Voyages et Avantures de Jaques Massé
Part 8
J'ai dit tantôt que le Blasphême est le plus sévérement puni; cela me donne occasion à présent de dire deux mots au sujet de ce misérable, qui après nous avoir servi de Guide aux Mines, avoit proféré le Nom de Christ en tombant, comme pour l'apeller à son secours. Lors que je me vis en état de causer avec tout le monde je ne laissois guéres passer d'occasions sans me faire instruire des choses que je desirois de savoir. Un jour je racontai à notre Patron les circonstances du Voyage que nous avions fait aux Montagnes; & ayant fait mention du personnage, & de ce qu'il avoit dit, je lui demandai s'ils connoissoient un Christ parmi eux? Il me répondit, qu'il y avoit trois ou quatre cens Ans qu'il étoit venu plusieurs personnes dans leur Païs, à peu près pour les mêmes raisons qui nous y avoient menez: que le dernier qui s'y étoit rendu avoit été un Homme grave, habillé d'une longue robbe, & en un mot, de telle maniére, qu'il me fut aisé de remarquer que ç'avoit été un Moine de quelque Ordre Mandiant. Cet Homme, poursuivit-il, avoit de l'esprit & étoit même Savant: il aborda en un Canton un peu éloigné de celui-ci, mais il n'y resta pas long-tems. D'abord qu'il entendit un peu notre Langue, il se mit sur le pié de changer souvent de Village: mon Bisayeul, à ce que m'a raconté mon Pére, l'avoit logé ici plusieurs fois, & avoit pris beaucoup de plaisir à l'entendre discourir. Il ne faisoit que prêcher la Morale à tout le monde: souvent il les entretenoit d'une Résurrection & Immortalité bien-heureuse après cette vie. De plus, il soûtenoit que Dieu avoit un Fils, engendré de sa propre Substance long-tems avant le monde, qui s'étoit manifesté aux hommes depuis quelques Siécles, étant né d'une Fille Vierge, ou qui n'avoit, si vous voulez, jamais connu aucun homme. Que cet Homme-Dieu avoit conversé parmi le Genre-humain, qu'il avoit souffert la mort comme un Brigand, pour mériter par-là la Vie éternelle au reste des hommes, qui vouloient bien embrasser sa Foi: & qu'enfin, ce Personnage, qui s'apelloit Christ, s'étoit lui-même relevé d'entre les morts, & s'étoit assis aux Cieux à la main droite de son Pére, pour gouverner avec lui le Ciel & la Terre jusques à la fin du Monde. Comme cette Doctrine flâte beaucoup, il trouvoit aussi bien des gens qui prenoient un plaisir singulier à l'entendre; d'autres s'en scandalisoient. Cela vint jusqu'au oreilles du Roi. On le fit venir à la Cour, & après l'avoir bien examiné, il fut condamné comme le dernier des Blasphêmateurs, à aller finir ses jours au fond d'une Mine, où il mourut quelque tems après. Et autant qu'il avoit à tout bout de champ le mot de Christ à la bouche, quelques-uns de ceux qui travailloient avec lui l'imitoient; & ce que vous m'avez raconté de votre Guide, continua-t'il, est une marque certaine que cela a passé jusqu'à nous.
Quoique ce discours m'allarmât, je ne pûs m'empêcher de lui dire, que j'avois la même croyance que cet homme, que les Préceptes de la Religion que je professois me portoient à cela, & que j'étois surpris que des Personnes aussi sages & autant charitables qu'ils l'étoient, avoient pû se résoudre à traiter si inhumainement un pauvre Religieux, que le Ciel leur avoit envoyé sans doute pour leur Salut. La Politique, me répondit mon Hôte, y a eu peut-être la meilleure part. Les Princes n'aiment point les grands changemens dans le Culte, de peur que leur Personne n'en souffre, ou que cela ne soit préjudiciable au Gouvernement. Mais il est sûr aussi que vos Sentimens répugnent en bien des endroits, & que ce Christ sur tout excite à la Révolte, & embarasse prodigieusement la Raison. J'avouë, lui dis-je, que c'est un Mystére incompréhensible; nous le croyons pourtant, & nous le croyons avec d'autant plus de confiance & de fermeté, que nous voyons qu'il nous est avantageux de le croire; parce que cela influë dans l'économie du Salut: outre que c'est une vérité, dont mille témoins oculaires ont rendu témoignage, & que Dieu lui-même nous a révélée.
