Part 6
DERNIER COUP D’ŒIL SUR LES MONUMENTS DE COPENHAGUE.--LA BOURSE.--LA TOUR RONDE.--LES ÉGLISES.
Je ne sais si quelque lecteur me reprochera cette longue parenthèse, qui, se rattachant à la description des musées et des établissements d’instruction de Copenhague comme à son point de départ, m’a conduit peu à peu, d’incidents en incidents, par la loi de l’association des idées, à présenter le tableau sommaire de la littérature du pays. Ceux-là même qui seraient tentés de me la reprocher reconnaîtront du moins que ce n’est pas un hors-d’œuvre.
Mais il est temps de reprendre à travers la ville, pour l’achever au plus vite, notre promenade interrompue. Il nous reste à voir trois monuments anciens et caractéristiques: la Bourse,--l’Église de marbre--et la Tour ronde.
La Bourse de Copenhague est encore un souvenir du règne de Christian IV. Au premier aspect, elle semble plus vieille que son âge. Avec sa façade bizarre, les ornements nombreux dont elle est historiée, ses hautes et sombres fenêtres, sa tourelle fantastique où quatre dragons, la gueule allongée vers les quatre points cardinaux, forment la flèche par l’enroulement de leurs queues en spirales, elle ne rappelle en rien l’architecture classique dont l’idée s’attache chez nous au nom du dix-septième siècle, pas plus que le patron monotone et banal dont le seul mot de Bourse évoque aussitôt le souvenir dans notre imagination.
L’édifice domine le petit bras de mer qui sépare l’île de Seeland de l’île microscopique d’Amack. Une forêt de mâts s’agite à ses pieds, et les navires de commerce, revenus de leurs excursions lointaines, aiment à s’abriter sous son ombre. A quelques pas aussi, devant la vieille maison, tout enguirlandée de pierres blanches, que la tradition désigne comme la demeure de la belle Dyveké, cette fille d’auberge qui gouverna le Danemark sous le règne de Christian II, se tient le grand marché de la ville,--la Bourse des ménagères à côté de la Bourse des spéculateurs. Tandis que les négociants règlent le cours de la rente, les cuisinières négocient le cours des poulets et des légumes. Dès que j’arrive dans une ville étrangère, l’une de mes premières visites est pour le marché public: nulle part on ne surprend mieux sur le fait la vie intime et familière d’une population. C’est au marché d’Amack que j’ai vu apparaître pour la première fois une ombre de couleur locale dans les costumes indigènes. La fruitière, en ample tablier blanc faisant le tour du corps, en coiffe de laine bordée d’un large liseré noir, en mouchoir rouge tordu autour du cou et sur ses épaules; le jardinier, en chapeau rond, en pantalon de zouave, en veste sans basques sous laquelle apparaît le gilet fermé à deux rangées de boutons, se tiennent debout entre leurs paniers, ou sur leurs chars plats attelés de deux chevaux. L’île d’Amack est un immense potager, d’une fertilité rare, où s’est conservée jusqu’à nos jours, presque pure de tout mélange, la petite colonie frisonne que la reine Élisabeth, sœur de Charles-Quint, y fit venir dans les premières années du seizième siècle.
En flânant dans les rues de Copenhague, j’ai vu encore çà et là quelques spécimens des costumes nationaux: une jeune fille de l’île lointaine de Bornholm, ensevelie dans son manteau de roulier, coiffée d’un bonnet aux longues barbes qui se relèvent en double éventail au-dessus de sa tête; la femme d’Œrö, au gigantesque chapeau de paille projeté comme un auvent sur sa figure; la paysanne seelandaise, en grand col rond recouvrant les épaules comme celui de nos marins, le visage encadré dans son bonnet à la passe plate et empesée, à la coiffe recouverte de larges rubans de diverses couleurs noués au-dessous et retombant le long du dos. Ces costumes se rencontrent de loin en loin dans les quartiers populaires de Copenhague, aux extrémités des faubourgs, et spécialement dans cette série de ruelles bizarres qui du jardin de Rosenborg à la rue de Groënland et à la citadelle, s’étendent en lignes parallèles et très-rapprochées. Ces ruelles, régulièrement tracées, bordées de petites maisons uniformes d’un seul étage, et portant des noms singuliers: rue de l’Éléphant, rue de l’Ours, rue du Crocodile, etc., ont été bâties dans les environs du port pour servir de centre général aux matelots qui s’y trouvaient casernés, tout en gardant chacun son foyer et sa famille; mais les besoins de la marine royale, qui ne compte aujourd’hui qu’une flottille à hélices et quelques bâtiments cuirassés, ne sont plus les mêmes qu’au temps de sa splendeur, et l’on a démoli déjà une partie de ce quartier curieux dans les embellissements de la ville.
