Part 7
A l’autre extrémité de la ville, s’ouvre une promenade non moins fréquentée. Par une belle et large route, qui passe entre deux haies de villas charmantes, pareilles à des nids de verdure, on arrive au pavillon champêtre de Charlottenlund, à l’entrée d’une des plus belles forêts du royaume. J’ai suivi cette route par un soleil qui en doublait la beauté. De grands réservoirs, pareils à des cuves, où vient aboutir l’eau de la mer, qu’on y tient en dépôt pour arroser le chemin, sont échelonnés à notre droite. De distance en distance, nous franchissons une barrière, et une main s’étend vers nous pour recevoir l’impôt du péage. La persistance de cette coutume surannée m’étonne dans un pays comme le Danemark: abolir les octrois et laisser subsister les péages, c’est une contradiction bizarre qui s’explique malaisément. Les Danois en sont un peu honteux; mais on m’apprend que c’est le dernier reste d’un usage jadis général, qui ne subsiste plus guère aujourd’hui qu’aux environs de Copenhague, pour maintenir en bon état les abords de la capitale, et qui sera prochainement aboli. Nul pour les piétons, presque nul pour les charrettes, cet impôt s’élève à une somme équivalente à vingt-cinq centimes pour chaque voiture: on a trouvé juste et naturel sans doute de mettre l’entretien de ces routes de plaisance à la charge de ceux pour qui elles ont été faites. La villégiature est fort pratiquée en Danemark, et, je l’ai dit déjà, il n’est pas rare qu’on ait ses affaires à la ville et son habitation aux champs; qu’on mène de front les occupations libérales et la vie de fermier.
Après un déjeuner dans le pavillon rustique de Charlottenlund, j’ai parcouru la vaste et magnifique forêt de Dyrehave, domaine royal semé de palais, de métairies, de fabriques, de restaurants et de cafés, de délicieuses propriétés privées, et enclos tout entier, malgré son étendue, de barrières qu’on ferme la nuit. C’est là surtout qu’on peut admirer la richesse forestière du pays. Le hêtre est l’essence la plus abondante dans les bois du Danemark, dont le défrichement est interdit par la loi, et il y atteint parfois un développement énorme. Dyrehave est un véritable Parc-aux-cerfs, en prenant le mot dans son étymologie rigoureuse. Les daims, les biches et les chevreuils réservés aux plaisirs royaux s’y reposent tranquillement, couchés, comme le berger Tityre, à l’ombre des grands hêtres.
Nous sommes revenus par une route qui longe le Sund, et où s’ouvrent de splendides échappées sur la mer. Debout au seuil de leurs fermes, les paysans, la tête découverte, nous regardent passer. De jeunes garçons à la chevelure blonde, aux grands yeux bleus, s’accoudent paisiblement aux fenêtres et nous saluent avec une gravité toute septentrionale. Un vieux mendiant éclopé, qui a peut-être fait la guerre avec nous du temps de l’_autre_, s’est posté au détour d’un sentier et racle sur un violon faux: _Veillons au salut de l’Empire!_ L’Ermitage, un royal rendez-vous de chasse, isolé au milieu de la forêt, mais qui, malgré son nom, n’a rien de cénobitique; Sorgenfri, le château de la reine douairière; Bernstorff, le palais d’été du roi; l’ex-résidence de la comtesse Danner, l’épouse morganatique de Frédéric VII, qu’elle avait captivé par les grâces de son esprit plus que par les charmes de sa figure, ont défilé successivement sous nos yeux. Nous traversons quelques villages, dont les maisons, comme les habitants, ont un air de propreté et de bien-être à réjouir le cœur. Au centre, l’église de briques élève lourdement sa tour carrée et trapue.--Si l’industrie n’a pris jusqu’à présent en Danemark qu’un essor restreint, l’agriculture, plus encore que le commerce, a atteint un degré de prospérité qui pourrait exciter l’envie et l’émulation de la France. Moins fertile que les îles d’Amack et de Fionie, qui sont les jardins du Danemark, le Seeland est cultivé dans toute son étendue, en dehors des forêts, avec une ardeur et un soin qui ne laissent pas un pouce de terrain sans en tirer parti. Aussi n’est-il pas rare de trouver dans les familles des paysans danois, le plus souvent propriétaires du sol qu’ils cultivent, une aisance qui va jusqu’à la richesse.
