Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 15

Chapter 153,976 wordsPublic domain

Le Roi, poursuivit-elle, fut hier chez nous: en causant il entendit le mouvement de la Montre, aussi-tôt il demanda ce que c'étoit, on ne put pas s'empêcher de le lui dire, il en parut surpris, & voulut savoir comment Madame étoit parvenuë à ce Bijou. Il s'en fallut peu que l'Ingrate, comme elle me l'a avoüé elle-même, ne vous accusât de la lui avoir envoyée, dans le dessein de vous servir de ce moyen-là dans la suite, pour tâcher de la corrompre, & que vous avez même déja essayé de le faire: mais de peur de s'embarquer dans une affaire, où elle auroit peut-être couru autant de risque que vous, ou du moins être en hazard de rendre la Montre, elle lui dit que je l'avois trouvée, & que c'étoit de moi qu'elle la tenoit. Là-dessus on m'appelle, & l'on me demanda si cela n'étoit pas véritable: les signes d'œil que l'on me faisoit à chaque parole, me firent bien voir que l'on étoit dans l'embarras, & qu'il falloit par tout répondre _Amen_. Hé bien, si cela est, reprit le Roi, je sai à qui elle est, il est juste de la lui restituër. Je l'ai déja voulu faire, interrompit la Reine: d'abord que ma Fille l'eut trouvée, je me doutai bien qu'elle devoit apartenir à ces Etrangers, qui vous ont fait la vôtre, je la leur renvoyai dans le moment: mais, quand ma Servante eut dit de qui elle venoit, ils protestérent qu'ils ne la reprendroient jamais, & que leur dessein étoit même d'en faire pour l'Impératrice, & pour toutes les autres Reines. Voilà, ajoûta la Fille de Chambre, comme les choses se sont passées: Vous pouvez espérer quelque récompense de votre Présent; mais je ne pense pas que vous en receviez aucun de votre vie. Il suffit, dit la Forêt, je vous remercie, ma chere Enfant, je m'en souviendrai sans doute, & je prendrai mes mesures là-dessus.

C'étoit alors après soupé, ainsi La Forêt ne tarda guére à se rendre dans sa Chambre: il alla se coucher sans rien dire. Vous êtes rêveur, mon Ami, lui dis-je, qu'avez-vous? les affaires, ne vont-elles pas à souhait? Non, certes qu'elles n'y vont pas, me répondit-il, je viens d'apprendre ce qui ne me seroit jamais venu dans l'esprit: & là-dessus il se mît à me raconter tout ce que cette Fille lui avoit dit. Hé bien, interrompis-je, ne vous l'avois-je pas bien dit? Vous en sortez pourtant encore à meilleur marché que je ne pensois. Mais après-tout, voyez-vous bien les conséquences de cette affaire, c'est que vous voilà embarqué dans la nécessité de faire au plus vîte des Montres pour toutes les Femmes du Roi, sous peine d'encourir leur disgrace, & peut-être même la haine de ce Monarque, qui pourroit bien vous soupçonner, si vous y manquiez, d'avoir voulu en donner dans la vûë de la plus belle de ses Epouses: à quoi le moindre bruit de vous avoir vû à heure induë dehors, ou dans l'eau, ou entrer par notre Fenêtre, si tant est qu'il y ait quelqu'un qui en ait le moindre vent, pourroit beaucoup contribuër. Le Diable soit des Femmes, dit-il alors en colére; jamais je ne me fierai à aucune, de quelque qualité qu'elle soit. Tout beau, lui repartis-je, vos emportemens ne remédieront à rien: je vois bien ce qu'il est question de faire, poura voir du moins un peu de relâche, il faut prier le Roi de nous permettre d'aller passer l'Eté à notre premier Village, & nous verrons ensuite ce que nous aurons à faire.

