Voyages en Sibérie

Part 5

Chapter 53,964 wordsPublic domain

Voici les indices du mal et les remèdes qu'on y apporte. Un membre qui vient d'être gelé n'a plus aucune sensibilité; il n'y reste aucune trace de rougeur, et il est plus blanc qu'aucun autre endroit du corps. Pour rétablir la partie gelée, on conseille ordinairement de la frotter bien fort avec de la neige. Lorsqu'on commence à s'apercevoir que quelque sensibilité y revient, on continue le frottement; mais au lieu de neige on se sert d'eau froide. Quand la congélation n'a pas duré bien longtemps, et n'est arrivée qu'en passant d'une maison à une autre, le remède le plus prompt est de bien frotter le membre avec un morceau de laine. Ce moyen est en usage à Yakoutsk, et je l'ai moi-même éprouvé avec assez de succès; mais quand le membre a été gelé pendant un temps considérable, les frottements avec la neige, avec l'eau froide et avec la laine ne servent à rien. Il faut dans ce cas plonger le membre gelé dans la neige, ensuite dans l'eau froide, et l'y tenir très-longtemps, après quoi l'on en vient au frottement. Les Yakoutes, dont les Russes ont adopté la méthode, couvrent les membres gelés de fiente de vache ou de terre glaise, ou de ces deux choses mêlées ensemble en même temps. On prétend que ce remède dissipe peu à peu l'inflammation du membre gelé, et lui rend la vie: il est encore regardé comme un bon préservatif. La plupart des Yakoutes, lorsqu'ils sont obligés de faire un voyage un peu long par un grand froid, enduisent de cette espèce d'onguent toutes les parties dont on craint la congélation; et tous assurent que s'ils ne sont pas entièrement garantis par cet enduit, il ralentit du moins l'effet de la gelée.

La manière de vivre des Yakoutes ne diffère pas beaucoup de celle des autres nations de Sibérie; mais ils ont un usage dont il n'y a peut-être point d'exemple chez aucun autre peuple du monde: lorsqu'une femme yakoute a mis au monde un enfant, la première personne qui entre dans la jurte donne le nom au nouveau-né.

C'est à Yakoutsk que nos voyageurs devaient trouver toutes les facilités nécessaires pour se transporter au Kamtchatka; mais, malgré les ordres du sénat de Saint-Pétersbourg, qui apparemment avait peu de puissance en raison de son éloignement, la chancellerie de Yakoutsk ne leur fournit ni bâtiments, ni équipages pour pouvoir se rendre à Okhotsk, d'où l'on s'embarque sur la mer du Kamtchatka; ils résolurent donc de reprendre la route de Saint-Pétersbourg. Considérant, dit le docteur Gmelin, qu'il y avait déjà quatre années que nous étions partis de Saint-Pétersbourg, tandis qu'on nous avait fait espérer que notre voyage ne durerait en tout que cinq ans, nous comprîmes que, quand tout réussirait à notre gré, quand nous trouverions toutes les facilités possibles pour passer au Kamtchatka, il y aurait déjà cinq ans d'écoulés, et qu'il fallait compter encore au moins deux ans pour le retour, outre le temps de notre séjour dans cette presqu'île. Nous n'avions, d'ailleurs, nullement envie d'habiter éternellement les contrés sauvages de la Sibérie. Nous prîmes donc, le professeur Muller et moi, les arrangements nécessaires pour notre départ de Yakoutsk.

Les glaces de la mer fondent presque toujours dans le même temps que le Iénisée dégèle à son embouchure; ce qui arrive communément vers le 12 juin. La mer est bientôt nettoyée, lorsqu'il souffle des vents de terre qui chassent les glaces. Une circonstance remarquable, c'est que, même après que les vents de terre n'ont pas cessé de souffler pendant quinze jours, on retrouve encore de la glace sur le bord de la mer, quand les vents nord et nord-ouest ont soufflé seulement pendant vingt-quatre heures, sans même être violents: ce qui semble indiquer que l'origine de cette glace ne peut être fort éloignée, et que le froid doit provenir d'une grande île ou d'un continent, et de la mer Glaciale. Cette dernière conjecture paraît confirmée par les navigations que les Russes ont poussées à plusieurs reprises jusqu'au 78e degré de latitude septentrionale, point d'où les vaisseaux ne pouvaient pas pénétrer plus loin à cause des glaces.

