Voyages hors de ma chambre

Part 3

Chapter 33,516 wordsPublic domain

Bredgade, où je suis logé, partant de la Grande place, qui est un point central, pour traverser toute la partie du nord de la ville dans la direction du port, est ce qu’on appelle en style municipal une des grandes _artères_ de Copenhague. En la suivant jusqu’au bout, on arrive à la citadelle et aux promenades des remparts, d’où l’on domine le Sund. Le coup d’œil qui tout à coup s’ouvre là sous vos pieds est de ceux qu’il ne faut pas essayer de décrire. Quelques vaisseaux à voile vont et viennent lentement, déployant entre le bleu du ciel et le bleu de la mer leur aile blanche, gonflée par le vent. Au loin, sur des bancs de sable exhaussés en îles, s’élèvent en pleine mer des forts détachés, qui semblent sortir directement du sein des flots pour défendre l’entrée du port. C’est là qu’arrivent presque toutes les marchandises d’importation pour le Danemark.

A cinquante pas de l’hôtel, une courte rue transversale conduit à la belle place d’Amalienborg, que décore la statue équestre de Frédéric V, le pacifique et libéral successeur du rigide Christian VI. Le palais d’Amalienborg[9], qui a donné son nom à la place, se compose de quatre édifices entièrement distincts, mais absolument semblables, qui se font pendant aux quatre coins, reproduisant avec symétrie cette maigre et froide colonnade qu’on retrouve si souvent sur la façade des monuments publics de Copenhague. L’un de ces palais bourgeois sert de résidence habituelle à Sa Majesté Christian IX, dont la petite cour tient à l’aise dans cette maison de Socrate de la royauté.

[9] _Borg_, château, dans le sens de l’allemand _burg_. Il désigne un ensemble de constructions, le château avec ses dépendances, les bâtiments élevés à son abri et sous sa protection. Le mot _slot_ signifie plus particulièrement _palais_, et on le joint souvent au nom des châteaux: _Amalienborg slot_, _Christiansborg slot_.

On ne se figure pas le nombre de palais que possède Copenhague: peut-être y en a-t-il plus qu’à Paris, et les alentours de la ville en sont aussi largement peuplés. La vieille monarchie danoise a semé partout les témoignages de sa magnificence et de son goût pour les arts. Copenhague renferme à elle seule, en y comprenant les quatre bâtiments d’Amalienborg, une douzaine de palais, dont plusieurs ont été changés en musées. Rosenborg et Christiansborg sont les seuls qui méritent de nous arrêter un moment.

Christiansborg ne s’élève guère au-dessus de la banalité architecturale de ses modestes confrères que par sa masse et ses proportions immenses. La façade a la majesté régulière et un peu froide du plus pur style classique. Ce palais géant semble fait pour loger une armée plutôt qu’un homme. Le roi Christian VI le fit bâtir, en un jour d’ambition, pour rivaliser avec le souvenir de Louis XIV, et l’on assure que trois mille ouvriers y travaillèrent sans interruption pendant six ans, ce qui paraît une légende renouvelée du temple de Salomon. Dix mille poutres énormes furent enfoncées dans le sol pour le raffermir, et toutes les charrettes de Copenhague et des environs suffirent à peine au déblayement du terrain et au transport des matériaux. Après l’incendie de 1795, qui l’avait entièrement détruit, le jeune prince royal, qui fut depuis Frédéric VI, le fit rebâtir sur le premier plan pierre à pierre, et ne l’habita jamais. C’était recommencer la folie primitive dans des circonstances aggravantes, et doubler l’étendue de la faute. On eût dit que les architectes de Christiansborg voulaient compenser la diminution de leur puissance par l’augmentation de leur luxe, et qu’ils espéraient dissimuler au peuple la décadence de la monarchie danoise et l’affaiblissement du royaume sous la pompe toujours accrue de leur palais, comme ces banquiers qui ajoutent une aile à leur château, multiplient leurs fêtes et prennent quelques laquais de plus, lorsqu’on commence à dire qu’ils sont ruinés. Le prédécesseur du roi actuel, Frédéric VII, de populaire mémoire, logeait dans un coin du vaste monument, qui ne sert plus aujourd’hui, en dehors des salles consacrées au musée de peinture et à diverses collections, qu’aux réunions des chambres et aux grandes cérémonies officielles.