Hélas! le pittoresque est traqué partout à Copenhague, au nom de la civilisation et du progrès, comme dans la plupart des capitales de l’Europe. D’après les récits de quelques voyageurs, je m’attendais à y rencontrer ce veilleur de nuit, tradition vivante du moyen âge que j’ai retrouvée en Hollande et en Espagne. Il y a quelques années encore, le veilleur de nuit parcourait d’un pied infatigable les rues de Copenhague, chantant à chaque heure, sur un de ces airs monotones et rêveurs où se reflète la mélancolie de la nature du Nord, une strophe de l’hymne religieux composé expressément dans ce but par l’évêque Kinbo. Cet usage touchant et naïf est allé rejoindre les vieilles lunes et les neiges d’antan. Je conçois assurément que les habitants de Copenhague trouvassent désagréable d’être réveillés toutes les heures, sous prétexte d’apprendre qu’ils pouvaient dormir tranquilles; mais il est permis à un touriste d’exprimer ses regrets, au simple point de vue de la couleur locale.
A quelques pas de ces ruelles s’élève l’Église de marbre, débris inachevé d’un temple fastueux, commencé au dix-septième siècle, pour lequel l’argent manqua tout à coup avant qu’on eût pu le conduire à son terme. Ces colonnes sans chapiteaux, construites aux trois quarts de leur hauteur, ces murs et ces fenêtres sans couronnement, la masse imposante et triste de cette ruine moderne, devenue ruine avant d’avoir été monument, produisent un effet étrange, et le _pendent opera interrupta_ du poëte revient à la mémoire.
Comme le palais de Rosenborg, comme la Bourse, comme tous les monuments, sans exception, qui offrent une physionomie originale et caractéristique, la Tour ronde est encore une œuvre du règne de Christian IV, ce souverain glorieux qui réunit le triple talent de Henri IV à la magnificence de Louis XIV et à son amour de bâtir. Cinq rangs de fenêtres cintrées, que séparent des piliers plats en briques, percent de toute leur hauteur les murs massifs de la Tour ronde, couronnée d’un rebord et coiffée d’un pavillon qui servit d’observatoire à Longomontanus, disciple de Tycho-Brahé. On monte au sommet par une route qui s’enroule sur elle-même, comme l’escalier sans marches du vieil hôtel de ville de Genève. Pendant son séjour à Copenhague, le czar Pierre le Grand aimait à faire cette ascension en voiture, au trot des chevaux.
La Tour ronde est adossée à l’église de la Trinité, qui contenait autrefois sous sa voûte supérieure la bibliothèque de l’Université, transférée depuis dans un beau monument de style semi-gothique, quoique de construction récente, qui est l’un des ornements de Copenhague. A quelques pas de là s’élève l’église Notre-Dame, dont l’architecture rappelle de loin celle de la Madeleine. Le fronton repose sur six colonnes cannelées, et une tour, surmontée d’une croix d’or, en couronne assez lourdement le faîte. A l’intérieur, les arcades supportent un premier étage en galeries, bordé d’une colonnade qui soutient la voûte.
