Part 10
Un ennui lourd, écrasant, se dégage de cette triste et aride nature. La route s’allonge, interminable; on se dit avec désespoir qu’on n’arrivera jamais, et l’on essaye de dormir pour dérober quelques moments à la fastidieuse obsession du tableau. La seule diversion qui se présente pendant ces sept à huit heures d’une désespérante monotonie, c’est le buffet. La vaste table est toute garnie d’avance de ses munitions: le _knäckebrod_, c’est-à-dire ce pain de seigle ou de froment à tranches minces, sèches, dures et croquant sous la dent, comme une galette âgée de quinze jours; les petits gâteaux, le potage, les sandwichs aux sardines, les viandes froides, les sauces au sucre, les hors-d’œuvre et les desserts, tout cela attend pêle-mêle le terrible assaut de cent voyageurs lancés pour dix minutes à travers la salle à manger. En entrant, chacun se munit d’une assiette, sur laquelle il entasse à son gré ce qui lui convient, et se retire en un coin, où il mange debout, ou bien sur l’une des petites tables dressées dans les angles de la salle. On voit des convives pressés et plus soucieux de satisfaire leur appétit que d’observer les harmonies d’un repas classique, piquer au hasard dans tous les plats qu’ils rencontrent, au risque des accouplements les plus étranges, et dévorer les gâteaux avec le potage et le poisson avec le poulet. Cinq minutes après l’invasion des voyageurs, le champ de bataille est jonché de débris informes, et la table ne présente plus que le spectacle sans nom d’une ville prise d’assaut et livrée au pillage des soldats.
Ce n’est point un repas qu’on fait dans les buffets suédois, c’est une ripaille. Le prix ne dépasse pas un rixdaler (environ 1 fr. 40), autant qu’il m’en souvienne; seulement, les sybarites qui désirent arroser leurs sandwichs aux sardines d’un verre de bière nationale ou de toute autre boisson, vont se faire servir au comptoir. Ce supplément léger se prend en général à la suite du repas; j’ai souvent admiré la faculté des Suédois de manger sans boire, en admirant aussi la façon dont ils s’en dédommagent ensuite. Si j’en jugeais par mon expérience personnelle, je serais porté à croire que, dans ces dîners où une horde d’affamés mènent dix plats de front, sans en achever aucun, comme s’ils craignaient d’être devancés par un voisin plus expéditif, il doit souvent arriver qu’on ne mange pas pour la moitié d’un rixdaler, mais qu’on _gâche_ pour le double.
Entre deux et trois heures de l’après-midi, aux environs de Cathrineholm, le pittoresque, si longtemps éclipsé, commence enfin à reparaître, et va s’accentuant de plus en plus, à mesure qu’on approche de Stockholm. Les rochers, les petits lacs, les étangs encadrés par les bois, se multiplient autour de la voie ferrée et consolent un peu nos regards attristés par les longs steppes que nous avons parcourus le matin. Les traits caractéristiques du paysage suédois sont les forêts de sapins, de chênes ou de hêtres, les collines, et les eaux innombrables distribuées en rivières, en lacs ou en canaux. Les montagnes qui forment comme la grande épine dorsale à laquelle viennent s’appuyer les deux royaumes unis, donnent naissance à de nombreux et considérables cours d’eau, dont la marche vers la mer est des plus accidentées. Examinez la carte de la Suède: c’est une véritable guipure de lacs.
Ces cours d’eau et ces forêts sont la fortune en même temps que l’ornement de la contrée. Il n’est pas un pays en Europe dont la surface boisée soit relativement aussi considérable, puisque celle de la Suède occupe plus de la moitié de sa superficie totale. Longtemps négligée ou gaspillée, cette source intarissable de richesse nationale est aujourd’hui protégée par des lois salutaires, surtout dans les vastes régions forestières du Norrland, où le pin, le bouleau, l’osier, le tremble, le saule et le sorbier remplacent le chêne et le hêtre des provinces méridionales, et que peuplent, en compagnie des loups-cerviers et des ours, l’hermine et la martre, ces hôtes frileux du pôle.
