Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 5

Chapter 53,667 wordsPublic domain

Le Calendrier qu'on suit présentement parmi les Nations de l'Europe, & qui est venu des anciens Romains, n'a pas été toûjours si exactement réglé comme à présent: car du tems de Romulus, Fondateur de Rome, l'année qui doit être le tems que la Terre employe à parcourir son grand Cercle autour du Soleil, n'étoit que de trois cens quatre jours, compris en dix mois: Mars, Mai, Juillet, Octobre, étoient chacun de trente & un jour, les autres n'en avoient que trente. Numa Pompilius son Successeur, en ajoûta cinquante & un à ce nombre, de sorte que l'année avoit alors trois cens cinquante-cinq jours. Il retrancha outre cela un jour de chaque petit mois, qu'il ajoûta à ces cinquante & un, & de leur somme il institua les mois de Janvier de vingt-neuf, et de Février de vingt-huit jours. Enfin, Jules César, premier des Empereurs Romains, ayant consulté les plus habiles Astronomes de son tems, changea de leur consentement, l'année qui étoit à peu près lunaire, en une année solaire, en y ajoûtant encore dix jours, lesquels il distribua de maniére, que Janvier, Août & Décembre, en eurent chacun deux, & Avril, Juin, Septembre & Novembre un. Cependant, comme cela ne suffisoit pas encore, parce que l'année est de trois cens soixante & cinq jours, six heures, moins environ onze minutes, ce Monarque voulut que toutes les quatre années on auroit un an de trois cens soixante & six jours, & ce jour devoit être placé entre la six & septiéme Calande de Mars: si-bien que l'on avoit deux sixiémes Calendes de Mars, dans une telle année, qu'on apelloit bissexte, parce qu'on comptoit deux fois le sixiéme jour avant que de compter le suivant.

Cette correction pour juste qu'elle parut, ne laissa pas de causer de l'erreur au Calendrier dans la suite du tems; car encore que l'année ne fut alors trop longue que d'environ onze minutes, au lieu que le Soleil, comme on parloit, entroit de son tems, ou quarante-cinq ans avant la naissance de Jesus-Christ, dans l'équinoxe du Printems, le vingt-quatriéme de Mars, il y entra le vingt & uniéme au Concile de Nicée, en l'an trois cens vingt-sept, & l'onziéme du tems de Grégoire Treiziéme en 1582: ce que ce Pape ayant remarqué, il retrancha dix jours de cette année-là, entre le quatre & le quinziéme d'Octobre, à cause qu'il ne se trouvoit point-là de Fêtes & de Saints intéressez. Et de peur qu'on ne retomba dans le même abus, ce qui étoit de conséquence pour les équinoxes, qui auroient fait avec le tems une révolution entiére par tous les mois de l'année en rétrogradant: il ordonna qu'à l'avenir, trois Siécles l'un après l'autre, on ne compteroit point d'année bissexte à leur fin, mais seulement au bout du quatriéme: de-là vient qu'il faut quatre cens années Grégoriennes & trois jours, pour égaler quatre cens années Juliennes.

Je sçai bon gré à Mr. Du Puis, dit la Forêt, d'avoir donné une occasion à ce discours; car il y a long-tems que j'avois desiré d'aprendre ce que l'on entend, par l'année bissexte, par vieux & nouveau stile, & de sçavoir la véritable cause de tous ces changemens. Il falut, pour les contenter, leur expliquer de même à plusieurs reprises, ce que veulent dire les termes d'Epacte, de nombre d'Or, de Sicle solaire, d'Indiction Romaine, d'Ides, de Calendes, & presque de tout ce qu'il faut sçavoir pour composer un Almanac. Ce qui leur donna le plus d'admiration, fut lorsque je les assurai que le Soleil qui nous paroît si petit, est infailliblement plus grand gue toute la Terre. Assurément, disoit la Forêt, cela surpasse l'imagination, & je croi que tout ce que l'on nous en sont de pures rêveries. Du Puis qui enchérissit sur tout ce que son Camarade pouvoit alléguer à cet égard, osa même me traiter d'extravagant, parce que je soûtenois que cela étoit véritable; de sorte qu'il falut, malgré moi, en venir, à des éclaircissements pour leur donner quelque satisfaction là-dessus.

