Voyages hors de ma chambre

Part 2

Chapter 23,801 wordsPublic domain

Personne n’ignore la bizarre configuration géographique du Danemark, qui se compose d’une péninsule, le Jutland, aiguisée en pointe comme la proue d’un vaisseau, et dont le tranchant aigu sépare la Baltique de la mer du Nord, puis d’une foule de petites îles ramassées en un groupe que séparent seulement des détroits exigus, et dont le Seeland[1] forme la principale. Mises bout à bout, toutes les côtes de ce petit royaume se déploieraient sur une ligne de plus de quinze cents lieues d’étendue. Il semble qu’elles aient formé jadis, en des temps dont le souvenir même est perdu, une masse compacte, reliée au Danemark et aux États scandinaves, puis séparée à la suite de je ne sais quels violents cataclysmes, et, pour ainsi dire, émiettée en fragments inégaux par la mer, qui a creusé sur leurs rives d’innombrables et profondes échancrures, dans son effort impuissant pour les déchirer. Le Danemark en est sorti tout hérissé de caps aigus, de golfes étroits et profonds, qui font ressembler ses contours à une dentelle déchiquetée par la main d’un enfant. Ces golfes, qu’on appelle des _fiords_ dans la langue danoise, revêtent une variété de formes infinie et sont l’un des plus grands charmes pittoresques du pays. Une longue découpure, où le Cattégat entre par un mince détroit, sépare presque entièrement du reste de la péninsule la pointe septentrionale du Jutland lui-même; ce détroit s’élargit, fort avant dans les terres, en un golfe d’une configuration bizarre, au centre duquel s’étend un îlot, dernière épave respectée par cette invasion des vagues, et vient mourir à quelques kilomètres à peine de la mer du Nord. Il suffirait d’une nouvelle poussée de la Baltique pour abattre ce mur de séparation, déjà percé par un canal, et le Danemark compterait encore une île de plus.

[1] Malgré l’usage général, qui fait ce mot du féminin, je me rallie à l’opinion très-logique de M. de Flaux (_Du Danemark_, Didot, in-8). Il dit avec raison, ce me semble, que les noms de cette nature ne doivent être féminins que lorsqu’ils sont terminés par un _e_ muet, comme _Finlande_, _Hollande_, _Irlande_; sinon, ils deviennent masculins, comme _Jutland_, _Gottland_, ajoutons, comme _Groënland_. Seeland signifie littéralement _terre de la mer_ (suivant quelques autres: _Seelund_, bois de la mer); mais il n’y a aucune conséquence à en tirer, car le genre des mots varie selon les langues, et si c’était un motif suffisant pour le mettre au féminin, il faudrait appliquer la même règle au Jutland (terre des Jutes) et au Groënland (terre verte).

La légende est d’accord avec la constitution géologique, la forme extérieure et les monuments historiques du pays, pour expliquer ainsi la multiplication de ces îles et leur rapprochement. Une tradition, enregistrée par M. Dargaud, raconte que la déesse Géfion creusa les détroits des deux Belt et du Sund avec une charrue attelée de quatre taureaux sauvages, fils d’un géant. Odin lui avait promis la propriété de tout ce qu’elle enceindrait d’un sillon en vingt-quatre heures. Sans perdre de temps, elle découpa avec son soc le Séeland et la Fionie en trois sillons qui formèrent les trois détroits. Une autre tradition, rapportée par M. Xavier Marmier, assure que toutes ces îles n’étaient si rapprochées les unes des autres qu’afin de permettre aux enchanteurs du bon vieux temps de les parcourir plus à l’aise. Dans le rude hiver de 1657 à 1658, le roi de Suède, Charles-Gustave, renouvela les exploits des enchanteurs en traversant d’île en île toute la Baltique sur les glaces avec son armée. Parti de la Pologne, qu’il venait de ravager, il enjamba successivement les détroits qui séparent du continent la petite île de Brandsoë, et celle-ci de la Fionie; puis, avec une audace et un bonheur qui frappèrent les Danois d’épouvante, lançant son artillerie et sa cavalerie sur ce pont de glace où un homme seul eût à peine osé se hasarder, il arriva jusqu’en Seeland et vint mettre le siége devant Copenhague.