Les pêcheurs ne sont pas moins heureusement partagés que les chasseurs en Suède, grâce aux milliers de lacs et à l’immense étendue des côtes. Sans doute, les grands jours de la pêche sont passés; j’ai traversé le Sund sans ramasser les poissons à la main et sans que le bateau fût obligé, comme au temps de Saxo le Grammairien, de se frayer laborieusement un passage à travers les couches compactes des harengs; mais le saumon du Cattégat, la morue, le homard, le maquereau et l’huître, gardent encore de quoi consoler les pêcheurs d’une décadence qui n’est que momentanée peut-être, et dont la pisciculture se vante d’arrêter bientôt les progrès.
Si l’on joint aux eaux et aux forêts les mines de fer, de cuivre, de plomb, de charbon de terre, etc., on aura à peu près le total des richesses naturelles du pays. Elles sont loin d’être exploitées encore avec une activité et une industrie suffisantes. Un jour viendra, sans doute, où la Suède, plus peuplée, mieux connue, rapprochée du reste de l’Europe, pénétrée et animée jusqu’en ses déserts par les voies ferrées, saura tirer plus largement parti de ses trésors.
III
STOCKHOLM
COUP D’ŒIL GÉNÉRAL.--PROMENADE A TRAVERS LA VILLE.
A six heures du soir, on entrait en gare de Stockholm.
Si jamais un de mes lecteurs va à Stockholm, je lui conseille de se faire conduire, avant même de gagner l’hôtel, au sommet du Mose-Backe, qui avoisine la gare, et d’où il pourra, d’un coup d’œil, embrasser l’ensemble et les détails de la ville, admirer la beauté singulière de sa position et s’en graver la topographie dans la tête.
Stockholm est bâtie sur sept îles et sur deux presqu’îles; elle s’appuie à gauche sur le lac Mälar, à droite sur la Baltique. Du haut de la colline, toute la ville apparaît, disséminée sur les rives du golfe par où le lac se décharge dans la mer, avec ses deux vastes faubourgs, ses grappes de maisons rouges semées sur les îles, que réunissent entre elles et que relient à la ville des ponts de bois et de pierre; étagée çà et là sur les rocs arides et les coteaux verdoyants que la nature a disposés autour d’elle pour l’harmonie du spectacle et le plaisir des yeux, et qui se marient à souhait aux pittoresques échancrures du lac; sillonnée de canaux qui sont des bras de mer, et étalant de tous côtés ses forêts de sapins et de clochers, de dômes et de mâts. Au milieu du bras de mer qui la divise en deux parties égales, s’étend une grande île, le berceau et la cité de Stockholm. Partout, aussi loin que le regard peut s’étendre--et rien ne vient gêner son essor--partout, non-seulement autour de la ville, mais sur ses places et entre ses maisons, des coteaux et des vallons, des golfes et des promontoires, et pour fond continu au tableau, l’immense nappe aquatique, s’effilant en mille rameaux ténus, comme pour l’enlacer tout entière d’un inextricable réseau mobile et vivant, pareil aux veines qui portent le sang jusqu’aux extrémités du corps humain.
Stockholm semble occuper le centre d’un vaste jardin, mais d’un jardin _romantique_, dessiné par un architecte-paysagiste imbu de la lecture des poëtes scandinaves. Ses grands parcs, peuplés de châteaux, de maisons de plaisance et de cabarets, lui forment une ceinture qui semble se renouer à travers les flots. Les noires cheminées des bateaux à vapeur ont l’air de sortir des toits et confondent leur fumée avec celle des foyers; les navires à trois mâts apparaissent dans ses rues, mêlant les oriflammes de tous les pays du monde à la voile blanche des barques-omnibus.
