Voyages hors de ma chambre

Part 17

Chapter 173,764 wordsPublic domain

Vers huit heures du matin, s’il m’en souvient bien, je débarquais à la gare de l’Ouest. Muni de mes valises portatives, je cours à un _confortable_ (voiture attelée d’un seul cheval), puis à un autre, puis à un autre encore, partout accueilli par le même signe de tête négatif, qui me force de recommencer ma course sans plus de succès. Et cependant je voyais défiler devant la gare tout l’immense cortége des voitures, cueillant chacune un voyageur au passage, et s’éloignant aussitôt. Je finis par comprendre qu’une ordonnance de police interdit sans doute aux cochers de devancer leur tour, et qu’on est obligé de respecter les droits acquis à ceux des premières places. Mais pendant cette réflexion la file s’était épuisée, et je restai seul sous le vestibule avec le commissionnaire qui venait de mettre d’office la main sur mes bagages.

Tandis que nous cherchions du regard une voiture à l’horizon, un personnage fumant un londrès dans un porte-cigare en écume de mer, et mis comme un notable commerçant, s’approche de mon commissionnaire et engage la conversation avec lui; puis, m’adressant la parole en un baragouin international:

«Vous n’avez pas de voiture, Monsieur? Où allez-vous?

--A l’hôtel X.

--Hôtel X? Fermé. Choléra, fit le commissionnaire.

--Mais non, mais non, pas du tout, dit le notable commerçant, en haussant les épaules.»

Depuis mon entrée en Allemagne, ce mot de choléra retentissait sans cesse d’une façon désagréable à mes oreilles, sans qu’il m’eût été possible jusqu’alors de savoir au juste si le fléau était ou n’était pas à Vienne. «Il y est, disaient les uns, et il y sévit rudement. J’ai un ami, arrivé d’hier, qui a quitté la ville pour cette cause. On a même dû fermer un grand hôtel, où six voyageurs venaient de mourir dans la même journée. (Était-ce justement sur cet hôtel que j’avais fixé mon choix?)--Il n’y est nullement, disaient les autres; mon frère, qui est membre du jury, me l’écrivait encore ce matin.--Si les Viennois le nient, c’est pour ne pas nuire à leur Exposition.--Ce sont les journaux prussiens qui font courir ces faux bruits, dans leur jalousie contre l’Autriche.» On voit que l’incertitude continuait à Vienne même.

«La preuve qu’il n’est pas fermé, c’est que j’y vais, reprit le notable commerçant. Voulez-vous venir avec moi?

--Voulez-vous aller avec Monsieur? répéta le commissionnaire, comme un écho.

--Bien volontiers, fis-je innocemment, prenant cette obligeante personne pour un compagnon de voyage que le ciel m’envoyait.

--Je vais chercher la voiture, dit-il.»

Et il disparut. Un instant après, il revenait avec un coupé, mais sur le siége et le fouet en main, faisant piaffer et caracoler ses deux chevaux. Mon notable commerçant était un cocher! Je dissimulai machiavéliquement ma stupéfaction.

«Donnez un demi-florin à ce brave homme, ajouta négligemment ce cocher magnifique. C’est assez.»

Et la voiture partit, en filant comme une flèche. On eût vraiment dit un équipage attelé de pur-sang. Le cocher semblait prendre plaisir à passer, sans ralentir sa course, à travers les enchevêtrements les plus compliqués, et à raser les roues de ses confrères, pour m’éblouir par son habileté. Mais je remarquai bien vite que les autres fiacres menaient le même train. Cette allure à toutes brides contraste étrangement avec la démarche nonchalante de la plupart des piétons. Évidemment, les cochers viennois, à qui les mélancoliques haridelles de nos fiacres feraient horreur ou pitié, mettent leur amour-propre à se dépasser les uns les autres, en se frôlant du plus près possible sans s’accrocher.

