Voyages et Avantures de Jaques Massé
Part 16
Nous voici pris, mon Ami, lui dis-je, je ne sai pas comment nous nous tirerons d'ici: Si nous avions tantôt tiré à gauche, nous nous serions sans doute mis au large, & je ne vois pas si nous pourrons rebrousser chemin, il y a loin, & le courant est ici trop rapide. A ces mots, il sonde, & trouvant que ce passage n'avoit que trois ou quatre pieds de profondeur, il se deshabille sans rien dire, & se jette tout d'un coup à l'eau. O Ciel! m'écriai-je, que faites-vous? Il me semble vous entendre tomber dans la Riviére. N'ayez pas de peur, me répondit-il, la chûte est volontaire, je m'en vai un peu examiner la profondeur & la largeur de ce Détroit. Il ne fut pas à vingt pas de là, qu'il conjectura être au point où ces deux Branches se réünissoient. Il me vint annoncer cette agréable nouvelle, & y ajoûta, que nous étions indubitablement au plus étoit. Là-dessus, je passe le long des deux bords, & ayant remarqué qu'il n'y avoit que deux endroits pointus, où la Roche nous empêchoit de passer, je me mis après à grands coups de Pic & de Marteau, de sorte qu'en moins de deux heures j'avois emporté l'une de ces pointes. Cet exercice, avec tout ce que nous avions déja fait, m'avoit extrémement abattu, nous prîmes quelques alimens pour nous donner un peu de forces, & nous nous reposâmes jusques à ce que nous fussions en état de recommencer notre travail. La Forêt, pour m'imiter, voulut abattre le reste de ce qui s'opposoit à notre passage, mais soit que la pierre fût-là plus dure, ou qu'il n'agit pas avec autant de vigueur que j'avois fait, il remarqua qu'il n'avançoit que fort peu: il fallut que je lui aidasse, & que nous nous missions à la besogne alternativement.
Il y avoit long-tems que nous étions occupez à cela, & il y restoit peu de chose à faire, lors que nous entendîmes un bruit confus comme de voix, aprocher de nous: nous nous tînmes quelques momens coi, pour écouter avec plus d'attention; enfin, nous reconnûmes que c'étoient des gens qui venoient à nous. Assurément, dis-je à La Forêt, que notre fuite n'a pas été si secrette que l'on ne l'ait remarquée: peut-être le jour étoit-il bien avancé avant que nous soyons entrez dans cette Emboucheure, ou que quelqu'un nous fait épiez dans les Canaux; quoi qu'il en soit, il y a beaucoup d'apparence qu'on en a donné à midi connoissance à la Cour, & que le Roi a commandé qu'on envoyât du monde pour nous prendre. Entendez-vous bien comme ils avancent, continuai-je, les voilà à tantôt à nos trousses: que faire présentement? Ma foi, dit La Forêt, pour ce qui est de moi, je suis d'avis que nous nous battions jusqu'au dernier soûpir de la vie: nous avons ici des Instrumens, qui nous viendront bien à point pour cela, car aussi-bien si nous nous laissons amener, j'apréhende qu'on ne nous jouë quelque mauvais tour, & que nous n'allions aux Mines. Nullement, répondis-je, il n'y a point de danger: le Roi est trop debonnaire pour en agir avec nous de cette maniére, nos Ouvrages lui font trop de plaisir, pour s'en vouloir priver en nous bannissant; outre que nous pouvons dire avec beaucoup de vraisemblance, que nous étant mis sur la Riviére, à dessein d'examiner la diversité de ses Rivages, le malheur a voulu que la nuit, les attaches de notre Bâteau se soient défaites, sans que nous nous en soyons aperçûs, & qu'ainsi nous avons été emportez par le courant, jusques dans l'endroit où ces gens nous ont trouvez. On se rira de ce petit malheur, & on sera ravi d'être venu si à propos à notre secours.
