Part 16
En quelques heures j’avais vu toute la ville, et j’allais partir pour Augsbourg et Munich, quand un professeur de gymnase, avec qui j’avais lié connaissance l’an dernier sur le lac de Morat, m’apprit qu’on célébrait le lendemain l’inauguration d’une statue élevée en l’honneur d’Uhland, dans son lieu natal, à Tubingue. Il se rendait à cette fête patriotique et m’engagea vivement à l’accompagner. Il fallait revenir sur mes pas, mais un détour de plus ne pouvait m’effrayer dans ce voyage en zigzags. Nous montâmes en wagon vers trois heures de l’après-midi. Le train était déjà envahi par des bourgeois d’Ulm, des professeurs et des sociétés de chant, qui ne cessèrent, durant tout le voyage, d’alterner leurs exercices comme les bergers de Virgile. De loin en loin, de nouvelles sociétés montaient avec leurs bannières; elles étaient accueillies par les hourrahs de leurs compagnons, et les chants reprenaient de plus belle.
Au crépuscule naissant, nous débarquions à Tubingue. Les ruelles irrégulières et escarpées de la vieille ville universitaire, et la belle rue neuve où l’on a réuni toutes les institutions et tous les monuments, étaient déjà pavoisées de drapeaux noir, rouge et or, les couleurs de l’empire fédératif de 1848. Les sociétés se forment en cortége et s’acheminent processionnellement vers le cimetière de la ville. Arrivées à la tombe d’Uhland, elles se rangent en cercle, tous les assistants se découvrent, et bientôt un chœur aux accents graves et profonds s’élève, chantant le sommeil du poëte endormi dans la mort. Ce chant religieux, modulé à mi-voix sur un tombeau, dans les lueurs recueillies du soleil couchant, parlait à l’âme comme les voix mystérieuses des ballades allemandes.
Le lendemain, à six heures du matin, je fus éveillé par un cantique qu’exécutait, sur la tour de la _Stiftskirche_, un orchestre d’instruments à vent. A neuf heures, le cortége officiel se groupait devant l’Université et se dirigeait avec lenteur vers la place Uhland, décorée d’une forêt de mâts et de drapeaux. Au centre, la statue de bronze, recouverte d’un voile gris, dessinait vaguement sous les plis de l’enveloppe ses formes puissantes. On connaît le programme invariable de ces sortes de cérémonies, et je ne le décrirai pas en détail. Il suffira de dire qu’après la cantate obligée et un interminable discours du professeur Kœstlin, comme midi sonnait à l’horloge voisine, le voile de la statue tomba et laissa apparaître dans un rayon de soleil le visage robuste du poëte, avec son large front, son expression rêveuse, énergique et simple. Le canon tonne, les fanfares éclatent, mêlées aux acclamations de la foule, et les cloches elles-mêmes saluent à toutes volées le _barde_ populaire de la Souabe.
Deux choses m’ont surtout frappé dans cette fête, que j’ai curieusement suivie, dissimulé dans les rangs des plus humbles spectateurs, entre de vénérables bourgeois aux chapeaux d’immense envergure et des jeunes filles aux jupons courts et aux nattes blondes pendant jusqu’aux pieds. La première, c’est le caractère démocratique et, par certains côtés, anti-prussien, qu’elle a revêtu. Ce n’était pas le drapeau de l’empire allemand, tel que l’a fait M. de Bismarck, qui flottait autour de la statue du poëte libéral et patriote, chantre du vieux droit, membre du parlement de Francfort; et l’après-midi, pendant la fête intime et populaire qui suivit les cérémonies officielles, le fils d’un autre poëte souabe, de Karl Mayer, intime ami et collègue d’Uhland, dans un discours prononcé en plein air, se demandant ce que celui-ci eût pensé des événements accomplis depuis 1866 et du nouvel empire d’Allemagne, ne craignit pas de répondre que sa conscience eût refusé de s’y rallier.