Somme toute, cet édifice, correct et froid, coulé dans l’éternel moule classique d’où sont sortis tant de milliers d’épreuves toujours semblables, mériterait à peine un coup d’œil s’il n’était une sorte de musée où se trouvent réunies le plus grand nombre et les plus belles des œuvres religieuses de Thorvaldsen. L’exposition commence au dehors par le magnifique fronton en terre cuite qui représente la _Prédication de saint Jean-Baptiste_, et par le bas-relief en plâtre qui déroule au-dessus de la porte principale l’_Entrée du Christ à Jérusalem_. Elle se poursuit, à l’intérieur, par la frise de _Jésus sur le chemin du Calvaire_, qui surmonte l’autel; par l’ange du baptistère et surtout par les statues colossales du Christ et des douze Apôtres. Cette œuvre trop vantée ne nous semble occuper qu’un rang secondaire parmi les productions du fécond et puissant artiste. C’est qu’il y fallait autre chose que de la science et du goût, de nobles attitudes et de belles draperies: il y fallait le souffle de l’inspiration chrétienne, ce tendre et profond sentiment religieux qui manquait au calme génie de Thorvaldsen, exclusivement nourri de la moelle de l’antiquité. A ces morceaux d’un grand style, mais qui représentent plutôt les sages de la Grèce que les apôtres de l’Évangile, je préfère les humbles statuettes dressées au porche de nos vieilles cathédrales par le ciseau naïf et anonyme des tailleurs d’images du treizième siècle.
Notre-Dame est la cathédrale de Copenhague, qui a beaucoup d’autres églises. Nous ne les décrirons pas: ce sont moins les pierres qui nous intéressent que les hommes; moins les monuments que les idées et les mœurs. Pas une, d’ailleurs, n’offre un grand intérêt artistique. Toutes, ou presque toutes, sont modernes. Elles ont quelque chose de la froideur jetée par le protestantisme sur tous ses temples comme un linceul, sans en avoir pourtant la nudité navrante et presque sinistre. Placées sous l’invocation des saints, de la Vierge même, elles ne rejettent pas, avec l’austérité hargneuse et farouche du puritanisme calviniste, les décorations et les œuvres d’art. Après Thorvaldsen, toute l’école de sculpture danoise, tous ses émules et ses disciples, depuis Viedvelt et Freund jusqu’à Bissen et Jérichau, les ont enrichies de remarquables statues. Elles ont gardé le chœur et l’autel: ce ne sont point des temples, ce sont bien réellement des églises.
Dans Holmens Kirke, j’ai vu le tombeau de l’amiral Niels Juel et de Pierre Tordenskjold, le dernier des Vikings, qui périt à vingt-neuf ans sous l’épée d’un escroc, après dix années d’exploits dignes de Jean-Bart et de Duguay-Trouin. Devant ces tombeaux héroïques, j’ai relu le drame d’Œhlenschläger et les strophes du chant national d’Evald:
Niels Juel entend le tumulte du combat. Voici l’heure: il déploie le pavillon rouge et frappe les ennemis à coups redoublés. Ils crient éperdus, dans le tumulte du combat: «Fuyons, cachons-nous. Qui pourrait, pendant la bataille, résister à Juel de Danemark?»
Mer du Nord, l’éclair de Wessel[20] a percé ton voile sombre. Les ennemis se sont jetés dans ton sein, car la mort et la terreur marchaient avec lui. On entendit au loin un grand bruit qui perçait ton voile sombre. Du Danemark, Tordenskjold tombe comme la foudre. Que chacun fuie, en implorant la clémence du ciel!
[20] C’était le vrai nom de Tordenskjold, qui descendait d’une famille d’origine hollandaise. Le roi Frédéric IV, en lui conférant la noblesse, lui donna le nom de Tordenskjold (littéralement: _foudre-bouclier_).
Si vous allez jusqu’au bout de Christianshavn, vous trouverez une autre église curieuse, celle de Notre-Sauveur, avec sa haute flèche, merveille de grâce et de légèreté, que contourne un escalier extérieur aux innombrables marches de cuivre. Au sommet de la flèche, l’image du Christ, portant la bannière de la victoire, repose sur un vaste globe doré, où les amateurs de beaux coups d’œil qui ne sont pas sujets au vertige grimpent par une échelle, quand ils ont franchi la dernière marche de l’escalier aérien.