La perle de tous ces palais, c’est Rosenborg, construit, au début du dix-septième siècle, par l’illustre architecte Inigo Jones, le Vitruve anglais, celui auquel Londres doit Whitehall. Rien de plus original et de plus charmant que la physionomie de cet édifice, avec sa maçonnerie de briques rouges, ses trois tours noires aux flèches élancées, sa façade étroite et la prodigalité d’ornements dont l’a décoré la fantaisie de l’artiste. Rosenborg tient à la fois de l’église gothique, du donjon féodal et du château de la Belle au bois dormant. On y arrive par un délicieux jardin plein d’ombrages et d’eaux vives. Sous ces tilleuls deux fois centenaires, qui ont vu passer le grand roi Christian IV, et abrité plus d’une fois, dit-on, les entrevues furtives de Caroline-Mathilde et de Struensée, les petits Danois se livrent à leurs ébats tumultueux, avec ces rires et ces larmes qui sont les mêmes partout et constituent la langue universelle. Par les allées sinueuses, le long des pelouses et des parterres de fleurs, on arrive jusqu’à un pont-levis fermé d’une grille de fer, qui clôt le palais comme une forteresse.

Rosenborg est le musée des souverains danois. On y a réuni, salle par salle, les portraits des rois, depuis Christian IV, qui l’a fait construire, et les objets qui leur ont appartenu: meubles, vêtements, tapisseries, glaces, cristaux, armes, bijoux, ivoires. Il y a là d’incomparables richesses artistiques et historiques, des merveilles de luxe, d’élégance et de goût, qui racontent aux yeux charmés les splendeurs de la dynastie d’Oldenbourg. A côté des épées de Charles XII et de Gustave-Adolphe, armes de soldats, faites pour tuer et non pour éblouir, étincelle, sous sa garniture de diamants, l’épée à poignée d’émail de Christian IV, et reluit de mille feux le harnachement de velours brodé de perles, qui coûta deux millions à ce magnifique monarque. Non loin des chenets en argent massif, des buffets en or, des porcelaines de Saxe, des étoffes splendides, des lustres et des vases en cristal de roche, des carabines ciselées, des tables, des fauteuils, des écrans incrustés de saphirs et de rubis, qui rappellent les noms de Frédéric III, Christian V et VI, s’alignent, sur de riches étagères, les innombrables verreries de Venise envoyées par le doge à Frédéric IV. Près de la corne d’argent des Oldenbourg, qui remonte au chef de la dynastie, vous verrez la coupe de chasse de Christian VI, qui contient deux bouteilles, et que cet héroïque buveur, digne de ses aïeux, vidait tout d’une haleine. De nos jours, quel est celui, roi ou chasseur, qui pourrait se vanter d’en faire autant? Plus loin, on voit mieux encore: c’est un cavalier avec son cheval, en argent creux, disposé de façon à pouvoir servir de coupe lorsqu’on en a enlevé la partie supérieure, qui forme le couvercle. La tradition parle de vaillants Danois du bon vieux temps, qui vidaient en un repas ce bol gigantesque, bien autrement redoutable que la botte de Bassompierre. Les Danois d’aujourd’hui savent boire en fils non dégénérés de ce dieu Thor, à qui trois barils de bière suffisaient à peine pour apaiser sa soif, même quand il se cachait sous le déguisement d’une fiancée. Tout dégénère pourtant, et le cheval bachique de Rosenborg n’est plus aujourd’hui qu’un objet d’art.

Le regard finit par se fatiguer de ces magnificences; mais si l’on monte à l’étage supérieur, c’est bien autre chose encore. La galerie du trône et du couronnement est une véritable salle des _Mille et une Nuits_. Son plafond sculpté, ses fonts baptismaux d’argent, autour desquels se déroule en bas-reliefs le baptême de Jésus-Christ; ses cariatides, ses tapis, ses tentures, ses candélabres, composent un ensemble saisissant. Le trône est gardé par trois grands lions d’argent, symboles des trois détroits, le Sund, le Grand-Belt et le Petit-Belt, qui font au Danemark une barrière de vagues. Partout, à Copenhague, sur les écussons et au frontispice des palais, reparaissent ces lions allégoriques, aiguisant leurs griffes et secouant leurs crinières, comme les monstres dont Ulysse entendit les hurlements autour du rocher de Scylla.

Rosenborg est une magique évocation du passé. On en sort avec des éblouissements dans les yeux, et l’imagination enflammée par cet entassement de merveilles historiques. Les richesses de deux siècles sont concentrées dans cet écrin de pierre, où vous apparaît, en toute sa splendeur, l’âge d’or de la monarchie danoise, alors qu’elle régnait sur la Norwége, qu’elle humiliait la Suède, qu’elle occupait l’Europe de sa gloire, et que l’oriflamme rouge, à croix blanche, se promenait triomphalement sur toutes les mers.

