Voyages hors de ma chambre

Part 1

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VOYAGES HORS DE MA CHAMBRE

PAR VICTOR FOURNEL

EN DANEMARK UNE EXCURSION EN SUÈDE DE PARIS A L’EXPOSITION DE VIENNE LA HOLLANDE ARTISTIQUE

PARIS G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13

1878 Tous droits réservés.

SOUS PRESSE

DU MÊME AUTEUR

Voyages au Pays du Soleil (Espagne, Italie, Égypte).

Paris.--Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins, 6.

Xavier de Maistre, qui avait du temps à lui, a exécuté en quarante-deux jours un voyage autour de sa chambre, fécond en aventures et en découvertes. C’est un genre d’excursion à la portée de tout le monde, que j’ai répétée souvent moi-même, du matin au soir, quelquefois du soir au matin, dans le court horizon borné au Nord par ma table de travail et au Sud par ma bibliothèque, mais sans avoir la prétention de le raconter au public. Plus on a lu Xavier de Maistre, moins la pensée peut venir de le recommencer. Seulement, quand sonne l’heure désirée des vacances, le journaliste, enfermé le reste de l’année dans sa chambre, comme l’aimable ami de madame de Hautcastel, prend la clef des champs,--suivant une bonne vieille métaphore qu’on néglige trop aujourd’hui,--et s’en va faire l’école buissonnière aux quatre points cardinaux de l’Europe, le plus loin qu’il peut,--et ce n’est pas beaucoup dire,--de son cabinet qui le réclame et qui l’attend. Ce sont quelques-unes de ces échappées presque furtives, dont aucune peut-être n’égala en durée le _Voyage autour de ma chambre_, que je voudrais conter rapidement au lecteur, comme je les ai faites, sans autre prétention que d’esquisser des croquis au vol et de lui donner une vive, mais juste impression des choses.

Ainsi donc, voilà qui est bien entendu: que les ombres de madame Ida Pfeiffer et du docteur Livingstone dorment tranquilles. Les lauriers de mon confrère Stanley ne m’empêchent point de dormir, et je lui dis comme le berger de Virgile: _Non equidem invideo, miror magis._ Un critique, d’ailleurs aimable, m’a traité jadis de «voyageur de banlieue», j’accepte la qualification, et je serais le premier à la revendiquer. Je sais parfaitement que mes relations ne bouleverseront point les atlas et que la Société de géographie ne songera jamais à me décerner sa grande médaille d’or. C’est précisément pour bien marquer le caractère de ces modestes promenades d’un casanier, d’un chroniqueur émancipé s’essayant de loin en loin à jouer sur un théâtre bourgeois le rôle de touriste, que je les intitule _Voyages hors de ma chambre_, en les adressant aux lecteurs plus sédentaires encore, qui ne voyagent que dans leur chambre même, avec un bon fauteuil en guise de wagon, les pieds sur les chenets et un livre à la main.

EN DANEMARK

J’ai fait deux fois le voyage de Paris à Copenhague: une première fois au mois d’août 1867, avec un petit nombre de journalistes parisiens et un plus petit nombre de députés, pour répondre à une invitation fraternelle venue d’outre-mer et serrer les mains des amis inconnus qui voulurent accueillir en nous la presse et la nation françaises,--beau voyage, tout plein de fêtes et d’illusions, dont il ne faut plus parler aujourd’hui; une seconde fois, avec un aimable compagnon de route, pour revoir, dans des conditions plus simples et dans leur cadre ordinaire, les hommes et les choses dont je gardais le plus charmant souvenir, attristé néanmoins par la pensée des événements terribles qui avaient brusquement mis fin aux rêves de nos amis danois et aux nôtres. J’étais parti d’abord sans presque rien savoir, comme la plupart de mes compatriotes, de cette petite nation qui a une grande histoire, et n’éprouvant guère que la curiosité banale de touriste pour un pays assez peu connu; j’y suis retourné avec un intérêt et une sympathie qui ne pouvaient que s’accroître à un examen nouveau et que je voudrais faire partager au lecteur.