Comme mon Camarade ouvrait la bouche pour me répondre, nous avisâmes de la lumiére: ils n'étoient pas sans doute à plus de trente pas de nous, & dans le même Bras où nous nous étions engagez, mais qui faisoit comme un coude en cet endroit-là, ce qui fut cause que nonobstant les Chandelles qu'ils avoient, ils ne nous découvrirent pas. Etant venus-là, leur Bâteau, qui étoit apparemment plus large que le nôtre, se trouva tout d'un coup embarrassé: ils témoignérent d'en être en peine. Que ferons-nous présentement, dit l'un d'eux? Ce que nous ferons, répondit un autre, nous nous tirerons d'ici du mieux que nous pourrons, & irons tâcher de passer à gauche, comme nous aurions fait, si vous vous en étiez raporté à moi. Nous ferons tout ce qu'il vous plaira, reprit le premier, mais pour moi, je m'imagine que tout ce que nous faisons & rien est la même chose: il y a peut-être douze ou quinze heures que ceux que nous cherchons ont passé par ici, il faut qu'ils soient présentement bien loin, ou qu'ils soient péris en quelqu'endroit, comme nous avons manqué de faire plusieurs fois: si vous étiez tous de mon sentiment, nous nous en retournerions, & dirions, comme il est vrai, que nous avons trouvé des obstacles, qui nous ont empêché de passer outre. Le Roi qui voudroit bien ravoir ces gens-là, ne prétend pourtant pas de leur faire violence: vous savez que l'on nous a chargez de les prier honnêtement de revenir, & de les laisser aller en paix, au cas qu'ils n'en voulussent rien faire. Nous pourrions dire encore, si vous voulez, que nous les avons atteints, mais que malgré toutes nos instances, il n'a pas été en notre puissance de les faire revenir, à cause qu'ils ne se plaisent point parmi nous, que leurs Maximes différent trop des nôtres, & qu'ils veulent voir s'il n'y aura pas moyen de repasser dans leur Païs, ou ils peuvent exercer leur Culte en toute liberté: au lieu qu'ici ils n'osent pas même le défendre, comme ils l'ont témoigné en diverses occasions. Allons, allons, dirent-ils tous là-dessus, nous conviendrons en chemin de ce que nous aurons à dire.
Nous fûmes du tems sans oser bouger, quoi-que nous ne les entendions plus, parce que nous apréhendions qu'ils ne changeassent de résolution; & qu'entendant nos coups de Marteau, ils ne revinssent à la charge. De la tranquillité où nous étions, nous passâmes aisément à l'assoupissement, & enfin nous nous endormimes. A notre réveil, nous recommençâmes à tarabuster avec d'autant plus d'empressement que nous n'avions nullement chaud, & que nous étions aussi frais & gaillards que si nous avions reposé dans un bon lit. Ainsi nous achevâmes de briser les angles qui nous arrêtoient, & nous ouvrîmes le passage à force de bras. Nous trouvâmes ensuite les choses, comme mon Camarade les avoit cruës, car nous nous sentîmes tôt après au large: mais dans un endroit où mille Echos répondoient, & se renvoyoient mille autres fois les paroles que nous proférions, avec une force inexprimable. Ce prodige, qui nous auroit sans doute charmez dans une autre occasion, nous épouventoit alors; on eut dit de bonne foi, que c'étoient autant de Démons, qui fendoient l'air de leurs voix monstrueuses: la frayeur que nous en prîmes nous retint long-tems sans parler.
Nous allions alors fort lentement; & dans cet intervalle, nous commençâmes à entendre un autre bruit confus, qui ne ressembloit pas mal aux roulemens d'un Tonnerre un peu éloigné. Notre peur, qui étoit déja très-grande, ne laissa pas d'augmenter encore: il ne faut rien pour troubler entiérement un homme qui croit être dans le danger: chacun se donnoît la gêne pour deviner ce que c'étoit. Nous n'en étions pas fort éloignez, lors que nous jugeâmes qu'il falloit nécessairement qu'il y eût-là quelque endroit où il avoit beaucoup de pente, & où l'eau tombant comme un torrent, causoit ce tintamare que nous entendions. Ce fut-là où notre perte nous parut inévitable. Je ne songeois point alors à ce que l'on nous avoit conté du Portugais, qui y avoit passé autrefois: si j'avois fait réfléxion à cela, je ne me serois pas mis si fort en peine. Comme nous avions