Part 15
J’ai passé de longues heures à savourer tous les détails de cette ruine admirable, dont bien peu de monuments égalent la beauté; les cinq tours qui lui restent, surtout la tour fendue, construction cyclopéenne, ouverte par une large blessure dans la formidable épaisseur de ses murs de granit, et dont un tronçon gigantesque gît dans le fossé, comme le cadavre d’un Titan abattu; la sévère façade du Nord, sur laquelle les atteintes des bombes et de la flamme ont infligé aux statues des empereurs et des princes palatins des mutilations bizarres où le grotesque se marie au terrible; la riante façade de l’Est, toute fleurie des grâces mythologiques, où le goût de la Renaissance italienne éclate avec une richesse et une pureté ravissantes. Partout des silhouettes majestueuses, des lignes grandioses, des morceaux exquis ou superbes, reliés les uns aux autres par ces harmonies que la nature jette sur les ruines. Partout des gazons, des feuillages, des fleurs, des rideaux de lierre et des tapis de mousse. Chaque embrasure ouvre des perspectives magnifiques; chaque pas qu’on fait apporte un éblouissement nouveau. Si beau que fût le palais dans sa gloire, sa ruine est certes plus belle encore. Il ne pouvait avoir ni cette majesté imposante, ni ce mystère qui en accroît la grandeur, ni cette unité où viennent s’effacer et se fondre les disparates d’une architecture multiple qui va du quatorzième siècle au dix-huitième. Il semble que l’état actuel du château de Heidelberg soit son état normal, qu’il ne pourrait être autrement, et que celui qui déferait cette ruine serait plus barbare que celui qui l’a faite. La réparation dépasserait le sacrilége de la destruction. Cela est si beau qu’on oublie presque d’en vouloir aux moyens sauvages qui ont créé cette incomparable ruine, et qu’il faut un effort sur soi-même pour ne pas applaudir à leur œuvre.
On a pratiqué un café-restaurant dans le palais. En Allemagne, il faut toujours songer au boire et au manger. Aussi le spectacle des souterrains du château transformés en caves ne nous a-t-il point choqué autant que M. Victor Hugo. La _fantaisie pantagruélique_ dont il a tiré de si belles antithèses nous a paru, au contraire, toute ruisselante de couleur locale. Ces électeurs étaient gens solides, qui buvaient sec--à l’allemande, comme disaient nos pères--et aimaient qu’on bût de même autour d’eux. L’ivrognerie s’associait à l’héroïsme dans les idées populaires et même dans les chants épiques. Les braves des _Niebelungen_ boivent comme ils se battent et répandent le vin comme le sang. Lisez les _Mémoires_ édifiants où Hans de Sweinichen nous raconte sa vie et celle de son noble maître Henri, duc de Liegnitz (seizième siècle): c’est un long tissu d’aventures étranges où les exploits bachiques tiennent continuellement le haut bout. Vous y verrez toute la place qu’occupait le vin du Rhin dans la vie aristocratique et féodale de l’Allemagne. On eût cru recevoir froidement son hôte si on ne l’avait enivré. Les tournois chevaleresques avaient pour pendants des joutes bachiques, et, dans chaque cour, on élevait quelque monstre, chargé de divertir le maître et de soutenir dans ces luttes l’honneur de la maison par sa soif inextinguible. Le nain bouffon de Charles-Philippe, Perkeo, dont on voit dans la cave la statue en bois, difforme et grimaçante, tarissait ses quinze doubles bouteilles de vin du Rhin chaque jour, et ce côté de son talent n’était pas le moins apprécié. C’est pourquoi le gros tonneau est parfaitement à sa place dans la crypte d’Heidelberg.
Avez-vous remarqué le goût du public pour les gros tonneaux? On lui en montre partout, et il ne se lasse jamais de ce genre de curiosités. Il y en avait un à l’Exposition universelle de Paris, et ce fut un des succès les plus incontestés du champ de Mars. Il y en a un à l’Exposition de Vienne. J’en ai vu une collection imposante dans la Grande-Cave de Berne. Mais le plus monstrueux n’est qu’une humble futaille à côté de ce monument, vénérable d’ailleurs par son âge plus que séculaire autant que par sa masse. Il tient près de 300,000 bouteilles, et il a été trois fois, dans le cours de son existence, rempli de vin du Rhin. On y monte par un escalier comme au sommet d’une tour, et les visiteurs s’amusent parfois à danser un quadrille sur la plate-forme qui le recouvre, comme fit l’électeur Charles-Théodore avec sa cour, la première fois qu’on fut parvenu à l’emplir.