Du Danemark je n’ai vu qu’une seule île, mais la plus grande, la plus peuplée, celle qui possède la capitale et les principales villes du royaume, et je l’ai bien vue. Elle est comme le résumé du pays tout entier, dans sa plus haute et sa plus brillante expression; elle est le centre de la vie politique, sociale et littéraire, le foyer de la civilisation, des arts et des sciences du royaume. Elle nous permettra d’embrasser en une vue d’ensemble l’étude pittoresque et morale du pays.

I

ALTONA ET KIEL.

Le chemin de fer nous transporta sans désemparer de Paris à Hambourg. Partis de la gare du Nord, à cinq heures du soir, le lendemain nous débarquions, un peu avant midi, dans l’ancienne ville libre, qui n’est plus maintenant qu’une ville prussienne.

La traversée de la Belgique dure une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, on pénètre dans le pays où le _ia_ résonne et où fleurit la landwehr. Il y a quelques années, le trajet d’une frontière à l’autre de la Prusse, sur ce point, demandait à peine plus de temps que celui de Paris à Bougival. Aujourd’hui, il a plus que quintuplé: pendant vingt heures consécutives, d’Herbestahl à Hambourg, j’ai vu étinceler le casque pointu. Et ce n’est pas fini à Hambourg. En remontant vers le nord, d’abord jusqu’à Kiel, puis dans toute l’étendue du Slesvig, le casque menaçant ne cessera de vous poursuivre longtemps encore comme une obsession. La Prusse a fait tache d’huile sur la carte, et, dès qu’on approche du centre de l’Europe, on se heurte partout aux sentinelles avancées de M. de Bismarck, cet ogre de la diplomatie moderne, qui mange les petits États et court sus à ses victimes avec les bottes de sept lieues du conte.

Une heure d’arrêt, dans l’après-midi, m’a permis de jeter sur Hanovre le coup d’œil du touriste pressé. C’est une belle ville, mais c’est une ville triste. On dirait qu’elle porte le deuil de son roi. Par ses monuments d’une sévère élégance, par ses larges rues, où ne passent que de rares piétons et qui ressemblent aux vastes couloirs d’un cloître désert, elle offre quelque ressemblance avec Versailles, dont elle a la mélancolie et la majesté. Le palais royal est vide, mais les casernes sont pleines, et les soldats prussiens se promènent d’un air martial et d’un pas conquérant sur les trottoirs solitaires de cette capitale en disponibilité.

Nous avions compté, en partant, pouvoir aller d’une traite de Paris à Copenhague. Mais en arrivant à Hambourg, nous apprenons qu’il faut y attendre jusqu’au lendemain soir le départ du train qui correspond avec le bateau de Kiel à Korsoër. Si le retard est fâcheux, le repos est le bienvenu. Après trente heures de chemin de fer, il est doux de se coucher, même dans un lit germanique, sous des couvertures massives et carrées qui tombent au moindre mouvement, et entre deux draps pareils à des serviettes.

J’aurais plaisir à vous décrire Hambourg, qui a toute la physionomie d’une grande et riche capitale, et dont la partie neuve pourrait aisément rivaliser avec les boulevards de M. Haussmann, si je ne craignais de trop m’attarder au seuil du sujet. L’Elbe y ressemble à un bras de mer. Partout on voit un air d’opulence et de luxe, qui se retrouve jusque dans les hôtels, et m’inspire des inquiétudes un peu tardives sur la note à payer. Tout le monde y fait le commerce, et tous les commerçants qui circulent pour vaquer à leurs affaires ont des allures de princes en tournée, comme il sied en un lieu où le commerce est roi. Il n’y a pas ici d’autre monument que la Bourse, mais cette Bourse est un palais.