V

LA VILLE LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE ET SAVANTE.--LE MUSÉE THORVALDSEN ET LA STATUE D’ŒHLENSCHAGER.

Rosenborg n’est pas le seul musée de Copenhague, il s’en faut. Les collections de tout genre y abondent, ainsi que les écoles, les bibliothèques, les établissements d’instruction. Il n’est pas de ville où l’on trouve plus de trésors d’art et de science, où l’enseignement soit plus répandu et mieux en honneur.

Si j’étais M. Joanne, j’énumérerais soigneusement les dix ou douze musées de Copenhague; on m’en dispensera sans peine. Je n’ai fait, d’ailleurs, que les parcourir au pas accéléré, m’arrêtant seulement à ce qui m’offrait un intérêt local, un trait de race, un caractère indigène. Au musée de Christiansborg, assez pauvre en maîtres italiens ou français, l’école flamande et surtout l’école hollandaise, dont le Danemark subit longtemps l’influence avec docilité, se trouvent représentées largement; mais ce n’est pas là ce que j’y cherche, j’y cherche l’art national du Danemark. J’oublie Le Poussin, Salvator Rosa et Gérard Dow, pour m’arrêter devant les beaux portraits de Juel et les compositions d’Eckersberg, qui a été l’initiateur de la peinture contemporaine dans son pays natal; devant les paysages de Skovgaard et de Rump, les batailles de Sonne, les marines de Melbye et de Simonsen, les scènes de genre d’Exner, le peintre des villageois; les toiles humoristiques de Marstrand; les tableaux d’histoire de Bloch, un artiste énergique et original, et toutes ces toiles où revit, dans sa vérité et dans sa poésie, la beauté mélancolique et voilée de la nature du Nord[10].

[10] La plupart de ces peintres (je parle des vivants), étaient représentés à l’Exposition universelle, mais d’une façon incomplète, qui ne donnait point une idée suffisante de leur talent. On y a pu voir aussi les groupes de M. Jerichau, directeur des beaux-arts, les beaux bustes de M. Bissen, d’un modelé si large, si vivant, et les dessins pleins de goût, d’élégance et de distinction d’un artiste dont le gracieux talent a reçu depuis quelques années ses lettres de naturalisation en France.

Mais si l’on veut étudier l’art danois dans sa plus haute et sa plus pure expression, c’est au musée Thorvaldsen qu’il faut aller. Thorvaldsen est un de ces hommes qui suffisent à la gloire d’une époque et d’une nation. Le Danemark peut s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir produit l’un des plus grands sculpteurs du dix-neuvième siècle, le rival et le vainqueur peut-être de Canova; le maître illustre, dont l’influence ne s’est pas seulement exercée sur l’école danoise, sortie tout entière de lui, mais domine aujourd’hui encore presque toute la sculpture du nord de l’Europe et celle de l’Allemagne.

A quelques pas du palais de Christiansborg s’élève un édifice qui a l’aspect d’un mausolée. L’architecture reproduit en partie celle des sépulcres grecs et étrusques, et la décoration rappelle les ornements des tombeaux antiques. C’est à la fois le musée et la sépulture de Thorvaldsen. Le grand sculpteur repose dans la cour centrale, sous un petit tertre ombragé de lierre, au milieu de ses innombrables chefs-d’œuvre.

Le monument fut érigé par la ville de Copenhague, avec le concours d’une souscription publique, du vivant même de Thorvaldsen, pour recevoir les objets d’art qu’il avait légués à ses compatriotes. La façade est surmontée d’un groupe de la Victoire arrêtant son quadrige et, sur les murs extérieurs, de vastes compositions en ciments de diverses couleurs incrustés dans la pierre, représentent le retour de Thorvaldsen dans sa ville natale en 1838, et le transport de ses œuvres du vaisseau jusqu’au Musée. L’art antique a fourni les motifs de toutes les décorations. Ici, c’est un génie qu’un char emporte dans l’arène; là, ce sont des vases et des trépieds, comme les anciens en donnaient pour prix dans les jeux publics, couronnés des lauriers et des palmes du triomphe.

Entre le vestibule, qui occupe toute la largeur de l’édifice, et la grande salle du fond, sont disposés en enfilade une série de cabinets, dans chacun desquels s’élève une statue choisie, entourée d’un cortége de bustes et de bas-reliefs. Les plafonds sont égayés de cartouches dans le goût des peintures de Pompéi; mais la nudité des murailles, simplement recouvertes d’une couche de couleur brunâtre, laisse toute leur valeur aux statues, qui se détachent vigoureusement dans les conditions les plus favorables et les mieux calculées pour les faire valoir. Le musée Thorvaldsen rachète sa physionomie vraiment trop funèbre par son heureux aménagement et l’intelligente appropriation des moindres parties de l’édifice au but qu’on s’est proposé. C’est vraiment le temple de l’art.