des cordes, je crus qu'il étoit tems de s'en servir: nous prîmes au plus vîte dix ou douze Pailes & Hoyaux, que nous liâmes en un faisseau le plus étroitement que nous pûmes, & jettâmes cet Ancre à l'eau. Le reméde fut efficace, le fond étant raboteux, notre Machine s'acrocha en un bon endroit, de maniére que nous n'avancions plus qu'à proportion de la corde que nous lâchions. Au bout environ de vingt-cinq brasses, mon Camarade, qui étoit le plus souvent devant pour sonder de sa Rame, & sentir des deux côtez s'il ne se présentoit point d'obstacles à notre passage, me cria tout d'un coup que je tinsse ferme, qu'il tomboit de l'eau d'enhaut, & qu'il étoit déja tout mouillé. Là-dessus je l'apelle, & après être convenus que cette eau que nous avions entenduë, & qui étoit sans doute la même qu'il venoit de sentir, ne pouvait venir d'ailleurs que du haut de la Montagne, d'où elle se précipitoit par quelque crévasse dans la Riviére où nous étions, nous résolûmes d'aller reprendre notre Ancre. A peine étions-nous à moitié-chemin que notre Cable rompit, quoi que nous ne fissions pourtant pas de grands efforts pour remonter: il falut se consoler de cette perte, il n'y avoit pas moyen de la réparer, & elle n'étoit pas considérable dans cette conjoncture. Je songeai seulement à me ranger de côté, afin d'éviter la chûte impétueuse du torrent que nous craignions. La Forêt, à force de ramer, aida à mon Gouvernail à nous porter contre la Roche: ainsi nous passâmes le plus heureusement du monde, sans être aucunement mouillez, mais pas pourtant sans quelque danger d'être engloutis par les roulemens & bouillonnemens épouventables, que cette grande quantité d'eau causoit en se précipitant de si haut: & il est vrai-semblable que nous aurions été abîmez si nous eussions passé de l'autre côté.
Le reste du chemin que nous avions encore à faire, ne fut pas à beaucoup près si dangereux que le précédent: Dieu nous fit la grace d'en voir l'issuë. Aussi le remerciâmes-nous de bon cœur, lors que nos yeux commencérent à recouvrer la lumiére: nous en eûmes une joye que les termes les plus forts de notre Langue ne sauroient assez bien exprimer. Nous ne pûmes pourtant pas immédiatement après mettre pié à terre, les bords au commencement de cette lugubre Embouchure, sont trop escarpez pour cela, nous fûmes obligez de décendre encore au moins trois milles, après-quoi nous abordâmes à gauche, dans un endroit herbeux, que la Nature sembloit avoir fait exprès pour nous réjoüir, après être échapez de tant de visibles dangers.
Les provisions que nous avions commencérent à nous venir merveilleusement bien à point; nous fîmes assurément un bon repas, & n'épargnâmes point notre Cidre. Il devoit être au moins alors deux heures après-midi, à ce que nous en pouvions juger par la hauteur du Soleil: d'où il paroît que nous devions avoir resté autour de trente heures sous cette Voûte ténébreuse. De là nous poursuivîmes notre route du mieux que nous pûmes.
Ce Fleuve a de prodigieux détours; il est rempli de Rochers à fleur d'eau, & de toutes sortes de hauteurs, d'Isles, qui forment en des endroits jusqu'à dix ou douze passages étroits & difficiles. On y trouve même des chutes extrêmement dangereuses; cependant comme nous les passâmes sans malheur, & sans qu'il nous y arrivât rien de si extraordinaire qu'on ne se puisse aisément représenter dans une Navigation de cette nature, je ne m'amuserai point à en décrire les circonstances, de peur de fatiguer le Lecteur.
Je dirai seulement qu'environ à trente-cinq lieuës de la Mer, cette Riviére se divise en deux Branches, dont nous choisîmes la plus petite, parce que nous voulions rester à gauche, & qu'il nous sembloit que l'autre s'écartoit trop de notre route. Ce fut justement dans cette division qu'un gros Saumon s'étant élevé hors de l'eau, jusqu'à la hauteur de sept ou huit pieds, retomba dans notre Bâteau, où nous le reçûmes avec bien de la joye, dans l'espérance de nous en régaler, comme nous fîmes effectivement pendant plusieurs jours. Quelque diligence que nous fissions, nous mîmes pourtant un mois à notre Voyage.
