Zig-zags en Bulgarie

Part 3

Chapter 33,643 wordsPublic domain

Les détachements avaient pris position au milieu de la large chaussée sur quatre hommes de front. Il y avait là des grenadiers habillés d’un pantalon et d’une tunique verte, des voltigeurs des régiments de Paul et Preobrajenski, le chef coiffé de l’immense bonnet de cuivre de forme conique, poli, éclatant et luisant comme de l’or, puis des artilleurs, des cosaques tout de bleu vêtus avec leur lance ornée de banderoles aux cent couleurs diverses, des dragons aux casaques jaunes, etc., etc. Toutes ces troupes y compris la cavalerie étaient à pied et sans armes, c’est l’usage en Russie. Le soldat ne paraît avec son fusil qu’à la parade; dans les occasions solennelles comme celle-ci, il n’est en quelque sorte qu’un simple spectateur, mais un particulier parfaitement endimanché. Tout était flambant neuf et luisant sur les corps de géant de ces prétoriens. Pas une tache sur les tuniques, pas un défaut dans la buffleterie et les gants d’un blanc immaculé. Mais ce qui manquait complétement à ces soldats c’était l’élégance militaire. Il n’y avait chez eux ni cette raideur martiale, corsetée, serrée de près et archi-bouclée du grenadier prussien, ni le laisser-aller étudié du _deutschmeister_ autrichien qui porte son uniforme avec le chic d’un gandin habillé par Dussautoy, ni l’aisance d’allures, le _dégagé_ du zouave ou du chasseur de Vincennes; des automates grossièrement travaillés et bien vêtus mais gauchement machinés, voilà l’effet le plus exact que produisent les soldats de la garde russe, surtout quand ils ne savent que faire de leurs bras ballants habitués à tenir le fusil. Faut-il tout dire, l’aspect de ces grands corps lourds et gauches ficelés dans leurs loques a quelque chose qui frise le comique. Heureusement que les officiers, pomponnés, pommadés et coiffés sont là pour donner à l’enfilade de guerriers un aspect plus aimable et on ne peut plus raffiné! De temps à autre un colonel enveloppé d’un immense manteau à triple collet, passe dans un simple droski devant le front de bandière. Alors un court colloque s’engage entre cet officier et le chœur des troupiers. Ainsi le veut le réglement. «Mes enfants, dit le colonel, vous portez-vous tous bien?» Le chœur répond d’une voix: «Très-bien, merci, et vous?» Le colonel reprend: «Avez-vous quelques plaintes à formuler?--Aucune.»

Il ferait beau voir qu’un soldat, ayant en effet quelque chose sur le cœur, prît l’interpellation au sérieux et s’amusât à porter sa plainte. Il n’y aurait pas assez de bourrades et de salles de police pour l’audacieux. Cet échange de demandes et de réponses, réglé d’avance et lancé dans les airs comme une bouffée, a quelque chose d’étrange.

Mais, pressons-nous, il s’agit de conquérir une place avantageuse d’où l’on peut voir sans être trop vu, car qui sait si la présence d’un simple _reporter_ au milieu de tous les personnages officiels serait tolérée? Un ami, collaborateur d’un journal pétersbourgeois, qui nous accompagnait dans notre excursion, ne tarissait pas en recommandations; il fallait être discret, prudent, s’effacer et surtout éviter les regards du général Trépow, le préfet-maire de Saint-Pétersbourg, qui, d’un signe donné à un gendarme pouvait nous faire jeter à la porte de la gare. «Mais, répétai-je, vous avez votre autorisation?--En effet, mais à quoi cela me servirait-il, si le général était de mauvaise humeur?» Nous traversâmes la banale antichambre de la gare et nous nous faufilâmes sur le quai. Il était déjà encombré de messieurs et de dames de haut parage tous spécialement invités et revêtus, les premiers de magnifiques uniformes, les autres de lourdes et précieuses pelisses qui cachaient les toilettes de bal blanches ou roses; les dames de la haute aristocratie et les épouses des fonctionnaires s’étaient mises sous les armes pour faire honneur à leur empereur. Au milieu des uniformes et des fourrures, un groupe d’hommes en habit noir dont plusieurs portent autour du cou pendue à un ruban bleu ou rouge une médaille d’or avec le portrait de l’empereur Alexandre, fait tache.