Si la mer dégèle tard, elle gèle de bonne heure. Vers la fin du mois d'août, on n'est plus sûr de ne pas trouver la mer glacée. Il ne faut, avec le calme, qu'un froid ordinaire pour qu'elle soit couverte de glace en un quart d'heure; mais quand elle est gelée de si bonne heure, il n'est pas sûr non plus qu'elle reste en cet état jusqu'à l'hiver. Quoi qu'il en soit, il est certain que la mer ne gèle jamais plus tard que le premier octobre, et qu'ordinairement elle gèle plus tôt.

Il pleut rarement dans le printemps à Ieniseisk; et pendant l'été le ciel y est presque toujours serein. Le tonnerre y est fort rare, et l'on n'y connaît point du tout les éclairs. En automne, il y a des brouillards continuels, et les murs suintent sans cesse dans les maisons et dans les cabanes; en hiver, il y a de fréquentes tempêtes.

Depuis le commencement d'octobre jusque vers la fin de décembre, on voit beaucoup d'aurores boréales, mais qui sont de deux espèces. Dans l'une, il paraît entre le nord-ouest et l'ouest un arc lumineux d'où s'élèvent, à une hauteur moyenne, quantité de colonnes lumineuses; ces colonnes s'étendent vers différents points du ciel, qui est tout noir au-dessous de l'arc, quoiqu'on aperçoive quelquefois les étoiles au travers de cette obscurité. Dans l'autre espèce, il paraît d'abord au nord et au nord-est quelques colonnes lumineuses qui s'agrandissent peu à peu, et occupent un grand espace de ciel; ces colonnes s'élancent avec beaucoup de rapidité, et couvrent enfin tout le ciel jusqu'au zénith, où les rayons viennent se réunir. C'est comme un vaste pavillon brillant d'or, de rubis et de saphirs, déployé dans toute l'étendue du ciel. On ne saurait imaginer un plus beau spectacle; mais quand on voit pour la première fois cette aurore boréale, on ne peut la regarder sans effroi, parce qu'elle est accompagnée d'un bruit semblable à celui d'un grand feu d'artifice. Les animaux mêmes en sont, dit-on, effrayés. Les chasseurs qui sont à la quête des renards blancs et bleus des cantons voisins de la mer Glaciale, sont souvent surpris par ces aurores boréales. Leurs chiens en sont épouvantés, refusent d'aller plus loin, et restent couchés à terre en tremblant, jusqu'à ce que le bruit ait cessé; cependant ces effrayants météores sont ordinairement suivis d'un temps fort serein.

