Part 8
Les rues d’Elseneur sont bordées de maisons riantes, où la variété des goûts se trahit dans la variété des couleurs. Peu de villes ont été plus éprouvées: à cinq reprises différentes elle fut détruite par l’incendie, et autant de fois ravagée par la peste, sans compter les malheurs courants; toujours elle s’est relevée de ses ruines, grâce à sa position merveilleuse. L’abolition du péage, il y a vingt ans, a porté un coup sensible à la prospérité matérielle et à l’animation d’Elseneur, qui était, à certains moments de l’année, l’une des villes maritimes les plus pittoresques de l’Europe. Aujourd’hui c’est un port paisible, peuplé de neuf mille habitants, où l’on entend parfois encore, grâce à la multitude des vaisseaux qui franchissent chaque année le détroit du Sund, et à la sûreté de l’abri qu’il leur offre contre les vents et le courant de ces dangereux parages, résonner tous les idiomes des deux mondes.
Nous reviendrons dîner ici; mais, en attendant, les amis qui nous servent de guides nous entraînent vers la petite ville de Frédériksborg, dont le château compte parmi les merveilles du pays.
Frédériksborg est l’un des plus curieux spécimens et en même temps le chef-d’œuvre, avec Rosenborg, de ce style pseudo-gothique inauguré en Danemark sous le règne de Christian IV, et qui constitue une architecture très-caractéristique et très-reconnaissable entre toutes. Il est difficile de se rendre compte, à première vue, de la configuration exacte de ce monument étrange, vaste et irrégulier, qui tient à la fois de la forteresse et du palais. On y entre, comme dans une citadelle, par trois ponts aux arches massives jetées sur les bras du lac au centre duquel il est bâti. Une tour isolée dresse sa masse imposante en avant de l’édifice, dans l’ornementation duquel les dômes se mêlent aux clochetons, aux campaniles, aux flèches et aux lanternes aériennes; où l’ogive alterne avec les colonnes et les arcades classiques, surmontées de statues. On retrouve dans les détails de la façade plusieurs des traits distinctifs de l’architecture hollandaise, en particulier les obélisques soutenus ou surmontés de boules, les hauts frontons bizarres, à plusieurs étages, aux lignes rompues et arrondies en sens inverse, les bordures de pierres blanches, de longueur inégale, contournant les angles, encadrant les fenêtres, et se détachant avec éclat sur le ton brun des briques.
Quoi qu’il en soit, le château de Frédériksborg a grand air, et je regrette vivement de n’avoir pu l’étudier plus à fond. Ce n’est pas en un simple coup d’œil qu’on juge un édifice si étendu et si compliqué. Je n’ai vu à l’aise que la chapelle, merveille d’art et de luxe, qui égale au moins, si elle ne les dépasse, toutes les magnificences de Versailles. Les matériaux les plus rares et les plus précieux, l’or, le marbre, l’ivoire, le cèdre et d’autres essences exotiques, choisies et travaillées à grands frais, ont été seuls employés à la décoration du somptueux édifice. La chaire où, dans l’encadrement des colonnes, se détachent les figures du Christ et des apôtres, éblouit et charme les yeux. Les murs sont blasonnés par les écussons des chevaliers de l’Éléphant.
On sait que l’ordre de l’Éléphant, le premier du Danemark, et dont l’origine est toute catholique, ne se donne, du moins en principe, qu’aux souverains et aux grands personnages qui peuvent justifier de leurs titres authentiques de noblesse. Si les statuts en étaient rigoureusement observés, il faudrait pour l’obtenir autant de quartiers qu’il en fallait jadis pour monter dans les carrosses de Louis XIV. Mais, par bonheur, il est avec les généalogistes des accommodements: je n’en veux d’autre preuve que l’ordonnance royale qui conféra la grand’croix du Danebrog à Thorvaldsen, fils d’un pauvre artisan, et portant dans la composition même de son nom le certificat de sa naissance roturière[21]. Le roi lui avait octroyé des lettres de noblesse près de trente années auparavant, mais le grand artiste savait à quoi s’en tenir sur l’antiquité de son origine. Je n’en ai pas moins vu dans la salle de l’ordre, à Frédériksborg, son blason entouré d’armoiries féodales, avec l’image du dieu _Thor_ au centre. L’idée est ingénieuse, assurément, et nul autre chevalier ne peut se vanter d’avoir de plus illustres ancêtres.