Le lendemain le Roi vint à son ordinaire, voir à quoi nous nous occupions: il nous railla de l'avanture de la Montre. La Forêt confirma tout ce que la Femme de Chambre en avoit dit: mais il ajoûta qu'à cause qu'il faisoit chaud qu'il travailloit plus volontiers en Hiver que dans la belle Saison, il desireroit bien que Sa Majesté agréât que nous allassions passer quelques mois dans notre ancien Canton. De tout mon cœur, dit le Roi, & après avoir ordonné que l'on nous donnât cent Piéces, il nous souhaita un heureux Voyage. Nous allâmes aussi-tôt faire nos adieux. Le Cuisinier entr'autres, avec lequel nous étions parfaitement bien, fut un de ceux ausquels nous crûmes devoir acoler la botte. Cet homme parut interdit à l'ouverture que nous lui fîmes de notre résolution. Nous prîmes cela, l'un et l'autre comme un effet de son amitié, & de la crainte qu'il avoit de nous perdre pour long-tems; mais nous fûmes fort surpris, lorsqu'ouvrant enfin la bouche il nous dit, avec des marques de son grand étonnement: Vous vous en allez, Messieurs; pensez-vous bien à ce que vous faites? Sçavez-vous ce que l'on dit de vous, ou ne le sçavez-vous pas? A Dieu ne plaise, que je vous soupçonne de la moindre mauvaise action; vous ne m'en avez jamais donné l'occasion, & vous n'en avez aucun sujet que je sache; mais tout le monde ne vous connoît pas comme moi. Si vous m'en croyez, vous vous justifierez avant que de changer de Canton; autrement vous courez risque de passer véritablement pour des Incendiaires: ceux qui ont répandu ce bruit, triompheront en votre absence; & qui fait si ceux qui en doutent à l'heure qu'il est n'y ajoûteront pas alors foi. Comment Incendiaires, repris-je? Est-ce que l'on nous accuse de vouloir tout brûler avant que de nous en aller? Non, répondit-il; mais on prétend que La Forêt est celui qui a mis le feu à la Maison de la Reine Lidola. Nous vous sommes fort obligez, lui dis-je, de votre bon avertissement, & nous allons de ce pas nous informer de la cause d'une injure si mal fondée: je ne pense pas qu'il nous soit mal aisé de nous en purger. Aussi tôt que nous fûmes sortis: Je parie dis-je à mon Camarade, que quelqu'un vous a vû revenir au Logis à heure induë, la nuit de l'embrasement que nous avons eu ici, & que c'est de-là que quelque mal-intentionné aura tiré cette conclusion à votre desavantage. Allons chez le Roi, poursuivis-je, faisons-lui-en ouverture, nous verrons un peu ce qu'il en dira.

Aussi-tôt que ce Monarque nous vit: Qu'y a-t-il, nous dit-il, mes chers Amis, ne vous a-t-on pas compté les Deniers que je vous ai assignez, ou en avez-vous besoin de davantage? Que vous manque-t-il? dites-le moi hardiment, je vous en conjure. Nous n'avons besoin de rien, Sire, interrompis-je, que de la continuation de vos bonnes graces; mais ce que nous venons d'aprendre, nous désole; & nous resterons inconsolables à vos pieds jusques à ce que Votre Majesté nous ait fait donner satisfaction. On nous accuse d'avoir voulu réduire le Canton Royal en cendre: si nous sommes coupables, nous méritons d'être châtiez; sinon la calomnie est atroce, & nous espérons de votre clémence que celui qui l'a inventée en sera puni exemplairement. Bagatelles, dit le Roi, j'ai sçû cela il y a plusieurs jours, mais j'en ai fait si peu de cas, que je n'ai pas daigné vous en parler. Cependant pour vous contenter, je m'en vais en faire lever des Informations au plus vîte. En effet, ceux qui eurent cette Commission, s'en aquitérent avec tant de diligence, que de l'un à l'autre, on parvint dans une heure de tems à la connoissance de celui qui avoit le premier inventé ce mensonge, & qui étoit un des Ecuyers du Roi, homme de probité, sage & d'une modestie exemplaire.