L’hôtel Rydberg, où l’on m’a conduit, est tenu par un Français qui a conquis tous ses grades dans la cuisine de l’empereur de Russie. Le touriste le plus difficile et le gourmet le plus blasé peuvent descendre sans crainte dans ce caravansérail modèle, digne par son apparence monumentale, par son organisation, par ses prix, par ses caves et par l’habileté culinaire de son chef, de tous les respects du monde civilisé. L’hôtel est situé au cœur de la ville, sur la place de Gustave-Adolphe. Des fenêtres de mon appartement, j’aperçois sous mes yeux la statue en bronze de ce roi, modelée par le sculpteur français Larchevêque, qui passa seize ans de sa vie à Stockholm; à droite et à gauche, deux édifices absolument semblables, dont l’un est le palais du prince héritier et l’autre le théâtre royal; devant moi, le large pont du Nord (Norrbro), jeté, pour ainsi dire, au confluent du lac Mälar dans la Baltique, bordé d’un côté par d’élégants magasins sur une moitié de son parcours, de l’autre par un terre-plein converti en jardin et en café; au fond, la masse imposante et majestueuse du château royal.
Je descends seul et me promène d’abord au hasard à travers les rues, pour prendre une idée ou plutôt une impression générale et sommaire de la ville. En tournant à gauche, je rencontre à vingt pas l’église de Jacob (Jakobs Kirkan), où reposent les cendres du grand maréchal Horn, le bras droit de Gustave-Adolphe, et du poëte-critique Kellgren, dont le théâtre royal joue encore les opéras. Puis on débouche presque aussitôt sur la vaste place de Charles XIII, où se dresse, entre quatre lions, chefs-d’œuvre de Fogelberg, la très-médiocre statue élevée par Bernadotte à la mémoire de son père adoptif. La place de Charles XIII est bordée à l’est d’édifices d’une architecture élégante. En suivant une ruelle qui n’a l’air de mener nulle part, j’arrive à un petit jardin aux maigres ombrages: c’est le parc de Berzélius, que décore (trop peu) la statue de l’illustre chimiste.
Je redescends, toujours au hasard, et me trouve, après un demi-quart d’heure de marche, en face d’un beau monument, qui a tout à fait grand air. L’inscription du frontispice--_National museum_--m’épargne les frais d’une conjecture. Nous y reviendrons, mais pour le moment je n’entre nulle part et ne fais que passer.
A l’extrémité du Musée national s’ouvre un beau pont en fer, par où l’on pénètre dans l’île de Skeppsholmen. Avec l’appendice qu’elle traîne à sa remorque, comme une chaloupe à l’arrière d’un vaisseau, cette île est en quelque sorte la propriété des marins et des canonniers, leur domaine, leur chose. Là sont les casernes, les citadelles, les magasins, les arsenaux; là stationne toujours une partie de la flotte suédoise. Mais, après avoir tourné à distance autour de ces bâtiments d’un attrait médiocre, je me suis trouvé fort agréablement surpris en voyant le reste de l’île occupé par une ravissante promenade, toute pleine de verdure et d’ombrages, qui descend jusqu’au bord de l’eau en sentiers mystérieux et voilés, faits pour la rêverie solitaire des poëtes ou des amants.
J’allais revenir sur mes pas: le son de la clochette d’appel, suivi d’un coup de sifflet, m’arrête tout à coup. Le bateau qui parcourt, toutes les cinq minutes, le trajet de l’île de Skeppsholmen à la ville, va partir, et je me hâte d’y monter. Le conducteur me réclame trois _œre_, c’est-à-dire environ cinq centimes, et quelques minutes se sont à peine écoulées, que je débarque aux environs du Norrbro, au milieu de la grande station centrale des omnibus et des fiacres aquatiques.
