Part 18
Grâce à son dôme et à ses galeries, le palais offre au premier abord un aspect plus monumental que l’énorme chaudière en tôle et en zinc de notre Champ de Mars en 1867. Le second aspect lui est moins favorable: on remarque alors l’analogie de ces galeries transversales qui coupent à angles droits la principale galerie, avec les dents d’un peigne ou les arêtes d’un poisson; et le dôme colossal, gauche et trop surbaissé, produit l’effet d’un parapluie gigantesque déployé sur ce grand étalage. Mais du haut de la coupole on jouit d’une vue magnifique: à l’intérieur, sur l’Exposition où s’agite une fourmilière humaine autour des vitrines qui ressemblent à des jouets d’enfants; au dehors, sur le parc où se dessinent dans le chaos des pelouses, des fontaines, des parterres, des fourrés, des constructions de tous genres et de tous styles, les trois grands corps de bâtiments dont tous les autres ne sont que des annexes: le palais proprement dit, les galeries des beaux-arts et la galerie des machines; puis sur le Prater, sur la ville de Vienne et les environs, sur le Danube et les montagnes qui bordent l’horizon.
A six heures, un mugissement monotone, pareil à celui que pourrait faire entendre un géant en soufflant un point d’orgue dans une corne des Alpes, donne le signal de la fermeture du palais. C’est le moment où le parc fait feu de toutes ses pièces et de tous ses orchestres, pour glaner sa dernière récolte de clients. Après avoir repris quelques forces dans un établissement hospitalier où je fus servi par des mougicks en robes d’un bleu d’azur, je regagnai mon hôtel en traversant le Wurstel-Prater, c’est-à-dire le coin de la grande promenade viennoise où tous les spectacles populaires se sont donné rendez-vous.
La plupart de nos compatriotes traduisent Wurstel-Prater par le _Prater des saucisses_; c’est le _Prater des marionnettes_ qu’il faut dire: il doit ce nom à Hans Wurst--Jean Saucisse ou Jean Boudin--le polichinelle viennois, qui a depuis longtemps émigré dans ce lieu de plaisance, et dont les petits théâtres portatifs, un peu délaissés aujourd’hui pour des divertissements plus en rapport avec le progrès des lumières, se dressent encore çà et là.
Le Wurstel-Prater est une curiosité de Vienne, et une curiosité caractéristique. L’amour de ce peuple pour le plaisir se trahit en toutes choses. Figurez-vous une foire de Saint-Cloud en permanence. On y est étourdi par le vacarme et la cohue. Ce qu’il y a là de femmes colosses, de phénomènes, de somnambules lucides, de tableaux vivants, bibliques ou mythologiques, d’athlètes, d’anthropophages, de chevaux de bois perfectionnés, de cirques vélocipédistes, d’hippodromes, de chemins de fer tournant avec une rapidité vertigineuse et un tapage infernal, de balançoires déguisées en traîneaux, en gondoles vénitiennes, en bateaux à vapeur avec roulis et tangages combinés, de cafés chantants, de brasseries et de restaurants à orchestre, est vraiment inimaginable. J’ai vu une voiture de la cour arrêtée à la porte d’un de ces établissements. Un cocher majestueux et un chasseur à livrée grise, dont la plume blanche flottait au vent, attendaient le plus jeune des archiducs, descendu pour aller rendre visite à je ne sais quel spectacle forain; et la foule faisait cercle avec une bonhomie égale à celle du prince, semblant heureuse et flattée, autant que peut l’être une population si paisible, de le voir se mêler et se plaire à ses amusements.
24 juillet.
