Voyages et Avantures de Jaques Massé
Part 7
Comme il y avoit vingt-deux maisons dans notre canton ou Village, ainsi que j'en ferai la description dans la suite, cet Equipage devoit consister en vingt-deux Bâteaux. Chaque Pére de Famille fit équiper le sien, & y mettre les provisions nécessaires à quatre personnes, pour un Voyage de trois semaines. On arrangea dans ces Barques de toutes les sortes de Denrées ou Marchandises que l'on savoit être propres pour aller à la Traite: comme, par exemple, des cordages, des poulies, des brouettes, des haches, des pêles, des hoyaux, des bêches & autres instrumens propres à remuër la terre: mais principalement des robes, & des habillemens faits de laine ou de toile. Nous étions alors dans le mois de Décembre, & par conséquent au cœur de l'Eté, & dans la plus belle Saison de l'Année. Comme les Boucs sont extrêmement grands dans ce Païs-là & que leur force égale assez celle de nos Chevaux, on s'en sert pour la plûpart des Voitures: chaque Bâteau en avoit quatre, dont la moitié tiroit pendant deux heures ou environ, les autres mangeoient cependant, & se reposoient dans la Barque. Lors que leur tems étoit revenu on abordoit & on les mettoit de nouveau à terre, & ainsi alternativement durant quinze ou seize heures de tems tous les jours, ce qui étoit à peu près, depuis le lever jusqu'au coucher du Soleil. La nuit se passoit dans le repos ou dans l'inaction, car alors on faisoit alte.
Il étoit impossible que nous pussions nous souler, mon Camarade & moi, de voir la beauté de ce Païs enchanté, & les richesses dont la Terre étoit couverte. Les Vergers étoient ornez de beaux arbres chargez, les uns de Fleurs, les autres des plus excéllens Fruits du monde: les Campagnes couvertes de Froment, d'Orge & d'autres Grains: les Prairies herbeuses remplies de Chévres & de Moutons d'Une taille extraordinaire (car pour des Chevaux & des Vaches je n'y en ai jamais vû) & tout cela d'une propreté, d'un ordre & d'une régularité qui nous enchantoit.
Tout le Païs, aussi loin qu'il s'étend, ce qui va, comme nous l'aprîmes dans la suite, à cent trente lieuës Françoises, d'Orient en Occident, & de quatrevingt au moins, du Nord au Sud, est divisé par Cantons ou villages. Ces Cantons ont la figure d'un quarré parfait, dont les Faces sont environ longues de mille cinq cens Pas, ou d'une mille & demie d'Italie, environnez tout à l'entour, ce qui les sépare les uns des autres, d'un Canal tiré à la ligne, large de vingt Pas & d'un Chemin Royal de chaque côté de vingt-cinq, où il a y deux rangs d'arbres au milieu, qui font une Allée de vingt-cinq Piez ou cinq Pas géométrique, afin d'avoir les bords libres, pour la comodité des Animaux que l'on employe à tirer les Bâteaux.
Chaque Canton est encore divisé par le milieu d'un fossé de vingt pas, & d'un chemin de part & d'autre, de vingt-cinq, avec des arbres plantez aussi de la même maniére. La longueur de ces chemins ou demi Villages, contient onze Habitations, de chacune plus de cent trente pas géométriques de front, sur sept cens ou environ de profondeur, qui sont aussi séparées par de petits fossez de cinq Piez, paralléles au moindre côté de chaque demi Canton. A la tête de chacune de ces Habitations, ou du côté du fossé qui divise le Village en deux portions égales, il y a une maison d'un étage de haut, mais large de soixante Piez, avec une allée au milieu, de laquelle on peut aller dans toutes les chambres, étables, granges & autres apartemens. La raison pour laquelle ils n'ont point de chambres hautes, vient de ce qu'ils sont sujets, quoi qu'assez rarement, à des vents violens, qui jetteroient leurs maisons par terre, car ils ne les bâtissent pas fort solidement.