Vers six heures du matin, les côtes de Seeland commencent à se lever à l’horizon. L’île que nous avons devant nous est la vieille terre des Northmans et peut-être l’_ultima Thule_ des anciens. Peu à peu le rivage se dessine et s’accuse nettement. On aperçoit d’abord un moulin à vent, dont les ailes semblent s’élancer au-devant de nous en tournant sur elles-mêmes, puis un grand bâtiment qui domine le port, puis des files de maisons basses qui sortent de la mer pour s’aller ranger sur la rive. C’est Korsoër.

III

DE KORSOËR A COPENHAGUE.

Korsoër est une toute petite ville, peu connue dans l’histoire, et que je ne puis décrire, puisque je n’en ai vu que la gare. Je m’y suis arrêté seulement le temps nécessaire pour prendre mon billet et monter en wagon.

La première station, sur la route de Korsoër à Copenhague, est celle de Slagelse, dont l’église remonte au onzième siècle. Aux portes de la ville, s’élevait jadis l’illustre abbaye d’Antvorskov, fondée par le grand roi Valdemar Ier, dans la forêt du même nom. Là vécut le moine André, devenu plus tard le patron de la ville, et qui est le héros de plusieurs légendes curieuses: «On prétendait, écrit M. de Flaux, que, lorsqu’il disait sa prière en plein air, il suspendait son chapeau et son manteau aux rayons du soleil. La chronique dit aussi qu’un jour Valdemar lui ayant promis, par dérision, de lui donner toutes les terres qu’il pourrait parcourir, monté sur un poulain d’un an, le saint homme avait enjambé un ânon nouveau-né, qui, au lieu d’être écrasé sous le poids, avait été doué tout à coup d’une agilité et d’une force surnaturelles, si bien que l’île entière serait devenue la propriété d’un couvent, si les courtisans effarés n’étaient venus trouver le roi jusque dans le bain, et ne l’avaient supplié de rétracter sa promesse.»

Vingt minutes après, le train s’arrête à Soroë, la plus célèbre académie du Danemark, où les académies sont innombrables. Des villes qui n’équivalent même pas à nos plus humbles sous-préfectures, possèdent souvent de vastes gymnases, où se donne l’enseignement le plus solide et le plus étendu. Telle est Soroë, jadis riche et puissante abbaye, où vécut probablement le premier historien du Danemark, Saxo le Grammairien, ce moine qui, dans la barbarie du douzième siècle, parvint à retrouver le secret des élégances latines, et, mêlant l’étude des mœurs à celle des faits, puisant à la source dédaignée des légendes populaires, consultant les sagas et les chants des scaldes, nous a légué l’un des monuments les plus originaux de la littérature du moyen âge et les plus authentiques de l’histoire.

Transformé en collége après la réforme, qui avait dispersé les moines, le couvent fut richement doté par le roi Christian IV et par plusieurs autres souverains, qui tinrent à honneur d’imiter son exemple. Au milieu du dernier siècle, Holberg, le Molière du Danemark, légua en mourant, à l’académie de Soroë, ses riches propriétés et sa vaste bibliothèque. En reconnaissance de ce don royal, l’académie paye chaque année à la mémoire de l’historien illustre et du grand poëte, le tribut d’une oraison funèbre, où le même éloge reparaît perpétuellement, en essayant de se déguiser sous des formes diverses. J’ai peine à croire que l’écrivain comique qui a si bien raillé les travers et les ridicules de la vanité, ait poussé la vanité posthume jusqu’à assigner cette tâche monotone à l’académie par une clause secrète de son testament, comme on l’en accuse. Il est vrai que Holberg, après avoir mené longtemps une vie pauvre et précaire, eut le petit orgueil d’acheter des propriétés seigneuriales et de se faire nommer baron, ce qui est à peu près la même chose que si Molière eût sollicité le titre de marquis. Malgré ce _précédent_, si l’on me passe ce terme de palais, j’aime mieux penser que l’académie de Soroë s’est librement imposé cette servitude, par une reconnaissance mal entendue, comme l’Académie française imposait jadis à tous ses nouveaux membres l’éloge de Richelieu et à tous les concurrents aux prix d’éloquence ou de poésie celui des vertus de Louis XIV; comme l’académie des jeux floraux prononce solennellement encore chaque année le panégyrique de Clémence Isaure.