J'avouë, leur dis-je, qu'il est impossible de déterminer au juste la grandeur des flambeaux célestes; tous ceux qui l'ont fait ont été des présomptueux, qui ont tâché de nous en imposer. Les instrumens dont nous nous servons pour mesurer la Paralaxe du Soleil, sont trop petits et trop mal divisez, par raport au prodigieux éloignement de cet Astre. Je n'ai jamais vû d'Astrolabe divisé en minutes, & il seroit nécessaire qu'il le fut en secondes, & peut-être en de moindres parties: cela ne se peut, ou il seroit si grand que l'on ne sçauroit s'en servir. Et une preuve qu'on sy peut aisément tromper sans cela, c'est que quelques exacts qu'ayent été les Astronomes, qui non contens de la spéculation, ont voulu réduire cette question en pratique, ils se sont abusez si lourdement, que la différence de l'opinion de l'un à celle de l'autre, est capable de faire douter s'ils avoient seulement le sens commun de vouloir donner leurs sentimens pour des véritez. Ticho Brahe, qui sembloit avoir parcouru les Cieux, comme Christophe Colombe la Terre, assure que le Soleil est cent trente-neuf fois plus grand que le globe que nous habitons. Copernic soûtient que ce nombre va jusqu'à cent soixante-deux. Ptolomée le fait de cent soixante-six. Le Pére Scheiner de quatre cens trente-quatre. Wendelinus de quatre mille nonante-six. Et un de mes Régens le pousse jusqu'à trois millions de fois plus grand que la même Terre. On ne fait donc rien positivement de sa grandeur: mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est beaucoup plus étendu que ce grand Corps, quelque vaste qu'il nous paroisse. Car premiérement, si on le pose égal à la Terre, il est évident que ses rayons rasant les parties extérieures de cette Sphére terrestre, laisseroient en continuant, un cilindre d'obscurité au-delà, dont les côtez seroient paralléles; de sorte que les Planettes qui passeroient par cette ombre, ne recevant aucune lumiére, & n'en ayant point d'elles-mêmes, seroient éclipsées. Si le Soleil étoit plus petit, ses rayons, après avoir rasé la Terre, iroient en s'élargissant, & formeroient un Cône tronqué d'ombre, dont la base seroit au Firmament, & le sommet sur la partie de la Terre opposée au Soleil: d'où il suit qu'il y auroit encore une plus grande partie du Ciel obscurcie, & que toutes les Planettes qui s'y rencontreroient, dévroient, comme il vient d'être dit, ne rendre aucune clarté. Or il n'y a jamais que la Lune qui nous paroisse éclipsée: ainsi il paroît que le Soleil doit être incomparablement plus grand que la Terre; puisque ses rayons ayant rasé cette grande masse, se réunissent un peu au-dessus de la Lune, où le Cône formé par l'ombre de la Terre, finit en pointe. A cette explication j'ajoûtai une figure sur le sable, pour leur en faciliter l'intelligence.