Tout cela étant, disposé de la maniére que je le viens de dire, il est aisé à comprendre qu'il y a dans un Canton vingt-deux habitations ou maisons, lesquelles sont situées vis-à-vis l'une de l'autre, toutes d'une même largeur & hauteur, onze d'un côté du canal, & onze de l'autre. A chaque extrémité de cette eau, de côté & d'autre, il y a des Ponts, tant pour la communication des deux demi-Villages, que pour passer de l'un Village à l'autre; il y en a encore un au milieu de chaque Canton: ils sont faits de pierres de taille les uns & les autres, d'une très-belle Architecture, & parfaitement bien entretenus. De ces vingt-deux Familles, il y en a de deux distinguées: l'une est celle du _Papɤ_ ou _Prêtre_, & l'autre celle du _Kini_ ou _Juge_ du Canton, qui sont au milieu devant le Pont, & à l'opposite l'une de l'autre: & ces maisons seules ont sur le derriére un Apartement de la largeur de toute la maison, qui servent, l'un d'Eglise, l'autre de Palais ou Sénat. Mais nous aurons peut-être occasion de parler encore de ceci autre part: revenons à notre Voyage.
Nous restâmes neuf jours en chemin, & quand nous fûmes à sept ou huit lieuës de l'endroit où nous devions aller, nous commençâmes à découvrir le Païs haut: On ne voyoit delà que des Montagnes, qui sembloient monter jusques dans les Cieux, & dont le sommet nous éblouïssoit par la blancheur éclatante de la neige, dont ces grandes masses sont couvertes toute l'année. Le Canal où nous étions finissoit à deux petites lieuës de ces Hauteurs; il falut s'arrêter-là. Une partie de notre monde resta dans les Bâteaux, l'autre se mit en chemin pour aller jusqu'aux Montagnes. Avant que d'y arriver il nous falut traverser une très-belle Forêt.
Le charivari & tintamare continuel que nous entendions, à mesure que nous avancions, me fit plus d'une fois penser à Vulcain & à ses Cyclopes. Tout l'air retentissoit de grands coups de marteau, & l'on eut juré en effet que nous n'étions qu'à trois pas de la boutique du Mont-Gibel, ou de l'Enclume de Brontes, de Pyracmon, & de Steropes. Nous ne fûmes pas tout à fait trompez dans nos conjectures: les hommes que nous découvrîmes bien-tôt après, n'avoient pas mal la mine de Géans & de Démons: il y en avoit parmi d'une taille monstreuse, d'autre velus comme des Ours; & pas un qui ne fut plus noir qu'un Charbonnier des Mines d'Ecosse.
Ceux de notre Troupe s'adressérent aussi-tôt à un Directeur, pour lui dire le Canton d'où nous venions, qui étoit le troisiéme de la premiére Ligne, nommé _Riɤs_; car c'est au nombre, & par un semblable nom qu'on les distingue les uns des autres. Ils lui, déclarérent aussi quelles sortes de Marchandises nous avions aportées, & ce que nous désirions de remporter. Ensuite ils nous présentérent à lui, mon Camarade & moi, aparemment pour le prier de nous faire conduire par tous les endroits qu'il croyoit dignes d'être vûs par des gens qui n'avoient jamais été-là. Aussi-tôt il donna ordre à un de ses Estafiers de nous accompagner par tout. Cinq de notre Compagnie se joignirent à nous.
La premiére chose qu'il nous fit voir fut un gouffre large & d'une profondeur immense. C'étoit une Mine de Fer, où l'on avoit travaillé depuis des milliers d'Années, & dont on avoit tiré tant de matiére, que cela avoit formé d'autres Montagnes proche de-là. En décendant dans ce creux à gauche, il y avoit un Escalier que les Ouvriers avoient pratiqué dans le Roc, à mesure qu'ils creusoient: mais quoi que les marches en fussent larges & aisées, j'aurois fait beaucoup de difficulté d'y décendre. Sur le devant ils avoient fait une Machine de bois où ils avoient fait un gros Sommier qui avançoit, & auquel ils avoient attaché une Poulie de trois Piez de diamétre, qui servoit à tirer la Mine d'environ la moitié du creux, où l'on avoit fait une Plate-forme, d'où d'autres Ouvriers la tiroient du fond, par le moyen de quelques Paniers, que ceux qui étoient en bas remplissoient à mesure qu'il en décendoit. A droite, au contraire, personne ne travailloit; tout paroissoit y être en desordre, & notre Guide voyant que je me penchois pour en considérer les irrégularités, me fit entendre par signes, & du mieux qu'il pût, qu'il n'y avoit que cinq mois qu'un gros quartier de la Montagne, que l'on avoit peut-être trop creusée au dessous, de ce côté-là, s'étoit détaché, & avoit en tombant, écrasé trois cens soixante personnes qui y travailloient.