Un chiffre suffira pour donner l’idée de la prospérité matérielle à laquelle atteignit le collége de Soroë. Il fut un temps où il possédait 400,000 fr. de revenus, tout en terres. Sans être aussi riche aujourd’hui, il l’est assez pour attirer à lui les plus savants hommes du pays. L’illustre Ingemann y a longtemps professé l’esthétique et fait un cours de littérature danoise. C’est un titre sérieux que d’être professeur à l’académie de Soroë. Placée au centre d’un domaine qui lui appartient et qui s’étend à plusieurs lieues à la ronde, située sur le bord d’un lac charmant, qui reflète en ses eaux tranquilles la ceinture de bois sombres et de coteaux verts dont il est entouré, elle forme à elle seule comme une petite ville, comme une véritable colonie universitaire.

Le chemin de fer marche avec une vitesse de neuf à dix lieues à l’heure, pour franchir en trois heures les quatorze milles et demi, c’est-à-dire les 108 à 110 kilomètres qui séparent Korsoër de Copenhague. Les wagons sont confortables: en Danemark, comme en Allemagne, les secondes équivalent à nos premières. A neuf heures, nous dépassons Ringsted, qui partage avec bien d’autres villes l’honneur d’avoir été la résidence des souverains, et où mourut Valdemar le Grand. C’est à Ringsted, suivant la chanson populaire, que dort la reine Dagmar, la seconde femme de Valdemar le Victorieux. La Scandinavie, du Danemark et de la Suède à l’Islande, est le sol classique des chansons populaires. Elles y sont nées comme les fleurs des champs; elles voltigent dans l’air comme les elfes qui s’élèvent la nuit au milieu des lacs. Un écho des sagas lointaines vibre en ces œuvres d’une poésie ingénue, où la muse anonyme et collective du peuple a écrit à sa façon la chronique nationale. J’aime les chansons populaires, comme j’aime les légendes, quelquefois plus poétiques que de savantes épopées. Ce sont des monuments caractéristiques, qu’il ne faut pas négliger dans l’étude d’un pays[2]. Voici la chanson de Dagmar:

[2] Je dois la communication des chants populaires cités dans le cours de ce travail, et qui n’ont jamais été traduits en français, à M. le docteur Rosenberg et à M. le professeur Frederiksen, deux des publicistes les plus distingués du Danemark.

La reine Dagmar est malade à Ribe[3], on l’attend toujours à Ringsted. Toutes les dames de Danemark sont appelées auprès de son lit.

[3] Ribe est une toute petite ville du Jutland, jadis célèbre. Dès le treizième siècle elle avait une école, qui devint bien vite l’une des premières _académies_ du pays. On y comptait sept cents élèves à l’époque de la Réforme.

La reine Dagmar dort à Ringsted.

«Envoyez chercher quatre dames, cherchez-en cinq, cherchez les plus instruites; cherchez surtout la sœur du chevalier Charles de Ribe.»

La reine Dagmar dort à Ringsted.

«Cherchez les jeunes et les vieilles. Oh! cherchez la petite noble Kirstine. Elle vaut bien cet honneur.»

La petite Kirstine arrive; sa parure brillait d’or rouge[4]. Elle ne voyait pas l’éclat de la couronne, car elle était baignée de larmes.

[4] Cette épithète _homérique_ se retrouve sans cesse dans les chansons populaires du pays.

La petite Kirstine arrive, charmante et pleine de grâce; la reine Dagmar la reçoit et l’embrasse tendrement.

«Sais-tu lire et sais-tu écrire? Saurais-tu soulager ma souffrance? Tu porterais toujours de l’écarlate et monterais toujours mes coursiers.

--Je lirai, j’écrirai, n’en doutez pas, de tout mon cœur je lirai; mais votre douleur est certainement plus forte et plus dure que l’acier.»

La petite Kirstine, les Heures à la main, lisait de son mieux; mais, je ne vous dis que la vérité pure, elle était tout en larmes.

