Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 6

Chapter 63,751 wordsPublic domain

Nous n'eûmes pas fait une demi-lieuë que nous rentrâmes dans un Bois aussi épais que les précédents, mais que nous eûmes percé en moins de deux heures. Ce fût-là où nous nous vîmes, arrêtez tout d'un coup, par des Rochers qui n'avoient non plus de talut qu'une muraille. Cette nouvelle barriére causa aussi de nouvelles disputes entre nous: mes Camarades murmuroient extrêmement, & moi je les encourageois à mon ordinaire. Il falut même que j'en vinsse jusqu'à leur assurer, qu'au lieu que mes idées étoient ordinairement si embrouillée & si mal suivies pendant le sommeil, que je voyois rarement le dénoûment de mes songes, j'en avois eu un la nuit précédente, dont l'enchaînure & les circonstances étoient si particuliéres, qu'il devoit infailliblement nous augurer quelque chose de fort avantageux: & là-dessus j'inventai sur le champ quelques fictions, qui, quoi que peut-être assez mal concertées, ne laissérent pas de faire tout l'effet que j'en attendois. Sur le matin, leur dis-je & environ une heure avant le lever du Soleil, il m'a semblé entendre une voix bruyante comme un tonnerre, qui m'a dit: Que fais-tu-là, mon enfant? Léve-toi, marche, ta délivrance est prochaine. En même-tems s'est présenté devant moi une jeune fille, en vétemens blancs, ayant les cheveux pendans & éparpillez sur les épaules, la face riante, les jambes découvertes jusques au-dessous du genou, & tenant en ses mains un Corbillon d'osier fin, artistement entrelassé de toutes sortes de fleurs odorantes, & rempli de fruits rares & délicieux, dont elle nous a invitez de manger. A ma gauche, il y avoit un champ tout couvert de gerbes du plus beau froment que la terre porte; & à ma droite, un arbre, au tronc duquel il y avoit une ouverture, dont sortoit avec impétuosité, une liqueur claire & vermeille, qui embaumoit par son odeur. Je me suis retourné pour voir ce qu'il y avoit derriére moi, mais apercevant un monstre épouventable, tout hérissé d'épines & de chardons, j'en ai été tellement saisi d'horreur, qu'encore qu'il me tournât le dos, je n'ai pas laissé de m'éveiller en sursaut. A ce songe j'ajoutai une favorable explication, qui ne contribua pas peu à nous donner de bonnes jambes.

En côtoyant toûjours ces Montagnes du côté de l'Orient, nous découvrîmes enfin une fente, par où nous nous mîmes à grimper. Je ne sçaurois exprimer la peine que nous eûmes à nous porter jusqu'au haut. Quand nous y fûmes parvenus, nous nous assimes pour reprendre haleine, & mangeâmes un morceau. Nous étant relevez, nous aperçûmes bien-tôt après un Etang d'environ un quart de lieuë de circonférence, borné d'un côté par des pointes de Rocher escarpées, & même penchantes, jusques sur l'eau, & de l'autre, par une espéce de Digue fort étroite & raboteuse, qui avoit à droit un précipice, dont on ne pouvoit découvrir le fond. Ces objets affreux me rendirent muet comme un Poisson: je ne me sentois plus de force ni de courage pour rien dire, & j'avouë franchement que j'aurois alors desiré de tout mon cœur d'être encore à entreprendre le Voyage. Il n'y avoit aucune aparence de descendre par-là où nous étions montez, & je voyois trop de risque à passer outre.

Dans l'embarras où j'étois, je fis un effort considérable pour monter jusques sur la cime d'un roc, que nous avions laissé sur le derriére: aussi-tôt que j'y fus parvenu, ma douleur se changea tout-d'un-coup en une excessive joye, lorsque je vis qu'immédiatement après ces hauteurs, il paroissoit un Païs plat, uni & entre-coupé de canaux, sur les bords desquels il y avoit des arbres plantez en ordre: il me sembloit même entrevoir des bêtes dans des prez herbeux, & plus loin de grands corps, qui paroissoient être des demeures d'hommes. Je sis signe à mes Camarades de me suivre, & leur marquai par mes gestes & diverses contorsions de corps que notre délivrance aprochoit. L'envie qu'ils avoient d'aprendre de bonnes nouvelles, les porta à m'imiter. Ils pensérent comme moi, s'estropier avant que de me pouvoir joindre, mais de même aussi, ils furent incontinent consolez de leur travail, & convinrent sans hésiter, que cette terre devoit incontestablement être habitée. La difficulté seulement étoit d'y parvenir, & cette difficulté nous paroissoit insurmontable. Nous considérâmes attentivement de cette hauteur où nous étions, tout ce qu'il y avoit à l'entour; mais rien d'accessible ne se découvrant à nos yeux, nous nous aidâmes à descendre, & vînmes examiner de nouveau, le Précipice, & l'Etang.

