Zig-zags en Bulgarie

Part 1

Chapter 13,520 wordsPublic domain

GUERRE D’ORIENT.--CAMPAGNE DE 1877.

ZIG-ZAGS EN BULGARIE

PAR Fr. KOHN-ABREST CORRESPONDANT SPÉCIAL DU _SIÈCLE_, DE _L’INDÉPENDANCE BELGE_ ET DU _RAPPEL_

PRÉFACE de M. Jules Claretie

PARIS G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13

1879 Tous droits réservés.

IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie,

RUE BERGÈRE, 20, A PARIS,--308-9.

PRÉFACE

L’auteur de ces intéressants _Zig-Zags en Bulgarie_ croit à l’efficacité des préfaces. Il tient à ce que je le présente au public français. M. Kohn-Abrest est pourtant de ceux qui se présentent fort bien eux-mêmes, leur livre à la main, en manière de carte de visite, et d’une carte de visite qu’on cornera, pour y revenir, en plus d’un endroit.

Il n’y a rien de moins prétentieux que ce volume--où pourtant tout un monde apparaît,--un monde peu connu, en dépit de tant d’articles de journaux ou de revues, de volumes d’histoire ou de voyages,--cet Orient que, l’an dernier, secouait encore le grondement du canon.

M. Kohn l’a vu et bien vu, ce monde, et je dirai aussi ce demi-monde bizarre, pittoresque, attirant, qui a du vieux monde la passivité superbe, le mépris de la mort, et du monde nouveau le charme, l’esprit, les modes et parfois les vices. Rien de plus curieux, de plus vif et de plus aimable dans ces pages que la peinture de Bukarest. C’est la vie parisienne au bord du Danube. J’ai éprouvé la séduction particulière de cette société bigarrée à Vienne, cette postface de l’Occident et cette préface de l’Orient. Disons, entre parenthèse, que puisqu’il y a ainsi des préfaces en géographie, M. Kohn a raison d’en mettre une à son livre.

Il me l’a demandée parce que je le connais depuis des années. Je l’ai vu et entendu pour la première fois, à Genève, en 1866, lorsque les Genevois donnèrent un banquet à M. Glais-Bizoin, qui allait, près du Léman, protester contre la censure interdisant, à Paris, une de ses comédies. Rigueur niaisement inutile: on eût laissé jouer ici le _Vrai Courage_ qu’il n’y eût eu rien de changé en France; il n’y eût pas même eu un auteur dramatique de plus. Mais ce Breton de Glais-Bizoin, résolu et militant, tenait à protester contre l’arbitraire. Il fit jouer en Suisse la comédie proscrite à Saint-Brieuc et à Paris;--et au dessert, un tout jeune homme, qui était précisément M. Frédéric Kohn, lui porta un toast éloquent.

Plus tard, je retrouvai, à Paris, mon orateur de Genève. Il était journaliste, critique et, à l’occasion, auteur dramatique. Il a écrit, après George Sand, un drame sur _Molière_, où j’ai rencontré de belles scènes, vivantes. A _la Presse_, où il publie aujourd’hui un grand travail sur la présidence Mac Mahon, il donnait naguère de très-intéressants articles sur Ferdinand Lassalle et le socialisme allemand. Correspondant de plusieurs journaux de Paris et de Bruxelles, M. Kohn était tout naturellement parti, au printemps de 1877, pour les Balkans. Il connaissait déjà la guerre pour l’avoir vue à Paris, durant le siége. J’ai ramené, en sa compagnie, et conduit aux Champs-Élysées, à l’ambulance établie chez Ledoyen, le soir du 19 janvier, un pauvre soldat de la ligne qui venait de recevoir une balle au front dans le parc de Buzenval.