Les fenêtres de ma chambre donnent sur le _Binnen Alster_, le plus gracieux et le plus coquettement encadré des nombreux bassins qui font de Hambourg, après Amsterdam et La Haye, une des cinq ou six villes entre lesquelles se partage le nom banal de «Venise du Nord.» Ce bassin est sillonné de cygnes, de pirogues, de barques bariolées, de petits bateaux à voiles, d’esquifs bizarres, nuancés des couleurs de l’arc-en-ciel et surmontés d’oriflammes. Tout autour s’étendent des lignes de quais superbes, où circule une population tranquillement agitée. Hambourg a considérablement changé depuis vingt ans. Il a pris de jour en jour une physionomie plus moderne, plus confortable et plus _cossue_. A chaque pas qu’on fait, on se sent dans une ville où l’unique affaire est de gagner et de dépenser de l’argent.

L’ancien Danemark, le Danemark d’avant 1864, commence à un kilomètre de là, et il ne faut pas dix minutes pour passer de l’extrémité de Hambourg sur le territoire du duché de Holstein.

Une allée plantée d’arbres, qui traverse le faubourg Saint-Paul, et qui, au sortir de la ville hanséatique, se change en une belle promenade, semée de boutiques et pleine de mouvement, monte jusqu’à Altona, que les Hambourgeois considèrent comme un de leurs faubourgs; mais c’est une prétention que celle-ci n’accepte en aucune façon. Avec son port libre, son commerce étendu et ses trente-quatre mille habitants, elle a été longtemps, après Copenhague, la plus importante et la plus peuplée de toutes les villes du Danemark, où elle jouissait de priviléges considérables.

Au sortir de Hambourg, Altona n’offre aucune espèce de caractère et d’originalité. Incendiée en 1713 par les Suédois, elle a été rebâtie sur un plan régulier, qui lui a fait perdre la plus grande partie de sa vieille physionomie pittoresque. Un riche armateur dépensa la moitié de sa fortune à embellir sa ville natale, suivant les procédés en usage: c’est à lui qu’on doit la rue de la Palmaille, dont la double rangée de tilleuls et les belles maisons font le juste orgueil des habitants d’Altona. Néanmoins, en s’égarant dans quelques ruelles détournées, on y retrouve encore le type des anciennes maisons de Hambourg, aux frontons pointus, aux fenêtres contiguës et à fleur de façade.

J’ai erré au hasard pendant deux heures, cherchant, avec une persévérance assez mal récompensée, les moindres bribes de couleur locale. Je suis passé devant l’hôtel de ville, le gymnase et l’observatoire, à côté d’une église en brique et d’une statue de bronze élevée, sous les arbres d’une promenade, à un général dont j’ai oublié le nom. Tout à coup je me suis trouvé en face du port; il était presque vide: Hambourg finira par absorber entièrement à son profit le mouvement industriel et commercial de cette voisine déchue, dont la fondation avait excité ses défiances et sa jalousie. Puis, en longeant de charmants jardins et de coquettes maisons de campagne noyées dans la verdure, je suis arrivé au petit village d’Ottensen, qui touche aux portes d’Altona, comme Altona touche aux portes de Hambourg.

Ottensen est un lieu sacré pour la poésie. C’est dans son cimetière, sous l’ombre d’un tilleul, que repose, entre ses deux femmes, Marguerite Moeller et Jeanne de Winthen, le chantre de la _Messiade_. Marguerite Moeller mourut en 1758, quand Klopstock était, depuis sept ans déjà, l’hôte de Copenhague, qu’il ne devait pas quitter pendant vingt années. Le poëte, voulant que celle qu’il avait aimée de toute son âme et chantée si souvent, reposât sous le sol natal, mais encore à portée de ses yeux et de son cœur, choisit pour sa sépulture ce village frontière. Il partageait la chère dépouille entre ses deux patries. Brisé de douleur, mais soutenu par l’espoir chrétien, il fit graver sur le monument ces mots qu’on y lit encore: «Semence plantée par Dieu, qui mûrit pour la résurrection», et il marqua près de la tombe la place où lui-même devait reposer un jour.