Pour moi, je fus incontinent d'avis, quelque risque qu'il y eût, que nous devions retourner sur nos pas, aller couper du bois dans la Forêt, où nous avions passé la nuit, le traîner en haut du mieux que nous pourrions, & nous en servir à franchir ce petit trajet. Du Puis, au contraire, trouvant ma proposition d'une exécution presque impossible, dit que le passage qui étoit entre le Lac & le Précipice, paroissoit avoir autour de deux pieds de largeur aux endroits les plus étroits, qu'ainsi on pouvoit aisément hazarder de le passer, & qu'il vouloit bien être notre Guide. Je fus ravi de sa résolution, & je ne manquai pas de l'apuyer par des exemples des Pyrenées & des Alpes, dont j'avois lû quelque chose dans plusieurs Mémoires de Voyageurs: mais La Forêt qui étoit, disoit-il, sujet aux vertiges, protesta qu'il ne nous imiteroit point, quoi qu'il en pût arriver, mais que si l'on étoit résolu de passer, il aimoit mieux le faire à la nage. L'autre lui donna aussi-tôt raison & s'engagea de porter ses hardes, & même les miennes, si je me voulois mettre à l'eau avec lui. Ce qui fut dit fut fait: La Forêt & moi nous deshabillâmes, nous fîmes un paquet de nos habits, & Du Puis s'en étant chargé, se mit en devoir de passer, laissant-là nos haches & nos fusils, qui aussi-bien ne nous étoient plus utiles à rien, puisque nous n'avions pas trois charges de poudre de reste; à condition pourtant, que s'il trouvoit le passage moins dangereux que nous ne nous l'étions imaginé, il les reviendroit quérir. Comme nous nagions parfaitement bien l'un & l'autre, nous fûmes bientôt à l'autre rive, parce que nous avions choisi l'endroit le plus étroit: ainsi Du Puis qui avoit pris nos habits, s'étoit vû obligé de faire un assez grand détour avant que de venir à son passage.

Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous courûmes à sa rencontre, & fûmes bien-aise de le voir venir gaillardement. Mais par une fatalité inconcevable, & dont je ne cesserai d'avoir du regret toute ma vie, comme le malheureux n'avoit pas dix pas à faire pour être sauvé, un éclat de la Roche qui le portoit, se détacha tout-d'un-coup, de sorte que la terre lui manquant sous les pieds, nous le vîmes avec horreur disparoître en criant: O bon Dieu, ayez pitié de moi! Nous nous avançâmes avec précipitation, pour voir ce qu'il étoit devenu, mais helas! nous ne vîmes ni n'entendîmes plus la moindre chose.

Je prie le Lecteur charitable de s'arrêter ici un moment, & de faire une sérieuse réflexion sur notre désastre. Le desespoir où nous étions d'avoir perdu notre Ami, joint à l'état pitoyable où nous nous voyions, n'ayant ni hardes pour couvrir notre nudité, ni aucuns moyens humains pour substenter notre corps, donna si fort la gêne à notre esprit, que nous pensâmes cent fois nous jetter tête baissée après lui, & finir ainsi en un instant le cours fâcheux d'une si malheureuse vie.

CHAPITRE VI.

_De la découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans, de leur Langage, Mœurs & Coûtumes,_ &c. _& de l'estime où notre Auteur & son Camarade y étoient._