On n'avait depuis longtemps aucune nouvelle du professeur De la Croyère: les trois professeurs, depuis leur séparation, avaient presque toujours suivi des directions opposées qui les éloignaient de plus en plus les uns des autres. On reçut enfin de lui une lettre qui marquait que vers la fin d'août 1737, il était parti par eau de Yakoutsk, et qu'il avait eu le bonheur d'atteindre Simowic, située à plus de douze cents werstes au-dessous de Yakoutsk. Il semblait, disait-il, que le ciel et la terre fussent conjurés contre lui; qu'ils eussent suscité tous les éléments pour traverser de toutes les façons imaginables les entreprises qu'il avait formées dans l'intérêt de la science, au péril de sa vie. Le ciel avait été presque continuellement couvert de nuages, et le grand froid avait gâté tous ses instruments météorologiques; en sorte qu'il ne lui restait plus aucun de ses meilleurs thermomètres, parce qu'il les avait tous emportés avec lui, pour n'en pas manquer dans les lieux où il comptait pouvoir surprendre le froid, pour ainsi dire, à sa source. Il ajoutait que, voulant savoir jusqu'à quelle profondeur la terre était gelée sous ce rigoureux climat, il s'était servi de la houe; mais que la terre, pour éluder ses recherches, avait pris la dureté du marbre; qu'elle ne s'était laissé pénétrer en aucun endroit, et que les plus forts instruments de fer s'étaient brisés sous les efforts redoublés des plus robustes travailleurs; qu'il n'avait pas trouvé l'eau plus docile qu'au commencement de février. Ayant fait creuser la glace jusqu'à l'eau courante, pour voir si l'eau dans ces cantons, sans perdre sa fluidité, était susceptible d'un plus fort degré de froid que dans les pays où la congélation est au trente-deuxième degré Fahrenheit (quinze degrés centigrades), il avait suspendu dans ce trou le seul thermomètre qui lui restait, et que dix à douze minutes après, tout au plus, le thermomètre était engagé dans trois pouces dix lignes de glace, et si fortement pris, qu'avec toutes les précautions qu'il mit en usage pour le détacher de ce ciment glacial, il n'avait pu l'en retirer que par pièces; que le froid alors était si vif, qu'il ne pouvait tenir sa main l'espace de dix minutes au grand air sans risquer de l'avoir gelée; que pendant tout le temps qu'il avait séjourné dans ce canton-là, les vents avaient soufflé entre nord-ouest et nord-nord-est; qu'on ne voyait ni ciel ni terre, lorsque le vent venait tout à coup à changer de direction, et qu'il amenait souvent une si forte poussière de neige, qu'en la voyant on aurait dit que tout l'air était converti en neige; que le feu même, dont on pouvait espérer au moins des services, lui avait quelquefois refusé les secours qu'il en attendait, et qu'il avait eu souvent les doigts gelés près d'un grand feu; qu'enfin l'air, dans ces climats glacés, avait été pendant son séjour d'une si mauvaise qualité, qu'environ la moitié des habitants, quoique indigènes, avaient péri par des maladies épidémiques.

Après beaucoup de recherches sur la chasse des rennes et sur celle des renards blancs et bleus, le docteur Gmelin rapporte, sur la foi des chasseurs, qu'ils s'éloignent souvent de leurs habitations à la distance de quarante, de cinquante et de cent werstes, pourvu qu'ils aient quelque espérance de réussir. Ainsi ces sortes de chasses sont de vrais voyages. Dans l'hiver, où elles sont les plus fréquentes, il s'élève quelquefois des tempêtes si furieuses, qu'on ne voit pas devant soi la moindre trace de chemin, et qu'on est forcé de rester dans l'endroit où l'on se trouve jusqu'à ce que l'ouragan soit passé. Comme chaque chasseur est pourvu d'une petite tente qu'il porte partout, pour lui et pour son chien, il la dresse alors et se met à couvert des injures du temps. Aucun ne s'expose dans ces longues courses sans avoir des vivres pour quelques jours; et quand la tempête dure trop longtemps, ils diminuent chaque jour quelque chose de leur portion pour en prolonger la durée. Ces chasseurs sont aussi munis chacun d'une boussole, pour pouvoir retrouver leur chemin quand les ouragans en ont effacé les traces. Quand les neiges accumulées rendent les chemins impraticables, ils ont une sorte de chaussure avec laquelle ils glissent sur la neige sans y enfoncer. La boussole vue par le docteur Gmelin était en bois, et l'aiguille aimantée marquait assez bien: elle indiquait huit vents principaux qui avaient chacun leur nom. Les autres vents y étaient marqués, sans être désignés nommément; les vents intermédiaires étaient distingués par des lignes ou des points.

A Mangaséa, sur un bras du Iénisée, le soleil était fort chaud, et dès le 14 juin il n'y avait plus aucune trace de neige, ni dans les rues, ni dans les champs. L'herbe poussait à vue d'œil. Le 15, on vit fleurir des violettes jaunes qui ne viennent guère que sur les montagnes de la Suisse et sur quelques autres aussi élevées. Ici, ces violettes croissaient en quantité sur un terrain bas entre les buissons. L'herbe, à la fin du mois de juin, avait un pied, et dans quelques endroits jusqu'à un pied et demi de hauteur. Depuis le 11, on ne voyait pas beaucoup de différence entre le jour et la nuit pour la clarté. On lisait à près de minuit la plus fine écriture, presque aussi bien qu'on l'aurait lue à midi, par un temps couvert, dans les pays plus méridionaux. Pendant toute la nuit, le soleil était visible au-dessus de l'horizon. Vers minuit, à la vérité, lorsqu'on était dans un endroit bas, on avait de la peine à voir entièrement le disque du soleil; mais en montant sur la tour, qui n'était pas même fort haute, on le voyait distinctement tout entier. On pouvait hardiment regarder cet astre sans en être ébloui: les rayons ne commençaient à se rendre bien sensibles qu'à plus de minuit passé. Toute la troupe des voyageurs ne put s'empêcher de célébrer ce magnifique spectacle, qu'aucun d'entre eux n'avait vu, et que, selon toutes les apparences, ils ne devaient jamais revoir. On se mit à table dans la rue, le visage tourné au nord; tout le monde regardait le soleil, sans en détourner un instant les yeux, et changeait de position à mesure que cet astre avançait. On jouit de ce rare spectacle jusqu'au moment où les rayons du soleil, qui prenait insensiblement de la force, devenus trop vifs, ne pouvaient plus qu'incommoder.