[21] La terminaison _sen_ (fils de), si fréquente en Danemark.
Frédériksborg est le Versailles de la monarchie danoise. La dynastie d’Oldenbourg l’a rempli de ses souvenirs et de sa magnificence. Caroline-Mathilde, cette touchante et dramatique figure, la Marie Stuart du Danemark, a gravé avec un diamant, sur l’une des vitres du château, un vers anglais qu’on ne peut lire sans une émotion poignante:
O Dieu, garde-moi innocente, et fais les autres grands!
Innocente, malgré les aveux arrachés à Struensée par la torture, peut-être le fut-elle en effet. L’histoire n’a pas encore débrouillé cette sombre énigme, et qui ne sait tout ce que peuvent la haine et la calomnie contre une reine détrônée?
En 1859, un incendie terrible dévora presque en entier le château de Frédériksborg. Mais, grâce au sentiment patriotique, si profond dans le cœur des Danois; grâce à l’amour de la nation pour le roi populaire Frédéric VII, dont ce palais était le séjour favori, les ravages produits par cette catastrophe sont réparés en très-grande partie. Il n’y eut pas un pauvre qui ne se jugeât tenu d’apporter son obole à la souscription publique. Quelques années encore, et malgré les ressources restreintes du pays, le monument national, enrichi à l’envi par les plus illustres rois et les plus habiles artistes, revivra dans l’intégrité de sa splendeur primitive, relevé par la main du peuple sur les trois îles qui lui servent de soutien.
Les environs sont charmants, et, sans la chaleur tropicale qui nous accable, on ne se lasserait pas de les admirer. Près du château, la _Chambre des bains_ se cache sous la verdure, au bord des flots paisibles. Les lacs, les petites îles et leurs pavillons de plaisance, les kiosques, les chalets, les villas avec leurs pelouses fleurissantes et leurs vergers dignes de la Normandie, les fermes de briques étincelantes de propreté, les forêts touffues, entrecoupées de délicieuses clairières, et les prairies alternant avec les champs de blé; çà et là une barque qui vogue doucement, sa voile blanche arrondie comme l’aile d’un cygne; la flèche d’une église rustique trouant les sombres masses du feuillage; puis, jeté comme une note mélancolique dans cette heureuse nature, un dolmen ou un tumulus, du fond duquel un mort de trois mille ans nous murmure au passage l’_et ego in Arcadia_ qu’épelle sur un tombeau le berger du Poussin,--ainsi se déroule, pendant quelques lieues, ce paysage dont le charme discret, sans éblouir les sens, finit par s’insinuer jusqu’au cœur.
Nous laissons derrière nous Fredensborg, le château de la Paix, bâti au siècle dernier par Frédéric IV, délicieux réduit pastoral à l’usage de la royauté. Le palais, construit en briques blanches, au milieu des bois qui l’abritent sous leurs barrières de verdure, et sur les rivages du beau lac d’Esrom, n’a guère de monumental que sa grande coupole, flanquée aux angles de quatre clochetons; mais les jardins qui, avec un caractère plus intime, rappellent ceux de Versailles, comme le parc de Frédériksborg nous a rappelé Trianon, inspireraient des goûts bucoliques au monarque le plus belliqueux.
Enfin nous voici de retour à Elseneur. La table est dressée dans le château de Marienlyst (_le délice de Marie_), qui touche à la ville. C’est un grand établissement de bains de mer, qui s’est ouvert juste à temps pour consoler Elseneur du coup que venait de lui porter l’abolition des droits du Sund, et pour combattre la ruine dont elle concevait déjà le sinistre présage. L’admirable beauté des vues et des sites environnants n’a pas moins contribué à son rapide succès que les principes fortifiants des eaux et la salubrité de l’air, purifié sans cesse par la brise marine. Les baigneurs peuvent se partager, à leur gré, entre deux mers, et passer des flots tranquilles de la Baltique aux vagues plus profondes, plus âpres et plus salées de la mer du Nord. Le petit cap de Kronborg marque la ligne de démarcation de l’une à l’autre, et les distingue sans les séparer: en bas, le Sund vient doucement caresser le rivage; en haut, le Cattégat se brise impétueusement sur le sable.