Cependant le froid nous saisissoit, parce que le Soleil étoit à l'extrêmité de sa course, deux motifs pressans pour nous faire songer à notre retraite. Nous descendîmes la montagne avec assez de facilité à cause qu'elle avoit-là beaucoup de talut. Au pied il y avoit un fossé large & profond, qu'il falut encore passer à la nage: c'étoit une des barriéres du Païs, où l'on n'avoit point fait bâtir de Ponts pour en faciliter ou l'entrée ou la sortie. Plus nous avancions dans la Campagne, plus nous en découvrions les beautez: mille indices différens nous assuroient que le Païs étoit habité. Les Animaux que nous avions crû voir de dessus la Montagne, étoient en effet des Chévres, qui paissoient dans des Prez, où l'herbe verte les déroboit en partie à la vûë. Nous n'étions enfin pas fort éloignez de ces Troupeaux, lorsque le Chévrier, qui gardoit le plus prochain, & qui étoit couché à terre, remarqua que ses bêtes allongeoient le coû, & sembloient avoir en vûë quelqu'objet qui leur donnoit de l'étonnement. Il se léve, & aussi tôt qu'il nous eût aperçûs, se met à fuïr de toute sa force, s'imaginant en voyant deux hommes nûs sur le soir, venir du côté des Montagnes, que nous fussions enragez, comme nous l'avons sçû dans la suite: ses Chévres se mirent de même à la débandade. D'autres Bergers qui n'étoient pas loin de là avec des Moutons, ne sçavoient que penser de ce desordre; ils eurent pourtant assez de courage pour s'atrouper, & venir sept ou huit qu'ils étoient, reconnoître qui nous étions. Aussi-tôt que nous nous crûmes à portée, nous joignîmes les mains ensemble, & tâchions par toutes les marques possibles à leur donner de la compassion. Ils s'avancérent, & voyant que nous étions nûs & dénuez de toutes armes, ils vinrent jusqu'à quatre pas de nous, avec chacun un gros bâton à la main, & se mirent à nous parler. Je leur dis en Latin, en François & en Portugais, langage que j'avois assez bien apris par raport au tems que j'avois séjourné en Portugal, que nous étions deux Européens honnêtes gens, qui croyions en Dieu, en levant le doigt au Ciel, & frapant ensuite sur la poitrine. Mais quelques efforts & grimaces que je fisse, je connus bien à leur mine, que nous ne nous entendions ni l'un ni l'autre: de sorte que je me jettai à leurs pieds, puis me mettant à trembler & à étendre les mains, je tâchai de leur insinuër que j'avois froid, & que j'aurois fort desiré de me chauffer. Là-dessus ils entretinrent quelques momens, sans donner pourtant aucune marque qu'ils voulussent nous faire du mal. Enfin, après s'être bien consultez, ils nous firent signe de les suivre, & nous menérent chez un vénérable Personnage: qui après avoir jetté les yeux sur nous, commença par nous faire donner à chacun une grande Robbe qui nous couvroit depuis la tête jusqu'aux pieds, parce qu'il y avoit au haut un bonnet attaché, en forme de capuchon.

Il se mit ensuite à nous interroger par signes, d'où nous venions, si c'étoit de l'Orient, de l'Occident, ou de quelqu'autre partie de l'Univers. Nous lui répondîmes en notre Langue, & par les meilleures gesticulations dont nous étions capables, que nous n'étions ni Anges, ni Démons, pour être venus du Ciel ou des Abîmes, que nous étions des Animaux raisonnables comme lui, qui passant la Mer dans une Machine de bois d'une grandeur extra-ordinaire, avions néanmoins fait nauffrage à cent cinquante lieuës de-là: que de tout l'Equipage, nous avions cherché, trois que nous étions, un Asile, dans le dessein d'y passer le reste de nos jours; que l'un avoit péri en chemin de la maniére du monde la plus tragique, & ainsi du reste. Nous le priâmes ensuite d'avoir pitié de nous, de nous faire travailler, & de nous donner la vie. Je ne sçavois pas s'il comprenoit quelque chose de ce que nous lui disions, mais il parut du moins touché jusqu'à répandre des larmes. On nous donna à souper, & une heure après on nous montra un lit, où nous pouvions prendre du repos: tout cela se faisoit d'une maniére si honnête, que nous en étions charmez. Le lendemain ce fut une Comédie de voir le monde en foule venir de toutes parts pour nous voir; chacun nous regardoit avec étonnement, & personne ne pouvoit comprendre, d'où, ni par où nous étions venus à eux. Ces Visites durérent au moins quinze jours ou trois semaines. A force de les oüir parler, nous commençâmes à entendre quelques mots de leur Langage: le premier que nous retinmes fut celui de _Mula_, qu'ils avoient ordinairement coûtume de prononcer, lorsque levant les yeux ou le doigt au Ciel, nous proférions le Nom de Dieu. Nous aprîmes les termes de _At_, manger, _Bɤskin_, boire: _Kapan_, dormir: _Pryn_, marcher: _Tian_, travailler: _Tɤto_, oüi; _Tɤton_, non: & une quantité d'autres, que nous trouvâmes ensuite avoir la signification que nous avions conjecturé qu'ils devoient avoir au commencement. Ce qui nous donna une grande facilité à nous rendre cette Langue familiére, c'est qu'il n'y a que trois tems dans l'Indicatif de chaque Verbe; le Présent, le Parfait indéfini ou Composé, & le Futur: qu'ils n'ont point d'Impératif: que dans leur Subjonctif il ne se trouve que l'Imparfait & le plus que parfait premier, avec l'Infinitif & le Participe. Ils n'ont aussi que trois Personnes pour le Pluriel & Singulier tout ensemble. C'est ainsi, par exemple, qu'ils conjuguent le Verbe manger, _At_.