En compagnie d’un riche banquier de Copenhague, qui fait autorité au parlement dans les questions financières, j’ai visité de fond en comble la maison d’un de ces paysans, véritable ferme-modèle qui a pris en quelques années, grâce à l’activité laborieuse et à l’intelligence de son propriétaire, une extension prodigieuse, et où les diverses exploitations de la vie rurale sont organisées sur le plus large pied. Bien que la Providence m’ait dépourvu de toute aptitude agricole, j’ai parcouru pendant une heure, avec l’intérêt que m’eût inspiré un voyage en pays inconnu, les moindres régions de ce domaine rustique, depuis la fromagerie souterraine, tenue avec une propreté hollandaise,--d’autres diraient appétissante,--jusqu’aux vastes étables pleines du mugissement des bœufs. Comme pour provoquer une comparaison dont il a le droit d’être fier, le fermier a laissé debout, près des bâtiments nouveaux, l’ancien corps de logis qui marque son point de départ, et qui n’est plus maintenant qu’un appendice subalterne dans l’ensemble des constructions environnantes. Son regard semblait nous dire: «Voilà ce que j’ai pu faire en quelques années, seul, sans l’appui de personne, dans un pays à peine connu des Français, et dans une solitude dont les députés ne savaient pas autrefois le chemin. La ville est loin: de ma ferme, j’ai fait une petite ville, où je me suffis à moi-même. Je suis monarque absolu d’un domaine créé de mes mains et qui n’existe que par moi. La terre est rude, mais je le suis plus encore, et je l’ai vaincue, en la forçant de me rendre au centuple ce que je lui avais donné.»
Cette excursion en forêt, qui a duré un jour, est l’une de celles où j’ai pu le mieux voir le caractère pour ainsi dire tout intime de la nature en Danemark. Il ne faut y chercher décidément ni les grands aspects, ni les paysages variés et dramatiques. Pas un fleuve, pas une montagne, presque pas un coteau proprement dit; seulement de douces et continuelles ondulations de terrain. La plus haute colline du Seeland a 200 pieds d’élévation. Le Jutland, mieux partagé, en possède une de 500 pieds, qui est l’Himalaya du royaume: aussi, dans leur orgueil, les indigènes l’ont-ils baptisée d’un nom qui veut dire la _Montagne du ciel_. Et pourtant ces paysages à l’horizon restreint ont en eux-mêmes un charme étrange et pénétrant. J’aime le Nord d’un amour particulier, je l’avoue; moins battue en tous sens par les pieds des touristes que la nature du Midi, moins profanée par les investigations profanes, les admirations convenues, la curiosité avide et gloutonne des Anglais en voyage, d’un éclat moins pompeux et moins saisissant à coup sûr, la nature du Nord agit sur l’âme avec plus de mystère et de recueillement. Fontenelle, qui a si ingénieusement réhabilité la lune, dirait que c’est une blonde à la beauté mélancolique et voilée. Les échappées du soleil à travers le ciel profond et brumeux y produisent l’effet délicieux d’un sourire dont la grâce illumine tout à coup un visage un peu triste. D’ailleurs, à chaque pas, la mer vient mêler sa forte saveur et ajouter ses perspectives lointaines aux horizons bornés, qu’elle agrandit tout à coup d’une ouverture par où le regard plonge sur l’infini. La mer est la grande poésie visible ou cachée de ces paysages, à travers lesquels, pour ainsi dire, elle circule comme l’âme dans le corps et la séve dans les plantes. Même lorsqu’on ne l’aperçoit pas, on la sent dans la fraîche verdure des prés et des arbres, dans l’eau des lacs et dans le vent qui souffle.
Le climat du Danemark, généralement humide et assez variable, est moins froid que celui de la Suède. Après un hiver parfois très-rude, l’été arrive tout à coup, presque sans transition. En un clin d’œil la glace est fondue, et la campagne, quelques jours auparavant ensevelie sous un linceul de neige, apparaît revêtue d’un moelleux et délicat tapis de verdure, qu’émaille une flore ravissante. Aussi le 1er mai ramène-t-il, en Danemark comme en Suède, une fête nationale où les villageois endimanchés, sous la direction d’un roi élu pour la circonstance, célèbrent par des chants et des danses le réveil de la nature et le retour du printemps.