Le Roi voulut bien à notre sollicitation le faire venir devant lui en notre présence, & lui ayant demandé ce qui l'avoit poussé à proférer des paroles si préjudiciables à notre honneur. J'avois, Sire, dit-il, été quelques jours un peu indisposé; le Médecin de la Cour, que je consultai, m'ordonna de prendre Médecine, ce brûvage m'avoit éprouvé, & il operoit encore trente-six heures après: étant donc obligé de me relever la nuit pour satisfaire aux nécessitez de la Nature, j'entendis un grand bruit dans le Canal, sur lequel ma Chambre regarde, à l'entrée du Canton voisin. La curiosité de savoir ce que c'étoit me fit mettre la tête à la fenêtre, & comme il ne faisoit pas fort obscur, j'avisai un homme, qui ayant gagné terre, remonta sur le bord, vis-à-vis du Pavillon de la Reine, secoua ses habits, & se mit à courir vers le Pont du Temple: là-dessus j'ouvre doucement ma porte, je me mets après à toutes jambes, & l'ayant observé de loin, jusques à côté du Sénat, je vis qu'il heurta de la main à une fenêtre, & que quelqu'un la lui ayant peu après ouverte, il entra par-là dans la Maison. Je sçavois que c'étoit l'Apartement de ces Messieurs, leur taille & un certain air qui leur est assez particulier, ne m'étoit pas inconnu: un peu après la Demeure de Lidola étoit en feu. Je demande, Sire, continua-t'il, si après tant de circonstances, mes conjectures étoient si mal fondées, & si de plus habiles que moi n'y auroient pas été trompez? Il y avoit-là de l'aparence, dit le Roi, Je l'avouë, cependant il en faut plus pour former une accusation: mais avant que de rien décider là-dessus, que dites-vous de cela, dit le Roi à La Forêt? Rien, Sire, répondit mon Camarade, tout ce qu'il a raconté est véritable, la conclusion seule qu'il en tire est fausse, ainsi je n'ai à lui reprocher que de n'avoir pas eu assez de charité. Mon Camarade, Sire, continua-t'il, est Astronome, c'est ce que vous n'ignorez pas, il m'a apris depuis quelque tems à connoître les principales Etoiles: le desir que j'ai de me perfectionner dans cette Science, me fait lever la nuit, pour voir si le Ciel est serain, & alors je vai faire un tour dans l'un des quatre Cantons, parce que les Bâtimens y étant plus bas que dans celui-ci, ils me dérobent moins la vûë des Astres. J'étois sorti ce soir-là pour les mêmes fins, de sorte qu'ayant jetté les yeux sur Sirius & Procion, & voulant en marchant en observer & la situation & la distance, je m'allai malheureusement précipiter dans le Canal sans y penser. Etourdi comme j'étois de cette chûte inopinée, je restai quelque tems à me reconnoître, & ne laissois pas de nager, sans savoir où je butois, enfin j'atrapai le Bord, où cet honnête homme m'a vû, & où je pris à grands pas, le chemin le plus direct de ma Chambre, dans laquelle j'entrai par la Fenêtre, tant pour ne point éveiller nos gens, que pour ne me point montrer dans un équipage, qui les auroit sans doute fait rire. Vous voyez, Sire, que nous convenons parfaitement bien dans nos dépositions, mais que la cause de mon immersion est bien autre que celle que Monsieur l'Ecuyer lui avoit attribuée; j'espére qu'après cela il sera suffisamment convaincu de mon innocence. Je suis fâché que ce malheur ait donné lieu à un si mauvais jugement contre moi. Mon sort, à proprement parler, en est la cause, c'est pourquoi je ne lui en veux point de mal. Je vous suis obligé, reprit l'Ecuyer, & je vous demande pardon de l'offense que je vous ai faite; j'en ai du regret assurément: je vois bien que j'ai été trop précipité dans cette rencontre: cela m'aprend à être plus retenu une autre fois. Etes-vous donc tous deux contens? dit le Roi. Oui, Sire, répondirent-ils. Hé bien, poursuivit-il, donnez-vous la main, & qu'il n'en soit plus jamais parlé. Là-dessus nous prîmes de nouveau, congé, & nous retirâmes contens comme des Rois, La Forêt de sa présence d'esprit, & moi des honnêtetez de notre Prince, & de ce que nous nous étions tirez d'affaires à si bon marché.