Il faut de bonne foi, reprit le Juge, que vous habitiez des Climats bien fortunez, puis que la Divinité s'y communique ainsi aux hommes: ou il faut, pour mieux dire, que les Gens de votre Monde soient bien vains & présomptueux d'avoir l'impudence de publier hautement, que l'Esprit universel s'abaisse jusqu'au particulier, & se familiarise avec un Ver de terre. Cela me paroît insuportable, & si ce même Dieu prenoit le moindre intérêt à sa gloire, il ne manqueroit pas de punir rigoureusement votre orgueil. Mais avant que je m'engage plus avant avec vous dans ce Discours, dites moi, poursuivit-il, je vous prie, comment cette Révélation se fait? Dieu vous parle-t-il directement lui-même, employe-t-il le Ciel, la Terre, ou quelqu'autre Créature pour cela? de quelle maniére s'y prend-il?
Je ne sai, lui dis-je, s'il vaut la peine de vous entretenir de cette matiére: je vous voi si éloigné de nos Sentimens, & si peu disposé à donner la moindre croyance à nos Dogmes, que j'ai peur que votre incrédulité n'excite votre couroux, & que cela ne m'attire des affaires. Vous n'avez rien à craindre, repartit-il, je suis votre Ami, & honnête Homme; je vous laisserai dire tout ce que vous voudrez, & je me conserverai simplement le Droit d'en juger à ma fantaisie. A cette condition, lui répondis-je, je veux bien vous en dire le peu que mon âge, mon éducation & mon art, m'ont permis d'en aprendre. Mais de peur de prendre les choses de trop haut, ou que je vous entretienne de ce que vous savez peut-être mieux que moi: dites-moi, s'il vous plaît, auparavant, quels Sentimens vous avez de Dieu, du Monde, de l'homme & de son origine, aussi-bien que de sa dépendance, & de ce qu'il doit attendre après cette vie.
Vous avez raison, reprit le Vieillard, je m'en vai vous satisfaire, pour ce qui me touche en particulier: il est impossible que ma confession soit générale, puisqu'il n'y a peut-être pas moins d'hommes que d'opinions. Je croi une Substance incréée, un Esprit universel, souverainement Sage, & parfaitement bon & juste, un Etre indépendant & immuable, qui a fait le Ciel & la Terre, & toutes les choses qui y sont, qui les entretient, qui les gouverne, qui les anime; mais d'une maniére si cachée & si peu proportionnée à mon néant, que je n'en ai qu'une idée très-imparfaite. Cependant, voyant la nécessité de son Existence, & la dépendance où nous sommes à son égard, nous croyons être dans une obligation indispensable de lui rendre nos hommages & nos adorations, de ne parler de lui qu'avec respect, & n'y penser même qu'en tremblant; ce qui fait la principale partie de notre Culte. L'autre est de lui rendre continuellement nos Actions de graces pour tous les biens qu'il nous a faits, sans aucune prétention pour l'avenir, & bien moins aprés la mort, puisqu'alors, n'existant plus, nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez notre Prêtre, comme vous en avez été plusieurs fois témoin depuis que vous êtes parmi nous.
Il est vrai, lui repartis-je, que vous êtes fort ponctuels à donner à Dieu une heure de votre Dévotion tous les jours de l'Année sans interruption, en quoi certes vous êtes beaucoup à louër: mais je trouve étrange que vous rejettiez entiérement la Priére, & que vous ne fassiez aucune distiction entre les jours: car pour nous, nous en employons six à nos Affaires domestiques, & donnons le septiéme à Dieu, & aux Exercices de notre Religion.