Les différentes sectes protestantes, même celle des frères moraves, ont leur temple à Copenhague. Le Danemark a devancé la Suède dans la pratique de la liberté religieuse, et le catholicisme y jouit de tous les droits civils et politiques; mais il compte à peine un millier d’adhérents dans le royaume, et la petite chapelle catholique de Copenhague, bâtie depuis peu d’années, suffit largement à ceux qui habitent la ville. La vieille terre si laborieusement conquise sur le paganisme par l’archevêque de Reims Ebbo, et par le moine de Corbie, saint Ansgard; la patrie de Canut le Grand, de l’évêque Absalon et de Saxo le Grammairien, a été toute entière précipitée dans la réforme par Tausen, le Luther danois. Le roi doit appartenir à la religion de l’État, et il en est le chef.
Le protestantisme commence à présenter en Danemark, bien qu’à un moindre degré, quelques-uns des symptômes de division et de dissolution qui s’y produisent depuis plusieurs années en Allemagne, en Angleterre et en France. Tandis que le pasteur Grundtvig, poussant l’esprit national et patriotique jusqu’à fusionner en quelque sorte la mythologie scandinave dans le christianisme, s’efforçait de remonter aux traditions verbales des premiers âges, à la _parole vivante_, comme disent ses disciples, aux vérités primitives du _Symbole des Apôtres_ et de l’_Oraison dominicale_, obscurcies par la nuit des temps, et se faisait accuser par ses adversaires de prêcher une morale penchant vers le catholicisme, d’autres, comme le docteur Erricksson, un Renan en sous-ordre, se rattachaient au rationalisme germanique, et faisaient table rase des principaux dogmes, sans en excepter la divinité du Christ. Ajoutons néanmoins, à la louange du bon sens et de l’esprit religieux des Danois, que ces dernières doctrines ont rallié jusqu’à présent peu d’adeptes, et que la haine pour tout ce qui vient d’Allemagne n’est pas plus disposée à fléchir devant les exégètes de Tubingue que devant les soldats de Berlin.
IX
LIEUX DE RÉUNION, DE PLAISIR ET DE PROMENADE. LES ENVIRONS DE COPENHAGUE.
Aucun théâtre n’était ouvert pendant mon séjour à Copenhague: comme nos préfectures de second ordre, la capitale du Danemark a ses mortes saisons dramatiques. J’ai dû me contenter de voir en passant les façades peu monumentales du théâtre du Peuple, où l’on joue le drame, la comédie, le vaudeville, et du théâtre Royal, où l’on s’élève jusqu’à la tragédie, l’opéra et le ballet. Chateaubriand raconte quelque part qu’il rencontra un jour dans une forêt du nouveau monde un petit maître à danser français qui enseignait les grâces du menuet à une demi-douzaine de sauvages. C’est ainsi, toutes proportions gardées, que les plus pures traditions de la grande école des Noverre et des Vestris ont été transplantées sur les bords de la Baltique, par une famille française où la gloire chorégraphique est héréditaire, et qui a conquis une place à côté de ses illustres maîtres, dans le livre d’or des professeurs et des compositeurs de ballets. Je conseille aux vieux habitués de l’Opéra, qui, se souvenant encore d’avoir vu danser Vestris II, déplorent amèrement la décadence de la pirouette et la corruption des sains principes de l’art, de faire le voyage de Copenhague, s’ils veulent les retrouver dans tout leur éclat.
Mais si les théâtres étaient fermés, Tivoli était ouvert, et Tivoli résume en lui seul tous les divertissements, tous les spectacles, tous les plaisirs réunis. Tivoli est une réduction de l’Eldorado. Figurez-vous un parc trois ou quatre fois plus grand que les plus vastes de nos jardins parisiens, avec d’immenses pelouses, des bosquets, des rivières et des montagnes, des perspectives sans fin, au fond desquelles n’arrive plus le bruit des dix orchestres semés çà et là dans ce lieu de délices, et où l’on s’égare comme en pleins champs. Rien n’y manque de ce qui peut contenter les goûts les plus divers. La foule s’épand le long des allées, examinant les arcs de triomphe en verres de couleur, les guirlandes lumineuses suspendues aux arbres et courant en cordons de feu le long des frises et des colonnes, les girandoles, les lampions, les lanternes vénitiennes, les becs de gaz dessinant dans les airs ou sur des transparents force scènes historiques ou humoristiques, des épisodes guerriers ou la danse de Colombine et les grimaces de Pierrot. Ceux-ci s’amassent devant un ballon ou un feu d’artifice, autour de Polichinelle, des acrobates, des jongleurs et des écuyers qui se disputent sur tous les points la curiosité publique; ceux-là visitent les bazars, s’asseoient aux tables abritées sous l’ombrage discret des arbres et dans les salles d’un restaurant que ne dédaignent pas les gourmets, vont entendre les chansons et les scènes dialoguées des cafés-concerts, courent au cirque, se pressent aux jeux de tout genre, descendent et remontent avec fracas les pentes escarpées de la montagne russe, écoutent les mélodies entraînantes exécutées par l’orchestre, ou, dans l’enceinte réservée, se livrent avec une gravité tranquille, qui ferait l’étonnement des habitués de Mabille, aux douceurs recueillies de la valse du Nord.