Tandis que nous roulions ainsi par la Mariahilfer-strasse et le long du Ring, j’avais ouvert mon _Joanne_, et je méditais avec une attention inquiète le passage suivant:

«Les cochers de Vienne sont renommés pour leur habileté à conduire, mais ils sont généralement grossiers, et cherchent volontiers à _mettre dedans_ l’étranger (hum!). Aussi fera-t-on bien de convenir du prix à l’avance (Il est bien temps!). En cas de contestation, il ne faut pas craindre de les conduire au bureau de police, Tuchlauben, 4 (Diable!).» Suivait le tarif: tant pour les _confortables_, tant pour les fiacres, tant pour l’intérieur des lignes, tant pour l’extérieur. On s’y perd.

J’achevais de m’instruire tant bien que mal, juste au moment où la voiture débouchait devant la porte de l’hôtel, vis-à-vis la gare du Nord, qui, avec ses grosses tours massives, ressemble à une forteresse féodale, et j’avais cru comprendre que je devais un florin, ce qui me semblait un peu cher; mais à Vienne et en temps d’Exposition, il faut se résigner aux sacrifices.

«Payez le cocher, dis-je au garçon, en lui donnant un florin et vingt kreutzers.

--Monsieur, si vous l’avez pris à une gare, vous lui devez deux florins, cinquante kreutzers. En outre, il y a les colis et le pourboire.»

Mon superbe cocher était descendu; et, tout en achevant son cigare couronné d’une pyramide de cendre blanche, tendait discrètement la main. Je sentis qu’il fallait payer sans discussion ma première école, et j’y déposai d’abord un thaler (3 fr. 75), puis un florin (le florin d’Autriche est de 2 fr. 50). La main ne se retira pas. J’ajoutai un demi-florin: la main restait toujours tendue, mais le garçon me protégea:

«C’est bien maintenant, me souffla-t-il à l’oreille.»

Et le cocher remonta sur son siége, sans compromettre sa dignité par le moindre remercîment.

«On me disait à la gare, fis-je au portier, que votre hôtel était fermé.

--Quelle calomnie, Monsieur. Fermé! et pourquoi? Parce qu’un voyageur est arrivé de Prague, l’autre soir, déjà malade, et s’est mis à boire coup sur coup deux carafes d’eau. Il est mort dans la nuit, c’est vrai; mais à qui la faute?

--A lui, évidemment.

--Figurez-vous, reprend le portier, en s’adressant à un gros homme qui s’approche de nous, qu’on a dit à monsieur que le choléra est dans l’hôtel.

--Les imbéciles! s’écrie le gros homme, en devenant cramoisi d’indignation. Parce que la semaine dernière, une dame venant de Salzbourg, et exténuée par la chaleur...

--Très-bien! Me voici rassuré. Vous avez des chambres à un florin?

--Oh! non, Monsieur, nous n’avons pas cela à Vienne. Les moindres sont de trois florins.

--Cependant j’avais vu dans un journal de Paris...

--Oui, je sais. Mais c’est une erreur que le correspondant du journal a commise, par bienveillance pour nous. Nous l’avons prié de la rectifier, et il nous a promis de le faire,--à la première occasion.»

Après l’Exposition, sans doute.

«Très-bien, très-bien. Et à quel étage ces chambres?

--Au quatrième. Mais il y a un ascenseur.

--Eh bien, montons, dis-je, en faisant bonne contenance jusqu’au bout.»

En un clin d’œil, l’ascenseur me transporte au sommet des cent trente marches qui composent les quatre étages de cet immense caravansérail. Tout au fond d’un interminable corridor, on m’ouvre la porte d’une chambre assez vaste, et très-convenablement meublée. De là, comme du sommet du Righi, je puis assister au lever du soleil. Deux fenêtres doubles, suivant l’usage des maisons viennoises, ouvrent sur des pelouses malingres, pelées et lépreuses, où sèchent quelques linges suspendus à deux cordes. C’est la campagne étiolée qui touche aux grandes villes, la nature telle qu’on la rencontre à Ivry ou à Pantin. Voici sur ma porte le tarif approuvé par la municipalité, qui l’a revêtu de sa griffe: Chambre, 3 florins; service, 50 kreutzers (1 fr. 25); bougie, 30 kreutzers. Il y en a deux dans chaque chambre, et si vous allumez la seconde pour y voir un peu plus clair, le prix est naturellement doublé. On le double même si vous ne l’allumez pas, mais vous êtes libre de réclamer.