Ce matin, en sortant vers onze heures, je me suis arrêté à lire les affiches de théâtre. Elles sont sur papier blanc, de dimensions modestes, et ne tirent point l’œil, comme les nôtres, par des combinaisons et des artifices typographiques. Vienne a sept ou huit théâtres, pas davantage, sans parler des cirques, des cafés-concerts, des jardins publics, de tous les lieux de réunion et de plaisir, qui sont innombrables, et leur font une sérieuse concurrence. Au Grand-Opéra, terminé depuis trois ou quatre années seulement, et qui peut rivaliser en étendue et en magnificence avec celui qu’on nous a construit à Paris, on chante ce soir l’_Hamlet_ de M. Ambroise Thomas. Le _Hofburg-Theater_, qui correspond à notre Comédie-Française, représente _Christiane_ de M. Gondinet; le _Stadt-Theater_, ouvert seulement depuis l’Exposition, est l’Odéon viennois; on y joue _Tricoche et Cacolet_. Le théâtre _Josephstadt_ annonce la _Chatte blanche_. Au _Carls-Theater_, où l’on donnait hier la _Princesse Georges_, on donne aujourd’hui les _Cent vierges_, et on annonce pour demain la _Princesse de Trébizonde_. Si l’Opéra-Comique, actuellement en construction sur le Schotten-Ring, était terminé, on y donnerait sans doute le _Domino noir_ ou _Mignon_. Il n’y a que le théâtre _An der Wien_ qui ne soit pas envahi par la France: il représente l’_Otello_ de Shakespeare, avec le tragédien Rossi; mais il prépare le _Kean_ d’Alex. Dumas, traduit en italien, et ses drames alternent avec le répertoire d’Offenbach.
Je me retourne et m’arrête devant l’étalage d’un libraire. Me voici encore en pays de connaissance. Les deux tiers de la vitrine sont envahis par l’article Paris. M. Dumas fils s’y étale à côté de M. Renan; M. Jules Sandeau, près des _Lettres à la princesse_ de Sainte-Beuve, et non loin de MM. Gaboriau, Paul de Kock et Ponson du Terrail. L’influence parisienne règne ici, comme dans les bazars et les boutiques de mode. Il est permis d’y voir le témoignage, parfois puéril et peu raisonné, d’un certain amour, ou tout au moins d’un certain faible pour la France, sentiment qui a résisté à la guerre de 1859 et à notre alliance avec l’Italie, que les derniers événements ont ravivé, et qui se fonde sur des analogies d’esprit et de caractère, dont on ne doit pas plus méconnaître qu’exagérer l’importance. Mais peut-être faut-il y voir plus encore la preuve d’une paresse d’esprit, contractée d’ancienne date, longtemps entretenue par une censure vigilante, et dont cette ville de plaisir n’a pas encore entièrement secoué la douce habitude. On raconte qu’un professeur allemand, surmené par les travaux et les veilles, alla un jour consulter un médecin, et que celui-ci, pour guérir son cerveau fatigué, lui ordonna de passer ses vacances à Vienne, où il serait exposé moins que partout ailleurs à la tentation de penser. Ce conte est assez impertinent, et je suis loin d’en vouloir garantir l’authenticité; mais, quoique Vienne ne soit plus au temps où elle ne publiait guère, en fait de livres, que des almanachs, des traités de musique ou d’histoire naturelle, où elle n’avait que deux journaux et qu’un seul théâtre, qui était un théâtre de marionnettes; quoiqu’elle ait produit dans ces derniers temps des poëtes et des écrivains dramatiques, comme Nicolas Lenau, le baron de Zedlitz, le comte d’Auersperg (Anastasius Grün), le baron Münch-Bellinghausen (Frédéric Halm), Laube, Grillparzer, etc., il lui reste encore de quoi justifier jusqu’à un certain point cette jolie épigramme.
Je voulais aller passer ma soirée à l’Opéra; il ne restait pas une place disponible. La buraliste m’engage à m’y prendre plusieurs jours à l’avance, si je ne veux recevoir chaque fois la même réponse. Malgré les chaleurs caniculaires que nous traversons, la crise financière, qui a mis en déroute beaucoup des plus riches habitués du théâtre, l’absence de la haute société viennoise, en villégiature dans ses châteaux; malgré le nombre et le prix exorbitant des places, l’Opéra refuse du monde tous les soirs. Vienne se souvient toujours qu’elle est la patrie de Mozart et de Haydn. Mais le succès inouï de l’Opéra ne s’explique pas seulement par l’amour de la musique, il s’explique aussi par la nouveauté, l’entraînement de la mode, les splendeurs de la décoration et de la mise en scène, le soin qu’on a pris d’unir à toutes les magnificences de l’architecture toutes les recherches du bien-être, et de ménager au spectateur les commodités qui lui permettent de savourer sans fatigue les jouissances de l’art le mieux fait pour être goûté d’un peuple d’épicuriens. Il suffira de dire qu’on a trouvé moyen d’y supprimer la chaleur par un système de ventilation graduée, qu’on peut régler dans chaque loge comme la lumière d’une lampe. C’est ainsi qu’on entend le confortable à Vienne.
