Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 17

Chapter 173,851 wordsPublic domain

A peine nous fûmes-nous saluez du bon jour, que nous rentrâmes en matiére: Normand en vouloit plus savoir que je ne lui en avois raconté, & nous languissions d'aprendre leurs Avantures. Il faisoit assez chaud alors, car outre que nous étions au milieu de l'Automne, ou si vous voulez, au mois de Mai, le Ciel étoit serain depuis bien des jours, & le tems doux & agréable, ainsi nous allâmes nous assoir à l'ombre de notre Barraque. Il y a quatre jours, dit aussi-tôt Normand, qu'ayant envie de me baigner, je demandai à mes Camarades, si quelqu'un d'eux vouloit aller avec moi à la Riviére; Alexandre fut le seul qui résolut de m'accompagner. Quoi que nous eussions pris chacun un Arc, notre dessein n'étoit pourtant pas de nous amuser à chasser: cependant une Poule à peindre, d'une beauté & d'une grosseur extraordinaire, s'étant levée devant nous, environ à moitié chemin, nous donna l'envie de la tuër: nous nous écartâmes de notre route pour la suivre. On eut dit, que cet Oiseau de bon augure nous vouloit amener ici, car d'abord qu'il étoit à peu près à portée, il prenoit de nouveau les devans en droite ligne, sans jamais s'écarter, ni à droite, ni à gauche. Cela dura jusques à ce que nous vinssions donner, pour ainsi dire, de la tête dans votre Barraque, & que nous découvrissions le petit Bâteau. Alors la Poule disparut, & nous ne pensâmes plus à ce qu'elle étoit devenuë. Des objets si rares, dans une Contrée comme celle-ci, nous donnérent de l'étonnement. Il nous vint d'abord dans l'esprit que quelque malheureux Vaisseau devoit avoir fait naufrage par-là autour, & que peu de gens s'en étoient sauvez, ainsi nous ne fîmes aucune difficulté de nous présenter à l'entrée de cette Hute, & voyant que nonobstant le Bruit que nous faisions en parlant, personne ne paroissoit, nous entrâmes tous deux dedans & trouvâmes quantité de choses qui nous confirmérent dans notre pensée. Mon Camarade vouloit néanmoins que nous nous en retournassions, & vinssions plus forts le lendemain: mais je l'obligeai à rester, par un principe de curiosité que j'avois de connoître le Propriétaire d'une Demeure si artistement faite. Pour passer le tems, nous fîmes une grande Fascine, en forme de demi-cercle, & dont, à l'aide de votre Bâteau, nous nous servîmes avec succès, à amener du Poisson à bord, aux endroits où il y avoit beaucoup de Talut, & où la Riviére avoit anticipé sur les Terres. Le troisiéme jour vous êtes arrivez, & nous avez, Dieu merci, trouvez, dans un tems où nous ne pensions guére les uns aux autres.

CHAPITRE XIII.

_Contenant ce qui étoit arrivé au reste de l'Equipage pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs aventures jusques à leur départ de ce Païs._