A la fin du dîner, tandis que, selon la coutume danoise, les convives échangeaient de cordiales poignées de main, accompagnées du _Grand bien vous fasse_! qui termine invariablement chaque repas, je m’échappais clandestinement avec mon voisin de table, un fort aimable et savant magistrat par qui j’aimerais à être jugé, si je dois jamais l’être, pour aller voir le ruisseau d’Ophélie et le tombeau d’Hamlet. Nous avions dîné au troisième étage, mais nous sortîmes de plain-pied par l’une des porte-fenêtres qui s’ouvrent sur la forêt à laquelle est adossé le château.
«Et d’abord Hamlet a-t-il jamais vécu, ou n’est-il qu’un personnage légendaire?... Il est permis de se le demander, fit mon compagnon en me prenant le bras.
--C’est justement ce que dit le héros lui-même: _To be or not to be, that is the question!_
--En tout cas, s’il a vécu, c’est dans le Jutland, d’après le récit de Saxo Grammaticus, qui a servi de guide à votre Belleforest et à Shakespeare. Il n’a certainement jamais mis le pied en Seeland, ni pendant sa vie ni après sa mort, et l’on ne pourrait trouver nulle part un témoignage quelconque à l’appui de cette excursion. Ceci dit, je vais vous montrer son tombeau.
--Mais comment se fait-il qu’Elseneur ait la tombe d’un homme qui est enterré ailleurs, si toutefois il est enterré quelque part?
--Et les Anglais en voyage! Vous n’y songez pas. Ce sont eux qui ont forcé le geôlier du château d’If à inventer le cachot de Monte-Christo: jugez s’il y avait moyen de ne point leur montrer le tombeau d’Hamlet! Shakespeare est infaillible: il ne se discute pas. Accuser de mensonge le poëte national de l’Angleterre, c’est manquer de respect à l’Angleterre elle-même. Quand on essaye de les avertir, ils se fâchent tout rouges et nous traitent de sauvages: on leur a fait le tombeau d’Hamlet, et ils sont contents. On en avait même fait trois; il n’en reste qu’un, mais c’est le plus _authentique_ et le premier de tous. Les compatriotes de Shakespeare ont dépecé les deux autres avec leurs couteaux, pour emporter un souvenir. Croiriez-vous que des familles anglaises viennent passer la saison aux bains de Marienlyst, uniquement afin de vivre aux lieux où n’a pas vécu l’amant d’Ophélie, de rechercher la trace imaginaire de ses pas et de méditer chaque jour sur une tombe qui n’est ni la sienne, ni celle de personne!
--Au fond, rien n’est plus digne de respect.
--C’est vrai... Voici le tombeau.
Nous étions arrivés à un petit rond-point de gazon, au centre duquel s’élève un tronçon de colonne haut de deux ou trois pieds. Rien de plus; pas même un nom gravé sur la pierre. Cette simplicité excessive, contrairement peut-être à l’idée de l’inventeur, n’a absolument rien de sévère ni d’imposant, et le tombeau d’Hamlet produit tout juste l’effet d’une borne milliaire au milieu du bois.
Mais la terrasse qui s’ouvre à deux pas de là sur la mer, dédommage de cette impression mesquine. A droite, la ville aux maisons rouges, avec les drapeaux de tous les pays du monde flottant sur les résidences des consuls; à gauche, les flèches de Kronborg; en face, les côtes onduleuses et pittoresques de la Suède, avec les ruines de la tour carrée d’Helsingborg, les rochers bleus du cap Kullen, à l’ombre desquels deux ou trois villages se tiennent accroupis, couronnés d’un phare dont la silhouette se profile à l’horizon; enfin, sous les pieds du spectateur, aussi loin que son regard s’étende, le Sund aux vagues d’azur, tout couvert d’un fourmillement de bateaux à vapeur, de vaisseaux à voiles, de trois-mâts, de chasse-marée et de petites barques, pareilles à des mouettes qui rasent la surface des flots, se croisant dans un mouvement perpétuel pour passer de la Baltique à la mer du Nord et de la mer du Nord à la Baltique!
