Part 9
Le train _express_ qui se rend à Stockholm marche avec un flegme tout septentrional. Il couche en route, comme les pataches de temps héroïques, et, bien qu’on ait pris au départ son billet pour la capitale de la Suède, il faut absolument passer la nuit dans la petite ville de Jonkoping. Les chemins de fer sont encore une nouveauté dans ce pays. Le trajet de Malmoë à Lund, que nous parcourons tout d’abord, n’a été inauguré qu’en 1856, et c’était le premier tronçon livré à la circulation publique. En 1862 seulement, la voie ferrée est parvenue à Stockholm: il faut pardonner à cet enfant en bas âge un peu de lenteur et d’hésitation dans sa marche.
C’est quelque chose de charmant que cette première partie du voyage. On traverse une campagne d’une délicieuse variété d’aspects, d’un caractère très-pittoresque, sans avoir rien pourtant de cette physionomie sauvage et grandiose qu’une imagination vive s’attend à trouver dès le premier pas sur la vieille terre scandinave. Les bois, où domine le sapin; les canaux, les étangs ou les petits lacs encadrés dans un cercle de vigoureuse verdure, défilent tour à tour sous nos yeux et se succèdent comme les tableaux d’un panorama mouvant. Çà et là, sur le bord de la voie, se dressent des blocs granitiques, pareils à ceux de la forêt de Fontainebleau. L’œil ne se lasse pas de savourer ce paysage aux ondulations douces, mystérieux, paisible et recueilli, si je puis ainsi dire, comme la nature du Nord, et pourtant baigné de teintes lumineuses et chaudes par un soleil du Midi.
Des signes irrécusables annoncent que cette partie du pays est habitée par une population industrieuse et active. De nombreuses maisons apparaissent sur la lisière des forêts, au penchant des collines ou sur le bord des cours d’eau: toutes sont en bois, d’une propreté presque coquette, avec la bordure légère qui court le long de leur toiture, et l’encadrement blanc des portes et des fenêtres éclatant sur le fond brun des parois. Les stations surtout, bâties uniformément sur le type dont on a vu à l’Exposition universelle de 1867, dans les quartiers russe et suédois, des exemplaires un peu enjolivés, forment pour la plupart autant de jolis chalets, peints en rouge et recouverts de gazon, qui se marient admirablement au paysage.
Nous sommes en plein cœur de la Scanie, c’est-à-dire de la province la plus riche et la plus fertile de Suède. L’agriculture y fleurit, et les produits du sol peuvent rivaliser presque avec ceux de nos provinces septentrionales. Par ses vastes plaines, ses beaux champs de blé, ses fermes, ses églises, ses châteaux, la Scanie ressemble fort, avec un caractère plus vigoureux et accentué, à ces campagnes du Seeland, que nous avons vues de l’autre côté du Sund. Ce sont bien là les deux faces, diverses et semblables à la fois, d’une même contrée, disjointe jadis par un cataclysme de la nature ou par la lente trouée de la mer.
Mais à mesure qu’on monte vers le nord, l’aspect se modifie. Ce pays, qui se développe en hauteur sur une étendue de 1,550 kilomètres, presque double de celle de la France, comprend en quelque sorte toutes les variétés de sol et d’aspect, comme de climat. Déjà, en sortant de la Scanie pour pénétrer sur le territoire de l’ancienne province de Smaland, on s’aperçoit d’un changement de paysage, dans la physionomie des maisons et dans l’aspect même des habitants.
Une demi-heure à peine après notre départ, nous apercevons, sur la droite, les deux tours carrées qui désignent aux regards la vieille et célèbre église byzantine de la ville de Lund, aujourd’hui bien déchue de sa gloire, s’il faut en croire le proverbe qui assure qu’à la naissance du Christ Lund était déjà une cité florissante. Mais si dégénérée qu’elle soit, cette toute petite ville se recommande toujours au voyageur par son église, son académie et le souvenir du grand poëte Tegner, dont elle se glorifie d’avoir été le berceau.