Mais ce qui m’a frappé plus encore, c’est la vénération et l’amour de tout ce peuple pour le héros de la fête. On sentait que tous l’avaient lu, que tous le connaissaient, le savaient par cœur. Le soir, dans les brasseries, par les rues, on n’entendait que des chœurs chantant le _Wurtemberg_, la _Nouvelle Muse_, _En avant!_ le _Droit domestique_, ou quelqu’une de ces _chansons à boire_ dont il a fait le cadre des plus nobles pensées. C’est là que j’ai vu et senti pour la première fois l’action exercée en Allemagne par les poëtes, surtout par les poëtes lyriques. Ils ne s’adressent pas seulement aux lettrés; avec l’élite ils ont conquis la foule. Là-bas, la poésie, aidée par la musique, se mêle à la vie nationale d’une façon bien autrement étroite et profonde que chez nous. Elle a des chants pour tous les besoins, pour tous les sentiments et toutes les idées qui font battre le cœur humain, pour tous les âges et toutes les conditions. Même lorsqu’elle aborde les genres les plus naïfs et le ton le plus familier, son inspiration est grave, patriotique et religieuse. En écoutant les romances d’Uhland dans les brasseries de Tubingue, je ne pouvais m’empêcher de songer avec quelque honte à ce qu’on chantait à la même heure dans les cabarets français, et j’ai compris alors le rôle des poëtes dans l’histoire moderne de l’Allemagne, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits: de Schiller à Maurice Arndt et à Théodore Kœrner, de Kœrner à Uhland, d’Uhland à Karl Wilhem, l’auteur de la _Garde sur le Rhin_, dont les strophes guerrières, comme autrefois celles de la _Chanson de l’épée_ et des _Chasseurs noirs_, ont si furieusement sonné la charge contre la France.
Munich, 16-20 juillet.
J’ai fait mon entrée à Munich par le crépuscule et par une pluie battante, la première qui tombât depuis mon entrée en Allemagne: c’est bien là, je l’ai compris dès le lendemain, l’aspect sous lequel il faut voir Munich. La pluie et les teintes crépusculaires conviennent parfaitement aux longues et sévères perspectives, à l’aspect solennel et triste de cette ville que le Prussien libéré Henri Heine ne pouvait entendre appeler l’Athènes du Nord sans éprouver des crispations de nerfs. Tandis que la voiture m’emporte à l’hôtel, j’entrevois vaguement, à travers la vitre couverte d’une buée grisâtre, des palais badigeonnés de jaune, des arcs de triomphe, des portiques, des colonnades, des squares plantés d’arbres et de bronzes, du gothique moderne, des églises Renaissance, des dômes, des tours, des statues rangées en file, et un obélisque. Cela m’apparaît comme un rêve, et il me semble que je vois défiler devant moi les ombres de dix villes évoquées par mon souvenir.
Singulière capitale! elle est composée de pièces et de morceaux, comme une mosaïque. Rien n’y est venu d’un jet et n’y a naturellement poussé. C’est là, décidément, le caractère de beaucoup de villes allemandes, dont la physionomie offre je ne sais quoi de pédantesque et de compassé, et ressemble à un devoir universitaire, quand ce n’est pas à un _pensum_. Mais aucune n’offre ce caractère au même degré que Munich, le type le plus complet, le plus achevé, de la ville artificielle. Tout y sent l’effort, la combinaison laborieuse et savante, l’érudition et l’imitation. Vous diriez qu’elle a été mise au concours pour le prix de Rome. On a voulu qu’elle contînt des échantillons de tous les genres, de tous les styles, de toutes les époques. C’est un recueil de pastiches académiques. Qui pourrait en compter les palais et les statues? Mais l’impression qui s’en dégage a je ne sais quoi de glacial: quoique Munich compte plus de 180,000 habitants, le silence et la solitude règnent autour de ces édifices, construits pour la plupart dans la partie nouvelle de la ville, où le mouvement de la foule ne répond pas encore au nombre et à l’importance des monuments.