J’ai repris ma promenade de l’autre côté de l’hôtel, et je suis tombé du premier coup sur la rue Drottninggatan (rue de la Reine), qui est le boulevard Sébastopol de Stockholm et qui traverse la partie nord de la ville dans toute sa longueur. Je m’aperçois que j’ai commis un pléonasme en parlant de _la rue Drottninggatan_, car ces deux dernières syllabes, qui terminent les noms de presque toutes les voies de Stockholm, veulent précisément dire _rue_; mais ce pléonasme était nécessaire tant que le lecteur n’avait point été averti. Déjà suffisamment barbares par elles-mêmes pour nos oreilles françaises, les désignations des rues de Stockholm prennent encore, de cette adjonction uniforme, un caractère plus compliqué. Il faut un effort sérieux pour venir à bout de déchiffrer les étiquettes en menus caractères anglais qui inscrivent à chaque coin ces noms interminables, comme il faut une étude constante du plan de la ville pour se retrouver à travers tant d’îles et tant de ponts.
La ville est pavée de durs galets, qui font cruellement sentir leurs angles aux piétons, mais qui fournissent aux pieds des chevaux, dans ces rues étroites et souvent escarpées, le point d’appui dont ils ont besoin. Les maisons, en pierres ou en briques, quelquefois en bois peint, mais seulement aux extrémités des faubourgs, sont garnies de vastes fenêtres doubles qui leur font un rempart contre les rigueurs de l’hiver, et au milieu desquelles on a pratiqué une porte étroite. Les magasins, au lieu de s’ouvrir au dehors et d’étaler sur la voie publique de luxueuses devantures, forment presque toujours, comme à Copenhague, des appartements bien clos, où l’on entre par l’allée centrale. Un détail qui frappe l’étranger, c’est la physionomie des enseignes, disposées au-dessus des boutiques en saillies perpendiculaires, comme celles du vieux Paris avant la réforme de La Reynie; elles affectent pour la plupart, surtout dans les quartiers un peu éloignés du centre, une forme primitive qui contribue à l’originalité de la ville. La longue perche y domine. Les épiciers ont la perche emmanchée d’une tête de loup, pareille à celle dont se servent les ménagères pour enlever les toiles d’araignée du plafond; les barbiers, la perche emmanchée de deux rangées de grands plats; les cordonniers et les marchands de nouveautés, la perche garnie à son extrémité de morceaux de cuirs ou d’étoffes multicolores. D’autres y pendent des robes, y drapent des châles ou des mantelets, si bien que les rues semblent, au premier abord, toutes pavoisées de drapeaux.
Mais c’est en vain qu’on chercherait dans les costumes les mêmes restes de couleur locale. L’affreux paletot a fait son tour d’Europe et achèvera bientôt son tour du monde. Les belles Suédoises portent le chapeau de paille rond et la crinoline. Le touriste désappointé en est réduit à suivre de l’œil, comme autant de bonnes fortunes, les petites filles se rendant à l’école, le sac au dos; les femmes des faubourgs avec leurs longs mouchoirs noués sous le menton et tombant en pointe sous la nuque; les commissionnaires avec la large plaque de cuivre fixée à leur bonnet; les paysans debout dans les voitures basses et plates où ils étalent leurs légumes au marché,--espèces de boutiques ambulantes, qu’ils rangent côte à côte, sans les dételer. A peine si, de loin en loin, on rencontre quelque échantillon, généralement bien effacé, de ces costumes nationaux dont la galerie suédoise de l’Exposition universelle nous a montré les types les plus curieux: un Dalécarlien, à chapeau rond, à longue houppelande brune, aux énormes souliers ferrés; une paysanne des environs de Carlskrona, avec son corsage de velours retenu sur le sein par des aiguillettes d’argent; un Sudermanien en pourpoint blanc à revers bleus ou rouges; une jeune fille de Wingaker, coiffée d’un bonnet en forme de mitre et portant sur sa robe blanche, qui monte jusqu’au menton, un autre tablier aux teintes vives et tranchées. Quoi qu’en puissent croire M. Taine et l’école qui professe à sa suite la théorie de l’influence souveraine des climats, le Nord sur ce point ne diffère pas du Midi, et il faut croire que le goût des couleurs éclatantes est un pur instinct de nature, puisqu’on le retrouve partout chez les gens du peuple, les enfants et les sauvages.