Nous sommes descendus vers Kronborg, pour examiner de près la masse imposante et sombre de la vieille forteresse, sa cour, où l’herbe pousse entre les pavés, ses bastions, ses casemates, et ses rangées de canons gothiques qui semblent diriger encore vers la mer une menace inutile. Le jour tombait. Dans les premières ombres du crépuscule, j’ai parcouru en tous sens l’esplanade où l’ombre apparut à Hamlet. Le cadre semble fait à souhait pour la scène; il la rend vraisemblable et l’évoque à l’imagination du visiteur. Telle est la puissance des lieux, et telle est aussi celle du génie, que j’oubliai un instant les démonstrations de mon guide et l’impitoyable démenti que l’histoire inflige à la légende. Le drame ressuscita devant moi, et j’entendis dans la nuit, mêlées au souffle du vent et au murmure des flots, les paroles du fantôme: «O horreur! horreur! ô comble de l’horreur!... Mais déjà le ver luisant, dont le feu sans chaleur commence à pâlir, annonce le retour du matin. Adieu, et souviens-toi!...» L’art est plus fort que la vérité même. Ses créations vivent d’une vie qu’on ne peut plus détruire, et, parce que Shakespeare l’a voulu, Elseneur restera toujours la patrie d’Hamlet. J’ai cherché en vain, aux alentours, le ruisseau ombragé d’un saule où se noya la plaintive Ophélie. Il n’y a pas un seul ruisseau dans les environs de la ville. Les Anglais en sont quittes pour le remplacer par un lac. Si Shakespeare a choisi Elseneur pour en faire le théâtre de sa tragédie, c’est à cause des relations fréquentes entretenues dès lors par l’Angleterre avec ce port célèbre, qui était le point le plus connu, comme le plus pittoresque et le plus dramatique du Danemark, le seul peut-être dont il eût jamais nettement entendu parler.
Le lendemain était la dernière journée de notre séjour à Copenhague; avant notre départ, nous sommes allés au palais d’Amalienborg, présenter nos hommages au souverain de la maison de Glucksbourg. S. M. Christian IX, qui a eu à traverser, dans les premiers jours de son avénement au trône, la rude épreuve de la guerre de 1864, est un monarque franchement constitutionnel, qui règne et ne gouverne pas. Sa taille est moyenne, sa physionomie affable, et dans ses manières simples et modestes la bienveillance domine encore la distinction. Nous avons quitté le palais, après une audience d’un quart d’heure, plus charmés de la courtoisie de l’homme que frappés de la majesté du souverain.
On connaît la singulière fortune de cette famille royale du Danemark, qui semble destinée à disperser tous ses membres sur les différents trônes de l’Europe. En quelques années, elle a donné la princesse de Galles à l’Angleterre, la princesse Dagmar à la Russie, et le roi Georges Ier à la Grèce. Qui sait si cette monarchie, faible et cruellement éprouvée, n’est point destinée à réparer les malheurs de la patrie par l’éclat et l’appui de ses alliances?
XI
CONCLUSION.
Et maintenant l’heure du départ est venue.