Vous savez, au reste, continua-t-il, que quand vous vous en allâtes, nous étions occupez à construire une Barque pour notre transport. Dans les commencemens chacun travailloit à ce Vaisseau avec beaucoup d'empressement, mais à mesure que nous voyions avancer l'Ouvrage, le zéle de nos gens se ralentissoit. La petitesse de ce Bâtiment faisoit peur à la plus grande partie; outre cela, on s'accoûtumoit insensiblement sur ces Côtés Australes, où il se passoit peu de jours qu'on ne découvrît quelque chose de nouveau & d'utile pour le soûtien de la vie. Cinq mois s'écoulérent avant que le petit Bâtiment fut agréé. Comment agréé, interrompis-je, & où prîtes-vous de quoi je vous prie? Le Capitaine, reprit-il, avoit conservé fort précieusement la plûpart de ses Provisions: il avoit encore du Lard enfumé, du Beure, de l'Huile, du Sel, du Biscuit, de la Chandelle: le reste consistoit en tout ce que nous pûmes rassembler ici de propre à substanter le Corps humain. Quand tout fut prêt, il fit assembler l'Equipage, & ordonna à tous ceux qui voudroient passer avec lui de se tenir prêts. Je ne veux, nous dit-il, forcer personne, pour moi, je m'en vai hazarder de passer: le Voyage est dangereux, mais il faut espérer que celui qui nous a gardez jusqu'à Présent, aura soin de nous à l'avenir. Plusieurs se déterminérent sur le champ, d'autres ne savoient à quoi se résoudre: enfin, nous résolûmes au nombre de seize que nous étions, de rester ensemble en ce Païs, après pourtant que les autres nous eurent promis avec Serment, d'employer leur crédit & leurs priéres, pour porter le Roi de Portugal à avoir pitié de nous, & à donner ordre au premier Vaisseau qui iroit, ou aux grandes, ou aux petites Indes, de nous venir tirer d'ici. Nous ne nous quittâmes qu'avec beaucoup de regret, & après avoir bien versé des larmes. Ils levérent l'Ancre un matin à la pointe du jour, avec un médiocre Vent de Zud-quart-au-Zud-Ouest, qui les emporta avec tant de véhémence, à quoi le Reflux contribuait aussi beaucoup, qu'en moins de deux heures, nous les avions entiérement perdus de vûë. Ce départ favorable nous faisoit envier leur bonheur, nous aurions souhaité d'être avec eux, puisque nous ne pouvions pas douter, si cela continuoit, qu'ils n'arrivassent en peu de tems au Cap de Bonne Espérance. Le Vent resta ainsi plus de deux jours, au troisiéme sur le midi il tourna, nous eûmes le cinq & sixiéme fort mauvais tems: ainsi nous ne saurions dire ce que les bonnes gens sont devenus.

N'étant plus attachez au rivage de la Mer, nous allâmes nous établir dans un Valon, situé à quatre petites lieuës d'ici. Cet endroit, qui est arrosé d'un petit Ruisseau poissonneux, est assurément fort agréable: il y croit une grande quantité de Racines, grosses comme des Béteraves, qui sont excellentes lorsqu'elles sont bien cuites. Du coté du Zud-Zud-Est, il y a un Bois d'une considérable étenduë, où nous avons en abondance des Pommes, des Poires, des Noix, & autres Fruits fort agréables. L'autre côté nous fournit des Pois & des Féves autant que nous en avons besoin. Notre Capitaine nous avoit laissé tous les Instrumens dont il pouvoit se passer, nous avions des Armes à feu, du Plomb, de la Poudre, des Cordes, des Haches, des Pailes, Marteaux, Scies, Cloux, Fil, Aiguilles, Alumettes, Pots, Marmites, Chauderons & autres Ustenciles. Nous nous chargeâmes de tout ce Bagage, & allâmes en cet endroit-là construire deux Barraques fort logeables, qui ont assez l'air de Maisons de Païsans, & que nous avons si bien couvertes de Joncs, que nous n'y craignions ni vent, ni pluye.

Il y avoit autour d'un an que nous demeurions-là, que nous ne nous étions presque pas écartez, sur tout nous n'avions rien vû à droite, ou du côté de l'Ouest, qui ne nous présentoit que des hauteurs assez stériles: Personne ne s'étoit encore avisé d'y monter jusqu'au sommet. Trois de nos Camarades résolurent un jour d'y aller à la Chasse, & de voir en même tems s'ils ne découvriroient rien de nouveau. Il leur fallut autour de trois heures pour passer la Montagne, de-là ils entrérent dans un Bois fort épais, où ils firent deux lieuës de chemin, sans avoir aucune aparence d'en sortir. Dans l'incertitude où ils étoient s'ils devoient s'en retourner ou passer outre, l'un d'eux dit, qu'il entendoit quelques voix confuses, qui avoient assez de ressemblance à celle d'un Homme. Cela surprit un peu les autres, ils avançoient pourtant de ce côté-là, & ayant mis l'oreille en terre, ils reconnurent que ce qu'il avoit dit étoit véritable: Deux furent d'avis qu'il falloit aller voir de près ce que c'étoit, l'autre au contraire s'y opposa fort & ferme, il soûtenoit que ce ne pouvoient être que des Sauvages, qui ne leur donneroient aucun quartier s'ils tomboient entre leurs mains. En même tems qu'il prononçoit ces paroles, ils découvrirent à cent pas d'eux, & au travers de quelques broussailles, un grand coquin, couvert d'une peau de bête, qui les ayant sans doute aperçûs, couroit aparemment avertir ses Compagnons qu'il y avoit capture à faire; du moins c'est la pensée qu'ils en avoient: ainsi ne croyant pas à propos de les attendre, ils rebrousserent chemin, & enfilérent la venelle à toutes jambes. L'expérience leur avoit apris qu'il faut observer le Soleil ou les Etoiles, lors que l'on s'engage dans une Forêt, où l'on n'est pas bien connu, ils y avoient si bien pris garde, qu'ils en sortirent presque par le même endroit où ils y étoient entrez. Lorsqu'ils vinrent sur les hauteurs, ils reprirent un moment haleine; il n'y avoit plus-là tant de danger qu'on les coupât, que dans le Bois, où, peut-être par un principe de terreur panique, ils s'imaginérent avoir entendu plusieurs fois du bruit, comme de gens qui les poursuivoient.