Nous n’avons rien de pareil, depuis la mort des grands jardins publics du Directoire et de l’Empire. Tivoli serait impossible chez nous, avec la fièvre de construction qui nous possède, et le prix fabuleux des terrains. Le spéculateur le plus ingénieux et le plus hardi ne pourrait le créer sans s’exposer à la ruine, quelle que fût l’affluence publique; et s’il existait quelque part, le premier soin du propriétaire serait d’en détacher les deux tiers pour les vendre aux entrepreneurs de bâtisses.
Le Tivoli de Copenhague est plus qu’une entreprise particulière; c’est, on l’a dit, presque une institution. Comme l’entrée en coûte à peine quelques sous, il jouit d’une popularité sans rivale. A certains soirs, dès six ou sept heures, vingt mille personnes ont défilé devant le contrôle et circulent à l’aise dans les innombrables méandres du parc. On y vient en famille, car rien n’y choque et n’y repousse les honnêtes gens.
Certes, je ne prétends pas faire de Copenhague une ville de l’âge d’or; je n’oserais affirmer que la moralité y soit plus parfaite qu’ailleurs, mais je puis dire au moins que la décence y est plus respectée. Nulle part le vice ne s’y étale avec cette effronterie provocante qu’il a dans la plupart des capitales de l’Europe: il se cache, et on le cache. Il ne lui est point permis de se montrer au grand jour et d’empiéter sur la voie commune. La loi ne couvre pas de sa tolérance ces exhibitions honteuses qui lâchent sur les trottoirs des boulevards parisiens toutes les écumes de l’égout social, et métamorphosent nos rues chaque soir en succursales des plus hideux bazars de l’Orient. Les grands scandales publics y sont à peu près inconnus. Le mariage, préparé par des fiançailles solennelles, est généralement respecté. Comme toutes les nations protestantes, le Danemark porte au flanc la plaie domestique du divorce, mais il est assez rare qu’on use, sinon dans les cas extrêmes, de ce remède pire que le mal, et la crainte de la déconsidération arrête presque toujours ceux que ne suffiraient pas à retenir le sentiment de l’honneur conjugal et le respect de la famille.
Le jour même de notre arrivée, Tivoli donnait une grande fête. Le jardin féerique, tout ruisselant de lumière, tout embrasé des couleurs de l’arc-en-ciel et tout retentissant d’harmonie, pouvait vraiment rivaliser avec le palais d’Aladin. Une douzaine de barques pavoisées de lanternes rouges et bleues, comme des gondoles d’opéra-comique, étaient amarrées à la rive du canal. Nous montâmes dans la première. De loin nous arrivaient des rafales d’harmonie où la voix grêle d’un chanteur, perçant quelquefois le mugissement des cuivres, semblait s’engouffrer et disparaître tout à coup dans un abîme grondant. La barque avançait toujours, et les puissants accords de l’orchestre ne nous parvenaient plus que par bouffées sourdes et confuses. Mais, d’un autre côté, j’entendais depuis quelques minutes un chœur de voix mâles, affaiblies par l’éloignement, qui s’élevaient devant nous du sein des flots. L’effet mystérieux de ce chant dans la nuit avait je ne sais quelle couleur fantastique qui reporta mon imagination aux légendes de la mythologie scandinave. On eût dit un concert organisé par l’homme des eaux dans sa grotte de cristal.
--Qu’est-ce? demandai-je à mes guides.