Ce n’est pas dans ses rues, dans ses magasins, dans ses monuments, qu’on doit chercher la beauté de Stockholm, c’est dans le charme et la variété de ses points de vue. Si fiers que soient les habitants de leur palais royal, de leur nouvelle école polytechnique, de la monumentale caserne d’artillerie signalée par les _Guides_ à l’admiration de messieurs les militaires, de leurs musées et de leurs églises, Stockholm n’est qu’une ville de troisième ordre, au-dessous même de Copenhague par son aspect intérieur, si je puis ainsi dire, bien qu’elle ait une physionomie plus tranchée. Mais à tout instant, d’un quai ou d’un pont, l’œil est saisi par un panorama splendide, auquel il ne manque peut-être qu’une lumière plus brillante et plus chaude pour égaler celui de Constantinople. Sans cesse le tableau change et le point dominant varie. Le golfe s’élargit, se contourne, se dérobe, s’évase en lac, semblant, à chaque transformation, faire jaillir du sein des flots de nouveaux groupes de maisons étagés en amphithéâtres. Ici, jaillit dans les airs la flèche noire de l’église des Allemands; là, se dessine sur le ciel le clocher gothique et découpé à jour de l’église de l’île Équestre; ailleurs s’arrondit la large coupole qui couronne l’église de l’île Navale, tandis que le dôme de Sainte-Catherine, les dominant tous du haut de l’éminence qui lui fait un piédestal, plane majestueusement sur la ville entière.
IV
LE CHATEAU ROYAL.--LE MUSÉE.--L’ÉGLISE DE L’ILE ÉQUESTRE.--LES RAPPORTS ENTRE LA SUÈDE ET LA FRANCE.--L’ART EN SUÈDE.
C’est avec la conscience d’un touriste qui ne voyage pas pour s’amuser que j’ai visité les uns après les autres tous les monuments de Stockholm; mais que le lecteur se rassure: je n’aurai point pour lui les mêmes scrupules que pour moi. J’en choisirai trois seulement, qu’on ne peut se dispenser de voir et dont il serait impardonnable de ne point dire quelques mots: le château royal, le musée et l’église de l’île équestre.
Le château royal, qui passe pour l’un des chefs-d’œuvre de Tessin, et dont les Suédois ne parlent qu’avec une admiration excessive, est un immense et lourd quadrilatère, flanqué d’une aile à chaque angle, et dont le premier aspect tient beaucoup de la forteresse. Il frappe par ses dimensions, par sa masse solide et compacte, comme par sa position au centre de la ville, sur une éminence qui commande le golfe. Le Norrbro, qui débouche en face du palais, semble fait tout exprès pour lui servir d’avenue et pour en dégager la perspective. On y monte par une rampe bordée d’une balustrade de granit et défendue par deux énormes lions de bronze.
A l’intérieur, le château royal ressemble à peu près à tous les palais, et peut rivaliser avec les plus luxueux. Beaucoup de salles sont tendues de cuir de Cordoue et de tapisseries des Gobelins. Les vases de malachite, les porcelaines de Sèvres, les lustres de cristal de roche, les mosaïques de porphyre, les vieilles glaces de Venise et les jeunes glaces de Saint-Gobain, que sais-je encore? Tout ce mobilier d’une magnificence un peu banale, tous les velours et toutes les dorures de ces demeures princières qu’on dirait meublées par le même tapissier, qu’il s’agisse d’y loger l’empereur des Français ou le prince de Monaco, y jouent le rôle et y tiennent la place qu’on devine, sans qu’il soit besoin d’y appuyer davantage.
Mais ce qui frappera le visiteur, comme j’en ai été frappé moi-même, c’est de rencontrer, pour ainsi dire, la France à chaque pas dans ce palais suédois. Par moments, on se croirait à Versailles. Les plafonds sont peints par Jacques Fouquet et Taraval; les sculptures et les ornements sont de Chauveau, de Laporte, de Claude Henrion et de Bernard Fouquet. Dans la grande galerie, la chapelle et la magnifique salle des États, où s’élève le trône d’argent massif offert par le comte de la Gardie à la reine Christine, Larchevêque et Bouchardon ont laissé des traces de leur passage. Au dix-huitième siècle, la France avait envoyé à Stockholm toute une petite colonie artistique, mais qui fut surtout utile à la Suède en formant des disciples et en communiquant une vive impulsion à l’école nationale, encore au berceau.