J’emporte un souvenir impérissable de cette bonne, honnête et loyale nation, qui aime la France, qui reste grande, malgré sa petitesse, par ses vertus politiques et civiles, sa dignité, son esprit national et la façon dont elle comprend l’alliance du respect de l’autorité avec le culte de la liberté. Cette race est, comme la poésie de ses anciens bardes, simple et forte, chaste et guerrière. Elle unit la réflexion à la persistance; rien n’est plus étranger à son tempérament que la mobilité inquiète, les élans superficiels, vagabonds et désordonnés des races méridionales. Fidèle, jusqu’au sein du progrès, à toutes les traditions du passé, elle aime d’un égal amour le sol natal et le foyer domestique, et porte dans le patriotisme ses vertus de famille. Fière et naïve à la fois, alliant un reste de rudesse scandinave à une bonhomie affectueuse et cordiale, hospitalière comme aux âges héroïques et courtoise comme aux temps de la chevalerie, voilant un grand fonds de tendresse et d’enthousiasme sous l’apparente froideur du Nord, comme la verdure du sol natal se cache sous la neige pour s’épanouir aux premiers rayons du soleil printanier, elle a l’instinct des choses nobles, qui respire en tous ses poëmes, la séve et la fraîcheur à demi-sauvages de sa nature sans éclat, mais vigoureuse et salubre.
Ce petit pays a eu une histoire illustre et joué un rôle éclatant. Les Cimbres ont fait trembler Rome, et les Northmans pleurer Charlemagne. Il a conquis l’Angleterre, tenu tout le Nord sous son sceptre et exercé l’empire des mers. Il a compté des souverains qui remplirent l’Europe de leur nom, comme les Canut, les Valdemar, les Marguerite et les Christian IV. De Saxo le Grammairien à Œhlenschläger, de Holberg à Thorvaldsen et de Tycho-Brahé à Œrsted, il a produit en tous genres une longue série d’hommes illustres que pourrait lui envier une nation de premier ordre. Hélas! les jours de la gloire sont loin, et il est aujourd’hui bien déchu de sa splendeur passée. Après avoir commandé à tant de millions d’hommes, le voilà réduit à 1,700,000 habitants. Il a perdu le Holstein et le Slesvig; il a vendu Saint-Thomas et les Antilles danoises. Mais il possède encore, avec le Groënland, l’Islande et les Feroë, les terres les plus _antiques_, les plus mystérieuses, les plus impénétrables du monde, berceaux de sa langue et de son histoire, premiers anneaux d’une chaîne rompue qui le rattachent aux origines de sa légende héroïque, témoins et satellites persistants d’une grandeur évanouie, dont ils gardent le souvenir. Il n’a cessé de prouver, dans le commencement de ce siècle, que la séve du génie national n’est pas tarie, et que le sang généreux des ancêtres n’a point dégénéré dans ses veines.
Mais depuis quelques années, à mesure que s’affaiblit le souvenir du grand désastre national, la discorde se glisse dans cette petite nation que le patriotisme avait réunie tout entière en un sentiment commun de colère et de douleur. Les questions politiques et sociales divisent de plus en plus les esprits. La Chambre basse (le Folkething), peuplée presque exclusivement, par le suffrage universel, de petits paysans et de maîtres d’école, s’est mise en hostilité déclarée avec la Chambre haute et vise à accaparer le gouvernement. Elle n’a point hésité, dans sa dernière session, à refuser le vote du budget. La bataille s’est ardemment engagée entre les partis extrêmes. Les Français, qui aiment le Danemark, ont recueilli avec tristesse l’écho de ces agitations stériles. Plus une nation est petite et faible, plus elle a besoin de concorde: elle ne saurait vivre que par la sagesse et l’union. Le Danemark a sa crise intérieure, qui pourrait devenir plus redoutable que celle dont il est sorti, il y a treize ans, en laissant trois de ses membres sur le champ de bataille. Il avait alors resserré ses tronçons mutilés autour du drapeau national, pareil au régiment dont la mitraille ennemie vient d’éclaircir les rangs. Puisse-t-il ne pas oublier cet exemple qu’il s’est donné à lui-même, et, élevant avec sérénité son âme au-dessus de sa fortune, se consoler d’une décadence purement matérielle par ses progrès intellectuels et moraux, préparer l’inévitable, mais tardive revanche de la justice, par le culte des traditions nationales et la sage pratique de ses libertés, guérir enfin les blessures de la guerre par le calme d’une paix bienfaisante et féconde! C’est le vœu d’un ami qui l’a vu de près dans ses jours de deuil, et qui s’attriste de ne pouvoir plus suivre, à travers les convulsions de sa fièvre politique, les progrès de sa convalescence.