Après une promenade sur la terrasse et dans les jardins, nous étions assis à une table du café, quand un grand jeune homme au visage tailladé, coiffé d’une casquette blanche, qui buvait sa quatrième choppe à la table voisine, vint serrer la main à mon compagnon. Celui-ci nous présenta l’un à l’autre. Le jeune homme était un étudiant, portant sur sa casquette la couleur de sa corporation, et dans la balafre qui sillonnait son front les traces de son humeur batailleuse et de sa fidélité aux vieilles traditions du duel universitaire.
«Eh bien, Monsieur, me dit-il, vous êtes venu contempler l’ouvrage de vos compatriotes?
--Oui, Monsieur, répondis-je, surpris de cette brusque attaque. En venant, j’ai passé par Strasbourg, et au retour j’ai l’intention de passer par Bazeilles.
--Ceci a tué cela, Monsieur, comme dirait l’auteur de _Notre-Dame de Paris_.
--Comment! c’est parce que Louvois et Louis XIV ont donné, en 1689 et en 1693, l’ordre de détruire le château d’Heidelberg, que vous avez bombardé Strasbourg, brûlé Bazeilles et Châteaudun en 1870! Votre haine contre la France remonte jusque-là?
--Elle remonte plus haut, Monsieur.
--Peut-être, comme celle du teutomane dont parle Henri Heine, jusqu’à la mort de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples par Charles d’Anjou?
--Plus haut, Monsieur, plus haut... Vous allez à l’Exposition de Vienne?
--Oui, Monsieur.
--Eh bien! regardez à votre entrée, dans le grand Salon, le tableau de Piloty qui représente Thusnelda, la femme d’Hermann (que vous appelez Arminius, je crois), au triomphe de Germanicus. Voilà le premier anneau de la haine allemande.
--Contre la France?
--Contre les races latines, Monsieur.
C’est bien possible, après tout. L’Allemagne est patiente, parce qu’elle se croit éternelle. Elle est capable de couver sa vengeance pendant des siècles. Tout germe lentement, mais sûrement, dans ces têtes carrées qui mettent huit jours à ruminer un bon mot et toute leur vie à nourrir une idée. Leur ressentiment n’a fait que s’exalter, au lieu de s’assouvir, par la défaite et le démembrement de la France. Cet étudiant était un Prussien de la Poméranie: on est peu exposé à de pareilles rencontres, non-seulement dans l’Allemagne autrichienne, mais au sud du nouvel empire, dans le Grand-Duché, le Wurtemberg, la Bavière même, dont les habitants diffèrent du Prussien autant que le Napolitain du Piémontais.
«Vous venez de voir là, me dit mon compagnon, lorsque notre interlocuteur fut parti, un des plus beaux types de ce qu’on appelle le _mangeur de Français_. Tous les soirs, à la brasserie, il braille pendant deux heures la _Garde du Rhin_ ou la _Patrie de l’Allemand_. Le mois prochain, il proposera à sa corporation de changer la couleur blanche de sa casquette contre la couleur rouge, image du sang français, comme dit Kœrner. Ce qui ne l’empêche pas de rechercher les Français, dont il parle très-bien la langue, de lire nos auteurs et nos journaux avec passion, quitte à les traiter après de corrupteurs de la morale publique, de se cotiser avec deux ou trois amis pour comprendre le _Figaro_, et de m’interroger sans cesse sur Paris, qu’il brûle d’aller voir, tout en le qualifiant de Sodome. Au fond, il y a de l’amour dans sa haine.»
Et puis, ces cerveaux allemands ont toujours un petit coin qui n’est pas bien net.