La joye que nous ressentions de tirer vers notre Patrie, sans savoir pourtant si jamais nous y rentrerions, nous rendoit infatigables; à peine prenions-nous du repos: on eut dit, qu'un Vaisseau nous attendoit pour nous porter en Europe. Mais helas! lors que nous arrivâmes à l'embouchure de la Riviére, nous nous vîmes tout à coup au bout de nos espérances. Un trajet épouventable se présentoit-là à nos yeux, dont le passage nous sembloit interdit pour jamais. Tant qu'on est sur la Terre, on cherche, on invente des moyens pour surmonter les obstacles qui se présentent; il n'en est guére de si fâcheux dont on ne vienne à bout avec un peu de patience & de travail: mais l'Océan impitoyable, ôte même à ceux qu'il arrête sur ses bords, l'envie de rien tenter pour le franchir.
Il y avoit cinq ans passez que nous avions quité ces Côtes pour aller chercher fortune. Nous avions, à la vérité, bien essuyé des dangers & des fatigues extraordinaires, mais nous nous étions aussi-bien divertis; & je ne voudrois pas encore à l'heure qu'il est, n'avoir pas vû un si beau Royaume; au contraire, je me suis répenti mille fois de l'avoir quitté. Mon Camarade, qui en étoit cause, ne savoit ici que dire, le pauvre Diable étoit tout déconcerté, il fallut pourtant se résoudre à quelque chose.
La Saison étoit encore belle, & nous étions par bonheur fournis de quantité de bonnes choses; il n'y avoit que des clous, que nous n'avions pas en fort grande quantité. Je fus d'avis que la premiére chose que nous devions faire, étoit de nous loger le mieux que nous pourrions: les Haches & les Hoyaux, que nous avions, nous servirent fort bien à cela. Nous bâtîmes donc, sous une espéce de Tillet d'une merveilleuse grandeur, qui étoit à cinquante pas de la Riviére, & par conséquent de notre Chaloupe, une belle grande Barraque triangulaire, où nous retirâmes notre Bagage. Les Arcs que nous avions aportez, nous furent aussi d'un grand usage pour la Chasse, sans cela nous courions risque de mourir de faim. Les Oiseaux n'étoient plus si privez que nous les avions trouvez auparavant, il falloit être bien adroit pour les surprendre.
Ce qui nous donna un peu de peine, fut de faire du feu pour la premiére fois, parce que nous avions perdu notre Fusil, & que le feu que nous avions conservé s'étoit éteint le jour avant notre arrivée. L'endroit où nous étions n'étoit rempli que de Sable & de Coquilles, nous fûmes plusieurs jours à chercher bien avant dans les Terres avant que nous trouvassions des cailloux propres à nous tirer d'affaire. Lors que nous en eûmes une fois, il ne nous fut plus difficile de nous accommoder; nous avions du linge, que nous fîmes bien sécher aux rayons du Soleil, & nous ne manquions point de féraille: ayant du bois à discrétion, nous n'eûmes garde de laisser éteindre le premier feu que nous fîmes; de sorte qu'il n'y avoit plus de danger de nous en voir de long-tems destituez, car il y avoit toûjours des Arbres entiers qui brûloient.
Nous restâmes autour de huit mois dans ce Canton, où nous vivions de notre Chasse: quelquefois, pour tuër le tems, qui nous sembloit d'une longueur mortifiante, nous nous mettions dans notre Bâteau, & nous nous en servions à faire quelque petite course, ou sur la Riviére, ou en Mer, suivant que le tems & la Marée le permettoient: ou bien nous grimpions sur les côteaux les plus élevez pour voir de loin si nous ne découvririons point quelque malheureux Vaisseau, qui nous pût tirer de notre fâcheuse Solitude.
Lassez enfin de rester toûjours en un même endroit, nous résolumes d'aller faire une Promenade de quelques lieuës du côté de l'Oüest, dans le dessein de voir, non-seulement si nous ne pourrions pas reconnoître le lieu où notre Navire avoit échoué, car nous n'en devions pas être fort éloignez, mais aussi si nous ne découvririons rien de nouveau. Nous prîmes des Vivres pour quelques jours, & nous étant levez de grand matin, nous avançâmes vers la Grève, afin que bordant toûjours la Mer, nous ne nous écartassions pas. Nous marchâmes avec assez de force, & je me trompe si le lendemain vers le soir nous n'avions fait plus de quinze lieuës. La Rive étoit par tout uniforme, il n'y avoit aucune diversité d'objets capables de réjoüir les yeux. Nous montâmes sur les Dunes, qui étoient-là d'une hauteur fort considérable, & nous vîmes que c'étoit toûjours la même chose, aussi loin que la vûë pouvoit porter. Un petit vent frais qui venoit du Nord-Est, nous obligea de camper la nuit à l'abri d'une Coline, où le Sable avoit conservé beaucoup de la chaleur qu'il avoit prise du Soleil pendant le jour. L'Aurore ne parut pas plûtôt que nous entrâmes dans les Terres; il y avoit-là plus de diversité, mais en récompense les chemins en étoient bien plus mauvais. Si nous avions voulu nous charger de Gibier, il ne tenoit qu'à nous d'en tirer à tout bout de champ, parce que nous nous étions fournis chacun d'un bon Arc, & qu'il y avoit-là de toutes sortes d'Animaux en abondance.