Après que nous eûmes examiné cet endroit-là, il nous mena vers un autre, d'où l'on tiroit de la même maniére, du Charbon de terre, mais qui est beaucoup plus gras que celui que l'on trouve en Angleterre, & même que la Hoüille du Païs de Liége, puisqu'il dure un jour entier, & que ceux qui en brûlent n'en mettent au Foyer qu'une fois toutes les vingt-quatre heures.
Entre ces deux Mines il y avoit un Etang d'Eau minerale, qui bouilloit continuellemment: ils s'en servent à nétoyer toutes les ordures de leurs corps, de leurs habits & de leurs ustencilles; mais on ne sauroit l'employer à cuire les Viandes, parce qu'elle leur donne un trop mauvais goût. Le Fer qu'ils trempent dans cette Eau chaude, devient d'une dureté impénétrable, & est beaucoup plus propre que notre meilleur Acier à faire des Ressorts. Je n'avois jamais trouvé de difficulté à comprendre comment les Eaux minérales d'Aix-la-Chapelle peuvent avoir le degré de chaleur qu'on leur attribuë, parce qu'on les fait passer par de longs Conduits soûterrains, où il abonde sans doute, des entrailles de la terre, des parties bitumineuses & sulfureuses, qui étant elles-mêmes dans une grande agitation, leur communiquent en passant, une partie de leur mouvement; mais ici, je ne voyois absolument rien de semblable. Un petit Lac, où l'eau croupit, & où pour supléer aparemment à ce qui s'en dissipe, tant par les exhalaisons, que pour l'usage de ceux qui en tirent, il distille d'un Tuyau de pierre, que la Nature semble avoir fait exprès pour cela, un filet de la grosseur du petit doigt, d'une Eau claire comme cristal, & qui bien loin d'être chaude, est plus froide que le Marbre: ce qui me faisoit croire qu'il devoit y avoir un terrible Foyer d'esprits là-dessous.
Nous allâmes aussi voir ceux qui séparoient les parties de Fer de la Mine: les Fourneaux où ils le fondent, & les Forges où ils le travaillent ou mettent en barre, pour être travaillé ailleurs: mais tout cela étoit si semblable à ce qui se pratique en Europe, que je n'ai pas crû en devoir faire ici la description. Je compris fort bien, par ce qu'ils me dirent en suite, que toute cette chaîne de Montagnes, qui sert de Barriére à ce beau Païs, est proprement le Magasin d'où ces Peuples, tirent une partie de leurs Richesses, & des choses qui sont pour la plupart utiles dans la Société; comme des Pierres pour bâtir, d'autres pour faire de la Chaux, du Sel, qui quoi que différent du nôtre, ne laisse pas d'être fort bon; de l'Etain très-fin, du Cuivre rouge, mais en fort petite quantité, & encore coûte-t-il beaucoup de peine, & la vie de bien des hommes.
Pendant que je m'occupois à considérer toutes ces Curiositez, nos gens travailloient à faire débarquer leurs Marchandises, à les troquer, & à se charger de celles qu'ils avoient ordre de prendre en la place: ce qui se fait par des Traîneaux, ou de petites Charettes plates & longues, tirées par deux, trois, quatre & jusques à dix Boucs à la fois, ou par des Porte-faix, & à quoi l'on employe tant de gens, que cela est expédié en fort peu de tems, quoi qu'il y ait tant de chemin à faire; de sorte que nous ne fûmes pas-là deux jours entiers. Nous amenâmes notre Guide à nos Barques, où nous le traitâmes de notre mieux, & le fîmes tant boire, qu'au premier pas qu'il fit pour s'en retourner, il se laissa tomber de son long, & se blessa même à l'épaule, de maniére que la douleur qu'il en ressentit, lui arracha de la bouche le Nom de Christ. Je demeurai surpris à cette expression, & j'aurois bien voulu savoir d'où il avoit apris à connoître le Sauveur du monde: mais faute de savoir la Langue, il falut borner ma curiosité à courir le relever, & à voir que le mal qu'il s'étoit fait n'étoit pas fort dangereux, jusques à ce que je fusse en état de m'en informer.