Le lendemain nous partîmes, sans prendre autre chose que chacun une Robe, & quelques bagatelles, dont nous crûmes avoir absolument besoin. Nous avions de l'argent, nous étions connus, & le monde est-là fort hospitalier: ainsi nous n'avions que faire d'aprehender de passer mal notre tems. Le Roi cependant se souvint qu'il ne nous avoit pas demandé de quelle Voiture nous avions dessein de nous servir: il envoya un Domestique après nous, pour nous conjurer de disposer de ce qu'il avoit de meilleur pour son usage, avec menaces que si nous ne le faisions pas, il ne seroit point content de nous. Nous étions à une demi-lieuë de-là, lors que ce Messager nous atteignît: il vouloit de toute force nous obliger à retourner sur nos pas, ou à lui dire comment nous voulions être menez, en Char, ou en Gondole, afin qu'il nous fit accommoder sur le champ; ajoûtant à chaque parole, que c'étoit la volonté de Sa Majesté. Nous le remerciâmes de ses honnêtetez, & le priâmes de raporter au Roi, que nous avions de la confusion de la maniére obligeante dont il en usoit avec nous, que nous profiterions volontiers des offres qu'il avoit la bonté de nous faire; mais que nous avions envie de nous promener, & de ne point passer de Village sans y rester assez de tems pour faire connoissance avec le Juge, ou le Prêtre. Cette réponse ne contentoit point notre homme, qui ne nous quitta qu'avec regret, de peur, peut-être, que le Roi ne crût qu'il s'étoit mal aquité de sa Commission.

On peut juger par cet échantillon, afin que je le dise en passant, si nous avions sujet de nous plaindre de notre sort, & si, excepté la fâcheuse affaire de mon Camarade, nous n'étions pas en effet heureux. Ce n'étoit pas seulement à la Cour, où l'on avoit des égards particuliers pour nous, nous ne passâmes nulle part dans notre route, que tout le monde ne s'empressat à nous faire civilité; on eût dit, qu'il y avoit un Ordre exprès de nous recevoir comme les premiers du Royaume.

Enfin, le dix-septiéme jour après notre départ, nous fûmes émerveillez de rencontrer deux Domestiques de notre Juge & de notre Prêtre, avec une Canouë chargée de Poiles, de Hoyaux, de Pics, de Haches, d'Arcs & d'Habits, avec les Vivres nécessaires pour faire le Voyage de la traite au Cuivre. Ils nous racontérent, comment ces Messieurs s'étoient mis dans la tête de nous prier de leur faire une autre Horloge, beaucoup plus grosse que la premiére, avec une Cloche à proportion, dont ils vouloient faire Présent au Satrape de leur Gouvernement, afin de le porter par-là plus aisément à leur accorder à chacun pour leurs Fils une de ses Filles, qui, suivant ce qu'ils en disoient, devoient être des Beautez achevées. Et comme il falloit beaucoup de Cuivre pour cela, ils les envoyoient aux Mines pour en troquer contre ce qu'ils leur avoient donné à y porter. Ils étoient fournis de très-bonnes provisions, & on leur avoit permis de rester autant de tems qu'ils voudroient à leur Voyage. Cette nouvelle n'augmenta pas peu le chagrin de mon Camarade, il me le témoigna sur le champ. Comment, dit-il, je me sauve d'un endroit pour éviter le travail continuel, où l'on me veut engager, & l'on m'en prépare d'autre dans celui ou je venois chercher du repos, j'aimerois mieux que le Diable eût emporté la Nation, que de donner un coup de Lime davantage pour eux. Encore, si on y amassoit quelque chose, que nous pûssions transporter chez nous, au cas que nous en trouvassions un jour la commodité, mais toute notre récompense se borne à un morceau de Métal, qui ne vaut que quinze sols la livre en Europe. Retournons-nous-en plûtôt, j'aime mieux hazarder cent vies, si je les avois, poursuivit-il, pour repasser par-là où nous sommes venus, & tâcher de retourner en notre Païs, que de rester ici davantage.

Vous n'y pensez pas, La Forêt, lui répondis-je, & vous n'examinez pas bien les obstacles que nous aurions à surmonter. Nous avions de grands avantages, lorsque nous sommes venus, que nous n'avons pas à cette heure. Nous étions trois, tous pourvûs d'Armes à feu, & la nécessité nous pressoit: c'est toute autre chose à l'heure qu'il est. Croyez-moi, mon Ami, demeurons-là où nous sommes, c'est à faire à nous occuper une partie du jour, nous en serons d'autant plus aimez, & aussi-bien on ne peut pas être toûjours sans rien faire. En quelque endroit que nous soyons, nous ne pouvons avoir que la vie & le vétement, nous l'avons ici au double. N'imitons point ceux de notre Nation, qui par leur humeur changeante ne sauroient rester-là où ils sont. Nous ne serons pas loin d'ici que nous ne nous repentions d'avoir fait la folie. Enfin, je m'étendis au long & au large, sur les difficultez qui s'opposoient à notre retour: mais tout cela fut inutile. Il me dit tout net qu'il s'en iroit seul, si je m'opiniâtrois à ne le point vouloir suivre. Hé bien donc, lui dis-je, puisque vous êtes inexorable, & que d'autre part j'ai résolu de ne vous point abandonner, il faut prendre l'occasion de ce Bâteau par les cheveux, & tenter de nous en servir, pour échaper par la Caverne affreuse, car c'est ainsi qu'ils apellent encore l'endroit par où leur premier Roi prétendoit, que la Terre l'avoit enfanté, comme je l'ai dit plus haut.

