Part 2
La cloche sonne; des conducteurs vêtus d’une blouse de soie bleue ou rose retenue autour de la taille par une large ceinture de cuir, d’un pantalon de velours très-bouffant et s’arrêtant à la cuisse, et chaussés de hautes bottes très-reluisantes, ouvrent les portes vitrées. Chacun s’élance sur le quai où le train de Saint-Pétersbourg vient d’être formé. On cherche à se caser de son mieux; comme j’y suis accoutumé, j’installe d’abord mes menus bagages dans le filet et je me promène sur le quai jusqu’au départ du convoi. «Quelle imprudence vous avez commise, me dit quand j’eus pris place dans le compartiment un compagnon de voyage, d’abandonner vos effets ainsi!»--Mais en France, en Allemagne, en Italie, répondis-je, je n’ai jamais fait autrement. «Dans ces pays c’est possible, mais en Russie il faut avoir plus que cela l’œil sur ses affaires, ou on risque fort de ne plus les retrouver. Il existe toute une association de filous fort bien organisée, fortement disciplinée, très-répandue, et qui ne «_travaille_» que dans les stations. Les affiliés voyagent dans tous les sens, ils sont à l’aguet des voyageurs trop naïfs ou trop confiants, et quand leur voisin de coupé a disparu un instant pour tel ou tel motif en oubliant sa valise ou sa sacoche, crac! le gentleman en question s’en empare, et il ne reste plus à la dupe qu’à crier au voleur.--Et cela arrive-t-il souvent?--Tous les jours. Ainsi, il y a huit jours à peine, sur cette même ligne, un voyageur d’une des plus grandes maisons de Saint-Pétersbourg a été soulagé de cette façon de sa sacoche qui contenait une douzaine de mille roubles. Aussi, les voyageurs prudents et avisés ne quittent jamais le coupé sans emporter leurs effets ou sans avoir chargé le conducteur, moyennant une petite rémunération, de _veiller au grain_». Je remerciai mon obligeant compagnon de son avis et je me promis d’en faire mon profit. Le convoi s’était mis en marche, et nous commencions à rouler dans cet immense désert, tout en forêts et marécages, qui s’étend de la frontière d’Allemagne jusqu’aux portes de Saint-Pétersbourg, désert coupé, il est vrai, de villes et de bourgs, mais dont rien dans cette saison, encore hivernale là-haut, ne saurait rendre la désolation et la tristesse. La terre aride, morne, couverte de frimas, les maigres pins se dressant tout nus, dépouillés de tout ornement, les étangs, les flaques d’eau gelées, et, sur le parcours du chemin de fer, l’aspect misérable des cabanes des aiguilleurs, devant lesquelles se roule dans la boue une bande de marmots à peine vêtus, tout cela vous donne le frisson et vous dispose à la mélancolie. Fort heureusement, on trouve à se distraire dans l’intérieur du wagon. Outre mon obligeant voisin, qui a bien voulu me faire la leçon au sujet des écumeurs de wagons, la société se compose de la jeune actrice allemande qui n’a pu encore se consoler du révolutionnement de sa caisse, et d’un fonctionnaire supérieur du chemin de fer qui va passer un congé dans la capitale. Le premier de ces personnages était un «Balte», c’est ainsi que s’appellent eux-mêmes les habitants des provinces allemandes de la Russie baignées par la mer de l’Est: Finlande, Courlande, Livonie, Esthland. Mon voisin réalisait assez complétement, au point de vue physique, le type vigoureux, coloré, plein de santé, fortement nourri, d’allure un peu massive, mais non dépourvu d’élégance, qu’on trouve généralement dans ces provinces.