La guerre recommençait en Orient. Vite les malles faites, la plume et l’écritoire dans le sac de voyage, M. Kohn part pour son quartier-général. Quand la poudre parle, ce n’est pas seulement le sang des soldats qui coule, c’est l’encre des reporters. Quelquefois aussi, comme Junot à Toulon, la page toute fraîche que le journaliste écrit sur son genou est saupoudrée de la terre que fait voler autour de lui quelque éclat d’obus. Bref, voici M. Kohn en Bulgarie. Il a beaucoup vu et il a su bien voir. Ce n’est pas sous un titre solennel qu’il nous présente ses souvenirs: _Zig-Zags en Bulgarie_. C’est la guerre vue par un touriste et sous un aspect intime. M. Kohn emprunte à Toppfer une partie de l’étiquette de ses voyages fantaisistes, mais, sous _l’humour_ du spectateur, il y a la sincérité d’émotion et la sévérité de jugement de l’homme qui compare, observe, pense, et souffre en voyant souffrir.

Ce ne sont pas les Bulgares des premiers chapitres de _Candide_ que nous rencontrons là, dans ce livre chaud encore d’actualité et durable comme une étude de mœurs; ce ne sont pas ces Bulgares «qu’on fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas», et qui reçoivent, pour récompense, trente coups de bâtons,--Bulgares en qui Voltaire incarnait les Prussiens, comme il donnait aux Français de la guerre de Sept-Ans le pseudonyme d’Abares;--non, ce sont les Bulgares tels qu’ils sont, les Bulgares d’aujourd’hui, les Bulgares qu’on a brûlés, cette fois comme dans _Candide_, selon «les lois du droit public».

«Ici des vieillards criblés de coups, dit Voltaire, regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là, des filles éventrées, après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres, à demi-brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupées.»

Depuis un siècle que ces lignes sont écrites, l’humanité n’a pas cessé de se couper bras et jambes et elle a étrangement suivi le conseil de Candide: «Cultivez votre jardin.» Elle l’a labouré, mais avec des obus. Les livres comme les _Zig-Zags en Bulgarie_ n’en sont que plus utiles, car ils font, par le spectacle seul de la réalité, haïr la guerre. Point de déclamation et point de phrases. Mais la constatation pure et simple des faits, avec beaucoup de traits et d’esprit pour les mettre en valeur. Cette guerre où, semble-t-il, le champagne arrose les blessures,--je parle du champagne des états-majors,--est à coup sûr des plus originales, et nous nous étonnerions un peu de ces détonations des bouchons du Cliquot ou du Saint-Marceaux, répondant aux décharges des canons, si nous n’avions le souvenir des rasades allemandes et des toasts germaniques saluant l’incendie de Saint-Cloud ou l’écroulement de Châteaudun.

Je retrouve d’ailleurs, dans certaines pages tout à fait remarquables de M. Fr. Kohn, l’impression saisissante que me cause un tableau de l’éminent peintre russe B. Vereschagin, que j’ai maintenant sous les yeux. C’est un coin du champ de bataille déserté de Plewna. La neige a tout couvert, la plaine, les talus des lignes fortifiées, les lignes bossuées des Balkans qui apparaissent au loin sous un ciel gris, alourdi, implacable. Un puits, comblé par cette neige épaisse, détache sur l’immensité blanche ses maigres bras disposés comme l’armature d’une voile latine. Çà et là, sous la couche lourde, des pointes d’arbres écrêtés, des buissons. Et seul, abandonné dans ce morne coin de terre, un homme est tombé, un Turc, frappé au front, qui est venu mourir là, s’aplatir sur cette neige où ses pieds se sont enfoncés, creusant une double ligne funèbre. Il est perdu, ce cadavre de soldat, dans la désolation de cette solitude blanche où, çà et là, d’autres trous et d’autres tertres apparaissent, dénonçant des morts. Les poings en l’air, les doigts tordus,--paquet de chiffons et de chairs plutôt que forme humaine,--ce mort apparaît, l’uniforme en lambeaux, la giberne vidée, la neige logée déjà, comme avide de le couvrir, dans les moindres plis de la tunique et sur les bottes du soldat,--et là, immobile, regardant ce cadavre comme un gourmet devant un étal, un corbeau se tient perché sur la botte même du pauvre diable abandonné, son bec craquant déjà de volupté, tandis que sur le ciel gris, un autre mangeur de chair humaine apparaît, volant à ailes grandes vers le mort, et pareil, dans l’éloignement, à une chauve-souris.