J’ai revu la forêt de Dyrehave sous un autre aspect, mais avec des impressions semblables. C’était la nuit, après avoir dîné avec quelques amis à quelques kilomètres de Copenhague, dans l’établissement de bains de Klampenborg, le Trouville de la Baltique, une des plus belles plages du monde, dont les grands arbres vont baigner leurs pieds dans les flots. Pendant le repas, nos regards, par les fenêtres entr’ouvertes, embrassaient une mer d’azur éclairée par les derniers et chauds rayons d’un soleil italien. En levant les yeux, on se fût cru sur les bords du golfe de Naples, et, en prêtant l’oreille, sur le boulevard Montmartre. Un de mes amis danois m’avait pris dans sa voiture pour me conduire, à 2 ou 3 lieues de là, au domaine où il vit en sage et en homme heureux, dans une laborieuse solitude, au milieu de ses champs et de ses livres, cumulant l’étude et l’économie rurale, qu’il pratique dans sa ferme, avec celle de l’économie politique, qu’il enseigne à l’université de Copenhague.
Minuit sonnait quand nous partîmes de Klampenborg. Malgré la chaleur du jour, qui devait être suivie d’un lendemain plus chaud encore, je me sentais grelotter sous le paletot garni de fourrures que mon ami m’avait jeté sur les épaules. La lune avait noyé toutes les étoiles du ciel dans son éclat, et inondait la terre d’une clarté froide et blanche, pareille à celle d’une aurore boréale. Dans le silence et le calme absolus de la nuit, la nature apparaissait comme pétrifiée en sa pâleur marmoréenne, pareille à Ophélie au linceul. Au-dessus des petits lacs planaient des vapeurs qu’on eût prises de loin pour des fantômes aux longues draperies pendantes: c’est le phénomène, fréquent dans les régions septentrionales, que le peuple appelle la _danse des fées_.
Nous rentrâmes dans la forêt. Bien qu’il fût près d’une heure du matin, une vieille femme vint nous ouvrir la barrière, en nous souhaitant la bienvenue d’une voix cordiale. Nous marchions, sans autre rencontre que celle de troupeaux de bœufs sommeillant sur le gazon et qui nous regardaient d’un air indolent, ou de bandes de cerfs effarouchés qui prenaient leur vol sur notre passage comme des nichées d’oiseaux. Le bois semblait agité de tressaillements invisibles: des craquements de branches, des froissements de feuilles, des bramements plaintifs et étouffés s’élevaient autour de nous, puis l’on entendait un bruit de pas rapides, et l’on voyait déboucher, au fond des clairières, des troupeaux d’ombres bondissantes qui semblaient affolées de terreur.
La voiture roula une heure encore. Un petit cocher de quatorze ans, à la chevelure d’un blond pâle, aux oreilles percées d’anneaux, magnifique type du sang-froid et de l’impassibilité du Nord, taciturne comme un diplomate et recueilli comme un juge, tenait les rênes et le fouet, en ayant l’air de sommeiller sur son siége. Depuis quelques minutes, mon compagnon paraissait inquiet et promenait ses regards en tous sens autour de lui. Enfin il se pencha vers le cocher, et lui adressa vivement la parole.
«Qu’y a-t-il? demandai-je.
--Je l’avertis que nous sommes égarés.
--Et qu’est-ce qu’il vous répond?
--Il me répond: «Ah!...» Il paraît qu’il s’en doutait.
--Alors pourquoi n’en disait-il rien?
--Il attendait que je m’en doutasse moi-même.»
Mon ami se pencha de nouveau et recommença ses explications en termes animés. Soulevant à peine son visage endormi, le petit cocher écouta tranquillement, sans donner d’autre signe de vie.
«Voyez-vous, reprit mon compagnon, il ne connaît pas encore le chemin, qui est assez compliqué, la nuit surtout. Je lui explique qu’il s’est trompé de barrière, et qu’il faut retourner à celle par où nous sommes entrés il y a une heure.