Nous ne pensons pas, reprit-il, qu'un jour soit en rien plus excellent que l'autre; ils sont sans doute tous égaux: & quoi que nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos Eglises, nous ne laissons pas de conscrer à Dieu le reste de la journée, de méditer à chaque moment, sur sa Grandeur, & d'admirer sa Bonté envers toutes ses Créatures. Et pour ce qui est de le prier, cela est absolument inutile; outre que ce seroit comme lui vouloir faire violence; car étant immuable de sa nature, il est évident qu'il ne sauroit souffrir aucune ombre de changement.
Ici l'on vint avertir le Juge, que le _Timnɤ_, c'est à dire, _Satrape_, Intendant ou Gouverneur, étoit-là pour recevoir le Tribut du Canton. Nous avons déja remarqué que chaque Village consiste en vingt-deux Familles, qui sont gouvernées par un Baillif: dix Cantons font un Gouvernement, dont le plus ancien des Baillifs est _Timnɤ_ & Président des neuf autres, dans les Assemblées qu'ils tiennent pour exercer la Justice, & régler la Police dans ces dix Villages-là. Outre cela, il y a la Cour Souveraine, où de dix Gouverneurs on en députe un tous les Ans une fois, qui s'assemblent pendant vingt jours ou plus, & jamais moins. Le Roi préside à cette illustre & nombreuse Assemblée, où il se conserve les Droits de Régale, & où l'on peut apeller de tous les autres Tribunaux, lors qu'il s'agit principalement de punition de quelque Crime capital.
L'Intendant qui étoit venu pour recevoir le Don du Peuple, fut parfaitement bien reçu de notre Hôte: on lui fit un Repas magnifique, où le Prêtre & les deux Assesseurs du Village furent aussi invitez. Dans la conversation on n'oublia pas de s'entretenir de Messieurs les Horlogeurs. Le Gouverneur fut curieux de voir notre Machine, il en admira l'invention, & nous donna mille loüanges: mais il auroit mieux valu pour nous qu'il n'eut rien sû de tout cela, puis qu'au fond il n'en résulta rien de bon dans la suite, comme on verra dans son lieu.
CHAPITRE VII
_Conversation curieuse de l'Auteur avec le Juge & le Prétre de son Village, au sujet de la Religion,_ &c.
Après le départ du Satrape, Monsieur le Juge qui se souvenoit encore très-bien de notre Entretien, s'impatientait de m'entendre raisonner sur la Religion que je professois. Pour en avoir l'occasion d'autant plus favorable, il invita le Prêtre exprès le lendemain à dîner, & nous fit venir mon Camarade & moi pour être de la partie. La premiére chose qui donna lieu au _Papɤ_ de parler, fut de nous voir prier Dieu avant le Repas. Comme son Sentiment ne m'étoit point inconnu, & que j'en avois déja causé avec mon Hôte, je me contentai de lui dire que l'idée que j'avois de Dieu, comme d'un Etre souverainement Puissant & parfaitement Bon, me portoit à implorer sa Bénédiction sur les Viandes qu'il me donnoit pour alimenter mon corps, étant persuadé par la Raison & par l'Expérience, que sa Parole rassasioit infiniment plus que le Pain. Il me tint là-dessus à peu près le même Langage du Juge, & prétendoit éluder la force de mon Argument, par l'exemple de ceux de sa Nation, & même de la plupart des Animaux, qui ne sont pas moins nourris de ce qu'ils mangent, que nous qui faisons cette Cérémonie: de sorte que le tout se réduisoit à anéantir absolument l'Oraison. Ne nous amusons point à disputer là-dessus, lui dis-je, c'est une question qui ne résoudra tantôt d'elle-même & qui ne dépend que de quelques autres Véritez, que je m'en vai vous faire toucher au doigt.
Dans la Conversation que j'eus l'autre jour avec notre Juge, il ma avoué lui-même que vous confessez unanimement l'Existence d'un Dieu tout parfait: Suposant cette vérité, qu'il seroit autrement fort aisé de vous prouver par plusieurs Argumens incontestables, & sur tout par celui que l'on attribuë à un certain Saint Thomas, qu'il apelle, la voye de la _causalité de la Cause éficiente_. Puisque par là on remonte immanquablement des effets à une cause premiére, intelligente, & nécessaire de la production de toutes choses.