_Indicatif présent_.

_Ata_. Je mange, ou nous mangeons. _Até_. Tu manges, vous mangez. _Atη_. Il mange, ils ou elles mangent.

_Parfait indéfini_.

_Atài_. J'ai mangé, nous avons mangé. _Atéi_. Tu as mangé, vous avez mangé. _Atηi_. Il a mangé, ils ou elles ont mangé.

_Futur_.

_Atàio_. Je mangerai, nous mangerons. _Atéio_. Tu mangeras, vous mangerez. _Atηio_. Il mangera, ils ou elles mangeront.

_Impératif & Infinitif_.

_At_. Mange, Mangez, Manger.

_Imparfait premier du Subjonctif._

_Atàin_. Je mangerois, nous mangerions _Atéin_. Tu mangerois, vous mangeriez. _Atηin_. Il mangeroit, ils ou elles mangeroient.

_Plus que parfait premier_.

_Atais_. J'aurois mangé, nous aurions mangé. _Atéis_. Tu aurois mangé, vous auriez mangé. _Atηis_. Il & elle auroit, ils & elles auroient mangé.

_Le participe présent_.

_Ataiū_. Mangeant.

De-là dérivent les mots.

_Ataūs_. Mangerie ou Cuisine. _Ataiɤs_. Manger ou Mangeaille. _Atiɤ_. Mangieur ou Cuisinier, &c. _Atians_. Mangeur ou qui mange, &c.

Leur Alphabet est composé de vingt Caractéres, sçavoir de sept Voyelles, _a, e, i, o, u, η, ɤ_ (dont la sixiéme est proprement l'_Aita_ des Grecs, & la septiéme vaut autant que la distongue _ou_) & de treize consones, _b, d, f, g, h, k, l, m, n, p, r, s, t_. Ces mêmes consones leur servent aussi pour les nombres, _b_, vaut 1. _d_, 2. _f_, 3. _g_, 4. _h_, 5. _k_, 6. _l_, 7. _m_, 8. _n_, 9. _p_, 10. _pb_, 11. _pd_, 12. _&c. dp_. vaut autant que deux fois dix, ou vingt, _fp_. trois fois dix ou trente. _fb_, 31. &c. _pp_. dix fois dix ou 100. _r_, 1000. _pr_, 10000. _ppr_, 100000. _s_, un million, _ps_, dix millions, _pps_, cent millions, _ppps_, mille millions, &c. en ajoûtant toûjours un _p_ de plus.

Il faut encore remarquer que leurs Noms & leurs Verbes décrivent aussi les uns des autres, de la même maniére que nous avons en François, _chat, chate, chatons, chatonner,_ &c. Leurs déclinaisons sont de même fort aisées. En voici un exemple.

_Nominatif, Brol_, le Mouton, _Brolu_, la Moutonne, ou Brebis, &c. _Brolη_, les Moutons, ou Brebis, &c.

_Génitif, Brul_, du Mouton, _Brula_, de la Moutonne, ou Brebis, &c. _Brulη_, des Moutons, ou Brebis, &c.

_Datif. Brel_, au Mouton, _Brèla_, à la Moutonne, ou Brebis, &c. Brelɤ, aux Moutons, ou Brebis, &c.