Comme nous étions sur le point de démarer, pour nous en revenir chez nous, il me vint dans l'esprit, que si au lieu de prendre notre route par le même Canal où nous étions venus, nous allions passer dans un autre, éloigné de deux ou trois Cantons de celui-là, peut-être verrions-nous des nouveautez qui nous feroient du plaisir, & récompenseroient le tems perdu, & la peine que nous aurions prise. Je communiquai ma pensée à La Fôret, & nous fîmes tant lui & moi, que nous nous fîmes comprendre aux autres. Les bonnes gens étoient si honnêtes, qu'ils consentirent sans hésiter à notre proposition. Là-dessus nous passâmes du côté d'Occident: mais lors qu'il fut question d'atacher les boucs, qui dévoient tirer notre Bâteau, le plus vieux, qui avoit, au dire de celui qui les menoit, quarante-deux ans, & qui avoit fait je ne sai combien de fois ce chemin-là, voyant qu'on s'écartoit en quelque façon de la route ordinaire, se mit à faire le diable à quatre: il fut impossible au Guide de le retenir, il fit tant de sauts & de cabrioles, qu'il rompit la corde dont on le tenoit, & se mit à fuir de toute sa force. Vingt personnes s'empressérent de courir après, qui crioient à gorge déployée qu'on l'arrêtât. Les voix ayant passé de l'un à l'autre, & quelqu'un s'étant mis en devoir de lui vouloir faire rebrousser chemin, ce fougueux animal se jetta au beau milieu de l'eau. Les bords font-là extrémement hauts & escarpez, il n'y avoit aucun moyen pour lui d'y grimper. Notre Guide ayant apris cette chute, y courut avec trois ou quatre autres, pour voir s'il n'y auroit pas moyen de ravoir son Bouc, & apercevant de loin qu'il nageoit le long du talut, il le devance de quelques pas, se baisse tout doucement, & justement comme il passoit, lui jette un nœud coulant sur la tête, & l'atrape par les cornes. En même tems le Bouc prend l'épouvente, il s'élance de l'autre côté, & tire notre homme après lui, tant parce que la corde s'étoit, je ne sai comment, entortillé autour de son corps, qu'à cause qu'il aima mieux se laisser entraîner que de lâcher prise: aussi-tôt l'alarme redouble, on y court de toutes parts, & pendant que l'on s'occupoit avec empressement à secourir notre Camarade, la Bête cependant avança jusqu'à l'une des montées du Pont prochain, par où elle regagna terre & prit soin de s'éclipser, de maniére que personne ne la voyoit plus, & que nous ne savions absolument ce qu'elle étoit devenuë. J'enrageois en mon particulier de cette perte, j'aurois voulu pour un doigt de ma main m'être tû, parce que j'apréhendois que mon Patron ne nous en regardât de mauvais œil, & ne s'en vengeât sur ceux qui avoient eu la complaisance de nous écouter. Nous ne laissâmes pourtant pas pour cela de poursuivre notre pointe, malgré la résistance que quelques autres Boucs faisoient, ce qui ne dura pourtant qu'un moment, car dès que les premiers furent bien en train d'aller, les autres les suivirent comme des Agneaux. Mais cela ne nous profita de rien dans notre Voyage: le Païs est tellement uniforme, qu'il vaut autant n'en avoir vû qu'une partie, que de s'amuser à parcourir le tout. Il n'y avoit proprement de diversité à remarquer que dans les visages des hommes, comme par tout ailleurs; & quand même il y auroit eu quelque plaisir à prendre, l'inquiétude où nous étions, nous auroit empêché d'y participer. Mais nous fûmes bien étonnez à notre arrivée, lors que nous aprîmes que le Bouc étoit à l'Ecurie depuis huit jours: cet habile Courier avoit franchi le chemin en trente-cinq heures. Une si agréable nouvelle dissipa entiérement notre chagrin, & nous rîmes tout notre sou à force d'en voir rire les autres.