--Et que dit-il à cela?
--Il m’a répondu: «Bon!»
--Pourquoi donc ne retourne-t-il pas?
--Mais laissez-lui le temps, Français que vous êtes!»
En effet, au bout de quelques pas, le petit cocher, qui était enfin parvenu à loger solidement cette idée nouvelle dans sa tête, tira les rênes en claquant doucement de la langue, et la voiture revint sur ses pas, du même train paisible et modéré.
«Superbe! m’écriai-je, il est superbe! Un monosyllabe et un claquement de langue, voilà tout ce que lui a coûté, à deux heures du matin, par un froid de quelques degrés au-dessous de zéro, une bévue qui eût arraché des cris de colère et de désespoir à tous les cochers de la création. Un Français en aurait eu pour un quart d’heure d’exclamations, d’explications et de lamentations: il eût commencé par prouver qu’il n’était point perdu; puis il eût prouvé qu’il n’y avait pas de sa faute; puis il eût juré et accablé ses chevaux de coups de fouet, pour se soulager.
--Vous voyez donc que mon petit Scandinave a encore économisé quatorze minutes, malgré ses allures placides; car je vous prie de me dire si votre Français, avec tous ses coups de fouet et tous ses jurements, pourrait revenir plus vite sur ses pas.»
En effet, d’un second claquement de langue, le cocher avait animé son cheval, qui courait maintenant comme le bon coursier Skimming en personne.
Vers trois heures, nous étions à Hammeltofte, et quelques minutes après, je dormais de toute mon âme dans un lit grand comme une chambre à coucher parisienne. Au premier rayon de l’aube, un concert toujours grandissant, formé du croassement des corbeaux perchés sur les arbres voisins, du roucoulement des pigeons, du mugissement des bœufs, du bêlement des moutons, des aboiements répétés d’un grand chien danois,--car, quoi qu’en aient prétendu des voyageurs légers, il y a au moins un chien danois en Danemark; je l’ai vu,--du gloussement des poules et de la fanfare des coqs, du roulement des chariots, du hennissement et du piétinement des chevaux, vint d’abord se mêler à mes rêves, puis secouer le sommeil de plomb sous lequel je gisais écrasé, comme Encelade sous sa montagne. J’eus beau lutter de mon mieux, opposant la force d’inertie aux bruits qui m’assiégeaient de toutes parts: ils me poursuivaient sous la couverture, avec une persistance flegmatique et une ténacité douce, semblant, à mesure que je faisais effort pour ne point les entendre, se resserrer autour de moi, se concentrer dans la chambre et enfin éclater dans ma tête. Je ne tardai pas à voir qu’il était inutile de résister davantage: la vie s’était levée avec le jour, et le mouvement ne devait plus s’arrêter.
Je sommeillais à demi dans un reste de torpeur, entrecoupé de soubresauts à chaque note plus aiguë de ce concert rustique, lorsque mon hôte entra, l’air frais, dispos et gaillard. Il n’était pas tout à fait six heures du matin.
«Eh quoi! déjà levé, m’écriai-je.
--Oui, je viens de prendre mon bain.
--Vous avez des bains ici?
--Dans le petit lac que je vous ai montré cette nuit. A cinq heures du matin l’eau est excellente. On s’y jette la tête la première, et l’on y barbote cinq minutes. Cela fouette le sang et éveille les idées. Il n’y a guère que deux ou trois kilomètres de marche: c’est l’affaire d’une heure. J’avais bien envie de vous éveiller, mais j’ai pensé que vous étiez peut-être un peu las.
«Ah! lui dis-je, ne vous excusez pas, je vous pardonne de grand cœur, et je me lève tout de suite, car je vois bien que votre maison n’est pas faite pour être habitée par les paresseux.»
Nous déjeunâmes à la hâte, et une demi-heure après, nous nous acheminions vers la gare, afin de rentrer par le premier train à Copenhague, d’où nous devions repartir dans la matinée pour aller visiter Roëskilde, l’ancienne capitale du Danemark.
X
ROESKILDE, FRÉDÉRIKSBORG, ELSENEUR ET LE TOMBEAU D’HAMLET.