Je savais déjà que les habitants de ces régions sont d’humeur fort sociable et très-communicatifs; aussi n’éprouvai-je nulle surprise quand mon interlocuteur, après avoir décliné sa nationalité, se lança dans une dissertation politique, dont beaucoup de choses m’ont paru utiles à retenir. «La guerre qui vient de commencer, me dit-il, est considérée par tous les Russes comme une entreprise nationale au premier chef. Tous s’y sentent engagés, et tous sont décidés à se sacrifier pour que _notre empereur_ sorte victorieux de la partie qui vient d’être entamée. Le Russe a une grande qualité, c’est son patriotisme, il donnerait tout pour _son empereur_, c’est là ce qui le sauve. Il nous fallait la guerre actuelle, nous ne pouvions pas rester éternellement sous le coup de l’humiliation de Crimée. Il était impossible de laisser à la Turquie les bénéfices d’une victoire qu’elle devait à la France aujourd’hui vaincue à son tour et d’une Angleterre qui ne compte plus sur le continent[1]. Tout le monde pressentait la lutte, et par suite tout le monde était inquiet, indécis; les affaires souffraient, tout était arrêté, nous étions menacés de la misère, une fois la guerre finie; la crise aura également atteint son terme, nous pourrons travailler tranquilles. Maintenant pouvons-nous espérer pour bientôt la fin de la guerre qui militairement n’est pas encore commencée? On dit la Turquie très-forte, son armée bien pourvue, nombreuse et outillée! Nous serons condamnés à de grands sacrifices. Qu’importe! si cinquante, si cent mille soldats succombent avant qu’un résultat soit obtenu, l’empereur en appellera d’autres, voilà tout. Les ressources de la Russie sont infinies, et avec l’absence de contrôle parlementaire qui fait que le ministère n’a de comptes à rendre à personne, avec ce système de gouvernement qui évite les indiscrétions et trouve moyen s’il le faut de cacher la vérité, le public aura à peine connaissance des désastres s’il s’en produit et de l’étendue des pertes. On ne connaîtra que le résultat final qui sera dans un an, dans deux ans ou dans trois ans l’anéantissement de la Turquie. Nous y arriverons.»--Je ne pus m’empêcher de témoigner un peu d’étonnement de ce qu’un habitant des provinces baltiques s’exprimât sur cette question d’Orient avec tout le feu et toute la chaleur chauvine d’un russe panslaviste de Moscou.
[1] Cette conversation a eu lieu au mois d’avril 1877 avant que lord Beaconsfield eût réveillé le lion anglais.
«C’est une grave erreur, répliqua mon nouvel ami, de supposer que les _Baltes_ soient moins bons Russes que les autres sujets de l’empereur. Au contraire, nulle part peut-être dans tout l’empire le tzar Alexandre n’a des serviteurs aussi dévoués et des admirateurs aussi sincères que chez nous. Il respecte nos priviléges, notre langue et notre autonomie. Il nous laisse le droit de régir nos églises et nos écoles, c’est tout ce que nous demandons. Nous voulons être _sujets_ de Sa Majesté Alexandre, mais nous nous fâchons quand on nous appelle simplement des _Russes_. Nous sommes de mœurs, de langue et de caractère, Allemands, mais prêts à concourir avec ardeur et enthousiasme à tout ce qui peut servir à accroître la grandeur de la Russie et rehausser la gloire de l’empereur. Nous ne songeons pas du tout à nous rallier politiquement à l’Allemagne de M. de Bismarck, surtout autant que nous aurons pour maître un souverain, protecteur de nos anciens priviléges...» La conversation continua sur ce ton. M. X*** m’apprit qu’il était médecin à Riga, et, comme tous ses compatriotes voués à cette profession, il avait étudié à l’université de Dorpat. Les jeunes Baltes qui se forment à cette pépinière, tous pleins de fougue, d’entrain mènent au milieu de leurs études l’existence tapageuse et largement humectée des Bursche allemands. Les duels sont à l’ordre du jour, et leur issue est souvent fatale. L’adversaire survivant va terminer ses études pendant deux ou trois ans dans une forteresse jusqu’à ce que ses parents ou ses protecteurs obtiennent sa grâce. Ces duels sont tellement entrés dans les mœurs de Dorpat que les professeurs et les familles ne font rien pour les empêcher.