J’ai résolu de remplacer l’Opéra par l’un des jardins publics de la ville. Je n’avais que l’embarras du choix entre le Volksgarten, concert-promenade comme celui des Champs-Élysées, à la fois rendez-vous du peuple dans sa partie publique, et du monde élégant dans son enceinte réservée; le Blume-Saal, dont l’attrait principal est un orchestre de dames composé de quarante jeunes filles, toutes uniformément vêtues de blanc, et qui jouent avec la gravité et l’aplomb des virtuoses les plus consommés; le Vauxhall, récemment ouvert sous les ombrages du Prater, et dix autres. Je me suis décidé pour le Vauxhall. Là, tout en dînant--car on dîne partout et toujours à Vienne--j’ai assisté à la série d’exercices dont se compose le répertoire habituel de nos cafés-concerts: romances, chansonnettes comiques et grands airs, coupés de danses grotesques et de tours de force. Il m’a paru que la police était fort tolérante pour ce qu’on chante et ce qu’on danse là, mais que le public l’était plus encore. La vaste enceinte débordait de spectateurs venus en famille, avec leurs femmes et leurs enfants, et les femmes applaudissaient à des chansons, les jeunes filles à des danses qui eussent excité à Paris l’honorable susceptibilité des sergents de ville. Peut-être trouvera-t-on que ce détail ne valait pas la peine d’être noté, et que j’aurais pu laisser le lecteur à la porte de cet Eldorado suspect; mais il y a là un nouveau trait de mœurs qui confirme et complète nos observations précédentes.
30 juillet.
J’arrive d’une excursion à Pesth, faite en compagnie de tous les membres du jury international et des représentants de la presse locale et étrangère, sur l’invitation de la municipalité de cette ville. Quel était le mobile secret de cette invitation? Je l’ignore. A la suite des fêtes organisées par la commission autrichienne, sans la participation de la commission hongroise, celle-ci, blessée d’un tel procédé, a-t-elle prétendu montrer qu’elle ne se laisserait ni vaincre ni oublier? ou bien, en dehors de toute rivalité mesquine, n’a-t-elle pas voulu simplement achever l’œuvre commencée par l’Exposition, où elle occupe une place à part sous le drapeau de saint Étienne, en prouvant que la Hongrie vit de sa vie propre, et qu’elle est la sœur, plus ou moins turbulente et acariâtre, mais non la vassale de l’Autriche? Quoi qu’il en soit de ces deux hypothèses, qui sont peut-être vraies toutes deux, on peut jurer que le _dualisme_ n’était pas étranger à l’invitation.
Je ne puis entraîner le lecteur avec moi jusqu’à Pesth: il ne m’en reste ni le temps ni la place. Disons seulement que la capitale de la Hongrie, ville à l’aspect tout moderne, aux rues larges et régulières, dépourvue de monuments caractéristiques, n’a pas du tout l’originalité que sembleraient promettre sa situation aux confins de l’Europe, sur la lisière qui sépare de l’Orient la civilisation occidentale, et la physionomie si fière et si nettement tranchée de la race magyare. Les efforts qu’elle a faits depuis un demi-siècle pour se mettre à la hauteur de son titre de capitale, sa prospérité croissante, la rapidité de ses développements, sont un juste sujet d’orgueil pour les Hongrois, et peuvent intéresser les économistes, les ingénieurs et les écrivains politiques, mais non les artistes, qui cherchent avant tout la couleur locale. Sans les enseignes et les noms des rues, écrits dans cette langue étrange, aux mots compliqués et farouches, tout hérissés de consonnes, dont la prononciation ressemble à un exercice gymnastique, et sans la richesse et la variété des costumes indigènes, conservés par les portiers des hôtels et des établissements publics, les pandours, les heiduques, les magistrats et les fonctionnaires, on pourrait se croire à Lyon ou à Rouen.