C’est égal: la réponse n’était pas facile devant les ruines du château de Heidelberg. Cette destruction, dont la seule pensée éveillait la princesse Palatine en sursaut dans sa chambre à coucher de Versailles et la faisait pleurer à chaudes larmes pendant la nuit, avait excité l’horreur et la pitié des exécuteurs eux-mêmes. «Je ne crois pas que de huit jours mon cœur se retrouve dans sa situation ordinaire», écrivait, le 4 mars 1689, le comte de Tessé à Louvois, en lui rendant compte de l’accomplissement de ses ordres. J’imagine qu’en voyant passer dans la cour de Versailles le roi Guillaume, qui allait se faire couronner empereur d’Allemagne, Turenne, qui garde avec Condé l’entrée du palais de Louis XIV, a dû se souvenir du Palatinat.
Stuttgard, 12 juillet.
C’est à la station de la jolie petite ville de Bruchsal, s’il m’en souvient bien, que l’on quitte les wagons badois pour entrer dans ceux de la compagnie wurtembergeoise. A ce propos, l’équité veut que je fasse réparation d’honneur aux chemins de fer allemands. Deux choses y choquent d’abord le voyageur français: ils vont lentement, et ils n’allouent pas de bagage aux voyageurs. Sur le second point il faut passer condamnation, à moins qu’on ne voyage en touriste expert, avec des valises portatives qu’on peut toujours loger à côté de soi, et pour lesquels les employés se montrent fort tolérants. Quant au premier point, on apprend bien vite à connaître les trains rapides, qui coûtent plus cher que les autres, mais marchent aussi vite qu’en France, et sont vraiment les seuls praticables pour les gens forcés de compter avec le temps. Ces deux questions réglées, les chemins de fer allemands ont des mérites qui les recommandent au respect des voyageurs et à l’étude de nos compagnies françaises. Leurs secondes sont construites sur le modèle de nos premières, qu’elles égalent en élégance et en confortable. Elles ont des filets pour les bagages, et, comme tout le monde fume en Allemagne, on pousse la précaution jusqu’à y installer l’attirail nécessaire pour recevoir la cendre et les bouts d’allumettes. Même supériorité pour les gares qui, jusque dans les petites villes, sont des monuments dont les nôtres n’approchent pas.
En Wurtemberg, c’est mieux encore. Les wagons sont vastes, largement éclairés, avec un couloir entre les places qui permet de passer d’une voiture à l’autre, et, aux extrémités, des plates-formes sur lesquelles s’ouvrent les portes, et où l’on peut prendre l’air en regardant le paysage. A cette plate-forme s’adapte un double escalier, aussi commode que celui d’un appartement parisien. Bref, le Wurtemberg est le paradis des voyageurs en chemin de fer.
Quelques lieues avant d’arriver à Stuttgard, on rencontre Ludwisburg,--encore une ville toute neuve et factice, comme Carlsruhe, avec des rues bien larges, bien droites, bien régulières, où il ne manque absolument que des passants. Cette création fantasque d’un prince qui voulait se venger de sa capitale est une ville mort-née, qui n’est même pas peuplée par des fantômes, comme Versailles, car elle n’a pas d’histoire: elle n’a qu’une garnison, un arsenal, une fonderie, un grand château solitaire avec de vastes jardins, des officiers qui s’ennuient, et des habitants qui ne s’amusent pas davantage.
Quand nous arrivâmes à Stuttgard, quoiqu’il fût à peine neuf heures, la ville était déjà silencieuse, obscure et déserte, comme si l’on eût sonné le couvre-feu. On se couche de bonne heure en Allemagne. La journée avait été accablante, et je me sentais brisé de fatigue et énervé de chaleur. L’hôtel, tout voisin de la gare, débordait de voyageurs: il ne restait sous les combles qu’une chambrette au midi, aérée par une seule fenêtre donnant sur une cour étroite, et dont la température faisait aussitôt songer aux Plombs de Venise. On sentait, en pénétrant dans cette fournaise, que tout le jour elle avait été chauffée à blanc par un soleil implacable et meurtrier.
