Voyages en Sibérie

Part 6

Chapter 63,838 wordsPublic domain

Le lion de mer est de la taille d'un bœuf; son cri est épouvantable; mais, heureusement pour les navigateurs, c'est un des signes qui annoncent le voisinage de la terre, pendant les brouillards si communs en ce pays. Cet animal est timide; on le harponne, ou bien on le tire à coups de fusils ou de flèches.

Le veau marin se trouve en grande quantité près de toutes les îles et de tous les promontoires; il ne s'éloigne jamais de la côte, mais il remonte l'embouchure des rivières pour dévorer le poisson. On se sert de sa peau pour faire des bottines. Les habitants le prennent à la ligne.

Le Kamtchatka produit quantité de différentes sortes de poissons, depuis la baleine jusqu'aux plus petites espèces; mais les oiseaux sont en très-petit nombre.

HABITANTS INDIGÈNES

Les Kamtchadales d'origine se désignent entre eux par le nom d'_Itelmen_, mot qui signifie habitants du pays. Si nous voulions discuter leur origine d'après les formes de leur langage, nous les croirions descendants des Tatares Mongols: leur figure ressemble assez à celle de ce peuple; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu fournie, la face large et aplatie. Cette nation n'a aucune tradition sur son origine; elle était nombreuse à l'arrivée des premiers Cosaques, mais ce nombre a depuis lors prodigieusement diminué.

Les naturels du Kamtchatka n'ont d'autre subsistance que du poisson, des racines, de la chair d'ours, de l'écorce d'arbre; leur boisson est de l'eau, et quelquefois de l'eau-de-vie, qu'ils paient très-cher aux marchands.

Ils ont à présent des habits, avantage dont ils sont redevables aux Européens; mais cet avantage leur a coûté bien cher, si on le met dans la balance avec le traitement barbare et tyrannique qu'ils ont éprouvé de leurs nouveaux maîtres.

Leurs femmes ont un penchant extraordinaire pour le luxe, à tel point qu'elles ne font jamais la cuisine sans avoir leurs gants, et qu'aucun motif ne pourrait les décider à se laisser voir par un étranger sans gants et sans rouge, dont elles portent une couche épaisse sur leur hideuse figure.

Les Kamtchadales ont deux sortes d'habitations: celle d'hiver s'appelle _jurte_, et celle d'été _balagan_.

Toute la religion des naturels consiste à croire que leur Dieu, après avoir d'abord demeuré dans le Kamtchatka, fixa son séjour pendant plusieurs années sur les bords de chaque rivière, et peupla ces lieux avec ses enfants, auxquels il donna pour héritage tout le pays d'alentour, avant de disparaître lui-même pour aller s'établir ailleurs. C'est pour cette raison qu'ils ne veulent jamais quitter un domaine si ancien et d'ailleurs si peu aliénable.

Le peuple n'a que des sensations purement animales. Pour lui, le bonheur consiste dans l'inaction et la satisfaction des sens. Il est impossible de persuader à ces hommes grossiers qu'il puisse y avoir aucun genre de vie plus agréable que le leur: celle qu'on mène en Russie ne leur paraît digne que de mépris et de dédain.

Il est difficile d'imaginer quel motif peut allumer la guerre entre des hommes si misérables, qui n'ont rien à perdre ni à gagner; mais il est certain qu'ils sont très-vindicatifs. Leurs guerres ne peuvent avoir d'autre objet que celui de faire des prisonniers, pour condamner les hommes à les servir. On ne peut douter cependant que les Cosaques, à leur arrivée, n'aient excité des troubles et des différends parmi eux, dans l'intention de profiter de leurs guerres intestines. La conquête de cette nation a été pour eux une tâche difficile, et, quoique faible et dénuée, elle s'est montrée terrible dans sa défense. Elle a employé le stratagème et la trahison quand la force était sans succès; et s'il est vrai qu'elle soit lâche, il ne l'est pas moins qu'elle est assez peu attachée à la vie pour que le suicide soit très-commun chez elle. On cite des exemples de naturels assiégés par les Cosaques dans leur dernier asile, et qui, n'ayant plus aucun espoir d'échapper, ont commencé par couper la gorge à leurs femmes et à leurs enfants; ils se sont ensuite tués eux-mêmes. L'usage du machomor devient une ressource pour eux en pareil cas; une certaine dose les plonge dans un profond sommeil, qui les prive de toutes sensations et termine leurs jours. C'est une espèce de champignon fort commun dans le pays, dont l'infusion cause l'ivresse et la gaieté, mais dont l'excès produit de fortes convulsions suivies de la mort.

CHAPITRE III

CAPTIVITÉ ET SÉJOUR DU GÉNÉRAL KOPEC (JOSEPH), EN 1795-1799.