UNE EXCURSION EN SUÈDE
En lisant le nom de la Suède en tête de ces pages, le lecteur indulgent me fera la grâce de ne pas s’attendre à une description complète de ce vaste pays qui va se perdre jusqu’aux confins de l’océan Glacial, par 69° de latitude nord. Je n’ai point dépassé la région des chemins de fer, et n’ai vu de la Suède que ce qu’on en peut voir en une excursion d’une quinzaine de jours, dont le but principal et presque unique était la visite de Stockholm. Mais du moins, j’ai reçu et remporté de cette courte visite une impression vive et nette, et, sans vouloir m’élever à des considérations générales qui déborderaient le cadre de ce simple récit de voyage, je ne dirai que ce que j’ai vu et observé par moi-même.
I
ENTRÉE EN SUÈDE.--MALMOË ET LA SCANIE.--LUND ET LA LÉGENDE DE SAINT LAURENT.
Nous nous embarquâmes à Copenhague à neuf heures du matin pour faire voile vers la Suède. C’était un dimanche; le bateau débordait de passagers. Une troupe de pauvres musiciens danois était montée avec nous, et, pendant toute la traversée, resta sur le pont, soufflant dans ses instruments de cuivre les mélancoliques mélodies du Nord.
La traversée de Copenhague à Malmoë dure moins de deux heures, et cependant on se trouve en pleine mer durant une heure au moins, sans rien voir autre chose que l’immobile azur des cieux reflété dans le mobile azur des flots. Mais peu à peu, sur la ligne où ces deux océans se rejoignent à l’horizon, monte une apparition confuse. Les côtes de Suède émergent du milieu des vagues; on voit se dessiner d’abord une grosse tour carrée, puis un dôme, qui signalent au loin la gare et l’église de Malmoë. Une demi-heure après, nous débarquons sur une vaste jetée. Il nous reste, avant le départ du chemin de fer, le temps nécessaire pour parcourir la ville.
Je me suis promené au hasard à travers cette capitale de la Scanie, d’une antiquité respectable, mais d’une médiocre étendue. Les maisons basses, couvertes de tuiles vernies que fait reluire le soleil d’août, sont illustrées d’arabesques qui se déroulent en frises, d’écrans de paille, de stores à images ou à bandes bleues. Sur la grande place s’élève un hôtel de ville du seizième siècle, qui disparaît tout entier sous une carapace d’échafaudages. C’est là, dans la grande salle qui porte son nom, que se réunissait jadis l’ordre de Canut, placé si haut dans l’opinion et dans la loi elle-même que chacun de ses membres valait six témoins devant les tribunaux. L’ordre de Canut est aujourd’hui une société de danse. O vicissitudes des choses et décadence de la gloire! Il ne tiendrait qu’à moi de présenter cette transformation comme un signe des temps.
Lorsqu’on aura visité encore l’église Saint-Pierre, bâtie en briques dans le style gothique du quatorzième siècle, et qui mérite l’attention, sinon l’admiration du voyageur; puis, si l’on veut pousser la conscience jusqu’au bout, le vieux château, devenu caserne et prison, où fut enfermé Bothwel, on pourra quitter Malmoë sans retourner la tête.
Malmoë, ruinée par une peste meurtrière, par la décadence de la pêche du hareng et par le traité de Roëskilde, qui l’enlevait au Danemark, comptait à peine 200 habitants à la fin du dix-septième siècle. Je lis dans une grande Géographie illustrée, où l’on s’est borné à réimprimer Malte-Brun, que sa population dépasse maintenant 7,000 âmes; elle les dépasse, en effet, puisqu’elle est de plus du triple. Voilà des lecteurs bien instruits! L’éditeur n’a pas réfléchi que Malte-Brun écrivait dans les premières années de ce siècle, et qu’en soixante ans, avec l’impulsion donnée à Malmoë par la création de son port et le mouvement rapide de la population en Suède, ces 7,000 âmes avaient eu tout le temps de croître et de se multiplier.