en racontant avec beaucoup de prolixité, ses petites affaires, avait versé de l’eau de Vichy et du cognac, dans du soi-disant cliquot. Les conséquences se firent sentir plus tard; mais n’anticipons pas.
La route de Sistowa à Gorny Studen est continuellement accidentée; on monte et on descend, on remonte et on redescend; une colline déboisée succède à l’autre, et des villages sont assis dans les entonnoirs situés entre deux éminences. En général, la campagne, dans cette partie de la Bulgarie est belle; on pressent déjà les merveilles du paysage de la Thrace et de la Roumélie, les vallées de roses de Tirnova, les magnifiques plantations abondamment arrosées de Gabrowa.
La végétation est de beaucoup plus riche et bien plus variée qu’en Roumanie, mais la culture est bien moindre. Pourtant les villages ont une apparence plus respectable, les fermes et les maisons de paysans sont d’une construction moins misérable que de l’autre côté du Danube; enfin on remarque partout une grande richesse de bétail et de volailles. Les habitants sont tels qu’on peut se les figurer, après des siècles d’oppression, se sachant livrés à l’arbitraire et aux exactions. Ils n’ont rien de l’expansion et de l’humeur enjouée du paysan valaque; ils sont avant tout méfiants, peureux, et toujours disposés à tout cacher devant un étranger. Pourquoi viendrait-il, si ce n’est pour voler le peu qu’ils possèdent? Sauf dans les villes, les Bulgares ne paraissent guère se douter qu’ils sont la cause et l’enjeu de la guerre. Il faudrait renoncer à leur expliquer comme quoi les régiments russes se sont mis en mouvement pour les délivrer. Aussi les officiers et les troupes russes se plaignent beaucoup de l’accueil qui leur est fait. On les reçoit, paraît-il, aussi mal qu’on pourrait accueillir des Turcs. L’armée libératrice trouve toutes les portes hermétiquement closes à toutes les demandes de pain, de vin, et l’on répond par l’éternel _ni mai_, je n’ai pas. Je viens de parler des Turcs...; mais il n’est pas rare d’entendre des officiers déclarer que les Bulgares inclinaient beaucoup plus du côté de leurs anciens maîtres que de leurs nouveaux, et qu’ils leur servirent volontiers d’espions. Aussi on avait fini par traiter assez mal les «frères slaves». L’invariable _ni mai_ avait fini par agacer les nerfs de MM. les Cosaques. Quand le paysan bêlait cette fin de non-recevoir, les «libérateurs» allaient droit aux bahuts qu’ils défonçaient d’un ardent coup de pied, et se servaient eux-mêmes. Nous dûmes aussi, du reste, recourir à la force pour ne pas loger à la belle étoile.
Après avoir franchi le plateau au bas duquel se trouve le gentil village de Tsarevitza, où M. M... voulut à tout prix faire halte pour interroger quelques Turcs prisonniers, assis au beau milieu de la place, après avoir bu quelques kilomètres plus loin de l’eau délicieuse à une de ces fontaines taillées dans le roc, enjolivées d’inscriptions qui sont la grande ressource du voyageur dans tout l’Orient, la nuit nous surprit à deux lieues environ de Gorny Studen, au village d’Akjiar. Après avoir grimpé au moins une dixième côte depuis le départ de Sistowa, nous tombâmes au beau milieu d’un camp d’une douzaine de mille hommes d’infanterie qui, arrivés le soir même, avaient choisi cet emplacement pour y planter leurs tentes et y faire la soupe. Ces centaines de tentes, ces flots de fumée s’élevant au-dessus des bivouacs et des marmites, les silhouettes des vedettes veillant pour la sûreté de leurs camarades, tout ce tableau qu’éclairait une pleine lune aux reflets d’argent ressemblait à un décor fantastique d’opéra et de féerie, beaucoup plus qu’à une scène de la vie réelle. Au milieu du camp qui bordait les deux côtés de la grande route, une charrette vint à passer, se dirigeant en sens inverse, c’est-à-dire venant du quartier général où nous nous rendions. Elle contenait un voyageur portant l’uniforme des Tcherkesses de la garde particulière de