Ces messieurs sont les membres du conseil municipal de Saint-Pétersbourg, la Duma. L’habit noir va mal à ces négociants en grains et en cuirs, leur large figure fade et bouffie, et leurs cheveux plats s’accommoderaient mieux de la longue houppelande et du bonnet fourré dont ils sont accoutrés à leur magasin. Parmi la foule circulent les gendarmes de la cour, tous des gaillards de six pieds au moins, magnifiquement nourris et vêtus de même.

A l’heure précise un long coup de sifflet retentit, tous les assistants privilégiés se rangent militairement sur le quai, le train entre en gare. Ce convoi d’empereur, composé de superbes wagons, a son histoire. Il appartenait à un autre empereur mort en exil. Napoléon III avait fait construire ces voitures-salons pendant les dernières années de son règne. Elles ne servirent que deux fois, lorsque l’impératrice se rendit en Corse en 1869, et lors du départ de Napoléon III pour l’armée, en juillet 1870. Après la guerre, lors de la liquidation de la liste civile, le tsar dont les wagons de gala menaçaient ruine, fit acheter le convoi désormais inutile de son confrère découronné. On gratta sur les portières les _N_ que l’on remplaça par l’aigle à deux têtes; du reste, le train servait aux mêmes fins. Seulement, au lieu de conduire les augustes voyageurs sous Metz, il les conduisit à un camp sous Kischeneff.

L’empereur Alexandre occupait le troisième wagon, tout peint en bleu, et dont les stores roses étaient baissés. Il quitta le compartiment d’un pas rapide et répondit par une vague inclinaison de la tête aux saluts qui lui étaient adressées de toute part. Alexandre II a aujourd’hui soixante ans, il a franchi cette passe fatale de cinquante-neuf ans, que sauf Catherine, aucun Romanoff n’a doublée. Il ne marque point dans son extérieur cet âge voisin de la vieillesse. Toute sa personne respire la vigueur; je n’ai point trouvé dans sa figure cette teinte de mysticisme et de douleur méditative que les apologistes de ce souverain veulent absolument découvrir dans toute son attitude. L’impression que laisse la vue de l’empereur est essentiellement militaire. Au moment de son retour à Saint-Pétersbourg, les traits du tsar contractés par la fatigue et peut-être par la contrariété de quelque mauvaise nouvelle, étaient extrêmement durs. Évidemment une préoccupation l’obsédait. Regrettait-il la détermination qu’il venait de prendre ou prévoyait-il les difficultés et les déceptions de la première période de la campagne? Le fait est qu’on eût cherché en vain la moindre trace de bienveillance ou de bonne humeur chez l’empereur.

Le général Trépow s’inclina profondément devant son souverain. Celui-ci alors s’arrêta un instant et tendit la main au tout-puissant gouverneur de Saint-Pétersbourg. Mais sa figure se renfrogna tellement quand les membres de la municipalité s’avancèrent vers lui, que le chef du conseil municipal en oublia tout net le discours de bienvenue qu’il avait soigneusement préparé et appris par cœur. Il resta bouche béante devant le souverain en proie à une telle émotion que des larmes lui en vinrent aux yeux, au grand désappointement de ses collègues qui se regardaient d’un air à la fois consterné et piteux. L’empereur mit lui-même un terme à cette scène peu édifiante; son visage se rasséréna un peu. «Je vous remercie, fit-il, de votre réception, Saint-Pétersbourg n’est pas resté en arrière de Moscou. Quant à votre discours, ajouta-t-il, je le lirai demain dans le _Messager officiel_». Le tsar franchit alors le vestibule de la gare. Les officiers réunis sur le quai pour sa réception se précipitèrent sur ses pas en poussant des hourrahs frénétiques, ils l’entouraient d’un immense cordon humain. Quand l’empereur monta dans son petit panier (droski), presque aussi simple qu’une voiture de louage, mais attelé de deux magnifiques trotteurs Orloff, de ces chevaux qui reviennent à 10,000 francs pièce, le cercle se rétrécit autour du véhicule et ne se dispersa qu’après que le cocher eut lancé les chevaux au triple galop sur la _Perspective_. Le poignard affilé d’un nihiliste aurait eu bien de la peine à se faire jour à travers cette haie de gardes du corps, armés jusqu’aux dents et poussant des acclamations féroces. Rapprochement singulier, c’est également entouré d’une cohorte d’officiers qui courent en avant, en arrière et aux côtés de son cheval que le sultan sort de la mosquée le vendredi.