Ce fut avec une résignation morne que je pris possession de ce gîte inhospitalier et que je m’étendis sur une de ces effroyables couchettes allemandes, vrais lits de Procuste, trop courts et trop étroits pour un homme de moyenne taille, garnis de matelas durs comme des planches, d’une pile d’oreillers plats, longs et rigides comme des galettes de sarrasin, de couvertures épaisses, de duvets massifs et de draps microscopiques. Dès la première minute, j’avais regardé cet instrument de torture avec une défiance qui fut bien vite justifiée. Pour comble de disgrâce, l’hôtelier de Stuttgard avait imaginé un perfectionnement que j’ai retrouvé depuis en d’autres villes allemandes, mais que je rencontrais ici pour la première fois, dans des conditions qui devaient m’en faire particulièrement apprécier le charme: le drap était solidement boutonné à la couverture sur les quatre côtés. Au bout de quelques instants, sentant qu’il me serait impossible de supporter le poids de cette montagne, je rallumai ma bougie et passai dix grandes minutes à défaire les soixante boutons qui maintenaient en respect ma serviette de lit, bénissant le ciel qu’il n’eut pas pris fantaisie à mon hôtelier de pousser son perfectionnement plus loin encore et de coudre le drap à la couverture. On me dit que le journal de modes le plus répandu de France recommandait dernièrement à ses abonnés cet ingénieux système germanique. Je souhaite à la directrice, pour toute leçon et pour tout châtiment, de se trouver aux prises avec l’invention qu’elle vante dans une chambre d’auberge donnant au midi, sur la cour, et par trente-cinq degrés de chaleur.
J’espérais enfin avoir vaincu tous les obstacles et pouvoir conquérir le sommeil, mais j’avais compté sans mes voisins. Au moment où le premier rêve commençait à flotter devant mes yeux alourdis, ils rentrèrent bruyamment, faisant sonner escaliers et couloirs sous les talons de leurs bottes. Pendant une demi-heure, ce fut un cliquetis de portes qu’on ouvre et qu’on ferme, de chaussures qu’on jette, de meubles qu’on agite et de chaises qu’on traîne sur le parquet. A ce remue-ménage succédèrent de violents coups de sonnette. On fit monter de la bière, on alluma les pipes, et une conversation animée, pleine de cris et de rires, commença entre ces aimables jeunes gens, dont j’étais à peine séparé par une mince cloison.
A minuit ils causaient encore. J’avais pris mon mal en patience, espérant qu’il aurait prochainement une fin. Vers minuit, il se fit un moment de silence; puis tout à coup un trio, modulé d’abord à mi-voix, mais s’animant peu à peu, s’éleva de l’autre côté de la cloison. C’étaient mes voisins, qui, désespérant sans doute de pouvoir dormir, abordaient leur répertoire. Ils chantaient:
«L’amour est pareil à la rose qui se renouvelle toujours, bien que son éclat d’aujourd’hui doive demain mourir et qu’aucun de nous ne se souvienne d’hier.»
Paroles de Gustave Schwab, le poëte de Stuttgard; musique de je ne sais qui. Après cette romance, ils en chantèrent une autre, puis une autre encore. Je me rappelai alors que nous étions en Souabe, le pays des _lieder_ et des ballades. Si l’Allemagne est la contrée où l’on chante le plus en Europe, la Souabe est la contrée où l’on chante le plus en Allemagne. Le nombre de poëtes à qui elle a donné naissance, et le nombre de poésies laissées par ces poëtes, assurent à ce coin de l’Allemagne une supériorité qu’on ne lui conteste pas. L’école souabe, qui compte des noms comme ceux de Ruckert, de Hebel, de Justin Kerner, de Karl Mayer, d’Uhland, et se rattache à Schiller comme à sa source, se distingue dans la littérature allemande par des caractères tout spéciaux de fraîcheur, de rêverie ingénue, de douceur naïve et de bonhomie, qui ont contribué à la rendre populaire. En Allemagne, le chant est intimement uni à la poésie, et la lyre n’est pas une métaphore.