Je fai cela, dit le Prêtre; & il faudrait être dépourvû de raison pour en douter. Et bien! repris-je, il est clair que c'est ce même Dieu, & point d'autre, qui a créé de rien l'Univers, c'est à dire, le Ciel, la Terre, & en général tout ce qui existe. Pour cela, interrompit le Juge, je ne le comprends pas bien; de rien il ne se peut rien faire. Vous avez raison, repartis-je, par raport à nous, mais à l'égard de Dieu c'est une autre affaire: on ne peut pas sans contradiction, poser la Matiére coexistante avec Dieu; car il y auroit alors deux Infinis, deux Etres indépendans, & on prétend que cela ne s'accorde point. Mais laissons-là les choses infinies, elles sont hors de notre portée. Je croi qu'il suffit au fond de savoir que Dieu a tout fait, sans se mettre en peine de quoi, comment & en quel tems.
Nous avons un Livre, continuai-je, qui nous aprend tout cela: Moïse nous y assure, que Dieu a tout fait par sa Parole, il y a en viron six mille Ans & qu'il y employa six jours, aprés lesquels il se reposa de son œuvre. Que fit-il donc le premier jour, repartit le Juge? Après avoir créé le Ciel & la Terre, il dit que la Lumiére soit, & la Lumiére fut, &c. Le sixiéme, il créa l'Homme de bouë, & soufla dans ses narines respiration de vie, &c. L'ayant fait capable de discernement, il étoit bien juste qu'il vécût sous sa dépendance, & qu'il le reconnût pour le seul Maître de l'Univers. Il lui donna puissance sur tout ce qu'il y a sur la Terre, & lui défendit seulement de ne point toucher à un seul Arbre, qui se trouvoit planté au milieu du Jardin des délices, où là Providence l'avoit établi. La soûmission qu'il avoit pour son Créateur, l'auroit sans doute empêché de contrevenir à ses Ordres, mais la Femme qu'il lui avoit donnée pour Compagne, étant plus infirme & plus curieuse que lui, se laissa emporter à sa passion: elle mit la main sur le Fruit admirable de cet Arbre, le goûta, & le trouva si excellent, qu'elle en donna à son Mari. Ce misérable fut assez malheureux pour en manger, & pour encourir par conséquent, la peine qui lui avoit été imposée, de mourir d'une mort éternelle, c'est-à-dire, de souffrir des peines éternelles après sa mort. Peine dure & insuportable assurément par raport au péché & à celui qui l'avoit commis, mais qui ne laissoit pas d'être fort proportionnée à la Majesté de la Personne lézée.
Je parcourus ainsi l'Histoire de la Création, du Deluge, des Patriarches, de Moïse & d'Aaron son Frére: des Miracles qui avoient confirmé la vérité de cette Histoire. Je les entretins des Prophêtes, de leurs Prédictions, principalement par raport au Messie, de la venuë de ce Sauveur, comment c'étoit le Fils de Dieu, & de quelle maniére il nous avoit rachetez de la punition que nous avions méritée en la personne du premier Homme notre Pére. Enfin, je leur fis voir la nécessité de la Priére, tant par ce que nous en indique la Nature, que par ce que nous en disent les Saints Hommes, & en particulier Jesus-Christ. Et enfin, je leur parlai d'une Résurrection des corps, dont les ames reprendront possession, & d'une Vie éternelle & bien-heureuse, que le Fils de Dieu nous avoit méritée en souffrant la mort ignominieuse de la Croix.