Comme la cathédrale de Cologne, comme le Dôme d’Aix-la-Chapelle, comme Notre-Dame de Paris et toutes les vieilles basiliques, l’église de Lund a sa légende, et celle-là a bien gardé le caractère scandinave sous la physionomie chrétienne. Un pasteur, qui professe la théologie à l’Université de Lund me l’a contée de point en point dans le wagon.
Vous saurez donc qu’autrefois le géant Jätten Finn s’en vint trouver le grand saint Laurent.
«Grand saint Laurent, lui dit-il, je m’offre à te bâtir la plus belle église du monde, à une seule condition.
--Parle, géant, répondit le saint.
--Quand la cathédrale sera finie, si tu es parvenu à savoir mon nom, tu ne me devras rien; sinon, comme toute peine mérite salaire, tu me donneras, à ton choix, le soleil et la lune, ou bien les deux yeux de ta tête.
--Soit! fit saint Laurent, qui crut avoir son église pour rien.
Je ne sais si ce géant était le diable déguisé, comme il est d’usage dans les légendes: mon professeur n’a pu m’éclairer sur ce point délicat. Quoi qu’il en soit, saint Laurent signa un papier au géant, avec cette confiance imperturbable qui ferait en pareil cas taxer les saints de présomption s’ils ne comptaient sur le secours de Dieu et s’il n’était de règle que l’esprit de ruse et de malice soit infailliblement joué comme un innocent par les clercs qu’il aide à bâtir des cathédrales.
Les murs s’élevèrent bien vite. Le géant remuait les pierres comme des grains de sable; saint Laurent venait le regarder avec admiration et s’applaudissait de son marché, en se disant qu’on viendrait du bout du monde pour voir une si belle église. De temps à autre, le géant s’arrêtait et, souriant d’un air narquois, il demandait au saint:
--Eh bien! grand saint Laurent, sais-tu mon nom?
--Pas encore, répondait saint Laurent, qui ne se pressait pas, persuadé qu’il serait très-facile d’apprendre le nom d’un géant pareil.
Cependant, lorsqu’il vit la rapidité avec laquelle l’église marchait à son achèvement, il se dit qu’il était temps de se mettre en quête. Il interrogea d’abord tous les paysans qui passaient, tous les moines et tous les curieux qui venaient regarder l’église: aucun ne connaissait le géant. Il interrogea ensuite son patron, puis son ange gardien, puis tous les anges et tous les saints du paradis: personne n’avait jamais entendu parler du géant. Alors il prit à saint Laurent une peur terrible et une tristesse mortelle, et comme il savait bien qu’il ne pourrait pas donner le soleil et la lune au géant, il pleurait d’avance la perte de ses deux yeux. Ah! comme saint Laurent se repentait alors d’avoir signé si vite!
--Eh bien? lui cria de nouveau le géant, qui était en train d’arrondir la voûte.
--Pas encore, fit saint Laurent d’un ton piteux.
--Je crois qu’il serait temps de préparer la lune et le soleil, reprit le géant, tandis que le saint homme s’éloignait navré de douleur.
Saint Laurent se promena jusqu’au soir, tout rêveur, à travers la campagne. Chemin faisant, il questionnait les oiseaux, les ours et les chevreuils; les oiseaux, les ours et les chevreuils connaissaient le bon saint, mais ils ne connaissaient pas le géant. Il alla bien loin de la sorte et se trouva, vers la nuit tombante, dans un pays qu’il n’avait jamais vu. Comme il pressait le pas pour rentrer, il aperçut une maison, et devant cette maison il y avait une femme tenant dans ses bras un enfant qui pleurait:
--Tais-toi, disait la mère à son fils pour le consoler, ton père Jätten Finn va rentrer, et si tu es sage, il t’apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.
Nous n’avons pas besoin de dire avec quelle joie notre saint revint chez lui. Le géant mettait la première main à la toiture, et dès qu’il le vit apparaître, il ne manqua pas de lui rappeler sa promesse.
--C’est bien, _Jätten Finn_, répondit saint Laurent, mais attendons que l’église soit terminée.
A ces mots, le géant poussa un grand cri, et, se précipitant dans les catacombes de l’église avec sa femme et son fils, il saisit dans ses bras un pilier pour renverser le monument, comme avait fait Samson chez les Philistins, mais à l’instant même tous trois furent changés en pierre par saint Laurent.