Je confesse, dit alors Du Puis, que cela est démonstratif, pour ce qui touche la cause; mais pour les effets dont vous parlez, ou les défaillances des Planettes, je n'y entends goute, & je n'ai pas même sçû que les Eclipses eussent rien d'ordinaire & de naturel. Au contraire, repris-je, il n'y a rien-là de mistérieux. Les Planettes sont des corps opaques & durs, qui ressemblent assez à la Terre, & que bien des gens croyent habitées; elles ne donnent aucune clarté que par réflexion, & après l'avoir reçûë du Soleil. De-là vient que nous n'avons d'Eclipse de Lune que lorsque se levant d'un côté, pendant que le Soleil se couche de l'autre, & que ces deux Astres sont par conséquent en opposition, la Terre se trouve directement entre-deux, & empêche qu'ils ne se puissent voir en face. Mais si le soleil, interrompit La Forêt, est la source de la lumiére, comment la perd-il à son tour en de certains tems? D'où lui viennent ces désaillances, qui alarment si fort le monde, & qui est-ce qui lui rend son ancien éclat? Comme l'interposition de la Terre, repliquai-je, cause les Eclipses de Lune, l'interposition de la Lune obscurcit aussi le Soleil: c'est-à-dire, que toutes les fois que la Lune est en conjonction avec le Soleil, & qu'elle passe entre lui & la Terre en droite ligne, elle fait l'office d'un rideau, qui nous dérobe la vûë de ce bel Astre; mais cette privation ne sçauroit durer long-tems, à cause du mouvement différent de ces Corps. Le cercle que la Terre décrit autour du Soleil est incomparablement plus grand que n'est celui que la Lune fait autour de la Terre, & au lieu que celle-là avance environ treize degrez en un jour, celle-ci n'en franchit qu'un peu plus d'un en Hyver, & un peu moins en Eté, de sorte qu'ils se dégagent bien-tôt de l'autre. Comment, dit La Forêt, la Terre va plus vite en une saison qu'en l'autre? Oui en aparence, repris-je, cela différe environ quatre minutes, parce que la Terre étant beaucoup plus éloignée du Soleil en Eté qu'en Hiver, il faut qu'il semble aussi aller plus lentement pendant les longs jours, que durant les courts: comme une voiture qui n'est qu'à cinquante pas de notre œil, paroît aller bien plus rapidement que lorsqu'elle en est à cinq cens pas de distance.

Mais, dit du Puis, puisqu'il s'agit de pas, un même feu ne se fait-il pas mieux sentir à deux pas de distance qu'à dix? Sans doute, lui-répondis-je. Et si le Soleil qui est chaud, reprit-il, est plus près de la Terre en Hiver qu'en Eté, pourquoi la chaleur ne se régle-t-elle pas suivant son éloignement? & d'où vient que nous tremblons de froid dans le même tems que nous dévrions suër à grosses goutes? C'est fort bien dit, repartis-je, cette objection fait voir, que l'ignorance & la raison ne sont pas incompatibles; cependant en pensant m'avoir pris, vous vous êtes trompé vous-même. Je ne veux pas vous prouver qu'il n'y a au monde ni chaud, ni froid, ni clarté, ni odeur, ni son, ni couleurs, ni aucune des qualitez que nous apercevons dans les corps: cela me donneroit trop de peine, & vous ne m'entendriez peut-être pas, parce que cela dépend de certaines connoissances, dont vous n'avez seulement pas les principes: je me contenterai de vous dire, qu'il n'y a à proprement parler, qu'une même forte de matiére, mais qui, à proportion qu'elle est figurée, ou en mouvement, produit en nous, par le moyen de nos organes, de certains effets, que nous attribuons aux corps, & qui nous les fait apeller chauds, froids, lumineux, colorez, & ainsi des autres; quoi qu'effectivement le son, la couleur, le goût, &c. soient proprement en nous, & non dans ces corps; comme la douleur, qui provient d'une piqueure, est en nous & nullement dans l'épingle qui l'a causée. Et marque que votre comparaison n'est pas juste dans le sens même où vous la voulez employer, c'est que le coupeau des Alpes qui est plus près du Soleil de toute leur hauteur, que le pied, demeure couvert de neige en Eté, pendant que tout périt de chaud dans leurs Valées, qui en sont d'autant plus éloignées: dont la véritable raison est, pour ne rien passer sans quelque legére explication, que l'air est si subtil à une lieuë de la Terre, que dans quelque agitation qu'il soit, il n'a pas la force de dissiper les moindres corps; au lieu qu'il est si grossier sur sa superficie, qu'il est capable d'ébranler nos parties les plus solides, & de causer ce que nous apellons une excessive chaleur.