Un Grec du temps de Périclès se fût promené avec délices dans ce monument peuplé de chefs-d’œuvre où l’antiquité revit. Thorvaldsen est un élève de Phidias: il a, sans effort, et comme par un épanouissement naturel, la noblesse, la simplicité sévère, l’harmonie et la grandeur des lignes, la science du dessin, la pureté de style, l’élégance correcte et la clarté lumineuse des maîtres souverains. Ce fils du Nord, dont le génie de bonne heure éveillé s’échauffa lentement, et resta longtemps à demi engourdi comme dans les brumes de son pays natal, a l’heureuse fécondité, la hardiesse tranquille, la perfection calme et sûre d’elle-même, qui caractérisent le génie grec. Ses bustes sont presque tous admirables par l’accent de réalité, le caractère et l’expression qu’il leur donne, sans jamais violer en rien les vieilles traditions classiques. Par la science de la composition, la pondération des groupes, la sagesse du plan, la gravité des lignes, il a conquis dans le bas-relief une suprématie qui n’est pas discutée. La plupart de ses sujets antiques, les _Trois Grâces_, l’_Amour triomphant_, la _Vénus_, le _Jason_, le _Mercure_, le _Bacchus_, l’_Adonis_, le _Ganymède_, semblent arrachés aux ruines du Parthénon. Bien qu’il ait surtout la noblesse et la force, il a aussi la finesse ingénieuse et la grâce délicate. Toutefois son œuvre charme plus qu’elle n’émeut; elle s’adresse aux yeux et à l’esprit sans arriver jusqu’au cœur; elle ne cause que cette admiration presque froide où l’âme ne se sent pas suffisamment intéressée. Il resta toujours, sous l’inspiration du puissant artiste, un peu de cette glace du Nord que les flammes du soleil d’Italie ne suffirent point à faire fondre entièrement, et tout en rendant à ce tranquille et harmonieux génie l’hommage qu’il mérite, je lui voudrais parfois plus de chaleur, de vie et d’élan pathétique.

Le musée Thorvaldsen contient les dessins, les esquisses et les modèles originaux en plâtre de son œuvre entière, qui est immense. On y a joint tous les objets d’art qui se trouvaient en sa possession au moment de sa mort, et ce second musée n’offre qu’un intérêt bien médiocre à côté du premier. Les tableaux danois y abondent, mais les bons ouvrages y sont rares. On y remarquera surtout un très-spirituel et très-vivant portrait de l’artiste, par son ami Horace Vernet. Thorvaldsen est dans son atelier, en costume de travail, tenant en main l’ébauchoir et accoudé sur le socle qui supporte la statue d’Œhlenschläger. Une bonhomie loyale et une sorte de naïveté rêveuse se lisent sur cette figure encadrée de longs cheveux gris et percée de petits yeux bleus. La tête est puissante, et pourtant elle a quelque chose d’enfantin; le regard est limpide comme une source; l’expression a cette placidité qui fit plus d’une fois accuser d’insouciance et même de paresse l’un des artistes les plus prodigieusement, mais aussi les plus tranquillement actifs qu’on ait jamais vus.

Lorsque Thorvaldsen avait quitté Rome pour revenir dans sa patrie, on l’avait accueilli comme un triomphateur. Quand il mourut, la nation fit cortége à son cercueil, et ses funérailles eurent presque le caractère d’une apothéose. Moins de six ans après, l’ami et l’émule du grand sculpteur, qui nous a conservé ses traits; celui qui éleva la gloire de la poésie danoise presque aussi haut que Thorvaldsen avait élevé la gloire de l’art danois, Œhlenschläger mourait à son tour. Tous les spectacles et toutes les réjouissances publiques étaient suspendues pendant huit jours. La stalle qu’il avait coutume d’occuper au grand théâtre restait vide et voilée d’un crêpe durant six mois. Vingt mille personnes, le prince royal, le conseil entier des ministres, les généraux, tout le clergé, tous les corps et métiers avec leurs bannières, suivaient par les rues sablées et jonchées de verdure, entre les maisons tendues de draperies funèbres, le cercueil du poëte, que les étudiants avaient réclamé l’honneur de porter eux-mêmes. Nous sommes ici chez un peuple qui sait honorer ses grands hommes et qui est digne d’en avoir.