Ce qui est admirable, c'est qu'il n'y a aucune exception dans les conjugaisons & déclinaisons de cette Langue, & que d'abord qu'on fait les variations d'un Verbe, ou d'un Nom, on les fait aussi de tous les autres: & cette variation ne consiste qu'à ajoûter un _A_, à l'infinitif, pour en faire le présent de l'indicatif: comme de, _At_, on fait _Ata_: de _Bɤskin, Bɤkina_, &c. Et aux Noms, on ajoûte un _A_, au nominatif masculin, pour en faire un féminin, ou un _η_, lors qu'on veut le changer en pluriel commun. Comme l'exemple précédent le montre. D'où il est aisé de conclure qu'il n'est pas surprenant qu'au bout de six mois nous comprenions tout ce que l'on nous disoit, & que nous nous faisions de même entendre: mais revenons à notre premier sujet.

Quelques jours aprés notre arrivée, nous fûmes éveillez un matin par le tintamare extraordinaire que l'on faisoit dans la maison: nous nous levâmes pour voir ce que c'étoit, mais quoi que nous observassions jusqu'à la moindre de leurs démarches, nous ne comprenions rien a l'empressement qu'ils témoignoient, depuis le plus petit jusques au plus grand. Tout ce que nous pûmes faire fut de conjecturer, qu'il devoit y avoir du monde à dîner, parce que l'on massacroit beaucoup de Volaille, & que les viandes abondoient de toutes parts dans la cuisine. Sur les dix heures toute la Famille sortit: notre Patron, qui marchoit devant, portoit un grand Coq entre ses bras: nous le suivîmes avec les autres. En passant le Pont du Canal, nous vîmes que tous nos Voisins en faisoient autant que nous: en même tems ceux de l'autre côté de l'eau sortirent aussi, avec un Coq de chaque maison. Celui qui demeuroit vis à vis de nous, exposa le sien contre le nôtre: les autres firent de même, chacun ayant à faire à celui qui demeuroit de l'autre côté devant lui. Il n'est pas croyable avec quel courage & animosité ces Animaux se battoient. Tantôt l'un se jettoit en l'air, & venoit fondre sur le dos de son ennemi, dont il emportoit souvent toute une touffe de plumes. Un moment après l'autre se couchoit à terre & venoit surprendre sa partie sous le ventre, où il enfonçoit son bec le plus profondement qu'il pouvoit: ils biaisoient, ils caracoloient, & ne se le cédoient, ni en vigueur, ni en finesse, jusques à ce que le plus foible étant contraint de le céder au plus fort, tomboit, & que le victorieux l'ayant mis en piéces, se retiroit en chantant son triomphe. Le Combat du nôtre dura jusqu'à midi, celui de quelques autres avoit fini plûtôt; il y en avoit au contraire, qui n'achevérent qu'une heure aprés. Mon Hôte, dont l'Oiseau avoit été tué, alla prendre le Maître du victorieux par la main, le félicita de la Victoire, & l'amena chez lui: tous leurs enfans & domestiques ne tardérent guéres à les suivre. Ce qu'on avoit aprêté chez l'autre fut aporté à notre maison: on se mit à table, & je puis dire, que je ne m'étois trouvé de long-tems à une telle défaite. Nous eûmes assurément un repas de Roi, & on n'oublia pas d'y boire d'importance: le malheur étoit que nous ne les entendions pas.

Le lendemain nos gens ne furent pas moins alertes: aussi-tôt que le Soleil fut levé, ils sortirent tout autant qu'ils étoient; & tous les jeunes hommes du Canton, c'est à dire, l'aîné de chaque Famille, prirent un arbre haut, droit & poli, comme un mât de Navire, qu'ils allérent planter au milieu du Canal, dans un trou ou tuyau bâti de pierres au fond exprés pour cela; au bout du quel on avoit attaché autant de grosses cordes, qu'il y avoit-là de Ménages. Toutes ces cordes furent ensuite tenduës, & entortillées autour des différens arbres, qui étoient plantez au bord de cette eau: & afin qu'il n'y eût point de jalousie, ou aucun sujet de plainte, il y avoit à chaque corde un nœud à la même distance du mât. Au haut cet arbre, qui n'étoit pas à trente piez de distance de la superficie de l'eau, on avoit cloué un ais rond, sur lequel il y avoit un Aigle, dont les deux piez étoient attachez séparement avec de bonne ficelle, à deux crampons de fer, enfoncez bien avant dans le bois.