L’empereur Alexandre se rend dans sa mosquée à lui, à la cathédrale de Kazan. C’est sa dernière halte chaque fois qu’il quitte sa résidence, c’est sa première quand il y retourne...

Salué par les acclamations des soldats, le _droski_ impérial fend en quelques minutes la distance située entre la gare de Nicolaï et le perron de _Notre-Dame de Kazan_. Quel saisissant spectacle sur les marches de cette église! Sur la première, le métropolitain de Saint-Pétersbourg, dans ses vêtements couverts d’or et de fines broderies, attend la mitre en tête et la crosse dans la main droite, entouré de son nombreux état-major de popes, aux costumes bariolés, dont les longs cheveux soyeux flottent dans le dos; des petits enfants de chœur habillés d’une manière fantastique agitent l’encensoir sous le nez des hauts personnages ecclésiastiques. Une foule pieuse et recueillie se pressait sur les autres degrés, et dans cette foule dominait le costume national russe. Non moins pressée était la cohue sur le parvis, se brisant à droite et à gauche contre la double haie de soldats qui maintenait libre le passage du milieu. C’est par là que le _droski_ du tsar s’engouffra pour déposer son illustre voyageur devant le perron. Alors toute la foule sur les escaliers s’agenouilla, se découvrit et répéta trois fois le signe de la croix. De l’église toute grande ouverte et rayonnante de cierges, s’échappaient les sons du _Te Deum_; le tsar, précédé du métropolitain, entra dans la basilique, s’agenouilla devant une image sainte, dit sa prière, tandis que le _Te Deum_ continuait, puis sortit au milieu de la foule agenouillée. Peu d’instants plus tard, il rentrait au palais d’hiver. Le soir, Saint-Pétersbourg fêtait par des illuminations le retour de son souverain.

Il n’y a assurément rien d’aussi original qu’une illumination à Saint-Pétersbourg. Cela ne ressemble en rien aux fêtes de ce genre telles qu’on se les imagine en France et telles qu’on les a vues pendant l’Exposition. La lumière électrique n’est pas en usage et les ifs de gaz formant tantôt des guirlandes, tantôt des rangées lumineuses, sont exclusivement réservés aux édifices publics.