Si vous doutez de cette histoire, allez à Lund, descendez dans la curieuse église souterraine, vaste crypte aux voûtes écrasées et aux colonnes massives, qui fut un des derniers asiles du catholicisme expirant en Suède, et vous y verrez les corps pétrifiés du géant, de sa femme et de son enfant, encore enlacés aux lourds piliers qu’ils voulaient renverser.
II
JONKOPING.--LE LAC WETTER.--LA TRAVERSÉE DU SMALAND.--CHEMINS DE FER ET BUFFETS SUÉDOIS.
Les stations qui suivent Lund n’offrent par elles-mêmes aucun intérêt particulier; mais une tradition guerrière, qui semble empruntée à l’histoire des Amazones, attend le voyageur entre Alfvesta et Moheda, et je n’ai point manqué de la cueillir au passage. Par delà le petit lac de Dan, mon voisin suédois m’a montré à l’horizon lointain le village de Warend, que j’ai fait semblant d’apercevoir pour ne pas le désobliger. C’est là qu’une troupe de Suédoises, guidée par l’héroïne Blenda, sauva la patrie en exterminant dans un festin l’armée ennemie, qui avait profité pour envahir la contrée de l’absence des hommes, partis tous en guerre contre les Danois. Par une ruse que purifie l’intention patriotique et qui rappelle celles de Judith et de Sisara, elles avaient pris au préalable la précaution d’enivrer l’ennemi, à qui leur accueil avait enlevé toute défiance. En récompense, le beau sexe de Warend fut doté de priviléges destinés à perpétuer chez les générations futures le souvenir de son héroïsme.
Nous arrivons vers dix heures du soir à Jonkoping, dont, je l’avoue, je n’avais jamais entendu prononcer le nom; je crois pouvoir risquer cette confession sans me déshonorer aux yeux de mes concitoyens.
Jonkoping, située à l’extrémité méridionale du lac Wetter, est une ville industrieuse et commerçante, à laquelle sa position centrale assure une importance particulière, et que les chemins de fer et les bateaux à vapeur mettent en communication directe avec les autres parties du pays. Incendiée à trois reprises, elle a chaque fois profité de ces désastres pour se rajeunir, et s’est relevée plus belle de ses ruines. Elle passe pour une des villes les mieux bâties du royaume, et cette réputation n’est point usurpée, autant que j’en puis juger par le peu que j’en ai vu, au clair de lune et aux lueurs incertaines de l’aube naissante. Mais elle compte à peine dix à douze mille habitants, et ce chiffre, qui suffit à lui assurer le septième ou le huitième rang, immédiatement après Carlskrona et Upsal, sur la courte liste des cités suédoises, n’est pas de nature, j’en conviens, à lui mériter beaucoup d’attention en un pays comme le nôtre, habitué à ne tenir compte que du nombre et à mesurer son estime à l’importance matérielle de l’objet qui la sollicite.
Nul n’ignore d’ailleurs que la Suède est un des pays les moins peuplés de l’Europe, relativement à l’étendue de son territoire; mais la rapide progression qu’elle suit, et qui en un demi-siècle a presque doublé sa population, diminue chaque jour la distance qui lui reste à franchir pour se rapprocher sur ce point des pays plus favorisés par la nature.
Les hôtes auxquels on nous avait recommandés nous attendaient à la gare de Jonkoping pour nous conduire à une fête, qui se donnait sur la grande place de la ville. Nous montâmes en voiture, et au bout de quelques minutes, nous débouchions aux abords d’une place brillamment illuminée. Nous laissâmes nos bagages, à la grâce de Dieu, dans les calèches ou sur les bancs voisins, et nous marchâmes vers la fête. Une grande partie de la population était groupée sur la place; les autorités et les personnes de marque se tenaient sous le portique d’un monument que j’ai pris pour l’hôtel de ville. Au centre se dressait une longue table, où des sommeliers empressés versaient à pleins verres cet excellent punch national qui joue un rôle si actif dans toutes les réunions des habitants du pays, et autour de la table étincelait une mer de casquettes blanches, dont chaque flot était piqué d’une lueur fauve par les feux du gaz: c’était la société philharmonique des étudiants d’Upsal, qui se trouvait à Jonkoping par suite de je ne sais plus quelles circonstances, et qui donnait à la ville, en passant, un concert composé de mélodies nationales.