La reine était bien souffrante, ses douleurs allaient toujours croissant... «Jamais je ne pourrai me remettre. Envoyez chercher mon seigneur.

«La volonté de Dieu sera faite, la mort viendra me chercher. Envoyez vite à Skanderborg, vous y trouverez mon seigneur.»

Le petit page de la reine ne tarda guère: il arracha la selle de la solive, et la mit sur le coursier blanc.

Le petit page de la reine montait sur le cheval. Il courait certainement plus vite que ne vole le faucon rapide.

Le roi était sur le belvédère, il regardait à l’horizon. «Je vois là-bas mon petit page. Il arrive bien tristement.

«Je vois là-bas mon page, il accourt plein d’angoisse. O Dieu, mon père dans les cieux, comment va Dagmar maintenant?...

--La reine Dagmar m’envoie ici, elle voudrait vous parler. Ardemment elle désire vous voir; elle est accablée de douleurs...»

Le roi sortit de Skanderborg, accompagné de cent et un chevaliers. Quand il arriva au pont de Grindsted, il n’en restait que vingt.

Le roi traversa la lande de Rasdhal, accompagné de quinze cavaliers. Quand il eut passé le pont de Ribe, le noble seigneur allait tout seul.

Il y avait bien de la douleur chez la reine, toutes les femmes étaient en larmes. La reine mourut dans les bras de Kirstine, lorsque le roi descendait de cheval.

Le seigneur entre avec un œil hagard. La petite noble Kirstine se lève à son arrivée:

«O mon lord et roi, ne vous affligez pas! essuyez vos larmes: aujourd’hui Dagmar vous a donné un fils, arraché à ses entrailles.

--Je vous conjure toutes, mes dames et mes demoiselles, je conjure chacune de vous, priez pour l’âme de Dagmar, qu’il lui soit permis de me parler.

--Je vous supplie, mes dames et demoiselles, vous toutes qui êtes ici présentes, oh! priez pour moi, que Dieu m’accorde de lui parler encore une fois.»

Ils mirent tous les genoux à terre, tous ceux qui étaient présents. Leur prière et les pleurs du roi furent exaucés. La reine retourna à la vie.

La reine Dagmar se lève de la bière, les yeux tout rouges de sang: «Miséricorde, mon noble seigneur! pourquoi me donner cette peine!

«Je n’ai rien fait de mal que de lacer mes petites manches de soie le dimanche.

«Si je ne les avais lacées, en prenant plaisir à me parer le dimanche, je ne brûlerais pas dans le purgatoire, et n’aurais pas tant de douleurs.

«La première prière que je vous adresse, vous me l’accorderez volontiers: Oh! rappelez tous les proscrits, et brisez les fers des prisonniers!

«La seconde prière que je vous adresse ne sera qu’à votre avantage: n’épousez pas Berengaria[5], car c’est un fruit bien amer.

[5] Bérengère de Portugal, fille du roi Sanchez. Elle a laissé un mauvais souvenir dans les chroniques du Danemark. Ses trois fils régnèrent successivement après Valdemar II, et le fils de Dagmar ne porta jamais la couronne.

«La troisième prière que je vous adresse, c’est mon suprême désir: que notre très-cher fils soit élu roi de Danemark!

«Oh! faites-le roi de Danemark, quand vous quitterez la vie. Berengaria vous donnera un second fils, qui cherchera à le détruire.

«Épousez plutôt la petite Kirstine, elle est une noble jeune fille; mais si cela ne se pouvait, n’oubliez pas ma dernière prière.

--Je vous accorde volontiers cette demande. Votre fils portera la couronne, mais jamais je n’épouserai Kirstine, ni autre dame.

--Jamais vous n’épouserez Kirstine ni aucune autre dame, mais vous irez en Portugal chercher la perfide femme.

«Mon noble seigneur, oh! dites-moi si vous souhaitez me parler encore, car les petits anges m’attendent là-haut dans les cieux.

«Il est temps que je vous quitte, je ne puis rester davantage ici: les cloches du paradis m’appellent, il me tarde de rejoindre les âmes.»

La reine Dagmar dort à Ringsted.