Depuis plus de deux siècles, tous les souverains de la Bavière ont mis leur gloire à se dépasser l’un l’autre dans la voie des embellissements. Maximilien Ier, contemporain de Henri IV et de Louis XIII, avait déjà tant fait pour sa capitale, que Gustave-Adolphe, émerveillé de trouver une ville si magnifique au milieu d’une si pauvre campagne, s’écriait, en une métaphore qui sent son roi batailleur: «C’est une selle d’or sur un cheval maigre.» Munich n’avait pas alors à ses portes cette immense promenade qu’on appelle le jardin anglais, demi-parc, sillonné par les bras de l’Isar et dont le lac semble habité par les ondines de Gœthe et de Schiller. Les deux successeurs de Maximilien continuèrent activement l’œuvre commencée, et après eux, le roi Louis Ier redoubla de zèle et de magnificence.
Le roi Louis avait l’imagination haute et le goût porté vers le grand. Passionné pour toutes les formes de l’art, qu’il cultivait lui-même avec quelque succès, et nourrissant la noble ambition de ressusciter en lui ces princes de la Renaissance qui ont attaché leur nom au seizième siècle, il se mit à orner Munich avec pompe, à en faire une ville auguste, quelque chose comme une tragédie classique, avec des intermèdes romantiques et nationaux. Non content d’emprunter à la Grèce son architecture pour élever l’ancienne et la nouvelle Pinacothèque, la Glyptothèque et les Propylées, il lui emprunte sa langue pour les baptiser. Puis viennent le Siegesthor, élevé sur le modèle de l’arc de Constantin; le Festsaalbau, sur le patron des palais vénitiens; le Ministère de la guerre, la Bibliothèque, l’Institut des aveugles, le Feldherrnhalle, transplantés de Florence à Munich; le Kœnigsbau, reproduction du palais Pitti; l’Université, dans le style italien du moyen âge; enfin, les quatre églises, qui reproduisent avec une perfection étonnante et une merveilleuse précision les grandes époques de l’architecture religieuse étudiée dans ses types les plus irréprochables et les plus caractérisés, depuis la basilique romaine de Saint-Boniface jusqu’au style ogival le plus pur, tel qu’on peut aller le contempler à Notre-Dame de Bon-Secours.
J’oubliais la Ruhmeshalle, c’est-à-dire, en français, le _Temple de la gloire_. Le nom est germain mais le monument est dorique. Sur une colline qui domine la ville, derrière la statue colossale de la _Bavaria_, appuyée sur son lion, et levant à vingt ou vingt-cinq mètres de haut sa main armée d’une couronne, au sommet d’un escalier de cinquante marches qui lui sert de piédestal, se développe un portique ouvert, flanqué de deux grands pavillons. La Ruhmeshalle est le pendant du Walhalla de Ratisbonne, dû également à l’imagination grandiose du roi Louis Ier; mais elle a un caractère moins mythologique et aussi moins universel. Consacrée exclusivement aux gloires de la Bavière, elle renferme environ quatre-vingts bustes d’hommes illustres. C’est beaucoup, et si l’on y regardait de près, il faudrait sans doute en rabattre. Mais sachons gré au vieux roi de s’être borné à des bustes, lorsqu’il pouvait aller jusqu’aux statues. Remarquons aussi, comme circonstance atténuante, si ces hyperboles de l’orgueil national avaient besoin d’excuse, que la _Bavaria_ tourne le dos aux demi-dieux du Temple, suspendant ainsi sur le vide la couronne qui semblait destinée à leurs têtes.
Après l’abdication du roi Louis, son fils Maximilien II, élève de Schelling, continua la série des échantillons paternels. Pendant les seize ans de son règne, il construisit avec ardeur, avec fièvre, comme s’il prenait à tâche d’effacer la renommée de son père, qui l’avait toute sa vie tenu éloigné des affaires publiques. Maximilien était un philosophe: parmi tous les monuments qu’on lui doit, il ne se trouve pas une église. Il avait peut-être l’érudition du roi Louis, et une ambition plus grande encore, mais il n’en avait ni le goût, ni l’amour sincère de l’art et des artistes. On eût dit qu’il bâtissait pour bâtir, sans autre but que d’attacher précipitamment le souvenir de son règne à tous les coins de sa capitale. On peut étudier le produit-type de cette activité stérile dans la rue qui porte son nom: elle est superbe, large de cent vingt pas, longue de seize cents, bordée de belles maisons, d’élégants magasins, et de deux magnifiques monuments dans le style gothique de l’Italie, qui se font vis-à-vis; mais elle ne conduit à rien, et elle se ferme par un édifice aux vastes proportions, richement décoré, tout éclatant de peintures, dont aucun habitant de Munich n’a pu me dire la destination précise. Les _Guides_ prétendent qu’il a pour but «de recevoir gratuitement, jusqu’à la fin de leurs études, de jeunes Bavarois qui se distinguent par un talent éminent, et qui comptent se vouer au service de l’État, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent», ce qui est une explication un peu vague; mais je crois être plus dans le vrai en disant qu’il est destiné tout simplement à bien clore la perspective. C’est un décor, comme les deux tiers des monuments de Munich.