Né en Lithuanie vers 1762, Kopec embrassa fort jeune la carrière militaire, et servit dans la cavalerie polonaise, d'abord comme simple soldat. Étant parvenu au grade d'officier supérieur, il fit la campagne de 1792 contre les Russo-Moscovites qui avaient envahi la Pologne, et fut un de ceux qu'on força de s'enrôler dans l'armée de la tzarine Catherine II. Deux ans plus tard, une occasion favorable pour se soustraire à cette violence lui étant présentée, Kopec s'empressa d'en profiter, et, malgré le soin avec lequel on le surveillait aux environs de Kiow, il parvint le premier à se joindre, avec son corps, aux insurgés de la Pologne commandés par le célèbre Kosciuszko. Ayant pris alors le commandement d'une brigade, il servit pendant le reste de cette campagne, et se fit surtout distinguer au premier siége de Varsovie, que les Prussiens furent forcés d'abandonner; mais, blessé à la bataille de Maciciowice, il tomba, avec les autres généraux polonais, entre les mains des Moscovites et fut condamné à être exilé en Sibérie.

Rentré sous le règne de Paul Ier dans son pays, le général Kopec mourut en 1830, laissant un manuscrit qui contenait ses mémoires. La principale partie de ces mémoires, traduite du polonais par M. L. Chodzko, ayant paru il y a quelque temps, nous donnons ici les détails qui se rattachent à la captivité et au séjour de l'auteur dans la presqu'île de Kamtchatka.

I

Kiow, Smolensk, Moscou, Kazan (villes).

Voici d'abord comment l'auteur raconte son arrivée à Kiow, ville autrefois polonaise, où il fut transporté quelques jours après la malheureuse bataille de Maciciowice, livrée le 10 octobre 1794.

On me sépara sur-le-champ de mes compatriotes, et on m'enferma dans un bâtiment vieux et humide. Le factionnaire ne devait me parler sous aucun prétexte. L'officier à qui était confiée ma surveillance m'amena sa femme en me disant qu'elle me vendrait un bonnet fourré pour me garantir du froid; je me privai du dernier argent qui me restait pour faire cet achat.

Le sixième jour de ma captivité, on m'éveilla à minuit pour me jeter dans une _kibitka_ (voiture) grande comme un coffre, garnie au dehors avec des peaux de bœuf, et au dedans avec du fer. Cette kibitka avait une petite ouverture qui servait à faire passer la nourriture qu'on me donnait. On me traitait avec une cruauté toute spéciale, on me regardait comme un grand criminel, et les horreurs du secret n'étaient pas suffisantes pour moi; je n'eus plus de nom, et on me désigna seulement par un numéro!

Je voyageai sept jours et sept nuits dans cette kibitka; mes blessures étaient encore saignantes, et je n'avais qu'un peu de paille pour reposer ma tête. A Smolensk, le peuple se pressait en foule pour voir ce qu'on avait pu renfermer dans ce coffre au-dessus duquel étaient assis deux soldats armés jusqu'aux dents; je fus déposé dans une grande chambre d'où j'entendais des gémissements et le bruit des armes. Après avoir franchi un long corridor, je fus poussé dans une espèce de niche, faiblement éclairée par une lampe, et gardée par plusieurs soldats. Le jour n'arrivait jamais jusqu'à moi, et les soldats ne proféraient pas une parole. Le sommeil m'abandonna complétement, et je vécus ainsi quatre semaines. Le quinzième jour, le commandant de la prison vint me visiter; ce commandant était un tigre à face humaine, et on l'avait chargé du martyre des Polonais; il me fit sortir de ma niche et me força à parcourir avec lui plusieurs rues de la ville; j'avais des vertiges, je marchais au hasard, je ne voyais rien, je pensais qu'on me conduisait à la mort. Enfin nous arrivâmes devant un grand bâtiment, et le commandant me dit que c'était le palais de la tzarine et que j'allais m'y divertir. On m'introduisit dans une salle où se tenaient des juges autour d'une table. On me fit asseoir, et on commença à m'interroger sur ma naissance, ma religion et les circonstances de ma vie. Voici les questions qu'on me fit, ainsi que mes réponses.

«Avez-vous prêté serment?

--Pendant vingt ans que j'ai été au service j'ai prêté serment plusieurs fois.

--Mais quel a été le dernier serment que vous avez prêté?

--Le dernier, le plus important, c'est celui où j'ai promis de donner à ma patrie jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et où j'ai promis de supporter avec courage tous les tourments.

--Mais il ne s'agit point de cela. Dites-nous si vous avez prêté serment de fidélité à l'impératrice notre auguste souveraine?

--Le serment a été arraché par la force et la violence.

--Et vous n'attachez aucune importance à ce serment?

--L'amour de ma patrie me commande de l'oublier.»

A ces mots les juges se levèrent de leurs siéges et me firent ramener dans ma prison. Trois jours après je reparus devant les juges, qui m'adressèrent les questions suivantes:

«Qui vous a annoncé le mouvement révolutionnaire de Cracovie? Quels hommes étaient de connivence avec vous? et de qui avez-vous reçu des secours?

--Je ne puis répondre à ces questions; mais ce que je puis dire, c'est qu'aucun citoyen n'était de connivence avec moi, et que personne ne m'a donné de secours, car j'étais peu connu. En rejoignant mes compatriotes j'ai été guidé par l'amour de ma patrie; je suis militaire, j'ai fait mon devoir; je suis blessé, j'ai été fait prisonnier, et on me traite comme un criminel!»