J’ai renouvelé connaissance, sur le _Franz Josef_, l’un des deux steamers frétés par la municipalité hongroise pour le transport de ses invités, avec un certain nombre de confrères belges, hollandais, allemands, italiens, anglais, espagnols, scandinaves, chevaliers errants de la presse, amis d’une heure, avec qui j’avais échangé jadis sur terre et sur mer, par monts et par vaux, depuis Stockholm jusqu’à Suez, des poignées de mains dont chacune était séparée de la suivante par des intervalles de cinq ou six ans, et j’ai répété à diverses reprises la scène du chevalier de Narbonne avec l’ami intime qui l’abordait en lui demandant: «Bonjour, mon ami, comment vous portez-vous?» et à qui il répondait: «Très-bien, mon cher ami, comment vous appelez-vous?»
Aucun d’eux ne put m’éclairer sur la question du choléra à Vienne. Mais on me prodigua les renseignements sur les préparatifs faits par la capitale de l’Autriche et ses habitants pour profiter du riche butin que la Welt-Austellung devait jeter dans leurs filets, sur l’exagération des espérances conçues et l’amertume des déboires qui les ont suivies. On sait quel exemple de rapacité sans vergogne des Viennois, gâtés par la contagion des juifs dont leur ville est infestée et par leurs habitudes de spéculation à outrance, ont donné au monde, surtout dans les premières semaines de l’Exposition. La moralité de la comédie, c’est qu’ils ont été les premières victimes de cette spéculation éhontée, et que, après avoir avidement égorgé la poule aux œufs d’or, ils assistent maintenant à l’avortement de tous leurs rêves.
Ce n’est plus un secret pour personne: la Welt-Austellung est peut-être une glorieuse entreprise, mais c’est une mauvaise affaire, et il ne faut point compter sur elle pour guérir les plaies faites par la grande débâcle financière du mois de mai dernier[26].
[26] On a publié l’an dernier les comptes définitifs de l’Exposition de Vienne. Ils accusent, suivant le bilan présenté à la Chambre des députés par le ministre du commerce, un total de dépenses de 19,123,270 florins, c’est-à-dire un excédant de 3,423,270 florins sur les dépenses prévues de 15,700,000 florins.
Le total des recettes s’élève à 4,256,349 florins, c’est-à-dire 2,743,850 florins de moins que les 7,000,000 prévus. En tout, il y a donc une moins-value de 6,166,921 florins sur les prévisions budgétaires. L’Exposition a donc coûté à l’État, en déduisant les frais couverts par les recettes, une somme de 14,866,951 florins.
Hier, j’ai rencontré le shah à l’Exposition, qui lui est redevable pour ce jour-là d’une magnifique recette. J’avais quitté Paris la veille de son arrivée, et ne m’attendais pas à retrouver à Vienne cet inévitable souverain. Il a fait son entrée à midi, avec l’empereur d’Autriche à sa gauche, au milieu d’une foule compacte et silencieuse, dans une voiture de la cour, attelée de six chevaux, que montaient deux postillons à la livrée jaune. A quatre heures du soir, je l’ai revu, promenant d’un air flegmatique et résigné, à travers les curiosités du parc, son aigrette de diamants et son sabre au fourreau constellé de pierreries, escorté du grand vizir et d’une demi-douzaine de fonctionnaires en hauts bonnets fourrés.