Pendant que nous formions ce dessein, nos deux Manans s'impatientoient de voir la fin de notre Dialogue. Je leur dis, que nous avions eu quelque différent sur ce que nous devions faire, retourner au Village, ou aller avec eux aux Mines de Cuivre, où nous n'avions point encore été, & que le résultat en étoit que nous leur tiendrions compagnie. Ils en témoignérent bien de la joye, & pour leur en donner davantage, nous résolûmes d'aller au premier Canton acheter quelques flâcons des meilleures Liqueurs qu'il y auroit; nous prîmes même encore quelques Vivres, mais nous les persuadâmes en même tems de tirer vers la Riviére, sous prétexte que ne l'ayant vûë qu'en un endroit, nous desirions d'en examiner les Rivages depuis le bas jusqu'au haut: les assurant au reste que nous leur aiderions alternativement à tirer & à ramer, & leur fournirions toutes les choses dont ils auroient besoin, si le courant de l'Eau, qui n'étoit pourtant pas-là fort rapide, parce que tout le Païs est presque de niveau, retardoit notre Voyage de quelques jours. Les pauvres Garçons consentirent à tout ce que nous leur proposâmes; il n'y avoit qu'une difficulté qui les embarrassoit un peu, c'est qu'étant l'un & l'autre, d'un Canton à quelques milles de-là, ils avoient fait état d'y passer pour embrasser leurs Parens. Je leur fis d'abord comprendre, que bien loin d'interrompre leur dessein, nous le leur faciliterions. Partez, leur dis-je, dès à présent, allez passer deux ou trois jours chez vous, cependant nous avancerons chemin à petites journées, & ensuite vous tirerez vers le Courant, où vous nous rateindrez bien-tôt. Ils furent charmez de ma complaisance, & moi ravi de n'être pas obligé de penser aux moyens de nous en défaire d'une autre maniére.

CHAPITRE XII.

_l'Auteur quite ce beau Païs. Les moyens dont il se servit pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer, une partie de l'Equipage avec lequel il avoit échoué sur les Côtes de ce Continent,_ &c.

Aussi-tôt que ces bonnes gens nous eurent quittez, nous prîmes notre cours vers la Riviére, demeurant toûjours dans les divisions des Cantons, où il n'y avoit point de Maisons. Je ne sçai si ce fut deux jours que nous restâmes en chemin, mais il n'étoit pas loin de minuit, lorsque nous nous trouvâmes un soir au bout des Canaux. Nous n'avions pas songé, & personne ne nous en avoit instruit, qu'au bout de chaque Canal il y a une Ecluse, qui sert à y tenir l'eau de la hauteur qu'on la veut. Ce maudit passage nous allarma, nous fûmes près d'une heure occupez, avant que d'avoir découvert comment il en falloit ouvrir les portes. Ce fut d'autre part un bonheur pour nous, que les Eaux d'un & d'autre côté, ne se surpassoient pas de deux pouces en hauteur: si la différence avoit été grande, nous n'aurions jamais pû en sortir. Nous nous tirâmes enfin d'affaire, mais aussi nous étions las comme des Chiens: cependant il falloit passer outre. Le coup auroit été hazardeux à exécuter de jour, parce qu'il n'étoit permis à personne d'entrer dans cette Riviére, sans la permission des Juges, tant à cause de la Pêche, que pour observer les Loix, qui défendent aux Habitans de passer les bornes de leur Païs: au lieu que de nuit, il n'y avoit, sembloit-il, aucun danger d'être seulement vûs de qui que ce fût. Nous n'avions que la profondeur de trois Cantons à passer, c'est-à-dire, de quatre milles & demi. La Forêt, animé par un plus grand zéle que moi, se trouvoit aussi plus épuisé que je ne l'étois; je lui dis de prendre un peu de repos, puisqu'il suffisoit qu'il y en eût seulement un de nous deux au Gouvernail.