Le docteur Gmelin visita la grande montagne d'aimant dans le pays des Baskirs. C'est, à proprement parler, une chaîne de montagnes qui s'étend du nord au sud, à la longueur d'environ trois werstes, et qui, du côté occidental, est divisée par huit vallons de différentes profondeurs, qui la coupent en autant de parties séparées. Du côté oriental est un steppe assez ouvert, dont la partie occidentale est éloignée d'environ cinq à six werstes du Jaïk; du même côté, et au pied de la montagne, passe encore un ruisseau sans nom qui, à deux werstes au-dessous, va se jeter dans le Jaïk. La septième partie ou section de la montagne, à compter de l'extrémité septentrionale, est la plus haute de toutes, et sa hauteur perpendiculaire peut être de quatre-vingts à quatre-vingt-dix brasses. Celle-ci produit aussi le meilleur aimant, non pas au sommet, qui est formé d'une pierre blanche tirant sur le jaune, et participe d'une espèce de jaspe, mais à environ huit brasses au-dessous. On voit là des pierres du poids de deux mille cinq cents à trois mille livres, qu'on prendrait de loin pour des pierres de grès, et qui ont toute la propriété de l'aimant. Quoiqu'elles soient couvertes de mousses, elles ne laissent pas d'attirer le fer ou l'acier à la distance de plus d'un pouce. Les faces exposées à l'air ont la plus forte action magnétique; ceux qui sont enfoncés en terre en ont beaucoup moins. D'un autre côté, les parties les plus exposées à l'air et aux vicissitudes du temps sont moins dures, et par conséquent moins propres à être armées. Une pierre d'aimant de la grandeur qu'on vient de décrire est composée de quantité de petits aimants, qui opèrent en différentes directions. Pour les bien travailler, il faudrait les séparer à la scie, afin que le bloc qui renferme la vertu de chaque aimant particulier demeurât tout entier; on obtiendrait vraisemblablement de cette façon des aimants d'une grande puissance. On taille ici des morceaux au hasard, et il s'en trouve plusieurs qui ne valent rien du tout, soit parce qu'on abat un morceau de pierre qui n'a point de vertu magnétique ou qui n'en renferme qu'une petite parcelle, soit parce que dans un seul morceau il se trouve deux ou trois aimants réunis. A la vérité, ces morceaux ont une vertu magnétique; mais comme elle ne converge pas vers un même point, il n'est pas étonnant que l'effet d'un pareil aimant soit sujet à bien des variations.