Comme un voyageur qui, séduit par les charmes de la route, s’est amusé à l’école buissonnière, il faut maintenant que je prenne les chemins de traverse pour arriver au but.
Roëskilde n’est plus aujourd’hui qu’une toute petite ville de cinq mille habitants. De ses vingt-sept églises, il ne lui en reste qu’une, et de sa splendeur passée elle n’a gardé que le souvenir. Mais les souverains reposent aux lieux qui furent le berceau de la royauté et qui n’en sont plus que le cimetière. En perdant son titre de capitale, Roëskilde est restée la nécropole monarchique; elle a sa grande salle du trône dans la galerie funèbre où se succèdent les tombeaux des rois.
La cathédrale est une magnifique église en style romano-byzantin, où le plein-cintre se marie à l’ogive, et dont l’architecture simple et sévère emprunte un caractère particulier à l’emploi de la brique. Fondée en 980 par le terrible roi Harald _à la dent bleue_, qui se convertit au christianisme pendant le cours de son règne, elle a été reconstruite deux ou trois siècles plus tard. Ses deux tours, que surmontent des flèches élancées, et le clocher aérien qui s’élève sur la toiture de cuivre, à la jonction du transept avec le chevet, dominent de loin le paysage. Dès qu’on a dépassé le seuil, la hauteur des piliers et la hardiesse des voûtes saisissent le regard. Elle est entourée, à l’intérieur, d’une galerie que décorent de grandes toiles, généralement plus remarquables par leurs dimensions que par le talent des artistes. Une belle chaire de pierre peinte décore la nef centrale, et les boiseries des stalles, où se déroule l’histoire de la Bible, méritent l’attention des archéologues. Son autel colossal est un rare chef-d’œuvre d’orfévrerie et de sculpture religieuses.
Mais les principaux ornements de la cathédrale de Roëskilde ce sont les tombeaux des rois. La Sémiramis du Nord, la grande Marguerite, qui réunit sous son sceptre, par le traité de Calmar, les trois royaumes scandinaves, y est enterrée. Le monument de Christian IV, surmonté d’une statue de bronze par Thorvaldsen, n’est qu’un cénotaphe: le grand roi dort dans un simple caveau, sous la garde de sa victorieuse épée. Une chapelle magnifique conserve presque toutes les tombes de la dynastie d’Oldenbourg, depuis celle de son fondateur, Christian Ier, géant dont on a marqué la taille à l’un des piliers de l’église, jusqu’à celle des derniers souverains de cette maison, qui ne s’est éteinte qu’en 1863. Christian III et Frédéric II ont d’incomparables mausolées, qui, comme ceux des ducs de Bourgogne au musée de Dijon, et de Marguerite d’Autriche dans l’église de Brou, demanderaient des pages entières de description, écrites avec le style plastique de Théophile Gautier. Le dernier roi, Frédéric VII, repose sous un monument que les Danoises ont décoré d’une couronne votive en or, symbole touchant du deuil et des regrets de la patrie. Une plaque de marbre désigne la tombe de Saxo le Grammairien, enseveli au milieu des rois, comme Pope et Dryden à Westminster.
La cathédrale de Roëskilde domine la Baltique, dont les flots éternellement bleus s’agitent d’un mouvement presque insensible à ses pieds. De la place qui l’avoisine, on nous a montré l’_Ise-fjord_, c’est-à-dire le _Golfe de glace_, qui découpe profondément sur la rive de l’île son échancrure azurée. Par les hivers rigoureux, la mer gèle dans ces détroits resserrés qui baignent les innombrables îles de l’archipel danois, et l’Ise-fjord, fermé aux navires, n’est plus abordable qu’en patins ou en traîneaux.