Quarante-cinq ans plus tard, Klopstock, qui était revenu se fixer à Hambourg, aux lieux mêmes où il avait rencontré pour la première fois celle dont ni la gloire, ni la vieillesse, n’effacèrent jamais le souvenir en son âme, descendait à son tour au cercueil. Sa mort réveilla l’enthousiasme un peu refroidi, et l’Allemagne entière envoya des députations aux funérailles de son poëte. Ce fut le premier jour du printemps, le 22 mars 1803, dit M. Saint-René Taillandier, sous un ciel sans nuages, que le cortége sortit de la maison mortuaire. Toutes les cloches sonnaient à pleines volées. On se rendit de Hambourg à Altona, et d’Altona au petit village d’Ottensen. Quand le corps fut présenté à l’église, des chœurs entonnèrent quelques-uns de ses chants religieux, et le pasteur, prenant l’exemplaire de la _Messiade_ placé sur la bière au milieu de branches de laurier, y lut à haute voix l’épisode de la mort de Marie. Au moment où le cercueil disparut sous la terre, des centaines de voix chantèrent la belle ode du poëte sur la résurrection, tandis que, selon la coutume danoise, des jeunes gens et des jeunes filles jetaient à pleines mains les fleurs sur sa tombe.

De Hambourg à Kiel, le chemin de fer qui sert de pont entre l’Elbe et la Baltique, ne met guère plus de deux heures à accomplir son trajet. Il traverse un paysage d’une désespérante uniformité et d’une incomparable platitude. Partout, à perte de vue, des prairies coupées de flaques d’eau et de petits fossés, qui auraient un faux air de Pays-Bas, si elles étaient plus grasses. Mais, en approchant de Kiel, on voit se lever à l’horizon la silhouette de quelques collines, qui se changent peu à peu en montagnes, comme si elles voulaient élever une barrière infranchissable entre les débordements de la Baltique et les plaines de la basse Allemagne.

Kiel, lorsque je l’ai traversé pour la première fois, ne m’apparut, pour ainsi dire, qu’en rêve, à l’obscure clarté des étoiles pendant le trajet de la gare au bateau. Mais, au retour, j’y ai passé deux heures en attendant le départ du train, et il n’en faut pas davantage pour se faire une idée de la ville.

Il était six heures du matin: l’aube se levait en grelottant, et Kiel, mal éveillé, entr’ouvrait à peine çà et là une fenêtre, soulevait un store, poussait la porte d’une boutique, comme un dormeur, qui s’étire et se frotte les yeux, avant de sauter à bas du lit. Quelques servantes seulement jasaient déjà aux fontaines, et sur le pavé sonore, au détour de chaque rue, on entendait retentir le talon de l’éternel soldat prussien. Puis, en approchant de la ville haute, et à mesure que le soleil montait à l’horizon, la vieille cité universitaire se dévoilait peu à peu. L’étudiant matinal, coiffé de sa casquette rouge, se croisait avec le professeur en lunettes, enseveli dans son ample houppelande noire. Les magasins s’ouvraient et les commis affairés se montraient sur le seuil, gourmandant les garçons flegmatiques, ou échangeant un bonjour guttural avec quelque passant à la longue pipe de porcelaine, au paletot vert orné de brandebourgs, comme le dolman de nos hussards. Kiel est ce qu’on appelle une ville bien bâtie: elle a des rues droites et régulières, assez larges, bordées de belles maisons bourgeoises sans physionomie pittoresque et sans aucun cachet architectural. Mais de loin en loin, l’œil se dérobe à la banale monotonie du spectacle par une échappée soudaine qui lui permet de plonger sur le port, hérissé de mâts où flottent les drapeaux de tous les pays de l’Europe.