Il faut avouër qu'ils m'écoutérent avec beaucoup de patience; il sembloit même qu'ils y prissent du plaisir, & qu'ils aquiéçassent à la plus grande partie. Mais-je fus fort surpris lors que le Prêtre me regardant fort sérieusement, demanda si je croyois tout cela? Oui assurément, lui répondis-je, que je le croi. Ceux qui doutoient de la Loi de Moïse, mouroient sans aucune miséricorde; & les Apôtres nous assurent que l'on ne peut douter de la vérité des paroles de Christ, & de toute l'œconomie du Salut, sans danger de punition éternelle. Mais ce n'est point la force qui me méne-là, c'est proprement l'évidence. Que diriez-vous de moi, continuai-je, si je vous disois à point nommé, non-seulement ce que vous avez fait de plus caché, mais tout ce que vous devez faire, & ce qui doit arriver à votre Païs? Si je guérissois les malades, ressuscitois les morts, passois les mers à sec, fendois les rochers d'une simple Verge pour en faire faillir autant d'eau qu'il en faudroit pour desaltérer tout un Peuple, & si je faisois mille autres semblables Prodiges; ne diriez-vous pas, ou que je serois Dieu, ou du moins un Instrument dont Dieu se seroit servi pour faire tant de Miracles différens, puis qu'il n'y a rien d'humain en tout cela? Eh bien! continuai-je, c'est ce que les Prophêtes, les Apôtres, & Jesus Christ principalement, ont fait, ainsi que je vous l'ai insinué tout à l'heure: de sorte que nous n'avons aucun lieu de douter delà vérité de ce qu'ils nous ont laissé par écrit.
Votre conséquence n'est pas juste, interrompit le _Papɤ_: Mais avez-vous vû toutes ces belles choses? J'avouë que non, répondis-je, mais il n'est pas toûjours nécessaire de voir une chose pour la croire. Vous n'avez jamais vû l'Europe, les Royaumes qu'elle comprend, leurs Guerres, leurs Religions & leurs Coûtumes: cependant vous croyez ce que nous vous en racontons, parce que vous nous prenez pour d'honnêtes gens, & que deux ou trois autres Voyageurs avant nous, ont informé vos Ancêtres à peu près des même choses. Lors qu'un Fait est apuyé sur le témoignage de plusieurs Personnes de probité, on n'a plus sujet de le révoquer en doute. Or les Faits dont je vous parle, ne sont pas simplement confirmez par un nombre suffisant de personnes pieuses & sages, mais par des nuées de témoins, par des Nations toutes entiéres, qui ne peuvent nous être suspectes, puisqu'il y en a qui ont un Culte, tout différent du nôtre, & qui sont nos Ennemis à bruler. Ces gens, eux-mêmes, qui sont les Juifs, savent comment Dieu s'est aparu à nos Péres, tantôt en Songes, tantôt dans un Buisson ardent, longtems comme une Nuée de jour, & la nuit comme une Colomne de feu, qui les conduisit, & s'arrêtoit où ils devoient camper dans les Deserts[1], lors qu'il les conduisoit lui-même pour aller prendre possession d'un grand Païs, qu'il leur avoit destiné; certes après des témoignages si forts il me semble que nous aurions grand tort d'être incrédules.
[1] On a oui parler d'un savant Anglois qui a fait une Dissertation depuis peu, où il entreprend de prouver qu'il n'y a eu rien de miraculeux ni même d'extraordinaire dans cette Colonne de feu qui conduisoit les Israëlites dans le Desert; & de faire voir par les meilleurs Auteurs anciens & modernes que ç'a été toûjours la coûtume dans ces sortes de Deserts, de se servir de feu pour diriger la marche des Armées, ou des Multitudes, en le faisant porter devant elles par les Guides, de maniére que toute la troupe en pût voir la fumée pendant le jour, & la flamme pendant la nuit. Il prétend que celui qui a eu la direction de ce feu, & qui a servi de Guide aux Israëlites, n'étoit autre chose que Hobab, le Beau-pére de Moïse; ce qu'il tâche de prouver par les versets 29. & 30 du chapitre X. des _Nombres_, & par plusieurs autres Passages de l'Ecriture Sainte.]