Le lendemain on déchargea les Bâteaux: tous les Habitans du Canton se trouvérent-là. Le Juge fit aporter la Facture des Denrées que l'on avoit aportées, ayant tout bien examiné, il fit porter à chacun des Intéressez ce qui lui apartenoit; ce qui se fait avec tant d'ordres, qu'il est impossible qu'il se perde la moindre chose. Pour récompense de cette peine, chaque Ménage lui envoye le jour d'après, un plat du meilleur Poisson qui se pêche dans leurs Eaux, dont la moitié se consomme chez lui, & l'autre dans le Logis du Prêtre, où les Péres de Famille Vont leur aider à le dépêcher. C'est un honneur pour ces Messieurs; mais ils le payent chérement, puisque tout ce qu'ils peuvent conserver de ce Poisson, ne vaut pas la moitié de la sausse que la générosité veut qu'ils y ajoûtent.
Enfin, tout cela prit fin, & il fut question de retourner à notre besogne; non pas que personne nous en fit le moindre semblant, qu'au contraire, nous voyions fort bien que l'on ne se foucioit guéres, que nous nous mêlassions de rien, mais parce que nous ne voulions pas être-là comme des fainéans, quoi que nous eussions bien voulu que l'on nous eût employez à autre chose. La Forêt, qui étoit encore plus las que moi de travailler à la Laine, tacha de faire comprendre à notre Hôte, qu'étant Horloger de sa Profession s'il vouloit lui fournir les Métaux & les Instrumens nécessaires, il lui feroit une Machine, qui indiqueroit & sonneroit les heures, en telles parties du tems qu'il lui plairoit, & que tous les Habitans du Village entendroient. Pour moi, qui ne pouvois leur être d'aucun secours par ma Chirurgie, à cause que les Herbes de ce Païs-là différent pour la plûpart, des nôtres, qu'il y a peu de Minéraux, & qu'ils haïssent mortellement la Saignée; tout ce que je pouvois faire, fut d'aplaudir à ce que mon Camarade disoit, dans l'espérance de travailler avec lui au même Ouvrage.
Cette Proposition parut merveilleuse au Juge, qui envoya querir le Prêtre pour la lui communiquer sur le champ. Ils avoient en effet ouï parler de nos Horloges, mais ils ne s'en étoient formé qu'une idée assez confuse, & personne n'en avoit vû jusqu'alors: ainsi ils nous priérent instamment d'y mettre la main aussi-tôt que nous voudrions, & de n'y rien épargner; d'autant plus que leur maniére de diviser le tems, est méchanique, & extrêmement pénible. Ils prennent un bout de ficelle, à l'extrêmité de laquelle ils passent une Balle d'Etain, ils attachent l'autre bout de cette corde au plancher, de sorte que cela leur sert de Pendule, qui est longue de trois Piez un sixiéme ou de trente-huit pouces, & l'ayant mise en mouvement, ils comptent jusques à sept mille deux cens Vibrations, qui à cause de la longueur de la corde, font justement autant de Secondes, & par conséquent la douziéme partie d'un jour naturel, ou deux de nos heures. Je dirai ailleurs de quelles gens ils se servent pour compter ces Vibrations, & pour aller crier l'heure par tout le Village, de même que cela se pratique en bien des endroits de l'Europe, pendant la nuit, & particuliérement en Hollande, où ils payent pour cette fin, des Hommes qu'ils apellent _Clappermans_. On nous donna donc les matériaux nécessaires pour notre travail. La Forêt commanda une partie des Outils dont nous avions besoin, & lui-même fit les autres. Enfin, nous mîmes la main à l'œuvre, mais non pas d'une maniére à nous fatiguer, puisque nous n'achevâmes notre Horloge qu'au bout environ de dix-sept mois.