Un peu avant dix heures, l’on nous montre, sur la gauche, les flèches de l’église de Roëskilde, qui est le Saint-Denis du Danemark. Nous y reviendrons plus tard. Les stations suivantes, jusqu’à Copenhague, n’ont plus aucune importance, et il est inutile de les nommer.

La voie traverse une succession de plaines, semées de bois de sapins, de hêtres et de petits chênes, où se dessinent à peine çà et là quelques douces et faibles ondulations de terrain. Tout y respire l’aisance: les fermes qu’on aperçoit de loin et les paysans qui nous regardent passer ont cet air de propreté et de bonne tenue auquel on ne peut se méprendre. Le sol est bien cultivé, les forêts sont en pleine exploitation. Partout une verdure douce et tendre, qui caresse le regard. C’est un beau pays, mais jusqu’à présent sans accent local et sans grand caractère. Le voyageur qui viendrait en Danemark dans l’espoir d’y retrouver les types de la vieille Chersonèse cimbrique, ou les aspects sauvages et grandioses qu’il semble naturel de demander à la patrie d’Hamlet, éprouverait un désappointement profond. Mais le Danemark a du moins pour lui trois choses qu’on ne peut lui ravir: il a ses bois immenses, ses lacs gracieux et la mer qui le baigne de toutes parts.

IV

COPENHAGUE.--ASPECT GÉNÉRAL DE LA VILLE.--LES PALAIS.

Tandis que la voiture roule vers l’hôtel, je jette sur la ville le premier coup d’œil du touriste curieux. Les rues sont larges, entretenues avec soin, bordées de beaux trottoirs de granit, mais pavées de petits cailloux pointus qui doivent être fort désagréables à la plante des pieds; les maisons bien bâties, hautes et généralement neuves. Chacune d’elles a un sous-sol, comme à Amsterdam et à Hambourg, où s’installent les petits commerçants, les épiciers, les fruitiers, les restaurants et les cafés, et dont les fenêtres, protégées par des barreaux de fer, s’élèvent à peine au-dessus du sol. Le commerce de luxe, les boutiques de premier ordre,--librairies, marchands d’estampes et d’objets d’art, magasins de nouveautés, etc.--occupent les rez-de-chaussée, auxquels on monte par quelques marches, et dont la porte s’ouvre invariablement dans l’allée. L’amour des gens du Nord pour la clôture et pour le _chez soi_ se retrouve jusque dans cette disposition particulière, qui supprime aux magasins l’entrée banale et béante par où ils semblent, chez nous, la continuation de la voie publique et qui en fait, pour ainsi dire, autant d’appartements particuliers. Mais on conçoit également, par là même, ce qu’elle enlève au coup d’œil d’animation, de variété et d’imprévu.

A part ces quelques points, à part aussi les noms des rues et les inscriptions des enseignes, il est difficile de saisir, dans cette première promenade à travers la ville, la moindre trace de couleur locale. On se croirait presque dans une grande préfecture française, ou dans le vieux faubourg Saint-Denis. N’était la tranquillité de leur allure, je prendrais tous ces passants en paletots pour des Parisiens. Avec leurs chapeaux de paille bruns et ronds, retenus sous le cou par de larges brides qui cachent les oreilles et une partie des joues, leur costume décent et modeste, d’un goût parfait, mais sans aucun éclat, les femmes rappellent ces excellentes ménagères de province qui ont horreur des couleurs voyantes et des modes tapageuses. Tout sent ici, dès l’abord, je ne sais quelle saine odeur de dignité et de simplicité. On y respire l’atmosphère salubre et calmante de la vie de famille, des habitudes patriarcales, d’une aisance honorable et digne, conquise par le travail.

J’aperçois çà et là quelques canaux. Nous traversons successivement le Gammel Torv, que décore une honnête fontaine qui ne fera jamais parler d’elle, l’Amager Torv, l’Ostergade[6], la rue à la mode de Copenhague, une sorte de boulevard hanté par les élégants et bordé de luxueuses boutiques; le Kongens Nytorv, ou la place Neuve-Royale, au centre de laquelle s’élève, dans un maigre square, une déplorable statue équestre, en plomb, de Christian V terrassant la Suède, ce qui est une des plus jolies fictions inventées par le zèle des faiseurs de statues[7]; puis nous entrons dans Bredgade (la rue large), pour aller descendre à l’Hôtel Phœnix.