«A quelle heure la table d’hôte? demandai-je au garçon qui m’a accompagné.

--Nous n’en avons pas, Monsieur. A Vienne, on mange à la carte, dans le restaurant annexé à l’hôtel.»

Nouvelle preuve du sens pratique qui distingue les Viennois dans l’exploitation du voyageur. Ce système, aussi simple qu’ingénieux, a le triple avantage de déblayer la comptabilité de l’hôtel, de tripler ou de quadrupler la dépense de la table, et d’assurer aux garçons des pourboires qui se répètent deux et trois fois par jour. J’ai gardé la note de mon premier déjeuner--un festin qu’on payerait trente-cinq sous au Palais-Royal. Malgré la vulgarité de ces détails, je les donne ici pour l’instruction de mes lecteurs, et parce qu’ils se rattachent à des observations d’un plus haut intérêt sur les mœurs, le caractère et le genre de vie des Viennois.

Pain 6 kr. Bifteck aux pommes 1 fl. 25 Omelette » 90 Fraises » 80 Demi-bouteille 1 » ------------- Total 4 fl. 01 kr.

Dès qu’on a bien compris qu’il s’agit là de florins, et non de francs, de kreutzers et non de centimes, comme un voyageur arrivant de France est toujours tenté de le croire, on trouve cela cher. Et pourtant je ne devais pas tarder à voir que c’était là, pour Vienne, des prix très-modérés.

J’avais hâte de sortir, pour m’orienter dans la ville. Mon hôtel s’élève à l’extrémité du faubourg de Vienne appelé le Léopoldstadt, qui confine au Prater. Une promenade de vingt minutes tout au plus le sépare de l’Exposition. Le Léopoldstadt est traversé par une large rue, très-vivante, qui relie le Prater à la ville intérieure. On sait que la capitale de l’Autriche se compose d’une cité formant une espèce d’île centrale, entourée sur deux côtés par le canal du Danube et la Vienne, sur les autres par des boulevards et des promenades,--et d’immenses faubourgs qui rayonnent de toutes parts autour d’elle.

Comme à Paris et à Londres, la Cité de Vienne, si l’on me permet de lui donner ce nom par analogie, a été le noyau de la ville, ou plutôt elle a été longtemps toute la ville à elle seule; mais, à l’inverse de Londres et de Paris, elle est la résidence et comme la forteresse de l’aristocratie. Là aussi se trouve la plupart des administrations, des établissements publics et des édifices. C’est vraiment le cœur de Vienne. Un grand mouvement de piétons et de voitures anime les rues étroites, bordées de hautes maisons, entre lesquelles se détachent de vastes hôtels blasonnés et armoriés, que décorent plus richement encore des suisses en livrée magnifique, avec le tricorne et la grande canne à pomme d’argent, plantés comme des cariatides sous le vestibule. Çà et là s’ouvrent, en guise de soupiraux, dans cet étroit labyrinthe de ruelles, des places ornées de fontaines, de colonnes et d’_ex-voto_ bizarres. Les cent vingt-sept rues et les douze cents maisons de la vieille ville semblent se presser à l’ombre de la haute tour de Saint-Étienne, qui les domine de sa masse imposante et sombre.

Vienne, étranglée, jusqu’à ces derniers temps, dans la ceinture de ses fortifications intérieures, qu’elle avait déjà fait craquer de toutes parts, s’est répandue au dehors avec une rapidité prodigieuse, dès que le décret de 1857 eut rompu la digue qui la retenait encore. En quinze ans, elle a plus que doublé de superficie. Une spéculation effrénée, en comparaison de laquelle les tripotages des marchands de terrains et des entrepreneurs de bâtisses sous le khalifat de M. Haussmann ne sont, pour ainsi dire, que des jeux d’enfants, s’est emparée de tout le sol disponible à une lieue à la ronde, et en a fait sortir des myriades de maisons, de rues et de faubourgs. Vienne est la ville de l’agiotage. Les Juifs y pullulent: ils ont la main partout, sur la presse, dans les administrations et dans les banques. On n’a pas oublié la grande débâcle financière du mois de mai dernier, résultat naturel de cette fièvre d’argent qui est le mal ordinaire des sociétés molles, gâtées par le bien-être, par l’amour et l’habitude des jouissances matérielles, et qui n’aboutit qu’à l’appauvrissement général, quand ce n’est pas à la ruine, par l’exagération des besoins, la hausse extravagante des prix, le déplacement et la rupture d’équilibre dans les conditions normales de l’économie publique et privée. Vienne est une ville qui vit de l’agiotage, et qui en mourra. Elle a bâti sa fortune sur des bulles de savon, qui finiront par crever toutes à la fois. Déjà son papier-monnaie offre avec nos assignats cette double ressemblance, heureusement lointaine encore, qu’il subit une dépréciation sensible et qu’il contribue pour sa part à la cherté de toutes choses à Vienne; car on s’habitue à traiter ces petits chiffons de papier, qui s’envolent au vent, avec un sans-façon que n’admettrait pas au même degré la respectable pièce d’un florin.