Nous connûmes bien à leur arrivée qu'ils avoient eu l'épouvente; ils étoient défaits & moüillez de sueur comme s'ils étoient sortis de l'eau, mais nous ne pensions nullement à ce qu'ils nous dirent. Nous fûmes extrémement alarmez d'un recit si peu attendu, nous ne savions de bonne foi si nous devions tout abandonner ou non, & aller camper de l'autre côté de la Riviére. Les plus résolus encouragerent les autres, on se reposa sur les armes à feu que nous avions. Pour moi, je fus d'avis que nous devions nous fortifier: trois ou quatre Campagnes que j'avois faites autrefois, m'avoient apris comment il faut ce précautionner contre l'Ennemi; on s'en raporta à ce que je trouverois à propos de faire. Ce soir-là on se contenta de poser des Sentinelles de peur de surprise.

Le lendemain je marquai dés la pointe du jour, un Quarré, dont les faces avoient trente-cinq pas Géométriques de longueur, qui environnoit nos deux maisons: nous nous mîmes ensuite à remuer la terre d'importance, & commençâmes par un simple Parapet de quatre pieds de hauteur, pour nous mettre à couvert des coups des Attaquans, au cas qu'ils s'avisassent de nous venir chercher-là. Nous rehaussâmes & élargîmes après nos Ouvrages, tellement que le Rempart avoit vingt pieds de base, & six de hauteur, avec un Parapet de cinq pieds au dessus. La terre que nous avions employée à cela, nous avoit donné un Fossé suffisamment large & profond. Je laissai à la face opposée à celle de la Montagne, une Echancrure de six pieds seulement, que je couvris encore d'une petite Lunette, & où il y avoit une sortie pourvûë d'une Traverse. Tout cela fut achevé en sept semaines: Cependant nous n'entendions parler de rien, nous ne pouvions pas nous empêcher de railler quelquefois ceux qui nous l'avoient donné si chaude.

Personne au commencement n'osoit s'éloigner pour aller aux Provisions; alors on n'en faisoit plus de difficulté, mais cela ne dura pas long-tems. Deux des nôtres étant allez au Soleil levant à la picorée, eurent le malheur de ne plus revenir: peut-être furent-ils assez imprudens pour s'exposer plus que les autres n'avoient fait, du moins ils en avoient parlé plusieurs fois. Leur perte nous donna beaucoup d'inquiétude: cette circonstance nous fit encore mettre des Palissades autour de notre Forteresse.

Comme nous étions occupez à cet Ouvrage, nous aperçûmes une troupe de monde qui décendoit de la Montagne à grands pas. Cette vûë nous surprit, sur tout dans un tems où trois de nos Camarades étoient allez à la Chasse, de maniére que nous n'étions que onze. Je commandai à mes Gens de bien charger leurs Fusils & de ne se point faire voir jusques à ce que l'Ennemi fût parvenu au Fossé, où on le saluëroit d'une décharge de cinq coups au moins. Quand les Drôles furent à portée, nous reconnûmes fort bien qu'ils étoient Sauvages: ils pouvoient être autour de soixante & dix hommes, tous grands & bien faits, couverts de peau jusques sur les jambes, & chargez d'Arcs & des Fléches: une grande partie avoit des Massuës de cinq à six pieds de long. Aparemment que les Fripons nous avoient épiez avant que de venir attroupez, car ils ne paroissoient nullement surpris de voir l'Ouvrage que nous avions fait. Personne des nôtres ne se montroit, une grosse branche feuilluë que j'avois mise à l'endroit, d'où je les observois, les empêchoit même de me voir: de-sorte qu'il y a aparence qu'ils se flâtoient de nous surprendre, aussi venoient-ils le plus tranquillement qu'il leur étoit possible.