Au contraire, on cite comme typique le cas suivant arrivé il y a quelques années:
Deux étudiants, parfaitement liés jusque-là, un peu gris tous les deux, se prennent de querelle. Dans le feu de la discussion, l’un applique un soufflet à son adversaire. Le père du souffleté, ayant appris l’outrage, écrivit à son fils: «Sachez que je vous défends de mettre les pieds chez moi tant que vous n’aurez pas tiré vengeance de l’injure faite à notre nom.» L’étudiant se battit en effet, tua son adversaire ou fut tué, je ne me rappelle plus, car ce n’est pas toujours le droit qui triomphe dans ces jugements de Dieu.
Vers le soir, on arriva près de Wilna. A l’une des stations intermédiaires, mon autre compagnon, l’employé supérieur du chemin de fer, raconta une anecdote dont il prétendait avoir été témoin en 1867 lorsque l’empereur actuel se rendit à Paris à l’Exposition universelle. Le convoi de la Cour s’était arrêté à cette station pour permettre à la machine de faire de l’eau. L’empereur était descendu un instant et recevait les hommages du maire et du conseil municipal de la commune qui étaient accourus pour saluer leur souverain. Soudain, un bruit confus se fit entendre de l’autre côté de la cloison qui séparait le bâtiment de la gare de la campagne. L’empereur leva la tête et aperçut une femme portant le costume des bohémiennes, se débattant avec énergie au milieu des gendarmes et des employés de chemin de fer qui voulaient l’empêcher d’approcher du groupe formé par l’empereur et les conseillers municipaux. Le tsar donna l’ordre de lui amener la tzigane. «Que me voulais-tu? dit-il.--Je voulais vous dire la bonne aventure.» L’empereur sourit et, se prêtant à la fantaisie de la femme, lui tendit sa main. Elle se prit à étudier les «lignes» avec le plus grand soin. «Sire, dit-elle, ne faites jamais la guerre, car vous en mourrez!» Ces paroles firent une vive impression sur le tsar, il retira brusquement sa main et s’avança d’un pas rapide vers le wagon-salon où il s’enferma tout rêveur...
A Byalstock, autre réminiscence, celle-là se rapportant à l’insurrection de Pologne de 1863. Un télégramme venait d’annoncer à Saint-Pétersbourg l’extension que prenait le mouvement; on forme un train spécial à Saint-Pétersbourg qui doit conduire dans la région insurgée toute une cargaison de fonctionnaires militaires et civils chargés de diriger la répression du mouvement. Le train était commandé par un ingénieur attaché à la compagnie, un belge, M. B. Au départ de Saint-Pétersbourg, tout le monde était tout feu et tout flamme; le juge d’instruction ne parlait que de pendre en masse tous les insurgés; le général voulait les sabrer et les commissaires extraordinaires rêvaient déjà tout haut des récompenses que leur vaudrait leur zèle. Hélas! ce zèle se refroidissait au fur et à mesure que l’on approchait du but du voyage, car, à chaque halte du convoi, on apprenait une nouvelle extension du mouvement. Les hauts dignitaires envoyés pour comprimer l’insurrection s’éparpillèrent sur la route; chacun se rappela une mission importante à remplir dans les villes du parcours. De cette façon, M. B. arriva tout seul à Byalstock.
Là, les insurgés régnaient en maîtres; ils s’étaient emparés de la gare et prenaient des dispositions pour ramener le matériel roulant en arrière dans leurs lignes. M. B., sans perdre la tête, parlementa, fit valoir sa qualité d’étranger, invoqua l’intérêt des actionnaires, des droits de la Compagnie, etc., etc. Son entrain, sa bonne humeur, et surtout un prodigieux aplomb, qui, en pareille circonstance, emporte le morceau, en imposèrent aux insurgés; ils entrèrent en pourparlers et laissèrent à l’ingénieur le temps de faire former par les hommes d’équipe qui obéissaient à lui seul un double train, d’y sauter à la dernière minute et de partir dans la direction de Wilna...