La capitale de la Bavière est un grand musée. Elle a autant de statues sur ses places et de tableaux dans ses édifices qu’elle en montre au visiteur dans sa Glyptothèque et ses deux Pinacothèques. Je ne sais s’il existe au monde, même en Italie, une ville plus envahie par les peintres. A mesure que le bon roi Louis bâtissait son poëme de pierre, il le livrait page par page à l’armée d’artistes qu’il avait groupés autour de lui, dont il s’était fait le Mécène et l’ami. Ils y ont écrit cent mille pieds carrés de peintures. Tandis que L. de Klenze, Gartner, Ohlmuller et Ziebland élevaient les palais et les églises; tandis que Schwanthaler, Widnmann et vingt autres dressaient sur leurs piédestaux un peuple de statues, Cornélius, H. de Hess, Schnorr, Veit, Vogel, Schraudolph, faisaient revivre sur les murs, dans les tympans et les frises, et jusque sous les arcades en plein air du Hofgarten, les grands souvenirs de l’histoire et les symboles sacrés de la religion. Noble école à l’émulation féconde qui ne sut pas toujours, sans doute, s’égaler à son rêve, mais qui ne s’égara jamais qu’à la poursuite de l’idéal; dépourvue d’originalité puissante et de force créatrice, mais abondamment pourvue de science, de profondeur et d’élévation, et qui mérite toujours d’être louée pour son effort, même lorsqu’elle échoue.
C’est avec une liste civile inférieure à cinq millions que le roi Louis remplit, pendant vingt-trois ans, ce rôle de Médicis. Ah! je conçois le culte qu’avaient voué les artistes à ce souverain, qui ne se bornait pas à les protéger, à leur faire des commandes et à les bien payer, mais qui les aimait, s’intéressait à leurs œuvres et était capable de les comprendre, qui venait les voir dans leurs ateliers et sur leurs échafaudages, qui vivait avec eux sur le pied d’une familiarité cordiale et économisait sur sa table pour ne pas économiser sur ses tableaux. Une ville entière à illustrer comme une page blanche: jamais ils ne s’étaient vus à pareille fête! Aussi quel élan, quelle ardeur et quelle reconnaissance! Il y a deux rois à Munich: Cornelius, dont les tableaux sont partout, et Louis Ier, dont la figure revient dans tous les tableaux. Les _Loges_ de l’ancienne Pinacothèque nous montrent celui-ci conduit par un génie vers le chœur des artistes et des poëtes. Dans les fresques qui décorent les murs de la nouvelle, sa figure maigre et sa fine barbe blonde apparaissent fréquemment au milieu des peintres et des sculpteurs occupés à exécuter ses ordres. Cornelius l’a placé, dans sa grande composition du _Jugement dernier_, à l’église Saint-Louis, parmi les bienheureux dont un ange dirige le vol vers le ciel, et cela ne ressemble ni à une flatterie servile, ni à un sacrilége. Quand on a vu Munich, ses musées et ses monuments, on comprend que le souvenir du vieux roi y soit resté populaire, en dépit de Lola Montès et de la Révolution de 1848.
Mais c’est fini maintenant. Sans rompre absolument avec la tradition, le roi actuel l’a du moins suspendue: il s’est laissé accaparer tout entier par la musique de l’avenir. De la vieille école de Munich, il ne reste qu’une épave, Guillaume de Kaulbach; et Kaulbach, protestant, sectaire presque fanatique, animé contre la papauté, qu’il a poursuivie de plates caricatures, des haines du seizième siècle, n’est pas homme à maintenir dans la voie qui a fait sa gloire l’école, essentiellement religieuse et catholique, dont il est maintenant le chef. Aussi, malgré Piloty et quelques autres, est-elle descendue des sommets pour se disperser dans les petits sentiers de la peinture de genre.