Ils aprochérent de cette sorte jusques sur le bord du Fossé; là ils s'arrêtérent, ne sachant de quel biais s'y prendre pour parvenir jusques dans la Place. Je ne crus pas leur devoir donner le tems d'examiner les choses de plus près, je dis à cinq de mes gens de tirer adroitement dessus, & de recharger au plus vite, afin de n'être pas sans feu. Ils s'en aquitérent effectivement si-bien, qu'ils en jetterent trois par terre.

Ce coup les épouventa, ils ne savoient à quoi attribuër la chute si subite de leurs Camarades: Ils avoient vû à la verité le feu & la fumée de nos Armes, mais je doute fort qu'ils eussent découvert ceux qui avoient tiré: ce devoit être la Foudre, ou quelque Démon qui les eut frapez; les cris épouventables qu'ils se mirent à faire, en regardant tous vers le Ciel, nous le fit au moins juger. Profitons de l'épouvente de ces misérables, dis-je à mes Camarades, que les cinq autres donnent feu: cette décharge, avec le coup que j'y joignis, en culbutant encore deux: cela redoubla leur étonnement. Alors nous nous montrâmes tous à la fois, en criant tous comme des perdus; les cinq premiers donnerent en même tems encore feu, & en coucherent deux autres sur le carreau. Nous les aurions tous exterminez de cette maniére, mais ils ne furent pas si fous de rester-là plus long-tems. Sept des plus forts se chargerent chacun d'un homme, & se mirent à fuïr, comme si une armée les avoit poursuivis.

Les trois absens de notre bande n'étoient pas si éloignez de l'autre côté, qu'ils ne nous entendissent fort bien tirer: ils se doutérent bien qu'il faloit qu'il y eut quelque chose, puis que nous n'étions pas gens à brûler notre poudre sans une grande nécessité: ils demeurerent quelque tems cachez dans un buisson, tout chargez de gibier qu'ils étoient; vers le soir ils s'avancérent, & furent ravis de voir de loin, la Sentinelle, qui se promenoit exprès sur le Parapet, afin de montrer qu'il n'y avoit point de danger.

La crainte où nous étions que ces Scélérats ne revinssent plus forts & mieux résolus, nous fit au plûtôt achever nos Palissades: nous fraisâmes aussi le Rempart au défaut du Parapet. Outre cela il fut résolu que quelques-uns de nos gens iroient chacun à son tour aux Dunes, prendre les deux plus petites piéces de Canon que notre Capitaine y avoit laissées. On eut bien de la peine à les traîner jusques dans notre Fort, cela nous prit beaucoup de tems. Nous fîmes ensuite provision de petits cailloux, dont notre Ruisseau étoit assez bien pourvû, afin d'en tirer à cartouches. Cependant nous n'entendions plus parler de la moindre chose.