Quant aux particuliers, ils témoignent de deux manières leur allégresse. D’abord, en fichant des bougies dans les intervalles qui séparent les doubles fenêtres, puis, en plantant sur le trottoir devant leurs maisons des lumignons qui fument et qui brûlent à la fois. Aussi quel danger pour les passants, mais surtout pour les passantes, dont les robes à traîne pourraient si facilement prendre feu à ces illuminations du rez-de-chaussée! La lumière fantastique que cet éclairage fait régner dans les rues donne aux maisons, aux palais, aux enseignes et aux promeneurs un reflet des plus étranges, les jambes sont en lumière, le buste reste dans l’obscurité. Dans les rues principales, la foule est aussi compacte, aussi serrée, aussi énorme qu’elle pourrait l’être à Paris sur les boulevards un jour de réjouissance publique et officielle. Seulement la cohue est bien plus pittoresque, car de la vieille ville et des faubourgs, des flots d’ouvriers et des petits bourgeois, restés fidèles au costume national, s’acheminent dans la direction de la _Perspective_. Tel est le but du pèlerinage général; aussi comme il est difficile de se mouvoir dans les rues adjacentes qui aboutissent à la grande artère principale! La Perspective elle-même est relativement peu éclairée; les boutiques sont fermées et le vent a soufflé sur les ifs de gaz. Il est impossible de se rendre compte de la masse de voitures circulant sur la chaussée aussi large que celle du boulevard Montmartre. Les _droskis_ particuliers ou de maître sont serrés les uns contre les autres, les uns derrière les autres, comme des harengs dans un tonneau. Le cocher ne peut avancer autrement qu’au pas. Pas une seule, parmi ces milliers de voitures, ne possède de lanterne, de sorte que rien ne révèle la présence de ces innombrables véhicules; on est tout surpris de les trouver devant soi quand on veut traverser la chaussée. Alors les silhouettes des chevaux piaffant sur place, du cocher qui retient le _trotteur_ avec toute l’énergie de ses doigts nerveux, les contours du panier et la pelisse du «bourgeois», tout cela se révèle d’abord une fois, puis deux, puis trois, puis dix, puis cent, puis mille fois, cela n’en finit pas. Quant à la foule, elle observe le plus profond silence; pas une rumeur, pas un cri, rien de la joie, rien de l’enthousiasme. Si ces sentiments existent, ils ont été aussi soigneusement que complétement dissimulés; on aurait pu supposer que les nombreux passants et les innombrables voitures étaient tout aussi bien là pour un enterrement que pour fêter un joyeux événement. Je fis part de ma remarque à un Saint-Pétersbourgeois. «On attend la famille impériale qui ne manque jamais de se promener par la ville quand il y a des solennités comme celle-ci.» Mais on attendit longtemps encore. Aucune voiture de la Cour ne se montra à l’horizon. La foule, désappointée, lasse d’attendre, se porta alors sur l’immense place au centre de laquelle s’élève le palais d’hiver. Sa grande masse de pierre et de marbre restait muette et silencieuse, faisant face à l’immense amphithéâtre qui renferme la chancellerie d’État et les bureaux de l’état-major. Pas une lumière aux trois cents fenêtres qui garnissent les quatre façades. On eût cru en réalité que la demeure du tsar cherchait à se dérober aux regards derrière un épais voile nocturne. De plus, le drapeau ne flottait pas sur le faîte du monument; il n’y avait pas à en douter, la famille impériale s’était soustraite aux ovations et à l’obligation de la promenade. Le tsar, pour se reposer des fatigues du voyage et réfléchir sur les graves mesures à prendre, s’était réfugié à Tsarkoë-Selo et avait ainsi enlevé à la fête du soir la sanction officielle et la plus grosse partie de son attrait. L’illumination s’éteignit promptement et la foule s’écoula peu à peu dans les faubourgs d’où elle était venue, dans les rues adjacentes de la _Newski_ ou dans les cafés, restaurants et brasseries qui sont tellement hospitaliers dans cette bonne ville que l’on trouve à se réfecter plantureusement jusqu’au lever de l’aurore aux doigts de roses.

CHAPITRE III

Zig-Zags dans la capitale russe.--Visite à un journal russe.--Le _Hérold_.--L’explosion du _Lufti-Djelil_.--Quatre cents hommes tués par un seul coup de canon.--Chez le général Trépow.--Chez le général Timacheff.--Éloge du frac bleu-barbeau.--Un ogre du journalisme.--Le général Miliutine.--Charbonniers et grands ducs sont maîtres chez eux.