Quand tout fut prêt, on attendit qu'il fût deux heures après midi: alors les mêmes jeunes gens revinrent, se saisirent chacun d'une des cordes tenduës à l'endroit où il y avoit un nœud, & au premier signal que notre Hôte donna ils se mirent à grimper à qui mieux mieux. Les premiers qui arrivérent auprès de l'Aigle, tâchérent aussi-tôt de s'en rendre Maîtres, mais ils en furent parfaitement bien reçûs. Comme ils avoient les mains nuës & qu'il ne leur étoit pas même permis de les couvrir, ils furent obligez d'essuyer des coups de bec, qui les leur mirent tout en sang. Chacun n'avoit qu'une main, dont il se pouvoit servir pour attaquer, il falloit qu'il se tint ferme de l'autre. D'autre part, l'Aigle n'étoit pas lié si court, qu'il ne pût s'élever de la hauteur de deux piez au moins de son ais; ainsi, au lieu que le combat ne dût durer qu'un moment, comme je me l'étois figuré au commencement, je ne voyois point d'aparence au bout de deux heures, d'en voir la fin de tout le jour. Quelques vigoureux que fussent les attaquans, la situation où ils étoient étoit trop violente; il étoit impossible qu'ils pussent tenir long-tems. Les uns se reposoient le mieux qu'ils pouvoient, les autres se laissoient tomber dans l'eau, où ils étoient pourtant d'abord secourus par des gens qui se tenoient exprès à portée, dans de petites Barques, pour les joindre. Enfin, c'étoit un remu-ménage enragé, & je croi qu'il étoit autour de six heures, lors qu'un de la troupe s'étant saisi adroitement de l'Aigle, lui cassa une jambe de ses dents. Un autre qui là-dessus le poussa lui fit lâcher prise, sous peine de faire la culbute, empoigne l'Animal des deux mains, & se jette à corps perdu, à bas de la corde. Sa pesanteur étant jointe à ce grand effort, l'Aigle fut démembré, la cuisse qui étoit attachée demeura penduë à l'arbre, & le jeune homme tomba dans l'eau avec la Proye entre ses bras. Les assistans jettérent à cette chute des cris redoublez de réjoïssance, ni plus ni moins, que s'il se fut agi du Salut de tout le Public. Ceux qui avoient été mouillez allérent changer d'habits, & se rendirent bien-tôt après chez le Victorieux où chacun lui fit son compliment. Ils soupérent-là ensemble, & passérent une partie de la nuit à se divertir, pendant que les Péres de Famille se traitoient aussi réciproquement, & faisoient ce que l'on peut apeller chére entiére. Le troisiéme jour se passa encore en jeux, en danses, courses & agréables divertissemens.

Nous ne savions ce que tout cela signifioit, mais nous vîmes ensuite qu'ils observoient dans tout le Royaume, les mêmes Cérémonies tous les Ans, à la pleine Lune, qui précéde le Solstice du Capricorne: & que le jeune homme qui emporte l'Aigle, a cette Année-là le choix de toutes les filles du Canton, en cas qu'il se veuille mettre en Ménage; de sorte que pas une ne se peut marier à un autre sans sa permission, qu'il ne refuse pourtant guéres; ainsi l'on peut dire que tout cela ne se termine qu'à une simple formalité, & un honneur singulier pour le triomphant. Aux autres pleines Lunes de toute l'Année, sans exception, ils font aussi battre des Coqs, se promenent en Gondole l'Eté, en Traîneau sur la neige l'Hiver, & prennent pendant deux jours, tous les innocens Plaisirs dont ils sont capables; hormis celui de l'Aigle planté sur le mât. Le reste du mois chacun est à sa besongne; & il n'y a absolument point d'autres Fêtes.

Tout ce tems-là s'étant écoulé sans rien faire, nous fîmes connoître à notre Patron que nous serions ravis d'avoir de l'occupation: on ne fit au commencement pas semblant de nous écouter, mais voyant que nous insistions à vouloir être employez, on nous donna de la Laine à nétoyer, à laver, à battre & à carder, ne sachant point que nous fussions propres à autre chose. Nous fûmes bien-tôt las de ce métier là: La Fôret, qui étoit Horloger de sa Profession, auroit mieux aimé tenir une lime à la main, & travailler au mouvement d'une Montre; mais il n'y avoit point de telles machines dans ces quartiers-là, & on auroit eu de la peine à leur en donner si-tôt une idée. S'étant aperçûs de notre mécontentement, on voulut se servir de nous pour la manœuvre d'une petite Flote.