Rangés autour de la table, nous trinquâmes d’abord, à la mode suédoise, en heurtant le verre, puis en l’élevant d’un mouvement onduleux à la hauteur de l’œil, en le vidant d’un trait et en le renversant dans la paume de la main. Il n’est pas donné à tout le monde d’aller en Suède!... Puis on nous conduisit sous le vestibule de l’hôtel de ville, et le concert commença par le chant national de la Suède:
«O vieux Nord, tu es grand comme tes montagnes, dont tu as la fraîcheur! Tu rayonnes dans ta splendeur calme et sereine. Je te salue, ô le plus beau pays de la terre, toi, ton soleil et tes prés verdoyants!
«Plein des souvenir de ton ancienne gloire, aux jours où ton nom, partout célébré, vola d’un bout du monde à l’autre, je sais, ô ma patrie, que tu es et que tu seras toujours la même! Oui, je vivrai et je mourrai dans le Nord!»
La mélodie, grave et profonde, débute avec une lenteur majestueuse, et semble expirer par degrés dans un murmure mélancolique et mystérieux, comme le bruit lointain des flots sur la plage.
Les étudiants exécutèrent encore divers morceaux populaires, avec un talent consommé et ce sens musical qui semble inné chez les Suédois. Si le Danemark produit peu de belles voix et de grands chanteurs, la Suède, par contre, est la patrie de Jenny Lind et de mademoiselle Nilsson: elle a bien changé depuis le temps où ses lois chassaient les musiciens du royaume et permettaient, en certains cas, de les tuer comme des bêtes inutiles ou malfaisantes.
Nous avions été accueillis par les auditeurs pressés autour de nous avec cette courtoisie hospitalière et cette affabilité qui semblent naturelles aux peuples du Nord. L’un de nos plus aimables introducteurs me présenta une jeune personne habillée à la mode parisienne, mais dont les cheveux blonds, la peau blanche et les grands yeux bleus, limpides et rêveurs, trahissaient l’origine scandinave: c’était sa fille, fiancée du jour même. Les fiançailles se font en Suède avec beaucoup plus de solennité que chez nous, et constituent une cérémonie presque aussi sacrée que celle du mariage. Les coutumes varient suivant les provinces; dans quelques-unes, dit M. Marmier en ses _Lettres sur le Nord_, lorsque deux jeunes gens se fiancent, on les lie l’un à l’autre avec la corde des cloches, et on croit rendre ainsi l’amour inaltérable et les serments indissolubles. Je brûlais de demander à la jeune Suédoise si cette superstition poétique florissait à Jonkoping, mais le bracelet et l’anneau des fiançailles qui brillaient à sa main démontraient suffisamment qu’on y fait usage, au moins dans la classe riche, de liens plus civilisés.
«Eh bien! Monsieur, fit-elle, comment trouvez-vous la Suède et la ville de Jonkoping?
--Le peu que j’en ai vu, Mademoiselle, me charme et me met fort en appétit du reste.
--Vous commencez donc à croire qu’on a tort, en France, de nous confondre avec les Lapons!
--Oh! Mademoiselle, je vous proteste...