Enfin, je crois que le cinquiéme jour après notre départ, il pouvoit être entre deux & trois heures après midi, lors que nous arrivâmes à notre Riviére. Comme nous nous étions un peu écartez de la Mer, nous nous en trouvâmes de même au moins à une lieuë & demie de distance, ce que nous reconnumes d'abord à divers indices qui nous étoient assez familiers. Nous en eûmes de la joye, car nous avions apréhendé de nous écarter trop. Ce peu de chemin que nous avions à faire, ne laissa pas de nous paroître extrêmement long, nous le comptions comme un détour que nous aurions pû éviter, quoi qu'en effet il eut été volontaire, & nous fûmes ravis lors que nous aperçûmes notre Barraque de loin, parce que nous nous flations de nous y bien reposer à notre aise.
Mais nous fûmes bien-tôt après saisis d'un frisson qui faillit à nous glacer le sang, quand nous reconnumes que notre Chaloupe étoit partie. Nous crûmes d'abord que nous ne l'avions pas bien attachée, ou que l'agitation de l'eau avoit rompu la corde qui la tenoit. La curiosité de savoir ce qu'elle étoit devenuë, nous fit aussi-tôt lever le pas; nous maudissions le jour que nous avions entrepris le fatal Voyage, qui nous privoit des commoditez que nous recevions de cette petite Machine; nous commençions même à nous accuser réciproquement d'en avoir fait le premier la proposition, lors que La Forêt qui marchoit à ma gauche, ayant casuellement tourné la tête vers notre Hute, que nous avions passée de quelques pas, s'écria tout d'un coup en tressaillissant de peur: ô Seigneur, qu'est ceci! quel Monstre effroyable s'est caché-là dans notre Barraque! Je me retourne à l'instant, & je vois avec le plus grand étonnement du monde, un gros Animal couché sur le côté, dont nous ne pouvions découvrir que le dos, & que nous jugeâmes au poil devoir infailliblement être un Ours.
Il ne faut pas mentir, la vûë d'un Animal aussi féroce, que celui-là nous le paroissoit, nous donna de la frayeur. De simples Arcs comme nous avions, n'étoient pas des armes suffisantes pour entreprendre de l'attaquer, nous fûmes pourtant vingt fois d'avis d'en aprocher tout doucement, le plus qu'il nous seroit possible, de lui décocher chacun une Fléche en même tems, & de rebander incontinent notre Arc, afin d'être en état de l'arrêter d'un autre, au cas qu'il lui restât assez de force pour venir à nous: mais la crainte que nous avions de le manquer, & d'en être déchirez dans la suite, nous fit sans bruit continuer notre route, persuadez que s'il venoit à se réveiller, il se retireroit plûtôt du côté des Bois, que vers le Rivage de la Mer.
On eut dit à nous voir marcher, que nous ne nous étions servis de nos jambes de huit jours, tant nous avions oublié les fatigues que nous avions faites; la peur nous emportoit aussi vîte que le vent, & cela sans regarder, ni à droite, ni à gauche; de sorte que côtoyant toûjours la Riviére, nous nous trouvâmes à trois pas de notre Barque, sans que nous l'eussions vûë auparavant, & que nous y songeassions davantage. Cette vûë inopinée nous rendit la vie dans le moment, nous nous en aprochâmes mais l'ayant trouvée attachée, & même d'une autre maniére que nous n'avions accoûtumé, nous crûmes avoir trouvé un autre sujet de surprise. Notre Bâteau étoit sale, les Rames & les bâtons n'étoient point dans l'ordre où nous les mettions. Outre cela, nous remarquâmes une espéce de Fascine, longue de trois brasses au moins, en forme d'Arc, avec des cordes attachées aux deux bouts, qui étoient un peu plus bas au bord de l'eau, & dont on s'étoit servi pour pêcher: ce qui se confirmoit par plusieurs petits Poissons morts, dont cette Machine étoit environnée, & que ceux qui s'en étoient servis avoient négligé de jetter à l'eau.