Huit mois se passérent de la sorte, nous ne pensions presque plus à ces misérables, lors qu'un Dimanche à midi, que nous étions occupez à prendre notre repas, la Sentinelle nous donna l'alarme. Là-dessus je courus reconnoître ce que c'étoit, & Dieu fait si je fus étonné de voir la Montagne couverte d'une fourmillée de nos Ennemis, qui venoient comme une troupe de Loups affamez, tâcher de nous dévorer. Il ne faut pas mentir, le plus hardi d'entre nous trembloit de peur, nous ne doutions point que les Coquins ne vinssent résolus, ou de mourir, ou de vaincre, & qu'ils n'eussent pris toutes les précautions nécessaires pour bien exécuter leur dessein. Ils aprochoient tranquillement; j'étois d'avis, comme la premiére fois, que nous devions nous cacher, & attendre à tirer jusques à ce qu'ils fussent sur le Glacis, mais le Grand crut au contraire, qu'il faloit les intimider de bonne heure, & nous servir de notre Canon, puisque nous en avions. En effet, d'abord que nous les vîmes à trois ou quatre cens pas de notre Fort, on donna feu d'une piéce. Nous ne pûmes pas voir si ce coup fit quelque effet ou non, mais ils s'arrêtérent tout court: là-dessus nous déchargeâmes l'autre, qui en emporta plusieurs, ce que quelques-uns de nos Camarades, qui étoient au dessus du vent, protestoient avoir fort bien vû. Quoi-qu'il en soit, cela ne les épouventa pas; au contraire, ils recommencérent leur marche, & avancérent à grands pas. Ils étoient au moins quatre cens: ce nombre de gens résolus étoit trop supérieur au nôtre. Aussi-tôt qu'ils furent à portée, nous fîmes feu dessus de toute notre puissance. Tout cela ne les rebuta point, & nonobstant la perte du monde qu'ils faisoient, ils vinrent jusques à nos Palissades, devant lesquelles les uns se courboient, & les autres leur montoient sur le dos, se jettoient par dessus avec beaucoup de promptitude, & une fureur épouventable. Nos Canons chargez de pierre faisoient pourtant des merveilles: & avec tout cela, s'ils se fussent avisez de nous attaquer de plusieurs côtez à la fois, comme ils ne le firent que d'un seul, nous êtions infailliblement perdus. Nos Fraises même nous furent d'un grand secours, ils n'avoient point d'instrumens propres à les arracher, & ils ne pûrent en rompre que deux. Cette ouverture donna lieu a l'un des plus hardis de grimper jusques sur notre Parapet, où d'autres se mettoient en posture de le suivre; mais trois des nôtres s'étant jettez à corps perdu dessus, les passérent au fil de l'Epée; ce qui les fit rouler du haut en bas. Enfin, cette fougue se passa, à la vûë de trois ou quatre des plus grands, qui commencérent à prendre la suite, tout se mit à la débandade, & après trois heures de Combat, ils nous abandonnérent avec infiniment plus de rapidité qu'ils n'étoient venus à nous.

Nous fûmes ravis de cette heureuse délivrance, que nous pouvions bien compter pour une. Le lendemain nous sortîmes pour voir le carnage que nous avions fait; nous trouvâmes septante-deux morts, & treize malheureux qui vivoient encore, & que nous achevâmes à coups de crosses de Mousquet: & après avoir fait une grande fosse, nous les jettâmes tous dedans, de peur que leur puanteur n'infectât l'air, & nous causât quelque maladie. Un de ceux qui étoient montez sur le Parapet, pour punir l'audace de ces téméraires, qui vouloient nous escalader, reçut un coup de Fléche à la cuisse, dont il guérit peu de tems après: ce fut le seul blessé que nous eûmes.

Cette Escarmouche redoubla de nouveau les soins que nous prenions de notre conservation; nous redoutions toûjours nos Ennemis batus, parce que nous apréhendions que le tems ne les rendît sages. Mais nous ne les avons plus vûs depuis, ni n'en avons jamais entendu parler, non plus que de nos deux Camarades, que les Pendarts avoient assurément massacrez & mangez.

A propos de manger, interrompis-je, il me semble qu'il est tems de penser à sonner la nape, allons dîner si vous m'en croyez; après nous verrons ce que nous aurons à nous dire. Tout ce qui s'est passé depuis ce tems-là, ne mérite pas votre attention, reprit Normand. Etes-vous encore tous en vie? lui demandai-je. Non certes, me répondit-il, il en est mort quatre depuis deux ans, il y en a un autre qui se porte fort mal: peut-être que votre vûë contribuëra à son rétablissement; je suis du moins persuadé que lui & les autres seront charmez de vous voir. Allons les joindre, je vous en prie, nous avons encore assez de tems aujourd'hui, les pauvres gens ne saurons ce que nous sommes devenus. Quoique nous ne fussions pas encore bien délassez des fatigues des jours précédens; après avoir mangé un morceau à la hâte, nous nous mîmes en chemin.

Le Soleil étoit couché il y avoit long-tems, lorsque nous vînmes au gîte; mais le Ciel étoit serain, & la Lune presque pleine. Je ne pûs pas m'empêcher de rire, lorsqu'étant à cent pas du Fort, nous entendîmes crier: Qui va-là? & que Normand répondit: Ami. Ce ne fut pourtant pas encore tout. Vous n'êtes sortis que deux, dit le Factionnaire, & je vous vois davantage; Officier, hors de la Garde. A ces mots, le Grand fort, & vient le Fusil à la main, reconnoître qui nous étions. J'étois charmé de cette bonne Garde, sur tout alors, que je venois d'un Païs où l'on ne sait ce que garder signifie. Normand qui s'étoit avancé, alla déclarer qui nous étions. Les autres qui apréhendoient toûjours d'être surpris, s'étoient aprochez, & l'avoient oüi, de sorte qu'ils vinrent tous à la fois fondre sur nous, & pensérent nous abîmer de caresses. Ce fut-là qu'il falut recommencer le recit de nos Fortunes, & entendre de durs reproches de n'en avoir pas profité.