--Ne jurez pas, Monsieur. J’ai habité Paris, l’an dernier, rue Balzac, dans un quartier qui ne passe pas pour le plus ignorant de votre capitale, et je n’oublierai jamais la stupéfaction des quelques personnes avec qui j’ai causé, en apprenant ma patrie et en voyant que je ressemblais à peu près à tout le monde. Plusieurs m’ont avoué par la suite que, dans leur idée, les Suédoises s’habillaient de peaux d’ours, mangeaient du poisson cru, portaient un anneau dans le nez et se parfumaient la chevelure avec de l’huile de baleine. Beaucoup prenaient la Suède pour un pays perdu par delà le Groënland et le Spitzberg, et enseveli toute l’année sous les glaces polaires. Les plus instruites et les plus polies se bornaient à me dire dans l’intimité, sur un ton de commisération bienveillante: «Eh! mon Dieu, Mademoiselle, comment une personne telle que vous peut-elle demeurer dans un pays pareil? Vous devez y périr d’ennui... Quelles fonctions monsieur votre père remplit-il à Stockholm?» Et lorsqu’elles apprenaient que je n’étais point la fille d’un haut fonctionnaire de Stockholm, mais d’un simple bourgeois de Jonkoping, d’un commerçant, leur surprise redoublait. Une Suédoise en robe de soie, parlant français, ayant lu Racine et Boileau, et sachant les _Méditations_ de Lamartine à peu près par cœur, cela confondait leur imagination.
--Mademoiselle, permettez-moi de vous dire qu’il serait injuste de juger sur cet échantillon l’instruction de nos Parisiennes. Vous avez vraiment joué de malheur, et je vous assure qu’il ne manque pas à Paris de salons où la présence d’une Suédoise civilisée n’eût excité aucun étonnement, ni de femmes du monde qui ont entendu parler de la Suède dans leurs classes et qui s’en souviennent. Aujourd’hui surtout, depuis mademoiselle Nilsson, j’aime à croire que la rue Balzac elle-même commence à se douter que tous les Suédois ne sont pas anthropophages. Cependant, la vérité me force à confesser que le peuple français, qui est, vous ne l’ignorez pas, Mademoiselle, le peuple le plus spirituel de la terre, n’en est peut-être pas le plus instruit. Il voyage peu. En fait de géographie, il connaît à peine celle de son pays; en fait de langue, il croit que la sienne suffit, qu’elle a droit de cité et de primauté partout, et il s’impatiente ou s’indigne, lorsqu’il interroge en français, dans les rues de Saint-Pétersbourg, un paysan russe qui ne le comprend pas; en fait de mœurs, il n’en admet point d’autres que celles au milieu desquelles il a toujours vécu. Il n’y a qu’une France... Il n’y a qu’un Paris... Il n’y a qu’un peuple... du moins on nous l’a dit longtemps. Balzac, dont vous habitiez la rue, Mademoiselle, a mis de même en circulation cet axiome impertinent dont notre fatuité s’accommoderait volontiers, qu’il n’y a qu’une femme au monde: la Parisienne. Je vous proteste que je n’en crois rien.
--Vous êtes bien bon, Monsieur, fit-elle en souriant.
--Les courtisans de Louis XIV renfermaient la France dans Versailles; le Parisien pur sang renferme l’univers dans Paris: il croit que sa fenêtre ouvre sur l’infini et qu’il n’existe rien en dehors des boulevards. Le théâtre des Variétés et le bois de Boulogne marquent pour lui les bornes du monde. Aussi est-il tout surpris, de très-bonne foi, lorsqu’il rencontre, au delà de ces frontières, quelque chose ou quelqu’un qui peut rivaliser avec ce qu’il a été habitué à considérer comme hors de toute comparaison, et c’est sur un ton de conviction parfaite qu’il s’écrie: «Comment peut-on être Suédoise?» à la façon des grandes dames du temps de Montesquieu, qui se demandaient l’une à l’autre: «Comment peut-on être Persan?»
--Je suis assez française pour comprendre cela, Monsieur.
--Ce qui prouve, Mademoiselle, que vous l’êtes plus que bien des Parisiennes de ma connaissance.
--Mais il me semble que tout ceci part d’un bon naturel et a son côté excellent. Heureux ceux qui ont conservé la faculté de l’admiration!
--Oui, pourvu qu’ils ne l’exercent pas vis-à-vis d’eux-mêmes! Seulement, quand cette faculté, au lieu d’être fondée sur le sens du respect, ne repose que sur l’instinct de la vanité, et s’accorde à merveille avec l’esprit de dénigrement et même de destruction, qu’en faut-il croire et qu’en faut-il dire? Mais, bon Dieu, Mademoiselle, nous voici bien loin de notre point de départ! Je crois que j’allais philosopher, et je vous demande pardon de mon pédantisme.