Mais voilà une parenthèse bien philosophique et bien longue. Il est temps de la fermer et de revenir aux faubourgs, qui m’y ont conduit par un chemin assurément très-imprévu. Les trente-quatre faubourgs de Vienne, formant à eux seuls plus des neuf dixièmes de son étendue et presque les dix-neuf vingtièmes de sa population totale, offrent tous les agréments d’une ville neuve, richement peuplée de bazars, d’hôtels, de cafés, de jardins publics et de magasins «à l’instar de Paris.» Les gares et les théâtres en sont les principaux édifices. En fait de monuments dignes d’intérêt, on ne découvrirait guère, dans cette immense étendue, que le Belvédère, avec sa belle collection de tableaux; le grand arsenal, dont les salles luxueuses et de dimensions imposantes, décorées de peintures, de statues et de marbres, n’abritent qu’une collection peu digne, en son ensemble, d’un si magnifique logement; enfin, dans le voisinage de la vieille ville, la belle église gothique de Saint-Sauveur, érigée par souscription, à la suite de l’attentat de 1853 contre l’empereur, et commencée, il y a dix-sept ans, dans le feu d’un enthousiasme qui semble s’être un peu ralenti depuis, car elle ne marche pas vite à son achèvement. Les monuments d’ailleurs ne sont pas très-nombreux à Vienne, quoiqu’il n’y ait peut-être pas de ville où le mot de palais soit prodigué davantage. Le palais impérial, particulièrement, est un amalgame aussi incorrect qu’irrégulier de constructions sans style et sans physionomie. En revanche, une foule de maisons particulières, hôtels, brasseries, cafés, bureaux de grandes compagnies industrielles ou financières, ressemblent à des palais.

Ce qui m’a le plus frappé pendant ces deux premiers jours de promenade à travers la ville, c’est la quantité incroyable de brasseries, de cafés et de restaurants. Leur nombre a de quoi étonner même les habitués des boulevards parisiens. Il est difficile de faire dix pas sans en rencontrer, et parfois, dans les rues centrales ou les grandes voies de communication, comme le Prater-strasse, on en compte une demi-douzaine à la file, sans interruption, débordant sur le trottoir avec leurs doubles rangées de tables toujours encombrées. Évidemment, on mange et on boit beaucoup ici. Mais, pour le moment, je me borne à noter ce nouveau trait de la physionomie de Vienne, sans tirer encore de conclusions trop hâtives.

La circulation dans les rues, bien qu’elle ne puisse se comparer à celle de Paris, est très-active, et donne bien l’idée d’une grande capitale. Fiacres, confortables, omnibus, tramways, se croisent dans un mouvement perpétuel. Vienne a devancé Paris dans l’organisation de ce dernier genre de véhicules. Elle est sillonnée en entier de rails qui suivent le cercle des boulevards, conduisent à l’Exposition, mettent en communication toutes ses gares et toutes ses _lignes_, comme on appelle ici les barrières de la ville, mais se bornent à contourner la cité extérieure, sans pénétrer dans l’inextricable réseau de ses rues. Les voitures des tramways sont immenses, ouvertes de toutes parts à l’air et à la lumière, et la toiture en est simplement soutenue par des tiges de fer. Elles contiennent dix-huit places, disposées en forme de fauteuils qui se font vis-à-vis, et séparées par un couloir qui laisse le passage libre. Mais il est sans exemple que le tramway, fût-il deux fois complet, ait jamais refusé un voyageur. Les derniers venus restent sur leurs jambes en se maintenant aux courroies qui pendent du plafond, s’empilent sur les marches ou sur les plates-formes à l’arrière et à l’avant, à côté du conducteur et du cocher. Rien de plus curieux que de voir ces lourdes voitures passer en tous sens au galop, emportant des grappes humaines qui se forment et se déforment sans cesse.