Les vingt-quatre heures qui séparent la frontière de la capitale passèrent en causeries, en sommeil et en stations autour des samovars. La journée avait été humide. Vers le crépuscule, le froid ne cessa point; au contraire, il devint encore plus intense; mais la brume disparut, la pluie sécha et le soleil des contrées boréales nous montra les forêts de pins baignées dans une onde dorée. Nous approchions de la ville des tsars. Après une foule de noms totalement inconnus, la voix du conducteur jeta ces vocables qui ne sont pas étrangers pour quiconque lit un peu les journaux: «Tsarkoë-Selo!» Nous nous arrêtâmes quelques minutes dans cette résidence d’été des empereurs, la retraite de prédilection d’Alexandre II. Le château est encore assez loin de la gare; on le remarque à peine; une ceinture de jolies maisonnettes l’entoure; c’est surtout au soin qu’on apporte ici, même en hiver, à l’entretien des jardins et des routes de communication que l’on s’aperçoit de la proximité d’une résidence impériale. Pour moi, l’impression laissée par Tsarkoë-Selo se résume dans un pope, robuste vieillard, bien pris et trapu, tellement emmitouflé dans une énorme pelisse qui lui recouvrait le corps entier et la figure, qu’on apercevait à peine sortant de dessous un capuchon quelques bribes de barbe blanche, un nez fortement bourgeonné,--puis rien. Cet ourson fut hissé à grand’peine dans notre wagon par un diacre complaisant; il représentait à mes yeux _in anima vili_ le véritable _père Hiver_ de ces régions du Nord, l’hiver frileux de son propre froid, et grelottant le premier sous le poids de ses fourrures avec ses glaçons pendant à la barbe. Oui, c’était bien là le climat russe tel qu’il se grave dans le cerveau populaire d’après les images d’Épinal. Le compagnon du prêtre le serra dans ses bras et appliqua deux solides baisers bien retentissants, deux baisers slaves, sur les collets relevés de la pelisse qui protégeaient les joues du voyageur, en guise de souhait de bon voyage.
Quelques minutes plus tard, nous étions à Saint-Pétersbourg. Neuf heures du soir sonnaient et pourtant il ne faisait pas nuit.
La place devant la gare, un vaste carré dallé où s’agitaient des véhicules de toute espèce, traînés par des chevaux de toute sorte, était noyée dans une demi-lumière blanche indécise, crépusculaire.
Le nouveau débarqué peut croire à une erreur dans l’heure indiquée sur le livret. Il vérifie et s’aperçoit qu’il ne se trompe pas. On est au début de cette saison extraordinaire spéciale aux contrées polaires, où le jour se prolonge d’heure en heure jusqu’à la suppression complète de la nuit pendant deux ou trois semaines. La nature a mesuré d’une main avare les douceurs de l’été aux habitants de ces contrées, mais elle a rétabli l’équilibre en laissant luire pendant dix-huit, vingt et vingt-quatre heures le splendide soleil de juillet et d’août.
CHAPITRE II
Halte à Saint-Pétersbourg.--Première impression.--Églises et brocanteurs.--Saint-Isaac.--La Patti à l’hôtel Dehmouth.--Le retour de l’empereur.--Un discours incendiaire.--A la gare Nicolaï.--Souvenir de Metz.--Un discours manqué.--La bienvenue à Notre-Dame de Kazan.--Une illumination à Saint-Pétersbourg.--Dix mille voitures fantômes.