Ces divers effets de l'industrie des hommes, nous firent conclure que nous n'étions pas-là seuls; il ne s'agissoit que de savoir quelles gens ce pouvoient être: il étoit impossible que nous pûssions nous les représenter sociable & civilisez, les aparences étoient vrai-semblables que ce devoient être des Antropofages. Cependant nous enragions de faim, nous n'avions rien conservé des Vivres que nous avions pris, & les deux ou trois Poules que nous aportions étoient cruës, il falloit les cuire si nous voulions les manger. Il y avoit encore du feu près de notre Cabane, nous en voyions la fumée aisément, mais l'Ours nous en défendoit l'aproche. Le jour étoit sur son déclin, il falloit se déterminer à quelque chose, si nous voulions coucher chez nous. Nous résolumes de passer au plus vîte la Riviére dans notre Esquif, puis nous étant rendus vis-à-vis de notre Barraque, faire des huées & des cris épouventables, afin d'épouventer par-là la Bête, & lui donner occasion de s'enfuïr.
Nous fîmes en effet tout ce que nous avions projetté, mais au lieu de faire fuïr un Ours, nous fûmes fort surpris de voir accourir deux hommes habillez de peaux jusques au genou. Quoi que le Fleuve qui étoit assez profond, nous séparât, nous ne laissâmes pas d'avoir peur, & de nous tenir sur nos gardes: ils aprochérent, & nous voyant en Robe l'un & l'autre, l'un d'eux se mit à crier qui nous étions. O Ciel, dis-je alors, c'est Normand, je le reconnois à son langage. Nous sommes vos Amis, répondis-je, & peut-être plus que vous ne pensez. Repassez donc au nom de Dieu, nous dirent-ils, & que notre habillement ne vous fasse point de peur. Nous sommes de pauvres malheureux, abandonnez de Dieu & des hommes, mais Chrétiens & civilisez. Il n'en fallut pas davantage pour nous obliger à les aller joindre. Les larmes me tombent des yeux toutes les fois que je m'en ressouviens: leur grand changement ne nous empêcha pas de les reconnoître: nous nous embrassâmes réciproquement avec des marques d'une tendresse inexprimable, & pleurâmes de joye comme des Enfans. Nous allâmes ensemble à notre Tente, où ils nous présentérent quelques petits Poissons rôtis: mais nous avions le cœur si serré que nous ne pouvions manger de rien. On eut dit à nous voir, que nous étions des Statuës de pierre, nos yeux seuls étoient restez mobiles, tout ce que nous faisions étoit de nous regarder d'une maniére qui faisoit assez remarquer notre étonnement.
Enfin, nous étant un peu reconnus, ils nous engagérent à prendre des alimens, & après avoir fait mille reproches de ce que nous les avions abandonnez, sans les en avertir, & nous avoir protesté que pas un d'eux n'avoit douté que nous avions été déchirez des Bêtes féroces, ils nous demandérent où nous avions donc pû rester si long-tems, & ce que Du Puis étoit devenu. Il falut pour les contenter, leur faire en gros le recit de notre Voyage. Ils souhaitérent mille fois d'avoir été en notre place: à les entendre nous avions bien tort d'être sortis d'un si bon endroit. Ne parlons plus de cela, leur dis-je, vous n'en savez pas encore la dixiéme partie de ce que je vous en dirai dans la suite: La Forêt est cause de ce que vous nous voyez ici, je n'aurois point pensé seul à y revenir de ma vie. Demain vous nous direz comment vous êtes venus ici à notre Barraque, & de quelle maniére vous avez subsisté si long-tems dans ce lieu, éloignez de tout commerce; présentement, il faut que je prenne du repos, je ne puis en vérité plus me tenir. En effet, je dormis comme un Loir; & il y avoit quatre heures que nos Sauvages étoient levez avant que nous nous éveillassions La Forêt & moi.