Je n’entends guère autour de moi résonner que l’allemand: peu de français, moins d’anglais encore. Aucune particularité de types ou de costumes. Vienne est presque la porte de l’Orient, mais l’Orient ne s’y montre pas. A peine si, de loin en loin, on pouvait signaler par les rues le fez ottoman ou le tarbouch égyptien. Les Viennois ressemblent fort aux Parisiens, à cela près qu’ils m’ont paru généralement plus gras, plus fleuris et moins pressés. Le goût des Viennoises pour les toilettes claires, élégantes et décolletées saute aux yeux tout d’abord, comme la beauté de leur sang et la grâce nonchalante de leurs personnes. On dirait que les innombrables races qui se partagent le territoire de l’Autriche se sont combinées et fondues pour former à la Viennoise ce teint pétri de lis et de roses auquel elle sait fort bien assortir les nuances de ses robes. Je n’avais jamais vu, en pleine rue et dès la première heure du jour, tant de couleurs tendres, tant d’épaules et de bras simplement recouverts de la gaze la plus transparente. S’il fallait absolument trouver à Vienne un symptôme de l’approche de l’Orient, c’est dans la Viennoise que je le découvrirais: sa beauté, sa démarche, sa toilette, l’expression vague et presque somnolente d’une physionomie dont le charme un peu froid ne s’anime jamais par la flamme du sentiment ou de la pensée, tout en elle fait songer aux femmes du harem.

Mais c’est assez vu pour les deux premiers jours. Je me suis promené sans relâche jusqu’à dix heures du soir. Les rues deviennent désertes: on se couche tôt dans cette bienheureuse ville, si calme sans être rangée. Il est temps de rentrer. A demain.

23 juillet.

Je sors de l’Exposition, en allemand _Welt-Austellung_. Je suis allé ce matin chercher ma carte au commissariat français, très-bien installé dans une magnifique maison neuve du Park-Ring, sans parler du pavillon de parade qu’il s’est fait construire à l’Exposition universelle, et où il a voulu donner un spécimen du goût français dans toutes les industries qui se rattachent à l’ameublement et à l’ornementation.

A l’Étoile du Prater, d’où partent des avenues dans toutes les directions, j’ai suivi la Haupt-allée, qui conduit en un quart d’heure de marche à l’entrée principale de la Welt-Austellung. Le Prater, île immense formée par les deux bras du Danube, est la promenade viennoise par excellence, et réunit les amusements des Champs-Élysées aux ombrages du bois de Boulogne. Les grands travaux entrepris depuis quelques années pour la régularisation du fleuve, qui ne manquait jamais, à la fonte des neiges, de déborder tumultueusement en inondant les faubourgs orientaux de la ville, l’ont réduit de près de moitié; mais il lui reste encore une superficie de 700 hectares.

Le Prater est une propriété impériale. Longtemps les Hapsbourg s’en étaient réservé la jouissance exclusive: Joseph II l’ouvrit à ses sujets. Vienne aussitôt fit irruption dans le mystérieux domaine dont les fêtes et les grandes chasses avaient tant préoccupé son imagination. Depuis lors on ne l’a plus fermé, et les pacifiques Viennois se mettraient en révolution si on voulait leur enlever leur Prater. Il est rempli de brasseries, de jardins publics, de concerts, d’échoppes et de théâtres. Pour y ramener le beau monde, que le flot de l’invasion populaire avait fini par écarter, et pour dédommager la promenade de tout ce qui lui avait été enlevé, on appela M. Barillet-Deschamps, jardinier en chef au bois de Boulogne, et on lui demanda un plan de transformation, avec avenues régulières, lacs, ronds-points et pelouses, qui se poursuit encore aujourd’hui. Grâce à ces travaux, le Prater est redevenu à la fois une promenade élégante et un lieu de divertissement à l’usage du peuple.