S’il faut en croire les doléances des vieux Bavarois, ce n’est pas seulement l’art qui est en décadence à Munich. Tout se tient, tout a dévié, tout s’est stérilisé sous des influences nouvelles, et la nomination du protestant Kaulbach à la direction de l’Académie a son pendant et son explication dans les élections des magistrats municipaux. Cette ville, qui fut longtemps une des plus catholiques de l’Europe, est entre les mains des Juifs, et, par eux, dans celles des libres penseurs. La jeune Bavière émancipée échappe de plus en plus à la tutelle morale des anciens. A toute heure du jour et à tout jour de la semaine, les églises sont encore fréquentées, et il est rare d’y entrer sans y voir des fidèles priant avec dévotion; mais ce sont des personnes d’âge mûr ou des gens du peuple. La France a eu longtemps deux préjugés sur les vertus de l’Allemagne, qui ne résistent pas bien longtemps à un voyage dans ce pays: nous croyions à son amour pour la famille et pour l’étude. C’est un bruit qu’elle faisait courir, et nous avions la naïveté de la prendre au mot:
«--Ah! Monsieur, me disait en hochant la tête un ancien que je sondais là-dessus, la brasserie, voilà le foyer domestique des Allemands. Et quant à la science, j’en puis mieux parler encore, en ma qualité de professeur à l’Académie. Où voulez-vous qu’ils en prennent, puisqu’ils passent tout leur temps à entendre de la musique, à fumer et à boire de la bière?»
En effet, dans cette ville encombrée d’édifices grecs, la brasserie est le vrai monument local, et elle n’a rien de grec; mais la bière de Bavière, qui ne le sait? est une bière attique. La plupart et les plus célèbres de ces établissements sont des caves, éclairées en plein jour, où les garçons roulent des barriques entre les jambes des buveurs, où l’on boit sur des bancs et sur des tonneaux, où l’on va soi-même faire remplir sa cruche au comptoir après l’avoir rincée de ses propres mains. Serrés les uns contre les autres, et tous les rangs confondus, graves comme des fantômes dans la demi-obscurité du sanctuaire, les Bavarois savourent la liqueur blonde avec le recueillement qui sied à cet exercice national. Au milieu du murmure discret des conversations, on n’entend que le bruit des fourchettes piquant le jambon, des couteaux pelant les raves qui font boire, et des couvercles d’étain retombant sur la chope après chaque lampée. On y étouffe; tant mieux: cela donne soif. La seule gaieté de ces lieux ténébreux, c’est le feuillage et les fleurs dont ils sont souvent décorés. Munich est la ville des fleurs: le jour de la Fête-Dieu, dont la procession se célèbre en grande pompe, précédée par les corps de métier, les confréries, les instituts, les écoles, suivie par le roi et les princes, les ministres, les grands dignitaires, le corps diplomatique, les autorités militaires et judiciaires, l’état-major, l’université, les académies, la municipalité, etc., etc., toutes les rues sont tapissées d’arbustes, de fleurs et de feuillages, de draperies et de tableaux. On dirait que le voisinage de l’Italie, dont Munich est la plus rapprochée de toutes les villes de l’Allemagne proprement dite, n’a pas été sans influence sur ses mœurs et ses goûts, comme sur son art.
La bière est la grande affaire des Munichois. Elle a ses variétés comme le vin, et les gourmets savent en apprécier toutes les nuances. Les uns se contentent de la bière ordinaire; les autres n’admettent que l’_export bier_. En été, la mode est d’aller s’installer à la porte des grandes caves situées autour de la ville, sous l’ombrage des tilleuls ou des noyers. Pendant le mois de mai et dans l’octave de la Fête-Dieu, on assiége le _Bock-Keller_, pour y boire une bière très-forte, fabriquée avec beaucoup d’orge et peu de houblon; et dans la première quinzaine d’avril, les amateurs se consacrent tout entiers à la dégustation du _Salvator bier_, un nectar digne des dieux (des dieux scandinaves), mais qui, malheureusement, dure à peine autant que les lilas. Chaque soir, dans la ville même, s’ouvrent des jardins publics où l’on vient dîner et boire aux sons d’un orchestre. Cet orchestre est généralement militaire. J’ai vu des soldats faire danser _les jeunesses_; j’en ai même vu recevoir l’argent à l’entrée du jardin annexé au Café anglais. Cela ne choque personne ici.