L'aimant de cette montagne, à l'exception de celui qui est exposé à l'air, est d'une grande dureté, tacheté de noir, et rempli de tubérosités qui ont de petites parties anguleuses, comme on en voit souvent à la surface de la pierre sanguine, dont il ne diffère que par la couleur; mais souvent, au lieu de ces parties anguleuses, on ne voit qu'une espèce de terre d'ocre. En général les aimants qui ont ces petites parties anguleuses ont moins de vertu que les autres. La portion de la montagne où sont les aimants est presque entièrement composée d'une bonne mine d'acier, qu'on tire par petits morceaux entre les pierres d'aimant. Toute la section de la montagne la plus élevée renferme une pareille mine; mais plus elle s'abaisse, moins elle contient de métal. Plus bas, au-dessous de la montagne d'aimant, il y a d'autres pierres ferrugineuses, mais qui rendraient fort peu de fer si l'on voulait les faire fondre. Les morceaux qu'on en tire ont la couleur du métal, et sont très-lourds. Ils sont inégaux en dedans, et ont presque l'air de scories, si ce n'est qu'on y trouve beaucoup de ces parties anguleuses. Ces morceaux ressemblent assez, à l'extérieur, aux pierres d'aimant; mais ceux qu'on tire à huit brasses au-dessous du roc n'ont plus aucune vertu. Entre ces pierres, on trouve d'autres morceaux de roc qui paraissent composés de très-petites parcelles de fer, dont ils montrent en effet la couleur. La pierre par elle-même est pesante à la vérité, mais fort molle; les parcelles, intérieurement, sont comme si elles étaient brûlées, et elles n'ont que peu ou point de vertu magnétique. On trouve aussi de loin à loin un minerai brun de fer dans des couches épaisses d'un pouce, mais il rend peu de métal. La section la plus méridionale, ou la huitième partie de la montagne, ressemble en tout à la septième, si ce n'est qu'elle est plus basse. Les aimants de cette dernière section n'ont pas été trouvés d'une aussi bonne qualité. Toute la montagne est couverte de plantes et d'herbes, qui sont presque partout assez hautes. On voit aussi par intervalles, à mi-côte et dans les vallées, de petits bosquets de bouleaux. Cette montagne, au reste, outre cet aimant, n'offre qu'un roc ordinaire; seulement en certains endroits on y rencontre de la pierre à chaux.

(Suivent d'autres détails du voyage, qui n'offrent pas assez d'intérêt pour être relatés.)

CHAPITRE II

PÉNINSULE DU KAMTCHATKA, EXPLORÉE DANS LES ANNÉES 1770-1771, PAR LE COMTE BENIOWSKI.

Voici une description abrégée de cette péninsule d'après les Mémoires du comte Maurice-Auguste Beniowski, dont nous avons publié séparément la vie et les aventures.

CONSTITUTION PHYSIQUE DU PAYS

La péninsule de Kamtchatka forme l'extrémité du nord-est de l'Asie; sa côte occidentale est très-sinueuse, forme différents ports et est coupée par plusieurs rivières, dont la plus considérable est celle de Bolsha. Les vaisseaux d'Okhotsk entrent dans cette rivière, ce qu'ils ne peuvent faire cependant avec sûreté que dans le temps des marées du printemps, qui montent alors jusqu'à dix pieds. Il est difficile de remonter cette rivière, à cause de la rapidité du courant et du grand nombre d'îles qu'elle contient.

Le Kamtchatka, en ouvrant asile à nos navigateurs pendant l'hiver, les engage à tenter de nouvelles découvertes. A présent ce n'est qu'un rendez-vous et un entrepôt pour l'échange des riches fourrures que les chasseurs apportent des îles Kouriles et Aléoutiennes; mais si l'on jugeait à propos d'établir des colonies dans ces îles, et d'entretenir un commerce avec la Chine, le Japon, la Corée, etc., le Kamtchatka deviendrait une source de richesse et de prospérité pour la Russie.

Cette presqu'île peut servir aussi à établir une communication entre les deux continents de l'Asie et de l'Amérique. Le seul port commode sur la côte orientale est la baie d'Avatcha, nommée Racova. Le gouverneur du Kamtchatka a bâti un fort régulier capable d'en défendre l'entrée.

Les habitants de la zone torride voient dans le soleil la source du feu; mais les nations septentrionales la trouvent dans les volcans. Il y en a plus de vingt dans la presqu'île du Kamtchatka; les plus célèbres sont à Avatcha, Tolbachz, et près de la rivière de Kamerolteira. Les mêmes principes qui ont dont donné naissance aux volcans, ont produit un grand nombre de sources chaudes qui ont la vertu des eaux minérales. L'eau qui coule de ces sources est couverte d'une écume noire.

Toutes les tentatives faites pour la production du grain ont été sans succès, excepté dans des terrains préparés par des engrais. Quoiqu'il y croisse naturellement assez de bois pour la construction des huttes, il n'y en a point de propre à la construction des vaisseaux. On trouva dans toute l'étendue de la province cinq vaches, deux taureaux, qui étaient nourris avec de l'écorce de bouleau neuf mois de l'année, car il n'y a de verdure que du mois de juillet au mois de septembre.