Je pris justement le milieu de l'eau, & le tems étant doux & tranquille, notre Bâteau décendoit sans qu'on y sentît aucun mouvement. Cette tranquillité, jointe aux fatigues que nous avions été obligez de faire, me jettérent dans un assoupissement si grand, que je ne restai guére à m'endormir, quelque effort que je fisse pour tenir les paupiéres ouvertes. Cependant, nous ne laissions pas d'avancer. De vous dire si nous fûmes assez heureux pour rester toûjours éloignez des bords, ou si nous allâmes quelquefois heurter contre le Rivage, c'est ce qui n'est pas en ma puissance; nous dormions de maniére à ne nous pas éveiller si facilement. Je n'ai jamais sçû non plus au juste, combien de tems ce sommeil nous dura; il est vraisemblable qu'il auroit assez duré pour nous remettre, mais le malheur voulut qu'il fut brusquement interrompu. Un épouventable coup que notre pauvre petit Bâteau alla donner contre une Roche, me força à quitter la place. Je tombai d'une si grande roideur sur un banc qui étoit devant moi, que je me mutilai tout le visage. Mon Camarade en fut quitte pour s'éveiller en sursaut, avec la peur de ne savoir où il étoit, & ce que ce grand fracas vouloit dire: il avoit même oublié qu'il étoit sur l'eau. O Dieu! qu'est ceci, s'écria-t-il tout d'un coup, où suis-je? Quoi que je me fusse fait beaucoup de mal, je ne me pûs pas empécher d'éclater de rire. Etes-vous-là, me dit-il? & où sommes-nous, je vous prie? Il fait ici plus obscur qu'en Enfer? Ne me le demandez pas, repliquai-je, je n'en sai rien de positif: une chose dont je suis persuadé, c'est que nous venons de heurter de notre Bâteau contre un endroît, qui m'a fait tomber de maniére à me casser la tête, & si je conjecture bien, nous devons être dans le creux, que nous avons à passer. J'étois si fort endormi, reprit-il, que je ne songeois plus que nous étions dans une Barque. Bon Dieu, qu'il fait noir ici, je croi que vous n'avez pas tort de penser que nous sommes sous terre. Empoignez un Aviron, repris-je, & tâtez un peux à quoi nous sommes demeurez accrochez: il faut nécessairement que nous soyons arrêtez en quelque part, car je ne sens point que nous bougions, & l'eau décend pourtant fort vîte, si je puis en croire ma main, assurément que le passage est ici fort étroit.

La Forêt étoit brave, mais ce gouffre épouventable l'étonnoit, il n'osoit presque se remuër de sa place, & il auroit déja voulu alors être resté-là où nous étions. Quand je vis qu'il n'y avoit rien à tirer de lui, je m'avançai doucement vers le devant, & soit des mains, ou de la Rame, que je tenois, je reconnus que nous étions justement venus nous fourer entre deux pointes de Rocher. Allons, allons, dis-je alors, il n'y a point de mal, nous sommes-là où je vous ai dit, je sens la voûte de la Montagne du bout de ma Rame. Là-dessus, il se leva, mais quelques efforts que nous fissions, je croi que nous restâmes autour de trois heures à nous tirer de ce maudit piége, ensuite de quoi nous donnâmes à droite.

Tout étoit par tout plein d'Ecueils, qui provenoient sans doute des éclats de la Montagne, qui se détachoient de fois à autre & qui rendoient ces passages comme impraticables. Nous ne faisions que heurter à tout moment, tantôt contre le fond, & un moment après contre les bords; de sorte qu'il auroit été avantageux pour nous que le Bâteau eût été moins vîte, mais nous ne pouvions pas l'arrêter. Cependant, le passage s'étrécissoit de plus en plus, à mesure que nous avancions, & il s'étrécissoit tellement, qu'il n'y avoit plus moyen de passer. Le sang me monta alors au visage, & dans la croyance où j'étois, que nous étions absolument perdus, je pensai d'assommer La Forêt, pour me venger du mal qu'il m'avoit procuré sans nécessité. Mais je me ressouvins fort à propos que je l'avois autrefois jetté dans de semblables embaras, & que ceux-ci n'étoient même que des suites de nos miséres précédentes.