J’ai suivi quelques moments S. M. Nasr-ed-Din, dans sa promenade à travers les galeries des Beaux-Arts. Son regard languissant et ennuyé s’est ranimé tout à coup, sous ses lunettes d’or, devant la _Femme couchée_, de M. Jules Lefebvre, et il a échangé avec son grand vizir quelques observations d’amateur qui devaient rappeler les lettres d’Usbeck au premier eunuque noir. Pendant une minute d’illusion, le shah s’est cru sans doute dans son sérail. C’est là un triomphe dont je ne me suis pas senti très-flatté pour mon compatriote ni pour mon pays. La France tient admirablement sa place, qui est la première, dans ce grand concours de l’art européen; mais pourquoi avoir fourni un si large prétexte, par l’abus des nudités équivoques, aux déclamations hypocrites de la vertueuse Allemagne, heureuse de trouver ce terrain pour y réfugier sa jalousie, et de justifier sa haine opiniâtre en la plaçant sous la protection de la moralité publique? Notre dignité nationale était doublement tenue à plus de réserve, et les convenances de la situation nous en faisaient une loi autant que la décence de l’art. J’en suis fâché pour les trop nombreux peintres français qui ne l’ont pas compris.
Je résume également, d’après les confidences d’un personnage de la suite, adroitement sondé, les objets qui ont le plus frappé Sa Majesté persane dans les galeries du palais, et qui ont paru lui donner l’idée la plus brillante de la civilisation occidentale.--En Prusse, une magnifique exposition de pendules--quel aveu!--un échiquier d’ivoire où les pièces ordinaires sont remplacées par les personnages historiques qui ont joué un rôle dans la guerre de l’Allemagne contre la France,--les rois par l’empereur Napoléon et l’empereur Guillaume, le cavalier par M. Thiers, la tour par de Moltke, et le fou par Gambetta; puis un superbe buste de M. de Bismarck en stéarine, que la chaleur tropicale faisait régulièrement entrer en fusion, à partir de dix heures du matin, et qui semait chaque jour ses larmes de cire autour de lui, à l’ébahissement profond des visiteurs qui ne le soupçonnaient point si sensible. En France, un piano perfectionné exécutant mécaniquement, à l’aide d’une manivelle, tous les morceaux de musique imaginables, représentés par des cartons perforés qu’on achète au mètre comme la cotonnade et qu’on dépose sur le clavier, où ils se déroulent et se replient d’eux-mêmes. En Suisse, un autre piano plus redoutable encore, se remontant comme une pendule et jouant tout seul, comme une boîte à musique, avec le bruit d’un orchestre entier. En Amérique enfin, l’ingénieux appareil qui marque si bien l’esprit commercial et pratique des Yankees et porte cette inscription naïvement effrontée: _Machine à transformer un vin quelconque en vin de Champagne._
Le Persan avec qui j’ai eu dix minutes d’entretien m’a paru surtout frappé de l’intolérable chaleur qu’il fait à Vienne. Il m’a assuré que le soleil était moins rude à Téhéran. Tout en causant avec moi, il soulevait son bonnet d’Astrakan pour éponger la sueur qui lui baignait le front, et il faisait des zigs-zags et des détours innombrables pour éviter les sillons de soleil qui le séparaient des galeries couvertes. Les oiseaux mécaniques de l’Exposition française n’avaient même plus la force de chanter, et les coucous des horloges de la Forêt-Noire se bornaient à secouer leurs ailes sans rien dire, en guise d’éventails.
On dirait que le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne se sont donné rendez-vous ici. Vienne n’est plus une ville, c’est une fournaise ardente. Dès l’aurore, les passants se traînent le long des murs en cherchant l’ombre; de dix heures du matin à huit heures du soir, toute la population s’abat dans les brasseries, dans les jardins publics, et n’en bouge plus. Même en pleine nuit, la chaleur reste aussi intense, et les fenêtres ouvertes on ne parvient pas à trouver assez d’air respirable pour s’endormir en paix.
Voici quinze jours que cet état dure sans une minute de répit. Depuis que je suis arrivé j’ai envié bien des fois la température des Esquimaux et la félicité des Groënlandais. Que ne donnerais-je pas pour trouver, en me levant, l’eau de ma cuvette gelée! La vue d’un morceau de neige me paraît pour le moment l’une des choses les plus souhaitables de ce monde, et presque le dernier comble du bonheur.
2-10 juillet.