Tout cela est beau assurément, reprit La Forêt, mais je vous demande pardon si je vous dis, que je ne vois pas que vous ayez encore rien conclu par raport à l'Hyver & à l'Eté. Cela est vrai, lui répondis-je, c'est une question d'une autre nature. Lorsque le Soleil est élevé vers notre zenith, comme en Eté, quoiqu'il soit fort éloigné de nous, il ne laisse pas de nous envoyer beaucoup de rayons presque perpendiculairement; au lieu qu'en Hyver, restant plus bas vers l'horison, la plûpart de ses rayons, qui ne peuvent venir que de côté, rejaillissent sur la superficie de notre Atmosphére; bien peu passent & pénétrent jusqu'à nous: cependant, c'est dans le grand ou petit nombre de ces rayons, que consiste le chaud & le froid; comme cela se prouve aisément par les miroirs & les verres ardents, dont les effets sont toûjours proportionnez à la quantité des rayons de lumiére qu'ils rassemblent.

Pendant ces doux entretiens, qui se faisoient plûtôt en vûë de passer le tems, que d'augmenter le nombre des Philosophes, puisqu'il auroit falu s'y prendre d'un autre biais pour y réüssir, nous ne laissions pas d'avancer considérablement: mais enfin, il falut changer de langage. Il y avoit trente-cinq jours que nous avions quité notre Troupe, & nous comptions que nous devions avoir fait environ cent trente lieuës de chemin, lors que tout d'un coup, nous nous trouvâmes au bord d'un Lac, qui nous paroissoit d'une fort vaste étenduë. Cet obstacle nous étonna, nous demeurâmes assez long-tems irrésolus sur ce que nous devions faire; l'un parloit de s'en retourner, l'autre de rester-là, & de se loger le mieux que nous pourrions, pour y passer quelques jours: mais enfin, il fut résolu de nous avancer à droite, & de côtoyer cette grande eau, pour voir si nous en trouverions la fin. Après sept ou huit lieuës de marche, nous commençâmes à voir terre de l'autre côté, & nous étions ravis de ce qu'à mesure que nous avancions, nous en discernions toûjours mieux les objets; mais en récompense, nous aperçûmes que nous entrions insensiblement dans un lieu marécageux, où la terre étoit molle, tremblante & de très-mauvaise odeur. Tout le Païs étoit aux environs de-là, plat & uni; nous ne voyons aucune issuë, & nous ne faisions plus un pas, de quelque côté que nous tournassions, que nous n'enfonçassions jusqu'à moitié jambe. J'avois beau encourager mes gens, il n'y eut pas moyen de passer outre, il falut même malgré nous retourner sur nos pas; & quoi-que nous fussions extrémement harassez, nous fûmes obligez de faire plus de deux grandes lieuës avant que d'oser nous arrêter, parce que nous étions mouillez, & que jusques-là, nous n'avions point trouvé de bois pour faire du feu capable de nous sécher.

Après nous être reposez suffisamment, nous prîmes le parti de gagner toûjours à gauche, & de voir s'il n'y auroit point d'empêchement de ce côté-là. Nous marchâmes ainsi quatre jours de suite, jusques à ce que nous arrivâmes à une Forêt remplie de chênes d'une hauteur & d'une grosseur extraordinaire. Nous hésitâmes si nous devions nous y engager, & nous ne le fîmes qu'à condition que nous ne nous écarterions du Lac, que le moins qu'il seroit possible: mais cela ne dura pas long-tems, à peine eûmes-nous fait trois petites lieuës, que nous nous trouvâmes au pié d'une Montagne si escarpée, qu'il n'y a point d'animal qui fût capable d'y monter. Le Roc avançoit même sur le Lac, dont les eaux quelquefois agitées, en avoient vrai-semblablement rongé le pié. Nous côtoyâmes cette hauteur de l'autre côté, pendant tout un jour, sans trouver aucun endroit, qui nous la rendît accessible: ce n'étoit par tout que précipices & hauteurs épouventables. A l'aspect affreux de tant d'obstacles invincibles la patience nous abandonna: mes deux Camarades me firent de fort sensibles reproches, de ce que je les avois engagez dans ce mauvais pas.