Le lendemain, nous nous embarquions sur un bateau à vapeur pour remonter vers la pointe nord du Seeland, jusqu’à Elseneur et Kronborg. Comment venir en Danemark sans aller voir la ville dont Shakespeare a fait le théâtre de son plus beau drame? La côte que nous suivons est charmante, et la vue qui se déroule devant nous incomparable. Il faut aller bien loin, peut-être jusqu’au Bosphore, pour trouver un coup d’œil plus grandiose que celui dont le haut du Sund nous offre le magique spectacle. Le rivage du Danemark et celui de la Suède, que séparent quelques kilomètres à peine, semblent s’arrondir et se rejoindre, et le détroit qui unit le Sund au Cattégat disparaît dans l’éloignement. La Baltique ressemble à un lac d’azur entouré d’une blanche ceinture de villes. Sur notre gauche se dessine la tour carrée d’Elseneur; en avant, jaillissent des flots la flèche orientale, les bizarres tourelles et les bastions du château de Kronborg, sentinelle avancée de la mer, jetée comme par un trait d’arbalète sur la pointe aiguë d’un cap, pour garder l’entrée du Sund. Quand le Danemark possédait la Suède, nul vaisseau n’eût pu franchir sans sa permission le défilé redoutable, gardé de part et d’autre par deux rangées de bouches à feu: depuis qu’il l’a perdue, et même avant qu’on eût racheté le droit de péage qu’il s’était arrogé de temps immémorial, Kronborg n’était qu’un épouvantail auquel on échappait aisément en passant hors de portée de ses canons. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un objet d’art, un décor admirable qui ferme dignement la perspective d’un des plus beaux tableaux du monde. A droite, la côte suédoise apparaît comme à portée de la main, avec les maisons d’Helsingborg émergeant en vapeurs indécises du milieu des vagues, et qu’on dirait groupées humblement au pied du château.
Le capitaine me signale à quelque distance la petite île de Hwen. S’il faut en croire un vieux chant danois des temps héroïques, elle a reçu son nom de la belle Hwenilde, la femme du chevalier Haagen, qui la conquit par maints exploits. Mais l’île de Hwen emprunte au séjour de Tycho-Brahé une gloire plus récente et plus authentique. Étrange figure que celle de cet illustre personnage, qui tient à la fois du mage et du savant, du gentilhomme et de l’aventurier! Chimiste et alchimiste, astronome et astrologue, il mêle dans son système les vérités de Copernic aux vieilles erreurs de Ptolémée, et dépense un savoir immense et un trésor d’observations sans rivales à soutenir une hypothèse impossible. Dans l’île de Hwen, que le roi Frédéric II lui avait donnée pour la vie, Tycho fit élever un observatoire, entre deux forteresses baptisées de noms allégoriques qu’il avait empruntés à l’objet habituel de ses études. Autour de sa demeure, le _Palais d’Uranie_, surmontée d’un belvédère qui s’appelait le _Château des étoiles_, s’étendaient de vastes ateliers pour la construction et la réparation des instruments, une imprimerie pour publier ses travaux, et des laboratoires où il poursuivait, concurremment avec ses études astronomiques, celle des métaux soumis aux influences sidérales. Vingt jeunes gens, la fleur des universités danoises, se disputaient l’honneur de travailler à ses observations et à ses calculs. Tycho menait l’existence d’un souverain dans son île, où les plus hauts personnages, les ducs et les landgraves allemands, les rois et les reines du Danemark, venaient le visiter à l’envi, et où il semblait exercer une domination absolue sur les cieux aussi bien que sur la terre. Les habitants entouraient d’un respect superstitieux et craintif cet homme surnaturel, qui passait sa vie au milieu des étoiles, qui déchaînait la pluie ou les vents, présidait aux éclipses, causait avec les comètes, et n’apparaissait jamais à leurs yeux que dans le faste d’un prince, entouré d’une cour empressée.
Pendant vingt ans, Tycho fit de son île le royaume de la science et l’Éden de l’astronomie. Mais la mort de son protecteur lui fut fatale. Vaincu par la conspiration des ennemis que lui avaient mérités son caractère altier, le luxe de sa vie, les faveurs du souverain et l’éclat de ses découvertes, il dut quitter Hwen, qui devint après lui la propriété d’une favorite royale. Tandis que l’astronome s’embarquait, avec sa femme, ses six enfants et quelques élèves dévoués, sur un vaisseau équipé à ses frais, la nouvelle reine de l’île entrait derrière lui pour prendre sa place à peine vide, et se hâtait de faire démolir l’observatoire avec le _Palais d’Uranie_.