La première impression que Saint-Pétersbourg fait sur l’étranger a incontestablement quelque chose de grandiose. L’œil est de suite sollicité dans les faubourgs que l’on traverse par l’excentricité des constructions. Une grande caserne d’abord, bâtiment immense et d’aspect aussi peu aimable que les constructions de ce genre dans les autres États de l’Europe; ensuite une église, bâtie à la grecque avec la coupole gracieuse et luisante. Les portes béantes, malgré le froid, laissent voir dans la nef, agenouillée sur la pierre devant l’autel tout inondé de lumières, la foule des fidèles. Le cocher de notre voiture (l’istvotschik) ne manque pas de se décoiffer avec piété en passant devant la maison de Dieu et de se signer trois fois. Puis viennent les vieilles maisons à arcades basses avec les boutiques les plus diverses sur les arcades desquelles dansent joyeusement les caractères de l’alphabet esclavon, avec les _dvors_ ou cour de marchands encombrés de hardes, de livres, d’épaves de toute espèce, un temple de l’époque où ce marché n’était pas encore devenu une halle monotone. Les revendeurs portent de longues houppelandes et l’inévitable bonnet fourré.
Quels costumes disparates! quelles coiffures pittoresques! quel assemblage de samovars, de lames de sabres hors de service, de pistolets à pierre, de boîtes à lunettes et surtout que de vieux bouquins!
La rue se rétrécit, bientôt elle prend les dimensions d’une des ruelles de l’ancien Paris--mais c’est une surprise que l’architecture saint-pétersbourgeoise nous ménage. Tout à coup l’horizon s’élargit, la rue étroite aboutit sur une large place carrée entourée de hautes maisons et de palais. A l’extrémité Sud se dresse au milieu d’un jardin complétement dépouillé par la saison, un immense édifice avec une grande coupole tout aussi dorée que celle des Invalides. Cette orgie de marbre et d’or représente la nouvelle cathédrale de Saint-Pétersbourg placée sous l’invocation de Saint-Nicolas. Mais ce n’est pas au canonisé seul de ce nom qu’appartient la place. En face de la grande porte d’entrée se dresse la statue équestre du père et prédécesseur de l’empereur actuel.
Il est de mode à Saint-Pétersbourg de dire que cette statue ne représentait rien, ne signifiait rien, que c’était un bloc de fer sur un bloc de pierre; image fidèle d’ailleurs de ce règne si long et en somme peu glorieux. Pourtant, vue dans la pénombre, cette figure allègre et brutale interrogeant le ciel comme pour savoir s’il fera beau temps pour la parade, nous frappe étrangement. Nous y voyons incrustée l’image banale mais saisissante toutefois du despotisme militaire, et cette banalité qui vient paralyser l’élan de l’artiste en s’imposant à lui de par la censure, symbolise encore le mieux le règne de ce monarque.
La nuit s’est enfin décidée à venir, quand le léger véhicule tournant sous l’arc-boutant en face du palais d’hiver, s’engage au milieu des hautes maisons de la «grande rue maritime», tourne sur la Perspective, le boulevard de Pétersbourg et après avoir passé devant la cathédrale de Notre-Dame de Kazan--pâle imitation de Saint-Pierre de Rome,--court à bride abattue vers l’hôtel Dehmouth que signalent de loin les drapeaux arborés aux fenêtres du premier étage.
Dehmouth est le caravansérail à peu près obligé de tout étranger de distinction qui tient à descendre dans un hôtel de bel air où il aura toutes ses aises. Le premier étage se compose d’appartements meublés avec un luxe princier. C’est ici que logent souvent les nombreux parents de la famille impériale qui viennent en visite sur les bords de la Neva. La reine du chant, l’adorable Adelina, tenait pendant trois mois cour plénière dans ce premier étage, et peu de temps avant notre arrivée son appartement fut le théâtre de scènes conjugales mélodramatiques qui ont eu un fâcheux retentissement. Pour le moment l’hôtel Dehmouth était hanté par une demi-douzaine de généraux, qui ne cessaient de recevoir les visites d’autres hauts dignitaires de l’armée. Un mouvement inaccoutumé régnait d’ailleurs le soir même de mon arrivée; chacun se préparait à la grande cérémonie prochaine: le retour à Saint-Pétersbourg de l’empereur Alexandre qui venait de voir défiler devant lui l’armée de Kischeneff avant de lui donner l’ordre de passer la frontière turque.