--C’est l’_île des Volontaires_, où les jeunes soldats vont s’exercer le soir. Encore quelques coups de rames, et vous la verrez.
--Que chantent-ils?
--Notre chant national, ou plutôt l’un de nos chants nationaux, car nous en avons pour le moins autant que vous. Ils chantent le _Danebrog_:
«Flotte orgueilleusement sur la Baltique, ô Danebrog, rouge comme le sang! Les ombres de la nuit ne voileront pas ton éclat; la foudre ne t’a point abattu... Jusqu’aux nues ta croix blanche a fait monter le nom du Danemark. Tombée des cieux, ô relique sacrée, tu as conduit aux cieux des héros comme le monde en voit rarement. Avec fierté déploie tes couleurs sur les rives danoises, sur la côte de l’Inde et dans les climats barbares. Écoute la grande voix des flots, qui chante les louanges et la gloire de tes soldats. Ceux qui restent encore s’enflamment d’orgueil à ton nom, et, pour te défendre, sont prêts à courir à la mort. Plane donc sur les mers! Tant que les vaisseaux du Nord n’auront pas volé en éclats, tant qu’un cœur battra dans une poitrine danoise, non, tu ne marcheras jamais seul.»
J’entendais alors pour la première fois ce chant au rythme grave et guerrier. Il respire l’enthousiasme presque religieux des Danois pour le drapeau national envoyé par le ciel à Valdemar le Victorieux, dans une bataille contre les Esthoniens. La tradition conte que les Danois commençaient à plier sous le nombre des idolâtres; l’archevêque Sunesen, qui assistait au combat, leva les bras vers Dieu, comme Moïse sur la Montagne. En réponse à sa prière, le Danebrog tomba du ciel. Suivant d’autres, il fut apporté par un ange. Les soldats de Valdemar se rallièrent autour du nouveau _labarum_ et écrasèrent les païens. Cette légende héroïque et religieuse n’est que la traduction vivante du sentiment patriotique. Le Danebrog a donné son nom au plus ancien ordre de chevalerie du pays. C’est le titre que portait aussi le vaisseau de l’intrépide Hvitfeld, qui, en 1710, aima mieux sauter en mer, avec son équipage, que de se rendre aux Suédois. Tant de souvenirs l’ont rendu sacré au cœur du peuple. Tous considèrent cet étendard divin comme le _palladium_ de la terre natale. D’une rive à l’autre du Seeland, je n’ai pas rencontré un château, pas une ferme, pas une maison isolée, qui n’eût son Danebrog planté sur un mât comme un phare, et flottant en liberté à toutes les brises de la mer et à tous les vents du ciel.
Le succès de Tivoli a naturellement suscité des concurrences qui ne l’ont pas atteint. Quatre ou cinq cents pas plus loin, l’Alhambra sollicite le public par le même genre d’attractions. L’Alhambra est une création du genre mauresque, comme le _Dernier des Abencerrages_. L’arc en fer à cheval, les moucharabiehs et les minarets sont prodigués dans le grand édifice qui s’élève au fond du jardin. On y donne des concerts, on y danse des ballets, on y joue le vaudeville et la pantomime. Rien n’y manque, en un mot, excepté la foule, qui s’obstine à ne point dépasser Tivoli.
Quelques minutes encore, et, en suivant la longue allée de tilleuls bordée de maisons de campagne, de guinguettes et de jardins chantants, vous arriverez au parc de Frédériksberg, promenade favorite des citadins, peuplée de temples, de statues, de chalets, de pavillons chinois, et qui rappelle notre Trianon. Le château, bâti dans les premières années du dix-huitième siècle, jadis résidence royale, aujourd’hui loué par la liste civile à de simples particuliers, mais qui garde le souvenir du populaire Frédéric VI et celui du poëte Œhlenschläger, élevé dans la demeure princière dont son père était régisseur, domine de sa masse imposante les sombres et tortueuses allées du parc. Du haut de la terrasse et du belvédère, la vue s’étend sur le Sund, atteint la pointe d’Elseneur et finit par discerner au loin, dans la brume indécise, où elles se confondent d’abord avec les nuages, les côtes de la Suède.