Ces relations intellectuelles et artistiques entre la Suède et la France dataient de loin déjà, comme on sait. Il y avait plus d’un siècle que la reine Christine avait frayé la voie aux Frédéric Ier et aux Gustave III, en appelant à sa cour Bourdelot et Descartes, Bochard, Huet, Saumaise et Naudé, en correspondant avec Benserade, Chevreau, Chapelain, Scarron et Ménage, en protégeant Pascal et Scudéri. Mais la Suède, de son côté, ne restait pas sans action sur la France. Sans parler de la légitime et profonde influence exercée par ses savants, depuis Linné jusqu’à Berzélius, qui ne sait, par exemple, tout ce qu’a produit chez nous, vers la fin du dix-huitième siècle, cette école de mystiques et d’illuminés suédois dont Swedenborg est le plus illustre, et d’où sortent, directement ou indirectement, les Saint-Martin, les Mesmer et les Cagliostro? Il y aurait tout un livre à écrire sur ces influences et ces _pénétrations_ réciproques de deux pays si éloignés, d’un génie et d’un tempérament si divers.
Ce continuel échange d’idées ou de personnes, où la Suède rendait à la France, dans la mesure de son pouvoir, tout ce qu’elle lui empruntait, dura jusqu’à la Révolution. Tandis que celle-ci donnait à celle-là les La Gardie et les de Mornay, tandis que la cour de Stockholm faisait de nombreuses commandes à Boucher, à Natoire, à Carle Vanloo, à Coysevox, à Chardin; tandis que Voltaire écrivait _Charles XII_ et que, à la suite du mouvement encyclopédique, notre littérature et notre théâtre importaient dans cette contrée lointaine les mœurs et l’esprit français; tandis que Gustave III, préparé par une éducation toute française aussi, faisait à Paris deux voyages où il se mêlait avec ardeur aux divertissements de la société aristocratique, où il s’initiait, pour les reporter en Suède, à tous les détails, à toutes les découvertes, à toutes les nouveautés philosophiques, littéraires et scientifiques qui agitaient chez nous la fin de ce siècle bouillonnant, et recueillait partout sur son passage des ovations qui flattaient son orgueil, le comte Oxenstiern, petit neveu de l’illustre homme d’État, écrivait en français des _Pensées_ et _Réflexions morales_; l’ingénieur Polhem venait former son génie en France, l’illustre industriel Alströmer demandait à nos fabriques nationales les secrets dont il allait doter sa patrie, les peintres Roslin et Vertmuller se signalaient au premier rang de nos portraitistes; Hall, nationalisé parmi nous, élevait la miniature à un degré de force et d’éclat qu’elle ne connaissait pas encore; de brillants officiers suédois faisaient dans nos rangs la guerre d’Amérique; le baron de Staël continuait, à la légation suédoise, les grandes traditions d’urbanité, d’esprit, de magnificence et de goût laissées dans le monde diplomatique et la haute société par un Tessin, un maréchal de Sparre, un comte de Creutz; enfin Stedingk et de Fersen conquéraient la place que chacun sait à la cour de Louis XVI et dans la faveur de la reine.
La révocation de l’édit de Nantes, en peuplant Stockholm de réfugiés français, n’avait pu que contribuer à affermir et à étendre ces relations, commencées bien avant ce coup d’État religieux, accrues ensuite par un concours de circonstances nouvelles dont nous avons indiqué quelques-unes. Aussi, lorsqu’en 1810 la Suède alla chercher Bernadotte pour lui assurer la succession au trône de Charles XIII, est-il à croire que sa qualité de Français ne fut pas moins puissante que le souvenir de sa gloire militaire, pour décider le vote de la diète.