[6] _Torv_, place; _gade_, rue, ou _stræde_, qui s’applique plus particulièrement aux rues étroites, aux ruelles, mais sans que cette règle ait rien d’absolu.

[7] Suivant d’autres, la figure qui se tord sous les pieds du cheval représente le monstre de l’Envie.

L’hôtel Phœnix est tapissé du haut en bas, jusque dans les couloirs et les escaliers, de tableaux qui font généralement plus d’honneur à l’amour du propriétaire pour la peinture qu’à son goût artistique. On y trouve toutes les traditions des caravansérails les plus civilisés. Les garçons portent l’habit noir et la cravate blanche; ils parlent français, comme le portier et comme le maître de l’établissement. Je me suis souvent étonné, dans le cours de mes voyages, de la prodigieuse variété de connaissances nécessaires à l’homme qui aspire à l’honneur de garder la porte d’un hôtel de premier ordre. A Madrid, à Cologne, à Hambourg, à la Haye, à Aix-les-Bains, à Genève, à Bade, à Stockholm, à Dresde, à Vienne, comme à Copenhague, j’ai rencontré dans la loge du concierge des linguistes émérites, capables de soutenir la conversation dans tous les idiomes de l’Europe, et à qui il n’a manqué peut-être, comme au Z. Marcas de Balzac, que d’avoir le moyen de s’acheter une paire de bottes, ou une paire de gants, pour devenir professeurs de philologie et correspondants de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A moins toutefois que ce ne soit, de la part de ces hommes pratiques, pure affaire de choix et de vocation. Mais la plupart d’entre eux pourraient dire à leurs maîtres, avec une variante au mot célèbre de Figaro: «Aux connaissances qu’on exige dans un concierge, Votre Excellence sait-elle beaucoup de propriétaires qui fussent dignes d’être portiers?»

Après un excellent déjeuner, composé par l’artiste de l’hôtel d’après les sains principes de la cuisine française, nous remontons en voiture, et nous partons en reconnaissance. Mais auparavant je me suis fait expliquer la ville, et j’ai relevé sur un plan tous les points de repère de cette excursion.

Kjobenhavn, que nous appelons Copenhague[8], est une ville d’environ 175,000 habitants, bâtie sur deux îles, que sépare un étroit bras de mer. La partie de la capitale qui s’élève sur l’île microscopique d’Amack, porte le nom particulier de Christianhavn.

[8] En empruntant cette traduction aux Anglais, comme celle de _Sjœland_ en _Seeland_. Le _j_ se prononce _i_.

La position de Copenhague est presque, au septentrion de l’Europe, ce que celle de Constantinople est au midi. Bâtie à portée de la mer du Nord et, pour ainsi dire, au confluent de tous ces détroits qui sont comme les avenues de la Baltique, Copenhague est la capitale naturelle du monde scandinave, qu’elle relie au reste de l’Europe.

Ce ne fut longtemps qu’un humble village de pêcheurs, et elle ne devint pas avant le quinzième siècle la résidence de la royauté. Cette date expliquerait déjà la physionomie généralement moderne de ses rues et de ses monuments; mais voici qui l’explique mieux encore. En 1728, un incendie effroyable dévora plus de seize cents maisons. Un nouvel incendie en 1795, et le bombardement des Anglais en 1807, achevèrent à peu près la destruction de la vieille ville. Les maisons de bois furent rebâties en pierre, les rues élargies et régularisées: Copenhague y gagna cette apparence correcte et presque rectiligne qui plaît tant aux préfets, aux rédacteurs de _Guides_ et aux Anglais en voyage. Restée stationnaire pendant longtemps,--par une apparente bizarrerie, qui s’explique pourtant sans trop de peine, elle s’est accrue après les désastres des dernières guerres. Les émigrés du Slesvig, en se repliant sur Copenhague pour fuir la domination prussienne, ont largement contribué à ce résultat. Aujourd’hui elle déborde de ses anciennes barrières, et prolonge en tous sens les ramifications de ses faubourgs.