A vous parler ingénûment, dit le Juge, il y a quelque chose en tout cela qui surprend, & qui, quoique surnaturel, paroît néanmoins assez vraisemblable. Pas tant que vous pensez, reprit le Prêtre: vous savez comment nos Ayeux y ont été pris pour dupes, à peu près de la même maniére, par la subtilité & la violence de nos premiers Rois. Le Parchemin se laisse écrire en tout tems, & les châtimens que l'on exerce sur ceux qui ne donnent pas les mains aux prétendus Faits, que l'on débite comme des véritez, force des gens à se taire, qui feroient autrement gloire d'en bien conter. Cette Création dont vous venez de nous entretenir, poursuivit-il, en me regardant fixement, est une pure Allégorie, que je trouve assez grossiére dans son genre, & fabriquée par un Auteur fort ignorant de la nature des choses; jusques-là qu'il y fait précéder les effets à la cause, puisque suivant ce que vous avez dit, le premier jour la Lumiére fut créée, & le quatriéme parurent les Luminiares dont cette Lumiére nous vient. Il est certain, au reste, que l'idée d'un Dieu qui travaille, & qui se repose, ne peut être digérée que par des Peuples fort grossiers & ignorans, que l'on vouloit maîtriser, & dont ce Moïse duquel vous parlez, prétendoit être le Seigneur temporel, tandis que son Frére Aaron avoit une Domination sans borne sur leurs Consciences.
Je n'oserois dire de quelle maniére il traitoit Jesus-Christ & sa Mére: mais au sujet de l'Ame, cette Substance spirituelle en nous, dont ils n'avoient, disoient-ils, aucune idée, je ne sçaurois m'empêcher de marquer ici une des difficultez qui vient dans la pensée du Prêtre, lorsqu'il s'est agi de la Résurrection des morts. Il est sûr, disoit-il que la Terre est composée d'un nombre innombrable de petites parties, dont les figures sont extrêmement différentes: cela se voit par la diversité des Objets que cette même terre produit, certaines parcelles, qui sont propres à former une espéce de Fruits, ne seroient nullement convenables pour la production de quelques autres. Ce qui est bon pour faire du Cuivre, ne vaut rien pour construire du Fer. De-là vient, que si l'on séme plusieurs Années de suite du Froment dans un même Champ, on trouve enfin que toutes les parties de matiére, qui étoient propres à nous raporter du Froment, ayant été employées, & n'y en étant plus resté, que cette Terre ne produit absolument plus de Froment, jusques à ce que par le moyen du Fumier, on y en raporte d'autres. Apliquons cet exemple à l'homme: les particules qui sont propres à composer de la chair humaine, ne sont non plus infinies que celles des Grains, & il n'y en a sans doute, dans notre Royaume, que pour former une certaine quantité déterminée de personnes. Faites ce nombre aussi grand qu'il vous plaira, je ne pense pas qu'il égale celui de tous les hommes, qui ont vécu depuis le commencement du monde. Je dis plus, ajoûta-t-il, je ne sai pas si on ne pouroit pas douter avec justice, s'il y a ici assez de ces parties pour soûtenir les hommes qui y naissent pendant dix Siécles seulement. Ceux qui ont tant soit peu étudié la nature des Etres, savent que comme le poil & les ongles croissent, s'usent & tombent, les parties extérieures des Fibres de notre corps s'usent aussi, tandis, que le sang pousse & augmente les intérieures. Il n'est pas croyable quelle dissipation il se fait tous les jours par la transpiration toute seule: mais il y a cet avantage, que les parties dont l'un se dépouille d'un côté, servent à la réparation d'un autre. De sorte que si tout ce que nous perdons pouvoit être transporté dans un autre Païs, sans qu'il en revint d'autre dans le nôtre, il est vraisemblable qu'il faudroit qu'il nous arrivât de tems à autre, une famine & une mortalité, afin que les parties de ceux qui tomberoient pussent servir à l'accroissement des autres, jusques à ce qu'il ne s'en trouvât absolument plus. D'où je conclus, dit-il, que si l'on ressuscitoit, il seroit impossible qu'il y eut assez de parties propres à la construction d'un homme, pour en donner à tous ceux qui ont vécu, autant qu'il en faut pour former un corps d'une stature médiocre: & Dieu sait s'il s'en trouveroit suffisamment des autres, puisqu'il y a apparence que si tous ceux qui sont expirez depuis plusieurs millions d'Années que le monde subsiste, étoient rassemblez en un monceau, il surpasseroit, pour ainsi dire, en grosseur, celui de la Terre, d'où ils ont tiré leur origine.