Jamais peut-être la guerre n’a paru si féroce, si cruellement vraie, si brutale, si atrocement carnassière que dans cette peinture d’un artiste illustre, à Pétersbourg, et qui s’est fait l’historiographe au pinceau de l’expédition du général Kaufmann en Asie. M. Vereschagin exposera quelque jour, à Paris, les toiles rapportées de Plewna, de ces Balkans où, grièvement blessé, il faillit mourir. Les Parisiens sauront alors ce que furent ces terribles tueries où les cadavres se comptaient, en un jour, par trente mille.

M. Vereschagin nous disait naguère quelques souvenirs de cette campagne. En nous montrant dans son atelier de Maisons-Laffite un tableau où, sur la route qui mène en Russie, de longues files de cadavres de prisonniers turcs sont couchés, il nous désignait l’endroit où, grelottant autour d’un maigre feu de branches humides, il avait vu un grand vieillard maigre accroupi à côté d’un jeune homme blessé. Et comme son cheval les frôlait, le plus jeune, d’une voix râlante, implorait secours en répétant: _Sidi! Sidi!_ pendant que le vieux, immobile, regardait de ses yeux farouches le cavalier russe. Et lui, impuissant à les secourir, leur montrait alors l’immense ciel morne en leur disant: _Allah!_ comme pour leur indiquer que c’était de là-haut seulement que pouvait venir le salut. Quelques heures plus tard, ramené à la même place par une nécessité du service, M. Vereschagin retrouvait, au même angle de la route, les deux êtres humains toujours accroupis. Une mince fumée montait encore du feu qui s’éteignait; le jeune homme avait rendu son dernier souffle, et le vieux Turc, impassible à côté de son compagnon,--de son fils peut-être, déjà roidi, et à demi gelé,--attendait la mort sans bouger.

C’est la guerre, cela, cette guerre dont le lendemain s’appelle la peste, comme si les cadavres voulaient encore combattre les vivants. «Les morts se vengent!» dit l’auteur de _la Haine_. Oui, c’est la guerre, mais à côté de ces scènes horribles, quel sentiment de fierté et de sacrifice elle fait germer! C’est parfois une secousse salutaire. Mieux vaut mourir que pourrir. Et à côté de semblables détails, effrayants et sauvages, M. Kohn, qui sait conter comme M. Vereschagin sait dessiner, a placé bien des tableaux consolants où le charme de la population roumaine, le courage des soldats russes, l’intelligence de leurs généraux, l’abnégation des Turcs, apparaissent et nous frappent tour à tour.

Je parlais de peinture. Le livre de M. Frédéric Kohn est, lui aussi, une peinture sincère, colorée, poignante et vivante de cette guerre. Il mériterait de durer comme document historique, mais il aura encore un autre succès, un succès plus immédiat: il plaira à tous les lecteurs, il les intéressera et (c’est le grand point en toutes choses) il les amusera. Il sera lu même des femmes qui ne prennent pas toujours plaisir aux scènes de la vie militaire. C’est qu’il a, avec l’accent et la saveur de la vérité, tout l’attrait et le sel du roman.

Et, à dire vrai, quel roman plus étonnant et plus passionnant que l’histoire?

JULES CLARETIE.

12 février 1879.

ZIG-ZAGS EN BULGARIE

CHAPITRE PREMIER

En route pour la guerre.--Quarante-huit heures de Prusse à la vapeur.--Gendarmes, douaniers et _tschi_ russes.--Merci pour nos frères.--Les écumeurs de wagons.--Conversation avec un _Balte_.--Les étudiants de Dorpat.--Le tsar Alexandre et la sorcière.