Personne ne sauroit croire avec quelle admiration tout le monde nous regardoit. On ne pouvoit comprendre comment il étoit possible que cette Machine allât seule, & sonnât toutes les heures du jour. Comme dans ce tems-là nous nous étions tellement perfectionnez dans la Langue du Païs, que nous nous expliquions avec autant de facilité qu'en François, nous leur dîmes qu'il faloit faire bâtir un petit Clocher sur la maison du Prêtre ou du Juge à la maniére des Européens, afin d'y mettre cette Horloge, d'où chacun l'entendroit sonner. Ce qui fut dit, fut exécuté: les plus lents s'empressoient à suivre nos Ordres, & bien des gens ne cessérent de travailler avec nous, jusques à ce que notre Ouvrage fut au lieu où nous l'avions destiné.
Mais pour en revenir aux Personnes dont on se sert pour avoir soin des Pendules, & avertir les autres de la partie du jour où ils sont, il faut savoir que jusqu'alors on n'avoit encore jamais condamné personne à perdre la vie. Les Crimes y sont défendus, & les Criminels punis, mais point à mourir. Ils s'imaginent que la vie de l'homme dépendant uniquement de Dieu qui la lui à donné, il n'est pas en notre puissance de lui ôter, pour quelque cause que ce puisse être, non pas même pour avoir tué son pére & sa mére. J'avois beau leur dire que c'étoit une maxime, que presque tout le Genre humain observoit, & que notre Loi, que nous croyons avoir été dictée de Dieu lui-même, le commandoit expressément: tout cela ne faisoit que les aigrir & leur donner de l'horreur pour des gens qu'ils ne connoissoient pas, mais qu'ils croyoient indignes de la lumiére. Il n'est pas vrai-semblable, disoient-ils, qu'un homme qui en tuë un autre, soit dans son bon sens; ce seroit faire outrage à tous ceux de son espéce que de le penser. Mais quand il se rencontreroit des gens assez extravagans & cruels, pour priver leur prochain d'une vie qu'ils ne leur ont point donné, il en faudroit laisser la vengeance à l'Esprit universel, (c'est ainsi qu'ils apellent Dieu) & ne pas anticiper sur ses Droits, en imitant leur barbarie, sous le prétexte spécieux d'observer des Loix Divines, qui ne sont au fond que des Ordonnances d'un Tiran dénaturé. Chaque homme, lors qu'il s'agit de former une Société, peut transférer à un autre, comme à un Prince ou Souverain, le droit & l'autorité, que la Nature lui a donnée sur lui-même: mais il ne peut pas lui donner aucune puissance sur sa vie. C'est Dieu qui, par le moyen de nos péres & méres, nous a faits sans notre participation: & puisque nous n'avons en aucune maniére du monde contribué à notre être, il est juste & légitime de laisser à ce même Dieu, le droit qu'il a de nous défaire; & nous borner à mettre la main sur les autres Animaux, qu'il semble avoir laissez à notre disposition.
Suivant ces Principes, ils se contentent d'imposer à un chacun la peine qu'ils croyent la plus proportionnée à son délit. Le blasphême contre Dieu, est le péché le plus énorme parmi eux: ceux qui le commettent sont sans miséricorde, condamnez pour leur vie à travailler au fond d'une Mine obscure, où la lumiére du Soleil ne sauroit atteindre. Les Meurtriers, les Adultéres, les Paillards & les grands Larrons, sont à peu près traitez de la même façon: Les uns travaillent en bas, les autres en haut: il y en qui sont pour dix Ans, d'autres pour plus ou moins, suivant que le Crime est agravant, & que la personne est âgée & intelligente. Les pécadilles se punissent avec moins de sévérité: & ceux qui les commettent sortent rarement du Village. On employe les uns à la Pèche, à faire & racommoder des Filets, ce qui les occupe beaucoup, parce que leurs Eaux sont poissonneuses & qu'ils mangent quantité de Poisson: les autres ont soin des Allées & des Arbres, quelques-uns nettoyent les Canaux. Les Filles & les Femmes prennent garde aux Pendules, d'où elles sont relevées tous les demi jour; & les jeunes Garçons vont crier les heures: ce qui se fait depuis que le Soleil est parvenu à leur Méridien jusques à ce qu'il y revienne. Et tout cela pour un certain tems, après lequel ils sont remis en liberté.