Le climat et la température du Kamtchatka ne sont pas non plus aussi doux que plusieurs écrivains l'ont prétendu. Un brouillard continuel, qui couvre tout le pays, produit des affections scorbutiques et d'autres maladies qui nuisent à la population. La rigueur du froid est telle, que durant le dernier hiver (1769), on a trouvé plusieurs soldats gelés dans leurs postes. Le long séjour de la neige occasionne la cécité, de sorte que les naturels ne passent guère quarante ans sans devenir aveugles.

PRODUCTIONS

Le Kamtchatka produit des métaux. Près d'Avatcha il y a des mines d'or, et près de Girova des mines de cuivre. Les montagnes fournissent du cristal de roche, dont quelques échantillons sont verts et rouges; les naturels s'en servent pour faire des pointes à leurs javelines. Les seules espèces d'arbres qui croissent au Kamtchatka sont une sorte de sapin bâtard, des cèdres, des saules et des bouleaux; le cèdre porte une graine que les habitants aiment beaucoup; l'écorce des saules et des bouleaux leur tient lieu de pain. La seule plante utile est le _sarana_, qui fleurit et donne du fruit au mois d'août. Les Kamtchadales en font de grandes provisions, et en forment avec leur caviar une certaine pâte qu'ils trouvent délicieuse, mais qui, pour d'autres, n'empêcherait pas de mourir de faim. Outre le sarana, le gouvernement a fait ramasser une plante nommée vinoroya, d'où l'on extrait une sorte d'eau-de-vie qui produit un faible revenu; mais l'usage en est dangereux, car cette plante est un poison des plus actifs.

ANIMAUX

Le Kamtchatka ne brille pas beaucoup du côté du règne animal. Le premier rang est dû aux chiens, qui tiennent lieu de chevaux de trait, et dont la peau, après leur mort, sert de vêtements. Les chiens du Kamtchatka sont grands, forts, laborieux; on les nourrit avec de l'opana, composition faite de vieux poisson et d'écorce de bouleau; mais plus communément ils sont obligés de chercher eux-mêmes leur nourriture, c'est-à-dire quelques poissons, qu'ils trouvent dans les rivières produites par les sources chaudes.

Le renard vient après le chien. Sa peau est du plus beau lustre, et dans la Sibérie il n'y a point de fourrure qui puisse soutenir la comparaison avec la peau de renard du Kamtchatka.

Le bélier de ce pays est un excellent manger; sa peau est d'un très-grand prix, et ses cornes sont aussi un objet de commerce; mais dans ces dernières années le nombre en a beaucoup diminué.

La martre zibeline est très-commune au Kamtchatka; les naturels sont constamment à la chasse de cet animal, ainsi que les étrangers. Le nombre des martres apportées l'année dernière (1770) du Kamtchatka au marché se montait à six mille huit cents. La fourrure de la marmotte est très-chaude et très-légère.

Les ours sont très-nombreux; leur humeur est assez pacifique, et jamais ils ne font de mal que pour leur propre défense. Les chasseurs sont obligés de chasser l'ours pour leur subsistance; souvent ils reviennent déchirés; mais l'ours tue rarement: il semble que cet animal épargne la vie de son ennemi, quand celui-ci n'est plus à craindre. Il n'y a point d'exemple qu'il ait blessé une femme. Ces animaux sont gras en été, et maigres en hiver.

Le _manate_ ressemble à la vache par la tête. Les femelles ont deux mamelles, et tiennent leurs petits contre leur sein. Les Français ont appelé cet animal _lamentin_, à cause de son cri. Sa peau est noire et rude, épaisse comme l'écorce d'un chêne, et capable de résister au tranchant de la hache. Ses dents sont préférées à l'ivoire. Le Kamtchatka en produit annuellement de deux cent cinquante à trois cents livres. La chair ressemble à celle du bœuf parvenu à son entière croissance, et, quand le lamentin est jeune, à celle du veau.

On trouve ici des castors. La peau de cet animal est aussi douce que le duvet; ses dents sont petites et bien affilées; sa queue, courte, plate et large, se termine en pointe. On le prend à la ligne, et quelquefois on le tire sous la glace.