En arrivant à Saint-Pétersbourg, j’étais muni de plusieurs lettres de recommandation; obéissant à mes sympathies personnelles comme à des affinités naturelles, je m’acheminai d’abord vers la rédaction d’un journal auquel m’attachent des liens de collaboration et d’amitié. Le _Hérold_ de Saint-Pétersbourg est un organe rédigé en langue allemande, qui tend à devenir comme son modèle américain un organe international. Son fondateur, un ancien médecin de beaucoup de talent, M. le docteur Gsellius connu pour ses expériences sur la transfusion du sang, m’exposa lui-même l’idée qui avait présidé à l’installation du journal.

«La Russie, me dit-il, est un pays d’avenir, c’est une nation jeune que l’on n’a pas pu juger jusqu’à présent à sa valeur puisqu’elle n’a pu donner la mesure de son mérite et de ses capacités sous tous les rapports. Mais, laissez la question d’Orient qui pèse si lourdement sur nous, se résoudre, attendez que certaines mesures économiques imminentes à mon avis soient décrétées, que le commerce ne soit plus gêné dans son essor et vous verrez tout le développement que prendra, grâce à l’activité de ses habitants et à la richesse de son sol ce vaste empire. Il y aura besoin évidemment d’établir un trait d’union entre l’Europe et nous; le _Hérold_ sera ce lien le plus efficace de tous, car il n’est rien au-dessus d’un journal bien pourvu d’informations, bourré de renseignements pour créer des rapports internationaux solides et attrayants à la fois. Eh bien, notre _Hérold_ sera infailliblement appelé à jouer ce rôle--un peu plus tôt un peu plus tard.» En attendant que le _Hérold_ égale, selon les vœux de son actif et intelligent directeur, son homonyme de New-York, ce journal est une œuvre précieuse pour ceux qui veulent des renseignements exacts sur ce qui se passe politiquement, financièrement et socialement, non-seulement à Saint-Pétersbourg et à Moscou mais encore dans la campagne russe que personne ne connaît en dehors de ces grands centres. Le _Hérold_ a planté sa tente sur la place où se trouve le monument équestre de Nicolas Ier; ses rédacteurs en rédigeant leurs premiers-Pétersbourg, en classant les nouvelles du jour, ont sans cesse devant les yeux l’image du précédent empereur. Mais appartenant tous à l’école libérale, je doute fort qu’ils se sentent inspirés par le voisinage de cet impitoyable ennemi de la presse. De onze heures du matin jusqu’à deux ou trois heures de la nuit les bureaux du _Hérold_ sont une ruche bourdonnante; on ne se quitte pas dans ces temps de fièvre sans avoir parcouru les dernières nouvelles que le cabinet du ministre de la guerre envoie très-tard dans la soirée.

Au milieu du fatras de dépêches expédiées par les agences rivales et par les correspondants particuliers qui tiennent à être _beaucoup_ et moins à être _bien_ renseignés, c’était à ces communications seules qu’on pouvait se fier pour distinguer la vérité au milieu du salmis de canards qu’on vous servait quotidiennement. Il est vrai que souvent ces dépêches étaient d’un laconisme insignifiant, elles nous rappelaient plus d’un de ces bulletins vides de faits qui rendirent si légendaire pendant le siége de Paris, la signature P. O. Schmitz.

Il est vrai qu’on ne pouvait avec la meilleure volonté du monde donner des nouvelles quand il n’y en avait pas ou révéler des mouvements militaires pour ajouter plus d’attrait aux communications officielles. C’est dans les bureaux du _Hérold_ vers deux heures du matin que j’appris ce premier fait important de la guerre en Europe: l’explosion du magnifique cuirassé turc, le _Lufti-Djelil_ (Joie de la Vie).

L’occupation de la Roumanie par l’armée russe avait eu lieu sans encombre et sans résistance de la part des Turcs. Ceux-ci n’avaient même pas jugé à propos d’occuper les positions fort avantageuses qui tout d’un coup se trouvèrent dégarnies de troupes sur le Danube. Scrupules diplomatiques paraît-il, mais ces scrupules coûtèrent gros à la Turquie et je ne sache pas qu’ils lui aient valu en retour le plus petit égard ou la moindre indulgence au règlement final. C’est sans doute aussi par scrupule diplomatique que les cuirassés turcs négligèrent de faire sauter le pont de Barbosch sur le Zereth, ce qui eût interrompu les communications par railway entre Bukarest et la frontière russe et causé un retard considérable à l’armée d’invasion. Il est vrai que la construction défectueuse des chemins de fer roumains et les fortes pluies se chargèrent en partie du moins de la besogne de Hobart-Pacha; un éboulement de terrain rendit la voie impraticable pendant plusieurs jours--mais longtemps après, quand le gros de l’armée russe avait déjà passé.