Kiel était jadis une ville savante, qui s’enorgueillissait d’avoir, dans les chaires de son illustre université, des hommes comme Heiberg, le romancier et poëte dramatique du Danemark; comme Hauch, à qui ses poésies lyriques, ses pièces de théâtre, ses récits historiques et nationaux, ont valu une légitime célébrité. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un port et un arsenal maritime. Les Prussiens ont retourné la vieille devise romaine, et la toge a cédé le pas aux armes.

II

TRAVERSÉE DE KIEL A KORSOËR.

Nous voici sur le bateau à vapeur. Nous descendons déposer nos bagages et choisir nos _cadres_; puis nous remontons, pour assister à la sortie du port.

Une lune qui équivaut pour le moins à un demi-soleil, éclaire à souhait le départ. Ses rayons d’argent glissent sur les voiles et les cordages des vaisseaux voisins, et viennent tomber en pluie de perles à la surface des flots tranquilles, unis comme un miroir. Les sombres et puissantes silhouettes d’une centaine de navires se découpent autour de nous, dans une immobilité redoutable, sur les vagues éclairées par ce mystérieux embrasement, ou sur la pénombre de l’horizon lointain, et les lueurs solitaires allumées à leurs flancs prolongent sur nos pas comme un cortége d’étoiles, suspendues entre la mer et le ciel. Ce premier coup d’œil est incomparable, et la Baltique vient de se révéler à nous sous un aspect féerique, digne de toutes les métaphores de la poésie scandinave.

«C’est un décor de l’Opéra!» s’écrie avec enthousiasme mon compagnon de voyage, traduisant à sa manière l’impression générale.

O Parisien que vous êtes, vous vous croyez encore sur le boulevard! Voilà l’inconvénient de voyager si vite! ni les yeux, ni l’esprit, n’ont le temps de s’acclimater à ces nouveaux spectacles, que la vapeur déroule en un tourbillon rapide, accumulant dans l’espace d’un jour ce qui jadis tenait à peine en un mois. On passe d’un monde à l’autre, sans transition, sans préparation, en un saut gigantesque qui supprime, pour ainsi dire, toutes les nuances intermédiaires, et l’on se réveille sur la Baltique avec les idées, les habitudes et le style parisiens.

J’ai ri de cette comparaison, qui venait d’évoquer d’une façon si imprévue le souvenir de l’_Africaine_ à deux cents lieues du boulevard, et mon compagnon de route en a ri lui-même de fort bonne grâce. Mais qui de nous n’a commis dans sa vie quelqu’une de ces métaphores dissonnantes, et, du haut du Righi, ou sur les bords du Léman, ne s’est extasié, comme devant les toiles peintes du colonel Langlois, sur le magnifique _panorama_ de la nature?

Enfin, nous débouchons en pleine mer. Isolé des autres, un grand bâtiment se tient là, solidement planté sur ses ancres comme une forteresse, et semblant avoir pris racine dans les flots: c’est un vaisseau prussien, commis à la surveillance de ce port qui garde la Baltique, et qui commande au Nord de l’Europe. La Prusse a réalisé son rêve: elle s’appuie maintenant sur la mer, et c’est peut-être de toutes ses conquêtes celle dont elle s’applaudit le plus. Elle est allée à Kiel, comme la Russie voudrait aller à Constantinople.