Il serait trop long et il deviendrait monotone de continuer jour par jour cette description morcelée de Vienne pendant l’Exposition. Il est temps de fondre et de résumer maintenant, dans un tableau d’ensemble, ces impressions quotidiennes, où nous ne pourrions nous arrêter davantage sans une sorte de puérilité, et qui n’ont de valeur que par les conclusions qu’elles amènent. Quelques-uns au moins de mes lecteurs n’ont pas oublié le _village autrichien_ qui figurait dans le parc du Champ de Mars, à Paris, en 1867, et où l’on avait représenté l’architecture locale des grandes provinces de l’empire par une demi-douzaine de guinguettes rustiques semées autour d’une brasserie monumentale. Ce qu’ils avaient pris peut-être pour une fantaisie architecturale d’une maladresse singulière était vraiment un symbole. S’il fallait résumer Vienne et sa banlieue sous une image sensible et vivante, je ne trouverais rien de mieux. Manger, boire, fumer, entendre la musique de Strauss et de sa dynastie, telles sont évidemment les grandes préoccupations des Viennois. Strauss et Dreher se partagent avec S. M. François Ier la royauté de l’Autriche, ou du moins de sa capitale. La brasserie, complétée par la _restauration_, par le jardin et par le concert, occupe le premier rang parmi les établissements nationaux, on pourrait dire parmi les institutions de Vienne. Quand le Viennois va à la brasserie, il veut jouir par tous les sens à la fois: en le berçant dans son doux _farniente_, la musique achève le plaisir que lui procurent le grand air, les frais ombrages, le cigare et la bière. Vers le soir surtout, Vienne n’est plus qu’un immense concert en une centaine d’orchestres qui semblent se disputer le prix d’une gageure. L’étranger qui passe fuit, agacé, sous ces douches d’harmonie, auxquelles le Viennois vient s’exposer avec béatitude et recueillement, pendant des heures entières. J’ai vu aux environs de la ville, à Hietzing, des jardins où trois orchestres se relayaient pour ne point laisser jeûner un moment les oreilles des convives.
Dès cinq heures, on commence à les voir arriver en famille, dans le jardin qu’ils ont choisi ce jour-là: une fois installés, ils ne bougent plus jusqu’à neuf ou dix heures. Le flegme des garçons est en rapport avec celui des habitués. La bizarre hypothèse qu’on puisse avoir autre chose à faire que de savourer deux ou trois bocks d’excellente bière, en écoutant l’éternelle valse de Strauss: _Au bord du bleu Danube_, n’entre pas dans la tête de ces philosophes. Le mot _pressé_ n’a pas de sens pour eux. Notre agitation les étonne, et nos réclamations ne peuvent entamer leur impassible lenteur.
On a souvent comparé le Viennois au Parisien: oui, pour une certaine grâce aimable et frivole, pour l’amour du luxe, de l’élégance et du plaisir; non certes pour la vivacité, la fièvre et le mouvement. Il entre à la brasserie, le soir, comme il entrerait dans son lit. Il s’incruste sur sa chaise. Les morceaux de musique et les chopes se succèdent; les marchands nomades défilent par centaines devant lui avec leurs éventaires; les étrangers vont et viennent: lui ne bouge pas! A certaines heures du jour, on se croirait dans une ville où personne n’a rien autre chose à faire qu’à tuer le temps et à dépenser son argent de la façon la plus douce du monde. Rabelais l’eût prise pour l’abbaye de Thélème, et la Fontaine pour «le pays où l’on dort.» Vienne mérite doublement ce dernier titre: on n’y connaît pas cette circulation nocturne qui anime et remplit nos boulevards jusqu’à une heure du matin. Les théâtres eux-mêmes sont fermés à dix heures et demie du soir, et chaque fois qu’on rentre à l’hôtel après dix heures, il faut donner dix kreutzers au concierge de nuit. On a voulu concilier l’amour du Viennois pour les distractions avec son amour du repos, l’entretenir en fraîcheur et en santé, ménager une égale satisfaction à tous les besoins de sa nature physique: les gros mangeurs ont besoin de longs sommeils. Il réalise le dicton: passer de la table au lit et du lit à la table. C’est un voluptueux, mais un voluptueux nonchalant, dont l’épicurisme pratique n’a garde de négliger aucune des conditions normales du _bien vivre_.