J’étais parti de Paris le 22 avril 1877 par le train-poste du soir, ligne du Nord. Le lendemain je fus réveillé pour la troisième fois (les deux autres interruptions de sommeil étaient au compte des douanes belge et allemande) par le bruit assourdissant d’une nuée de gamins qui psalmodiaient sur un rythme traînant et lugubre--_Zei-tung-heu-te--Zei-tung-heu-te_. Ces deux notes jetées par une demi-douzaine de jeunes stentors, signifiaient que la _Gazette de Cologne_ du jour venait d’être mise en vente. Le journal était tout frais, tout humide encore des baisers de la presse, car le convoi venait de s’arrêter dans la ville même où la volumineuse Gazette s’imprime; au milieu de cette énorme bâtisse vitrée, la gare de Cologne où le croisement ininterrompu des trains convergeant dans tous les sens le jour et la nuit, provoque un brouhaha perpétuel dont les éclats se perdent dans l’immensité du _Hall_. Je donnai les 25 pfennigs à l’un des petits braillards, et certes, la _Gazette_ valait cette somme ce jour-là. Elle contenait le discours au Reichstag de M. de Moltke sur la concentration des troupes françaises le long de la frontière--discours célèbre pendant huit jours (où êtes-vous, neiges d’antan!) et un télégramme annonçant officiellement la rupture des rapports diplomatiques entre la Russie et la Turquie, ainsi que l’entrée des Russes sur le territoire roumain. L’avouerai-je? cette nouvelle me soulagea beaucoup. Jusqu’au dernier moment, d’incorrigibles sceptiques m’avaient inoculé des doutes sur la réalité des préparatifs militaires et avaient même doucement raillé le _reporter_ qui en serait pour son voyage. Maintenant les sceptiques étaient confondus. Le tsar avait bien réellement fermé le temple de Janus, et non-seulement je ne risquai point d’avoir entrepris un voyage inutile, il fallait encore me hâter pour arriver à temps. Mes étapes furent doublées et, après une courte halte à Berlin, je me trouvais quarante-huit heures plus tard aux frontières de l’empire du tsar.

Le temps, tiède à Paris, et même assez doux encore dans la capitale de la Prusse, s’était considérablement rafraîchi; la verdure avait disparu et les épaisses fourrures dans lesquelles s’emmitouflaient mes compagnons de voyage, contrastant avec mon costume quasi-printanier, indiquaient assez que nous nous rapprochions du Nord, à grands tours de roue. A Eydtkuhnen, on passe la frontière; la première station russe s’appelle Wyrballow. Vue de loin, la ville, ou plutôt le bourg, n’a pas grand air, mais la gare est positivement monumentale. Le quai est semé de gendarmes, tous grands gaillards larges d’épaules, enfouis dans une vaste capote grise qui leur descend au-dessous des talons et portant suspendue à un ceinturon blanc de buffle, une colichemarde dont la poignée est tournée en dedans. Ces vigilants guerriers sont coiffés d’un casque à pointe en cuir bouilli de modèle prussien, mais plus grand et avec un paratonnerre plus pointu. Je ne sais quel vague frisson fait naître la démarche pesante et l’aspect farouche de ces gendarmes! C’est comme une évocation de la Sibérie, de la troisième section avec ses mystères, ses lettres de cachet et ses lettres décachetées; toute une nuée de légendes de police vient assaillir le cerveau du voyageur impressionnable. S’il est vrai que le croyant, à l’instant suprême de la mort, fait un retour sur lui-même pour s’interroger sur ses péchés, il est encore plus vrai que le voyageur scrute les coins et les recoins de sa conscience pour être bien sûr qu’une main ne s’appesantira pas sur son épaule, et qu’au lieu de rouler librement à ses plaisirs ou à ses affaires, il ne sera pas dirigé sous bonne escorte sur la Sibérie. Le fait est que tout le monde est prisonnier pendant quelques minutes; on ne peut descendre du train avant que les gendarmes aient passé l’inspection des wagons. Chaque voyageur est tenu de remettre son passeport; il reçoit en échange une petite fiche, après quoi il est libre de se promener dans l’intérieur de la gare. Mais il ne peut ni revenir en arrière, s’il en avait envie, ni continuer sa route. Après la gendarmerie, la douane s’empare de l’imprudent qui a mis le pied dans les États du tsar. La salle de torture est immense, c’est un véritable entrepôt! Des barrières de bois courent tout autour: au centre un grand pupitre «pour écrire debout», c’est le quartier général du chef des vérificateurs. Autour de lui s’empressent les employés qui viennent soumettre à sa sagacité les différents colis, paquets et simples objets dont l’introduction est frappée d’impôt.