La ville était aussi agitée que peut le comporter le tempérament calme, passif et d’allure bureaucratique de la capitale officielle de l’empire russe. La grande affaire, c’était de ne pas rester en arrière de Moscou, ce volcan slave toujours en ébullition, où le tsar venait d’être l’objet de démonstrations enthousiastes et d’ovations pleines d’exubérance. Le télégraphe avait apporté, à trois heures du matin, dans les rédactions de journaux, où le personnel l’attendait avec impatience, le texte même des discours au picrate échangés dans l’enceinte du Kreml entre le tout-puissant empereur et les représentants de la noblesse et de la bourgeoisie moscovite.
Ces discours retentissaient dans tous les cœurs comme les fanfares guerrières de cette nouvelle croisade contre le Turc, croisade dont un empereur du XIXe siècle se faisait le Pierre l’Ermite. Alexandre II venait de déployer à Moscou l’étendard de la chrétienté; c’est aux passions religieuses qu’il venait de faire appel pour pousser son peuple,--qui n’avait pas besoin de ces encouragements, certes non!--dans la voie qui mène à «Tsarigrad». O illusion! L’Europe libérale croyait avoir enseveli sous le fracas du canon de Castelfidardo la puissance de la papauté, l’empire d’un pontife sur les passions les plus dangereuses des foules. Voici, au Nord, un autre pape-César qui déclare tirer l’épée au nom de la religion, et tout un peuple l’acclame. Il dit à Moscou que c’est bien la guerre telle que Moscou la veut et l’entend qu’il fera, non pas la guerre née d’un incident et pouvant aboutir à un compromis, mais la guerre de principe, la guerre jusqu’au bout, la lutte de la croix contre le croissant, qui ne peut finir que par la destruction d’un des deux principes noyé dans un flot de sang.
A ce discours impérial, qu’aurait pu prononcer tout aussi bien l’agitateur Aksakoff, et que le bouillant Katkoff aurait pu placer en tête de sa «Gazette», Moscou, ivre de joie, avait répondu par de bruyantes ovations. Il ne fallait pas que Saint-Pétersbourg fût accusé de tiédeur et qu’il méritât d’avoir «presque» égalé Moscou.
Le grand jour, le 7 mai, il faisait un froid de loup. Un vent aigu et tranchant nous jetait au visage les grains de sable de la steppe, et le ciel gris et lourd était plein de menaces de neige. Aussi quelle orgie de fourrures sur la perspective Newski! Une procession interminable de droskis lancés à fond de train faisaient rage sur le boulevard de la capitale russe. La route que poursuivaient ces lestes et pimpants équipages était celle de la gare du chemin de fer Nicolaï, qui se trouve à l’extrémité de la _Newski_. L’embarcadère porte, ainsi que le chemin de fer, le nom du précédent souverain qui fit construire à son idée le railway de Saint-Pétersbourg à Moscou. Il prescrivit l’itinéraire entre les deux villes en traçant une raie avec l’ongle du pouce, au grand désespoir des ingénieurs. L’arrivée du train impérial était fixée pour dix heures; à huit heures, les corps de troupes commencèrent à prendre position sur la _Newski_. Il y avait des députations de tous les régiments en garnison dans la capitale appartenant tous à la garde. Un soldat de la ligne est un être complétement inconnu dans la capitale; il déparerait d’ailleurs, pauvre hère chétif et malingre enfoui dans sa disgracieuse capote, ce magnifique et luxuriant spectacle militaire qu’offre une réunion de corps d’élite.