Pourtant l’amiral anglo-turc, qui commande encore aujourd’hui la magnifique mais bien inutile flotte des cuirassés ottomans, semblait se repentir de son inaction. Ayant manqué son coup au pont de Barbosch, il voulut se rattraper assez impolitiquement sur les villes du littoral valaque. Il commença à bombarder Swegerdek, ensuite Braïla, deux villes très-agréables et très-prospères en temps de paix, la seconde surtout, dont les maisons blanches et d’une architecture presque luxueuse, attestent la prospérité. Hobart-Pacha se vantait de convertir Braïla en un monceau de décombres fumants. En effet, depuis plusieurs jours des steamers détachés de la flottille croisaient dans le canal d’Atschin et gratifiaient la ville de bombes et d’obus. Mais ici aussi l’amiral s’y était pris trop tard: il avait laissé aux Russes le temps d’élever dans les vignes et vergers au-dessus de Braïla des batteries qui dominaient le canal et menaçaient même le cours du grand Danube. C’est d’une de ces pièces que fut tiré, dans l’après-midi du 10 mai, un maître coup de canon qui envoya un boulet se loger tout droit dans la cheminée d’un des plus beaux steamers de la flottille. Un second projectile vint frapper en plein la sainte-barbe;--il y eut une détonation formidable, une fumée épaisse obscurcit l’air pendant quelques minutes, puis les servants de la batterie russe, quand le nuage se fut dissipé, cherchèrent en vain le moindre vestige du navire qui devait brûler Braïla. On crut d’abord qu’il s’était enfui dans la direction d’Aschin pour aller se cacher dans un repli de terrain, derrière les roseaux qui, dans cette région et dans cette saison, atteignent souvent la hauteur de véritables arbres; mais le remous à la place où le steamer se trouvait encore il y a très-peu d’instants, et un morceau de la mâture qui émergeait obstinément au-dessus de l’eau ne laissèrent plus aucun doute sur le sort du cuirassé turc et de tous ceux qu’il portait. Bâtiment et équipage s’étaient abîmés dans les flots du Danube aussi profonds que ceux de la mer. Comme entrée de jeu, la terrible flotte turque venait de perdre un de ses plus puissants et en même temps, assurait-on, de ses plus luxueux navires. Un enthousiasme sans bornes s’empara des servants des batteries russes. Des hourrahs que le vent portait en ville firent trembler l’air et de toutes parts les officiers et les soldats s’empressèrent autour du canonnier qui avait si glorieusement ouvert la campagne. Quant aux victimes de l’explosion, on n’y songea que plus tard; sur quatre cents hommes que le _Lufti-Djelil_ avait à son bord, un seul avait survécu. Et dans quel état! les mains calcinées, les jambes couvertes de mille brûlures, la peau du visage éraflée en une foule d’endroits, le crâne presque complétement scalpé,--c’est ainsi que le malheureux Turc fut recueilli par une barque envoyée du rivage dans le dessein de sauver, s’il était possible, les épaves de la catastrophe. Le soir même, grâce au télégraphe, on était informé à Saint-Pétersbourg de l’exploit de l’artillerie. On peut juger de l’accueil que les patriotes du _Hérold_ firent aux nouvelles qui annonçaient le premier succès, la première étape symbolique d’un carnage de sept mois. Le journal fut rapidement achevé. Des _droskis_ stationnaient devant la porte; on s’y entassa pour aller arroser avec du Rœderer le début heureux de la campagne.