Je ne sais vers quelle heure matinale mes voisins me permirent enfin de m’endormir. Ma visite à la ville se ressentit naturellement de cette nuit agitée et de la chaleur qui, dès l’aube, avait repris plus lourde et plus intense que la veille. Je me suis languissamment traîné, en cherchant l’ombre, le long des rues interminables dont Stuttgard est fière: la Kœnigs-Strasse, pleine de magasins à l’instar de Paris, et la Neckar-Strasse, pleine de monuments publics et de palais. Les palais ne manquent pas à Stuttgard, pas plus que dans aucune autre ville d’Allemagne; seulement ils ne sont pas beaux: je parle des palais modernes. Les Allemands sont travaillés d’une immense ambition architecturale qui les pousse à mettre des palais partout. A chaque instant il m’arrivait de demander à un passant: «Quel est donc ce château?» et il me répondait: «C’est un restaurant, ou un café, ou un cercle, ou la maison d’un boucher enrichi, ou une caserne, ou une gare.» Les gares et les casernes surtout, voilà les monuments de toute ville allemande. Celles-ci ressemblent à des forteresses féodales, avec des tours crénelées; celles-là à des églises, le plus souvent gothiques, et l’analogie se complète grâce aux Suisses en hallebarde qu’on voit sur le seuil. Bizarre mélange, et bien caractéristique, de l’esprit positif et de l’esprit romantique! J’avais déjà vu à Carlsruhe et à Heidelberg des gares magnifiques; celle de Stuttgard est plus belle encore: elle a surtout une immense galerie vitrée avec une coupole digne d’une cathédrale. De même, sur la grande place, vis-à-vis le vieux château du seizième siècle, flanqué de deux tours rondes, et le Château-Neuf, que surmonte une couronne dorée, et où l’architecte, par une fantaisie astronomique, a pratiqué tout juste autant de pièces qu’il y a de jours dans l’année, on voit un vaste et imposant édifice, long de plus de 430 pieds, décoré d’une colonnade au milieu de laquelle s’ouvrent deux portiques corinthiens: je l’avais pris d’abord pour le palais royal, et c’est tout simplement le Kœnigsbau, vaste assemblage de magasins, de cafés et de salles de concert.
Je n’ai bien apprécié de Stuttgard que ses ombrages,--charme des villes allemandes,--le beau square de la place du Château, et surtout le parc de la Résidence, merveilleuse promenade où le charme intime et champêtre des grandes herbes, des eaux vives, des sentiers isolés et des réduits mystérieux s’allie à l’aspect vraiment royal que lui donnent ses larges allées, ses grands arbres, ses vastes pelouses, ses bassins et ses statues. Le site de Stuttgard est charmant. Le cercle des collines boisées qui l’entoure déroule sur ses flancs une verte ceinture de vignes, profanées par une multitude de brasseries: un vieux dicton prétend que, «si l’on ne cueillait à Stuttgard le raisin, la ville se noierait dans le vin», ce qui ne l’empêche pas de se noyer tous les jours dans la bière. Ses environs, qu’égayent les gracieux détours du Neckar, sont semés de villas et de palais d’été. Grâce aux ombrages du parc, j’ai pu prolonger ma promenade jusqu’aux portes de Cannstatt, un Baden en miniature, qui fait à la capitale du Wurtemberg le plus coquet et le plus séduisant des faubourgs. Si jamais vous passez par Stuttgard, allez voir Cannstatt, le parc royal et la Wilhelma, rêve oriental éclos sous le ciel germanique, mais ne vous dérangez pas pour visiter le Musée, digne tout au plus d’une préfecture de deuxième classe.
La route de Stuttgard à Ulm n’est pas moins charmante. Les bois, les collines, les rivières et les vallons s’y marient à souhait pour le plaisir des yeux. Des villages blancs et de hauts clochers se détachent sur un fond de verdure sombre. Les Alpes de Souabe dessinent au loin leurs cimes, sur lesquelles sont perchées de vieilles forteresses féodales. Çà et là quelques ruines jettent une poésie de plus dans le paysage. C’est vraiment un aimable pays que ce Wurtemberg, et je comprends qu’il ait inspiré tant de poëtes. Mais que le Wurtembergeois est donc laid avec son ample bicorne aux ailes retroussées, ou sa casquette à visière longue d’un pied, sa redingote courte de taille et tombant sur les talons, son gilet fermé à gros boutons serrés les uns contre les autres, et les hautes jambières de cuir où se perdent ses mollets de héron! J’ai rencontré sur la route des enfants même affublés de ce lamentable costume, et leur aspect m’a gâté le paysage. Un de ces fantoches, placé dans un verger de France, épouvanterait les oiseaux, mais les moineaux d’Allemagne y sont habitués.