Lorsque je suis arrivé à Munich, il n’y était question, dans les brasseries comme ailleurs, que de la Spitzeder. Les petits journaux publiaient sa caricature; on voyait sa biographie aux étalages des libraires, et l’un des théâtres de la ville jouait une pièce en cinq actes dont elle était le principal personnage et qui portait son nom. Qu’était-ce donc que la Spitzeder? La Spitzeder était une actrice, encore jeune et charmante, fort aimée des Bavarois, mais qui, après avoir remporté bien des succès sur la scène, voulut, sentant l’âge et la fatigue approcher, encouragée d’ailleurs par de nombreux et éclatants exemples, en remporter de plus solides sur un autre théâtre. En conséquence, elle monta à Munich une grande maison de banque, et fit une concurrence désastreuse aux usuriers, qui dévorent comme une lèpre la capitale de la Bavière. On m’a expliqué le genre d’opérations fabuleuses auxquelles se livrait la Spitzeder, mais j’ai le malheur de n’avoir point la tête mathématique, et je l’ai oubliée. Toujours est-il que les Juifs, furieux de cette invasion dans leurs bénéfices, s’étaient mis à crier si fort que la justice voulut vérifier les comptes de la comédienne transformée en banquière, saisit ses livres et la jeta elle-même en prison. Cette affaire, grosse de plusieurs millions de florins, se compliquait encore de je ne sais quelles questions politiques et religieuses; elle passionnait tout le monde, et bien des gens prétendaient que la justice, puisqu’elle avait commencé, eût dû aller jusqu’au bout, et achever de balayer l’étable d’Augias en faisant une descente chez les dénonciateurs après avoir mis la dénoncée sous les verrous.
En revanche, on ne soufflait mot des Vieux-Catholiques, dont je m’attendais à entendre prononcer le nom à chaque pas. Munich, patrie du Chanoine Doëllinger, a été le point de départ du vieux-catholicisme, et il semble qu’il eût dû en rester le centre: je ne l’y croyais pas enterré sous une couche d’indifférence aussi profonde et aussi méprisante.--Il n’y possède qu’une chapelle mesquine et délabrée, ouverte une heure par semaine et dont j’eus grand’peine, en interrogeant vingt personnes, sur lesquelles dix-neuf ignoraient absolument de quoi je voulais parler, à me faire enseigner le chemin.
Vienne, 21 et 22 juillet.
J’avais rêvé d’abord de descendre de Munich à Innsbruck, et de parcourir pendant quelques jours les vallées et les glaciers du Tyrol, puis de gagner Pesth par le lac Balaton, et de m’acheminer de là sur Vienne. Mais, hélas! c’était bien un rêve. En le faisant, j’avais oublié qu’au journaliste en vacance, aussi bien qu’au vieillard de la Fontaine, sont interdits le long espoir et les vastes pensées. Un chroniqueur a ses échéances, comme un négociant: il faut, comme lui, qu’il fasse honneur à sa signature, et chaque heure qui sonne lui crie: «Esclave, souviens-toi que ton temps est compté.»
Je pris donc à Munich un billet direct pour la capitale de l’Autriche. Le trajet est long, mais je m’embarquais le soir; la nuit promettait d’être douce, les wagons allemands sont bien capitonnés, et j’espérais dormir du sommeil du juste, depuis les bords de l’Isar jusqu’aux rives du Danube. Morphée accueillit ma prière et, sauf un intermède assez court, à Simbach, causé par la visite très-bénigne de la douane autrichienne, autrefois si féroce, me berça dans ses bras jusqu’aux approches de Vienne.