J’ai vu, à deux pas de l’hôtel Phœnix, au milieu d’une avenue plantée d’arbres, la statue d’Œhlenschläger. Il est représenté en robe de chambre, assis dans son fauteuil; il a le front haut, le visage ouvert et la mâle stature de ces héros du Nord qui revivent si bien dans ses vers. Personne n’a mieux chanté que lui ce «pays charmant, couvert de larges hêtres, à côté de la Baltique amère,--qui s’appelle le vieux Danemark, et qui est la demeure de Freya»; cette patrie des géants héroïques, «dont les os reposent sous les monuments des collines», et qui n’a point perdu sa beauté, «car la mer bleue lui fait une ceinture, et le feuillage vert une couronne; et de nobles femmes, de belles filles, des hommes vaillants et des jeunes gens au cœur déterminé peuplent les îles des Danois[11].» Thorvaldsen est un Grec, qui demande son inspiration à l’Olympe; Œhlenschläger, un Scandinave pur-sang, qui est allé chercher la sienne dans le Walhalla.

[11] _Fædrelandssang_, ou _Chant national_ d’Œhlenschläger. Comme la plupart de ses poésies, ce chant est presque intraduisible, car il a surtout un mérite de style.

Il y a peu d’exemples, en poésie, d’une activité, d’une abondance et d’une variété pareilles à celles d’Œhlenschläger. Il a abordé tous les genres,--tragédies, comédies, opéras, épopées, odes, ballades, idylles, épigrammes, satires, contes et romans, que sais-je encore?--et dans tous il a marqué sa trace. Esprit curieux, naïf et mobile, comme un poëte doublé d’un enfant, cet homme du Nord a en lui quelque chose de la flamme et aussi de la couleur du Midi. Mais ce qui domine, dans la diversité de cette œuvre multiple qu’on ne peut examiner en détail, la figure qui se dégage et qui restera la sienne aux yeux de la postérité, c’est celle du poëte patriotique et national, qui a rendu un nouvel éclat aux vieilles chroniques et aux traditions populaires. L’auteur d’_Hakon Jarl_, de _Palnatoke_, d’_Axel et Valborg_, d’_Hagbart et Signe_, de la _Mort de Balder_ et des _Dieux du Nord_ est un scalde inspiré pour qui les _Sagas_ et les _Eddas_ n’ont plus de secret, qui déchiffre les runes mystérieuses, qui a ressuscité les géants et leurs fils, ces intrépides et farouches vikings, dont la félicité suprême consistait en un combat perpétuel arrosé de perpétuelles libations. Œhlenschläger fait autorité comme un contemporain dans le domaine primitif, reconquis et restitué par lui. C’est le classique de la poésie nationale; c’est l’Hésiode de la mythologie du Nord. Il a mérité cette couronne de poëte scandinave que son rival suédois, Tegner, déposa solennellement un jour sur sa tête dans la cathédrale de Lund.

VI

LE MUSÉE DES ANTIQUITÉS SCANDINAVES ET LES CHANTS POPULAIRES DU NORD.

Œhlenschläger a puisé à pleines mains dans le riche trésor des chants populaires, sans plus dédaigner la légende que l’histoire; la danse du _troll_ espiègle et mutin, que les terribles coups d’épée des vieux adorateurs de Thor. Ces chants sont innombrables: on en compte plus de trois mille, précieusement recueillis par les érudits et les critiques, et qui forment une mine inépuisable de traditions et de poésie. M. Xavier Marmier, qui a tant fait pour répandre chez nous la connaissance de la littérature des peuples du Nord, nous en a donné un recueil curieux, qu’il eût pu facilement doubler. Souvent mes amis danois m’ont chanté et traduit ces vieilles mélodies nationales, que tout le monde aime et connaît chez eux, et qui apportent le plus précieux concours à l’étude de l’histoire et des mœurs.

Il n’est pas possible ici de séparer le Danemark de la Suède et de la Norwége: au fond, c’est le même peuple et c’est la même langue. La vieille souche scandinave s’est divisée en trois branches, mais qui ont été plus d’une fois réunies et le seront peut-être encore. Leurs annales, leurs traditions et leurs chants se mêlent sur presque tous les points.

Beaucoup de ceux-ci remontent fort haut. Ils plongent par leurs racines dans les temps héroïques et quasi-fabuleux, d’où ils sont venus sur les lèvres des nourrices et des paysans, jusqu’à ceux qui les ont recueillis pour la première fois, mais non sans avoir subi bien des modifications en route. La plupart datent du moyen âge. La forme est souvent plus moderne que le fond, et le style a été remanié et rajeuni. Par la contexture générale, ils se rapprochent des ballades allemandes et écossaises; mais le refrain y joue un rôle plus considérable. D’après leur date et leurs sujets, on les divise en cinq groupes principaux.