La nuit est superbe, mais le vent glacial. Tous les passagers viennent de descendre dans leur cabine. Je ne puis m’arracher encore au charme du spectacle, et à cette vague volupté qu’on éprouve de se sentir glisser avec une rapidité vertigineuse dans la nuit, comme sur les ailes d’un monstre invisible. Penché sur le bord, je regarde le sillage écumeux que trace avec son bruit monotone l’hélice infatigable, ou bien, hermétiquement enveloppé dans ma couverture de voyage, je me promène de l’avant à l’arrière, examinant avec une curiosité d’enfant les chaloupes suspendues au flanc du bateau, les petits pierriers de signaux ou d’alarme, protégés contre la rosée de la nuit et des flots par des housses de serge, la lumière qu’on vient de hisser en haut du grand mât comme un phare, et le pilote, debout au gouvernail, silencieux et solitaire. Le roulis est à peine sensible: au centre surtout, dans le voisinage de la machine, on croirait naviguer sur la Seine. Une femme même ne craindrait pas le mal de mer avec une marche aussi calme. Les derniers vaisseaux et les derniers feux du rivage ont disparu maintenant, et le bâtiment, qui file avec une rapidité de six lieues à l’heure, paraît immobile au milieu des flots.

Notre bateau appartient à la marine danoise, et il lui fait honneur. Le capitaine est jeune, d’une figure douce, intelligente et triste, qui semble porter le deuil de sa patrie. Il parle le français avec un léger embarras qui n’est pas sans grâce, et dont il s’excuse à moi presque timidement, comme d’une incivilité. Mince et d’apparence assez frêle, il ne rappelle en rien les terribles rois de la mer chantés par les _Sagas_, et il n’y a pas moyen de rêver devant lui aux exploits quasi fabuleux des pirates du Nord, dont il descend peut-être, mais à dix siècles d’intervalle.

Le nom du bateau réservait un beau dédommagement à mon amour de la couleur locale. Il s’appelle la _Freya_, et ces cinq lettres, que je viens d’apercevoir tout à coup dans la nuit, ont déchaîné dans mon imagination tous les souvenirs de la mythologie scandinave. J’ai vu se dresser autour de moi, dans l’écume des flots, les héros des _Eddas_, les braves du Walhalla buvant l’hydromel que leur versent les douze Valkyries. Freya, la Vénus du Nord, passait dans son char attelé de chats, recueillant les corps des femmes mortes et des guerriers tués dans les batailles; et à côté d’elle flottaient, dans les ombres du ciel, Niord, son père, qui commande à la mer et au vent; ses fils, l’aimable Balder et le formidable Thor, qui lance la foudre et dont le marteau magique revient de lui-même dans sa main dès qu’il a frappé; son époux Odin, le père et le maître universel, avec les deux corbeaux divins perchés sur ses épaules. Les sifflements de la bise qui me glace sur le pont, ressemblent à ceux du serpent Midgard, né de Loke, le génie du mal; et en voyant trembler de loin, à la surface des flots, les lumières d’un bateau qui vient des côtes du Danemark ou de la Suède, je crois voir, à la lueur des yeux flamboyants du loup Fenris, qui doit un jour dévorer le soleil, passer le vaisseau Nagflar, construit avec les ongles des morts.

Mais je me sentais gelé jusqu’à la moelle des os, et la mythologie scandinave ne suffisait pas à me réchauffer. Je descendis à la chambre à coucher et m’insinuai dans mon _cadre_, avec les gémissements d’un condamné à la _gêne_. Je sommeillai deux heures environ, au bruit combiné de la machine, de l’hélice et du ronflement pénible de mes compagnons. Le premier rayon de l’aurore me réveilla. Le soleil se levait au loin dans le ciel gris, écartant doucement le rideau de vapeurs et de brumes qui enveloppait encore l’horizon. En cinq minutes ma toilette fut terminée, et je regagnai le pont. Il était toujours désert. Seul, le pilote, grelottant sous son manteau de fourrure, tournait impassiblement en tous sens la roue du gouvernail. A gauche sortaient des flots les rochers de Langeland, derrière lesquels se cache la petite île d’Alsen, illustrée par les héros de Duppel; à droite, les plaines de Laaland émergeaient des vagues comme un rêve indécis. Nous étions engagés en plein dans ce fécond archipel danois, où les îles semblent se multiplier et s’épanouir au sein de la mer comme des massifs de fleurs dans un jardin.