l’empereur. «Tiens, s’écria M. M... quand il l’aperçut, c’est Seller!» En s’entendant appeler par son nom, le Tcherkesse fit un signe de surprise; il ne s’attendait pas à retrouver une connaissance, il n’en fut que plus content. En cinq minutes, il nous mit au courant: faisant partie de la suite de l’empereur, il avait été détaché avec quatre de ses compagnons sur le champ de bataille de Plewna, le 31 juillet, pour y porter des ordres. Ils étaient arrivés au beau milieu de l’action, et s’étaient empressés d’y prendre part. Les quatre compagnons de M. Seller y restèrent; quant à lui, il fut grièvement blessé à la jambe, racontait-il, et, sur l’ordre du tzar, il allait en Russie achever sa convalescence. Après une courte délibération, nous résolûmes de camper ensemble dans une des maisons assez spacieuses et de fort belle apparence, étant donné le pays, dont les toitures scintillaient à une portée de fusil de l’endroit où avait eu lieu la rencontre. La décision était louable, mais il fallut la mettre à exécution, chose bien moins facile, grâce à la mauvaise volonté de MM. les paysans. Nous parlementâmes d’abord avec les propriétaires de la première maison: pas d’autre réponse que le fameux _ni mai_; dans une seconde, on ne nous répondit même pas, toute la nichée feignit de dormir; enfin, dans la troisième, un rustre madré nous fit comprendre que nos seigneuries, avec nos onze chevaux, nos cochers et domestiques, seraient bien à l’étroit dans son humble demeure; il nous assura, comme je le compris ou plutôt devinai à grand’peine, qu’il y avait dans le même hameau une maison bien plus vaste, en y élisant domicile, nous aurions l’avantage, nous, de passer commodément la nuit, et notre homme celui de rester tranquille chez soi... «Bien, fis-je, montrez-nous cette belle maison.» Le paysan se gratta l’oreille. Sans doute qu’il tenait fort peu à ce que le fermier sût qui lui avait envoyé des garnisaires. Il essaya de s’en tirer en se lançant dans des détails topographiques sur la direction où se trouvait cette maison forcément hospitalière; mais je ne m’y fiais pas.
Je piquai vers la charrette du Tcherkesse pour le prier de me prêter le coutelas qu’il portait à la ceinture et, sans le tirer du fourreau, j’invitai d’un ton très-décidé mon interlocuteur à me servir de conducteur. Il eût bien voulu esquiver la corvée, mais, en regardant le coutelas il voulut bien s’y résigner. Les montures de MM. B. et M. et la charrette de Seller restèrent sur la route tandis que je poussais la reconnaissance dans la direction que m’indiquait le Bulgare. Nous nous arrêtâmes, en effet, à l’entrée d’une ferme dont l’allée était fermée par une palissade de bois. Des chiens se mirent à hurler par douzaines, et mon guide voulut profiter de l’émoi pour opérer un mouvement en arrière. Mais en faisant cabrer _Kiki_, j’eus raison de cette tentative, et mon Bulgare dut aller réveiller le propriétaire de cette villa de paysans. La discussion parut durer assez longtemps; je tournai bride et fis part de ma découverte à la petite caravane; aussi, avant que le fermier se fût décidé à nous ouvrir, le gros Mouston aidé du Tcherkesse avait forcé la palissade et les trois voitures entrèrent triomphalement dans la cour de la ferme. Le propriétaire, une assez belle tête de vieillard, était en grand échange de horions avec l’autre paysan; il le remerciait à sa façon de lui avoir procuré notre visite. Nous laissâmes les deux Bulgares se rouer de coups; il s’agissait avant tout de dételer les chevaux et de les mettre à l’abri sous un grand hangar qui se trouvait là à souhait. C’est alors seulement que M. M... intervint en médiateur. On donna une pièce blanche au conducteur, ce qui parut l’étonner et changea aussi les dispositions hostiles du vieux fermier. On nous avait pris pour des _réquisitionnaires_, des pillards peut-être! mais, du moment que nous étions gens à dénouer les cordons de la bourse, c’était toute autre chose.