Que cherchez-vous, mes Amis, dit Le Grand, des Trésors & des Empires? Qu'avons-nous besoin d'autres choses, que de médiocres alimens & d'un simple vétement? Vous étiez dans un lieu où vous joüissiez de ces deux avantages à la fois: tout le monde y est égal, il n'y a que quelques personnes pour qui les autres ont une petite déférence volontaire, à cause de leurs vertus, & des soins qu'ils prennent d'administrer la Justice parmi eux; vous étiez même familiers avec le Roi, qui vous nourrissoit de la graisse d'un Païs abondant & fertile, d'un Païs de bénédiction & de paix, d'où les Soldats, aussi-bien que les Bourreaux, sont bannis, & où le sang de l'homme est sacré & à l'abri de la rage & de la tyrannie des Grands: que vouliez vous davantage, je vous en prie? Allez où vous voudrez, vous n'en trouverez jamais tant ailleurs. Mais c'est le foible de la plûpart des hommes; ils se contentent rarement de ce qu'ils possédent; en quelque état & en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils croyent toûjours qu'il faut qu'ils en changent pour être heureux.

Toute cette Morale est inutile, reprit la Forêt, nous en sommes sortis, & nous n'y retournerons point, dûssions-nous crever de faim autre part. Il a raison, poursuivis-je, lors que les fautes sont faites, il est inutile d'y plus penser, à moins que ce ne soit pour nous servir d'exemple dans les occasions. Si un bonheur semblable nous arrive une autre fois, peut-être en saurons-nous mieux profiter.

Le lendemain nous allâmes querir le reste du bagage, que nous avions laissé proche de la Riviére, & dont nous croyions pouvoir tirer quelque utilité, & nous vînmes ranger avec les autres, dans le dessein de finir-là nos jours.

Je fus fort édifié de voir le bon ordre que le Grand tenoit dans ce Fort, pour ce qui concernoit les mœurs; il étoit défendu, sous peine de correction publique, de proférer la moindre parole deshonnête. Le matin & le soir il faisoit une Priére, où tous assistoient; car encore qu'ils fussent pour la plûpart Catholiques, ils vivoient ensemble comme s'ils avoient été d'une même Religion. Ils faisoient tous profession d'aimer Dieu & leur Prochain autant qu'eux-mêmes: Chacun savoit son tour, pour aller aux Provisions, pour faire la Cuisine, pour la Garde, & ainsi du reste: Les autres se promenoient, ou s'occupoient à ce qu'ils vouloient. Il nous fut assez aisé de nous accommoder aux maximes de cette petite République. Le malade que j'avois trouvé-là, guérit; de sorte que notre Société étoit composée de douze personnes.

Nous fûmes vingt-sept mois ensemble, sans qu'il arrivât aucun changement considérable parmi nous; mais alors un de nos Camarades mourut: il s'apelloit Gascagnet, & étoit Cévénois. Il y avoit des années qu'il étoit extrémement incommodé d'un asthme, qui l'avoit rendu maigre comme du bois. Lorsqu'il fut mort, je demandai la permission de l'ouvrir; on me l'accorda volontiers. Je me servis pour cette Opération de quelques méchans Rasoirs & Ciseaux que mes Camarades avoient conservez. Je trouvai les poumons de ce cadavre presque sans humeur, retirez & secs comme une éponge. La trachée artére étoit dure, infléxible, & assez ouverte pour y faire passer un œuf. Le foye étoit verd, il avoit une de ses parties graveleuse, l'autre attachée aux reins, qui paroissoit toute ulcérée. Je trouvai quatre pierres de la grosseur d'un noyau de prune, dans la bourse du fiel, lequel étoit jaune comme de la cire. Pour le cœur, il paroissoit autant beau extérieurement qu'on le pouvoit souhaiter; mais l'ayant ouvert, je trouvai une ouverture au _septum medium_, de la grandeur d'un sou, bordé d'une membrane, qui sans doute s'y étoit formée, pour empêcher qu'elle ne se fermât.