Ulm et Tubingue, 13 et 14 juillet.
Les voyageurs ne sont pas dans l’usage de s’arrêter à Ulm: ils auraient bien raison si elle n’avait sa merveilleuse cathédrale, un des chefs-d’œuvre de l’art gothique en Allemagne. Comme Harlem, comme Fribourg, comme Birmingham, Ulm se vante de posséder les plus belles orgues du monde; je ne sais ce qui en est, mais je sais du moins que j’ai vu rarement ailleurs un plus haut et plus magnifique élancement des voûtes, une chaire d’un travail plus précieux, plus délicat et plus compliqué, des stalles plus curieuses que celle où Syrlin a sculpté, d’un ciseau si vigoureux et si fin, avec tant d’expression, de tournure et de couleur, si je puis ainsi dire, les philosophes, les héroïnes, les sages et les saints du paganisme, du judaïsme et du christianisme.
Pas plus que le Dom de Cologne et tant d’autres, le Munster d’Ulm n’a jamais été achevé. Il manque à la tour 236 pieds pour atteindre la hauteur du plan primitif exposé dans la sacristie; elle est entourée d’échafaudages, car on rêve de la mener à terme. Il n’est pas nécessaire d’être grand prophète pour prédire qu’on n’en viendra jamais à bout. Les habitants d’Ulm n’ont plus la foi de leurs pères, qui élevèrent à leurs frais cette cathédrale dont ils avaient juré de faire la plus belle de l’Allemagne,--et la foi seule peut soulever des montagnes. Quels mondes que ces édifices dont la construction a demandé des siècles, et dont la réparation ou l’achèvement dépasse les forces de nos générations de pygmées! Depuis 1820, on travaille activement à la cathédrale de Cologne; des comités se sont formés de toutes parts, les souscriptions ont afflué de tous les points du monde catholique; mais l’armée d’ouvriers qui s’agite à l’ombre de la masse colossale y semble perdue et noyée dans sa tâche comme une fourmilière au bas d’un chêne.
Quant à Ulm, ce n’est qu’une _villasse_, à l’aspect vieillot plutôt qu’antique. Son hôtel de ville est dans un état de dégradation qui fait peine. La vétusté de ses maisons de briques, à frontons triangulaires et à étages surplombant, est dénuée de tout attrait artistique ou pittoresque: j’en excepte pourtant les enseignes qui branlent à tous les vents avec un grand bruit de ferraille, et dont on pourrait faire une collection fort curieuse. Du haut de ses remparts détruits et changés en une maigre promenade, je suis allé saluer le Danube, que je rencontrais pour la première fois: mais le Danube lui-même manque ici de grandeur et de majesté.
Ulm a été, après la guerre de 1870, l’un des principaux centres habités par les prisonniers français. Trois cent cinquante-deux de ces pauvres gens reposent côte à côte à l’une des extrémités du cimetière. Sur chaque tombe s’élève uniformément une très-humble croix de bois noir, portant en français les noms du défunt, le numéro de son régiment et la date de sa mort. Au centre s’élève un petit monument de marbre noir, sur lequel je n’ai pu lire sans me sentir les yeux mouillés de larmes cette simple inscription si éloquente en pareil lieu: «Dieu! faites miséricorde à ces enfants de la France, morts loin de leur patrie!»
Au sortir de là, on m’a montré, sur les hauteurs qui couronnent la ville, derrière la citadelle, tout récemment revue, corrigée et considérablement augmentée par les Prussiens, la ferme où Napoléon Ier avait établi son quartier général au mois d’octobre 1805. Quel souvenir et quel rapprochement! Sedan et la capitulation d’Ulm! Ainsi, en Allemagne, j’ai trouvé partout la trace de notre honte sur le souvenir de notre gloire, et nos soldats prisonniers pouvaient lire au seuil de chacun de leurs cachots le nom d’une victoire française.