--Nullement, Monsieur, j’aime beaucoup la philosophie.
--Ah! pour le coup, voici qui n’est plus parisien,--ou du moins, qui n’est plus _parisienne_!
Mais le concert était fini. Je pris respectueusement congé de mon interlocutrice, et nous regagnâmes les voitures. Elles étaient restées seules, à cinquante pas, en l’absence des cochers, qui n’avaient pu résister à l’envie d’aller entendre les chanteurs, et nos valises nous attendaient, sous la garde invisible, mais toujours présente, de cette honnêteté septentrionale qu’on ne vante pas à tort. «Il y a peu de pays, dit Ampère, où l’on puisse se confier à la probité des classes inférieures autant qu’en Scandinavie.» Et, à l’appui de cette remarque, il raconte que, voyageant de poste en poste sur les charrettes suédoises, il tirait de sa poche, à chaque relais, le paquet de papier-monnaie qui contenait toute sa fortune. «On prenait, on changeait, on remettait, tout à fait à discrétion. Je laissais faire, n’ayant pas d’opinion sur la valeur de ces chiffons. Ce qui restait, je le remettais dans mon portefeuille. Je me suis informé de ce que j’avais dû payer: on ne m’avait pas fait tort d’un schelling[22].»
[22] Le schelling suédois vaut moins d’un sou.
A minuit, nous étions à l’hôtel. Il est vaste et tenu avec luxe; le portier parle français comme le propriétaire, si bien qu’en descendant de voiture, nous pourrions presque nous croire à l’hôtel du Louvre. Mais le lendemain, au moment de notre départ, le propriétaire et le portier sont couchés, et il nous est impossible de faire comprendre aux gens de service que nous désirons une tasse de café au lait avant de monter en wagon. J’exécute à diverses reprises, à travers la dédale des couloirs, des cours et des escaliers, d’infructueuses expéditions à la recherche de la salle à manger, suivi par le regard inquiet des garçons, qui jugent à propos d’aller réveiller le portier.
Celui-ci accourt juste au moment où nous n’avons plus que le nombre de minutes nécessaire pour arriver à la gare, et il s’arrache les cheveux de désespoir en apprenant que la France part à jeun.
Nous montons en wagon un peu avant sept heures du matin, pour arriver à Stockholm vers dix heures du soir. On longe d’abord le grand lac Wetter, aux rapides courants, aux tourbillons impétueux, aux tempêtes soudaines et terribles. Ses belles eaux vertes, claires et limpides comme l’émeraude, les brusques mouvements d’ondulation et de dépression qu’il subit chaque jour, comme s’il s’engouffrait tout à coup dans un abîme, ou si une force irrésistible l’aspirait et le rejetait tour à tour, les mirages fréquents qui se jouent à la surface de ses flots, font du lac Wetter un des plus curieux du monde, et le rendent aussi digne des études de la science que des traditions du roman et de la poésie. Parfois, en hiver, il lui arrive de briser, d’un violent soubresaut, la couche de glace sous laquelle il était tout entier captif. Le Wetter s’appuie sur quatre provinces, il est parsemé d’une foule de petites îles, absorbe quatre-vingt-dix cours d’eau, et s’écoule par une rivière, ou plutôt par un torrent, dans le golfe de Bothnie.
Longtemps l’immense nappe verdâtre, qui se développe sur une étendue de plus de trente lieues, nous escorte et prête au paysage un peu monotone le charme de ses flots. Mais, dès qu’on l’a dépassé, la contrée qu’on traverse apparaît dans sa nudité triste et morne. L’aspect a bien changé depuis la veille. Autant la Scanie, que nous franchissions hier, est une province riche, fertile et plaisante à l’œil, autant le Smaland est pauvre, terne et désolé. Des terrains plats, semés de maigres sapins, des champs de bruyères, de loin en loin quelque cabane chétive, c’est tout, ou à peu près. Chaque province de Suède a sa physionomie propre: de l’une à l’autre, les aspects varient si profondément quelquefois qu’on pourrait se croire transporté dans une autre partie de l’Europe.