J'avouë, leur dis-je; que nous avons raison de nous plaindre de notre malheureux fort; mais vous devez considérer que rien n'arrive à l'aventure; il y a sans doute une Providence, qui dirige tout à sa volonté. Comme c'est cette Sagesse qui nous a conduits, elle nous suggérera bien aussi les moyens de nous en tirer d'une maniére ou d'autre. C'est une chose assurée que Dieu n'abandonne jamais les siens, en quelque part du monde qu'ils aillent: si nous mettons en lui notre confiance, il nous assistera de son secours. Vous savez que ce n'est ni le lucre, ni la gloire, qui nous a attirez ici; nous n'avions même rien à perdre, & moyennant que nous conservions la vie, nous avons tout ce que nous aurions eu chez nous. Ne nous rebutons point de ce qui nous est arrivé jusqu'ici, notre but principal est de courir, & de découvrir des nouveautez, qui nous fassent plaisir: je ne desespere pas d'aller plus loin, & de trouver un jour de quoi nous mettre en état de vivre heureux. Allons, ne perdons point de tems, poursuivis-je, retournons-nous-en au Lac, & voyons si nous ne pourrons pas trouver le moyen de le passer sans trop de danger. Nous avons par bonheur des haches, & il y a ici du bois en abondance, nous ne serons pas les premiers qui auront franchi un trajet avec un Radeau. Si nous en venons à bout, je me flâte après cela d'une plus heureuse découverte. Jusques ici le Païs est inhabitable, il est humainement parlant, impossible qu'il soit de même par tout; & qui fait enfin si nous ne trouverons pas quelque Peuple civilisé, qui récompensera, par ses honnêtetez les fatigues & les dangers que nous avons effuyez pour les aller déterrer, & pour leur aprendre, s'ils ne le savent pas, qu'il y a d'autres gens qu'eux au monde.

J'avois beau en conter à mes Camarades, tout cela ne les satisfaisoit point, & je suis persuadé que s'ils avoient vû la moindre aparence de retrouver notre Equipage où nous l'avions laissé, ils auroient sans doute tout hasardé pour tâcher de la rejoindre. Il falut pourtant se résoudre à quelque chose. Nous retournâmes au Lac, & le considérâmes de bien des endroits avant que nous convinsions de celui où nous hasarderions de le passer. Ces allées & venuës nous consumérent pourtant huit jours, le neuviéme nous commençâmes à mettre la main à la besogne. Nous coupâmes premiérement dix arbres de sept à huit pouces de diamettre, dont nous ôtâmes les branches, & les accourcîmes jusques à la longueur de vingt semelles; puis les ayant mis dans l'eau, nous les attachâmes ensemble du mieux que nous pûmes, partie avec des joncs entrelacez, & principalement avec de l'écorce de branches de saules, qui étoient en grande quantité au bord de l'eau & dont nous tressames des cordes de telle longueur que nous les voulûmes. Ensuite nous aprêtames une vingtaine d'autres arbres plus courts que nous arrangeâmes & liâmes de travers sur les premiers. Enfin nous en mîmes sur ces seconds une troisiéme étage, du même sens & de la même longueur que ceux de la premiére couche. Nous fîmes aussi cinq avirons, ou pêles, qui nous tinrent plus de tems que tout le reste.