Je ne puis m’empêcher de remarquer la bonne mine, l’élégance de costume et d’allures de messieurs les douaniers. Nos gabelous paraissent de bien pauvres hères auprès de leurs collègues du Nord. La solde doit être bien plus forte,--à moins qu’elle ne soit augmentée indirectement par les petits arrangements à l’amiable entre serviteurs des gabelles et voyageurs nés malins. Du reste, les gens tenant à la forme doivent être satisfaits; il serait impossible de procéder avec plus de méthode et avec plus de politesse au farfouillement consciencieux des valises. A l’occasion, ces messieurs savent même allier à la politesse une certaine dose de facétie: Parmi les voyageurs, je les appellerais plus volontiers les _patients_, se trouvait aussi une jeune actrice allemande, qui allait rejoindre à Saint-Pétersbourg la troupe recrutée pour la saison d’été. Elle avait une immense caisse, dans laquelle, à la rigueur, sa petite personne eût trouvé à se caser très-convenablement, avec quelques accessoires en sus. Un employé d’un rang supérieur, très-grand, très-bel homme et très-barbu s’approcha: «Qu’avez-vous dans votre caisse, mademoiselle?» demanda-t-il en français avec un accent un peu traînant. «Rien que des robes et des vêtements de théâtre» fut la réponse. «Oh! répliqua l’employé, toutes ces dames disent cela et voudraient ainsi nous priver du plaisir de contempler leurs belles toilettes, ce n’est pas aimable de leur part.» Il fit un signe, et deux emballeurs munis de pinces et de marteaux éventrèrent la caisse. Des flots de vêtements, de chiffons, de dentelles, d’étoffes, de linge, parurent.--«Oh! superbe, cette robe!--Quel gracieux déshabillé!--Le ravissant domino! Que contient donc ce paquet si soigneusement ficelé? Un bijou de chapeau, un véritable bijou; comme cela doit bien vous aller!» Et tout en complimentant ainsi sa victime, le bourreau bouleversait tout: chemises, habits, costumes, articles de toilette, etc. Il ne fit pas grâce d’un mouchoir et les larmes vinrent aux yeux de la pauvrette, en s’apercevant du tohu-bohu qu’avait causé la curiosité du galant vérificateur. Quand tout fut fini, celui-ci s’inclina d’un air narquois, mais toujours poli. «Vous aviez raison, mademoiselle, fit-il en indiquant du doigt l’amas informe des objets jetés pêle-mêle, vous aviez raison, il n’y avait rien à déclarer!» O galanterie administrative!