La Haupt-allée se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d’une lieue, entre des ombrages magnifiques, mais pourtant d’une épaisseur insuffisante contre les rayons ardents du soleil. A certains jours, par exemple le lundi de Pâques et le 1er mai, c’est un coup d’œil merveilleux et presque féerique, dit-on, que le spectacle de cette grande avenue envahie tout entière, entre deux rangs pressés de bourgeois, par des voitures aux riches armoiries précédées de courriers, escortées de cavaliers qui caracolent aux portières, et dirigées d’une main sûre par des cochers aux livrées éclatantes. Le _Maifahrt_, comme on l’appelle, est le Longchamps de Vienne. En outre, chaque jour, dans la saison, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages dans la Haupt-allée rappelle le tour du lac à Paris et les cavalcades de Hyde-Park à Londres. Mais l’Exposition, jointe aux chaleurs tropicales et à la crise financière, a mis en fuite la majeure partie de la haute société viennoise. Elle a voulu céder la place à l’invasion cosmopolite qu’on lui prédisait de toutes parts et qui n’est pas venue. Si bien que la Haupt-allée, depuis l’ouverture de l’Exposition, loin de présenter l’affluence prévue, semble plus délaissée qu’à l’ordinaire. Je n’aperçois pas du tout, aux abords du Palais de l’Industrie, ce mouvement de voitures,--fiacres, omnibus, tapissières,--qui convergeaient à Paris en 1867, vers le Champ de Mars, pour déverser sans trêve dans ce tonneau sans fond des torrents de curieux; et si ma première expérience ne m’avait considérablement refroidi à l’égard des fiacres viennois, j’en trouverais vingt pour un, chaque fois que j’en aurais besoin.

Il faudrait cent mille visiteurs quotidiens pour peupler suffisamment ces immenses galeries et ce parc plus immense encore. Les quinze à vingt mille personnes qui s’y promènent, pareils aux naufragés de Virgile,

Apparent rari nantes in gurgite vasto.

C’est le moindre inconvénient de cette Exposition, conçue dans des proportions extravagantes qui dépassent également les forces des jambes et de l’attention humaine. Notre Champ de Mars y tiendrait cinq fois à l’aise. Un statisticien qui avait du temps à perdre, ce qui arrive assez souvent aux statisticiens, a calculé que toutes les galeries du palais et les rues du parc, mises bout à bout, couvriraient un développement de 342 lieues, et qu’il faudrait marcher 3 heures 48 minutes par jour, pendant les six mois que doit durer la Welt-Austellung, pour les parcourir en entier. On est parvenu à en faire, pour ainsi dire, quelque chose d’illimité, où l’ensemble s’efface dans la multiplicité infinie des détails, où le classement disparaît dans le chaos, où les points de comparaison se dérobent au regard, où l’on erre au hasard comme dans une forêt touffue, étourdi par la fatigue et s’affaissant sur tous les siéges qu’on rencontre.

Le besoin qu’elle inspire aux trois quarts de ses visiteurs, c’est de s’échapper aux bagatelles et aux amusements du parc. Aussi les côtés forains qu’on pouvait déjà reprocher à notre Exposition de 1867 ont-ils pris ici un développement excessif. Le parc est littéralement semé de cabarets, où l’on fait payer à des prix de première classe des consommations de deuxième ordre. Les chaumières des Alpes et du Vorarlberg: cabarets! Le wig-wam indien: cabaret! Le chalet suisse: cabaret! La ferme alsacienne: cabaret! Brasseries Dreher, Pilsner, Liesing; buffets anglais, _bar-rooms_ américains, restaurants russes, suédois, hongrois, italiens, français; cafés orientaux, avec chibouks, narguilehs, esclaves et odalisques. Partout des bazars, turcs, arabes, japonais, chinois; partout des orchestres: orchestre militaire, orchestre de Strauss, musique styrienne, croate, magyare; partout, pour servir d’enseignes, des demoiselles à volumineux chignons, vêtues en Italiennes ou en Suissesses d’opéra-comique.