Comme nous étions encore occupez à notre charpenterie, La Forêt nous avertit qu'il voyoit à soixante pas de-là remuër quelque chose dans des joncs, qui n'étoient pas fort éloignez du Lac: en effet, nous reconnûmes d'abord avec lui qu'il faloit même que ce fût un animal d'une grosseur considérable. Du Puis & moi prîmes chacun notre fusil, & l'ayant chargé de quatre balles, nous tirâmes ensemble dessus, conservant un troisiéme coup pour le nécessaire; comme l'expérience nous l'avoit enseigné dans notre route, où nous manquâmes deux ou trois fois d'être déchirez pas des Ours, pour nous être défaits de tout notre feu. Nos Armes étoient à peine lâchées que nous fûmes extrémement surpris & épouventez d'entendre des hurlemens effroyables, & de voir un trémoussement si prodigieux dans ces roseaux. Nous fûmes assez long-tems en suspens, si nous devions aller voir ce que c'étoit ou non; mais après avoir considéré que tout ce que nous entendions & voyons ne pouvoit être vrai-semblablement que l'effet d'une playe mortelle, qui mettoit cette bête hors de deffense, nous rechargeâmes nos fusils, & nous aprochâmes toûjours, en tremblant pourtant, de l'endroit où elle se débattoit. D'abord qu'elle nous aperçût elle redoubla ses cris, & faisoit de grands efforts pour échaper à notre poursuite; sa peur nous enfla le cœur; & La Forêt lui voyant lever la tête lui lâcha son coup si à propos, qu'il la lui ouvrit de part en part, & la coucha roide morte. Nous restâmes néanmoins encore quelques momens sans oser en aprocher; mais voyant qu'elle ne se remuoit plus, nous commençâmes par la toucher du bout de nos armes, & l'ayant tirée hors de-là, nous reconnûmes que c'étoit une espéce de Loutre; mais qui n'avoit que deux jambes fort courtes sur le devant, lesquelles l'un de nous deux avoit cassées à la premiére décharge; ce qui lavoit mise hors d'état de fuir. Cet animal devait peser au moins cent cinquante livres. Nous nous mîmes après à l'écorcher, ensuite de quoi nous en rôtîmes la meilleure partie. La chair en étoit bonne, & avoit un goût aprochant de nos Canards.

Le lendemain, qui étoit le treiziéme jour que nous étions arrivez-là pour la premiére fois, nous résolûmes de démarer, & de passer outre. La pesanteur de notre Radeau faisoit que nous allions fort lentement: il y en avoit toûjours deux qui travailloient de la pêle, tandis que l'autre prenoit du repos. L'air étoit par bonheur fort tranquille, le tems le plus agréable du monde; & je puis dire que nous prîmes bien du plaisir à ce passage, que nous avions entrepris pourtant sans savoir ce que nous deviendrions. C'étoit une chose surprenante de voir la multitude infinie de Poissons qu'il y avoit dans ce beau Lac: les uns sautoient d'un côté, les autres venoient heurter contre notre Voiture de l'autre: il y en avoit même qui nous suivoient avec la tête hors de l'eau, & donnoient des branlemens de queuë, par lesquels on eut presque dit qu'ils vouloient témoigner la joye qu'ils ressentoient de nous voir. Ce petit jeu muet nous rendoit quelquefois si attentifs, que nous restions de longs intervales dans l'inaction. Nous en prîmes plusieurs de la main que nous rejetâmes aussi-tôt dans leur élément; & il ne tenoit qu'à nous d'en prendre autant que nous en aurions voulu. Ce qui augmenta sensiblement notre joye, fut que vers le soir, lors que nous perdions de vûë le rivage que nous avions quité, nous découvrîmes en même tems celui du côté où nous tendions. Cette agréable vûë nous donna de nouvelles forces: nous travaillâmes presque toute la nuit, & je doute qu'il fut le lendemain, plus de quatre heures après-midi, lors qu'heureusement nous vînmes donner de notre Radeau contre le bord. Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous trouvâmes à propos de nous servir de tout ce que nous avions, d'attaches pour amarer notre Machine, tant à de grosses pierres qu'il y avoit sur le rivage, qu'à un pieu, ou tronc d'arbres que nous enfonçâmes en terre, & que nous avions aporté à ce dessein, dans l'incertitude où nous étions si nous nous trouverions mieux ailleurs, & si nous ne serions peut-être pas forcez de repasser quelque jour par ce même endroit. Au reste, nous nous sentions si fatiguez de notre Navigation, que nous campâmes à cent pas de-là, & y restâmes jusques au lendemain au matin, que nous continuâmes notre route.