Je m’en tirai à bien meilleur compte. Il est vrai que tout mon bagage se composait d’une petite valise peu susceptible de contenir des costumes de théâtre. Un peu distrait en voyage (l’homme n’est pas parfait) j’avais égaré la clef et je m’attendais certainement à voir ouvrir le coffre _manu militari_. Il n’en fut rien, l’homme barbu haussa les épaules et ma serrure fut sauvée. On ne songea pas même à me confisquer, selon les règlements, quelques livres formant ma lecture de voyage. Tout imprimé trouvé sur un voyageur doit être envoyé directement à la douane de Saint-Pétersbourg où l’intéressé peut recouvrer sa propriété après une demi-douzaine de demandes et moyennant quelques roubles. Pourtant ces formalités de douane auxquelles on assujettit les passagers arrivant par le chemin de fer, sont douces auprès des vexations que subissent sur les autres points de la frontière, les habitants des provinces limitrophes qui font retentir les bureaux des préfectures et des ministères de leurs plaintes et de leurs doléances aussi justifiées que vaines. Mais passons. La visite enfin terminée, on se rend dans la salle du restaurant, très-élégamment meublée et dont le buffet est admirablement pourvu. Sauf l’architecture de ce réfectoire, tout est plein de couleur locale. Voici dans un coin, au-dessus de la chaise curule où trône la dame du comptoir, l’image byzantine toute enluminée et peinturlurée de la Vierge, qu’éclaire à la fois l’éclat du cadre en cuivre poli et le reflet d’une veilleuse perpétuellement allumée. Cet hommage à la divinité se retrouve partout au pays slave, dans les palais et dans les chaumières, chez le négociant comme chez l’artiste, dans les couvents, dans les casernes--même dans ces lieux où l’image de Dieu peut tout au plus symboliser le pardon à Madeleine.--Le vacillement de cette veilleuse éclaire chaque action du Russe: travail, amusement, le crime et la vertu. Deux hommes, vêtus du costume national à l’air très-doux, humble même, circulent au milieu des tables. L’un porte une sébile en fer blanc, ornée de la croix blanche de Genève, entourée de quelques lignes en caractères slaves. Il l’agite en la mettant sous le nez de chaque convive sans dire un mot, mais avec une mine tellement suppliante qu’il faudrait vraiment être de bois et de fer pour ne pas laisser tomber une piécette.

Le compagnon de l’homme à la sébile hoche doucement la tête, met la main sur son cœur, et dit d’une voix dolente: «Merci pour nos frères!» Ces quêtes sévissent depuis trois ans; les fonds, ainsi réunis, étaient destinés d’abord aux insurgés de l’Herzégovine et de la Bosnie, ensuite est venu le tour des Serbes, des Monténégrins, puis enfin, de la Société des ambulances russes. L’organisation de ces collectes était due aux comités slaves, à ces gouvernements occultes désavoués et même traqués un peu _pro forma_ par le gouvernement officiel jusqu’au jour où leur politique a prévalu.

Outre la veilleuse de la Vierge et la sébile nous remarquons un gigantesque _samovar_, la bouilloire à thé toujours fumante, toujours chantante et remplie. Tout autour du coquet ustensile attendent, rangés en bataille, une centaine de verres «à eau» pouvant contenir chacun environ un quart de litre. Une cuillère d’argent est plantée dans le verre, et sur la soucoupe repose un rond de citron et un seul morceau de sucre. Le véritable Russe considérerait comme une hérésie de prendre le breuvage national dans une tasse; la tradition du pays veut également qu’au lieu de sucrer le thé en y jetant le sucre on en mette un morceau entre ses dents, et qu’on l’y tienne pendant l’absorption consécutive de trois ou quatre verres. Pourtant, ce procédé économique commence à être un peu abandonné par les gentlemen. Le thé russe est excellent, à la condition de mettre une dose triple ou quadruple d’essence de celle qui forme la proportion habituelle dans le verre. Excellente réfection aussi que le potage aux herbes aromatiques légèrement vinaigré, dans lequel nage un morceau de bouilli. Le _tschi_ arrosé d’un bordeaux authentique fait oublier bien des fatigues; on se réconcilie même, autant que faire se peut, avec les gendarmes, les douaniers et les quêteurs.