On me fit écrire tout ce que j'avais dit, et on me transporta dans une vaste salle éclairée par quarante croisées et munie de quatre poêles. Le froid me saisit, et je tombai dangereusement malade; je demandai un confesseur, on me le refusa: je pensais que j'allais mourir sans me réconcilier avec Dieu, mais je n'étais qu'au commencement de mes épreuves!

Ma maladie fit en quelques jours des progrès si rapides qu'on eut enfin pitié de moi, et qu'on me transporta dans une chambre plus petite et plus chaude. Ma croisée, qui donnait sur le cimetière, était grillée, et de mon lit de douleur je voyais des enterrements et j'entendais le chant des popes (prêtres schismatiques).

Quoique mes jours fussent en péril, on me traitait avec la même rigueur. Pendant ma maladie, on amena plus de trois mille prisonniers polonais; la cruauté, les mauvais traitements qu'on exerça sur eux en firent périr la moitié. Le commandant, croyant que ma fin approchait, me dit que Szmigielski, mon ancien valet de chambre, se trouvait à Smolensk depuis trois mois.

Ce bon serviteur, après la bataille de Maciciowice, obtint un passeport de Souvaroff, général russe, réunit quatre cents ducats (ayant chacun onze francs de valeur), et se mit à parcourir le pays pour me chercher. Arrivé à Smolensk, il fut instruit de mon sort; il s'adressa au commandant, qui, après s'être fait payer son obligeance, lui permit de me voir. Notre joie fut au comble. Szmigielski n'avait dépensé que cent ducats dans ses voyages, et le reste servit à rendre ma position plus supportable. Après quatre mois de séjour à Smolensk, un ordre de Catherine II vint disperser les Polonais sur différents points. On me réservait, à moi, le plus rude châtiment, et l'on m'envoya au fond du Kamtchatka. Il fallut me séparer de mon brave valet de chambre, on m'y contraignit, et depuis lors je n'ai pu savoir ce qu'il était devenu.

Je partis la nuit dans une kibitka; un officier, quatre sous-officiers et quelques soldats m'escortaient. Nous voyageâmes cinq jours et cinq nuits sans nous arrêter.

On me fit traverser Moscou sans voir la ville, puis on me conduisit à Kasan, et de là à Irkoutsk (Sibérie). Dans le trajet de Smolensk à Irkoutsk, trois soldats de l'escorte moururent, et en voici la cause: comme ils étaient presque toujours dans un état complet d'ivresse, ils tombaient du haut de la kibitka où ils étaient assis; ces chutes donnaient des secousses affreuses à ma triste voiture, et sans mon sac de paille j'aurais eu la tête brisée.

Pendant mon séjour à Kasan, on me mit dans une chambre dont la croisée donnait sur la rue; je vis passer plusieurs de mes compatriotes, qui m'instruisirent des événements que ma captivité me laissait ignorer. Malheureusement on surprit bientôt mes intelligences avec le dehors, et l'on cloua des planches devant ma croisée. A travers la petite ouverture qui était pratiquée dans ma kibitka, je vis, sur la route de Kasan à Tobolsk, une grande quantité d'hommes marqués au front et à qui on avait coupé le nez.

Un jour, je me sentis tellement malade que je demandai à l'officier de nous arrêter pendant quelques heures; il me répondit que si je mourais il porterait mon cadavre à sa destination, et que si l'escorte était arrêtée par des brigands pour me délivrer, il avait ordre de me tuer avant qu'on s'emparât de moi.

II

Nijni-Oudinsk (ville).--Irkoutsk (ville).--Kiringa (colonie).--Yakoutsk et Okhotsk (villes).--Générosité d'un marchand.--Embarquement.--Naufrages.--Iles Kouriles.

J'arrivai à Nijni-Oudinsk dans un état de souffrance impossible à décrire. Après avoir pris un peu de repos, nous nous remîmes en route, et nous arrivâmes à une colonie distante de 300 werstes (60 lieues) de Irkoutsk. Là on joignit à notre convoi cinq Polonais, dont l'un était le dominicain de Minsk (religieux), et les quatre autres, de pauvres gentilshommes des environs d'Oszmiana, ville de Lithuanie. Ces derniers étaient innocents de tous délits politiques; mais comme ils portaient le nom de riches magnats, qui avaient été arrêtés et qui s'étaient rachetés, on avait pris les pauvres en compensation.

La nuit suivante, au moment où tout était prêt pour le départ, l'officier fit semblant d'avoir des attaques de nerfs; il avait été volé, disait-il; on lui avait pris son portefeuille avec tout l'argent destiné pour notre voyage; ces sommes lui étaient confiées par le gouvernement, et il pleurait, il se roulait et s'agitait comme un possédé. L'officier, avant la nuit, avait enfoui le portefeuille sous terre, et pour qu'on n'eût aucun soupçon, il joua la comédie que je viens de rapporter. Mais, non content des attaques de nerfs, il alla faire sa déposition aux autorités; il exigea qu'on visitât ses effets et les nôtres; on ne trouva rien, bien entendu; seulement l'un des juges-instructeurs vola une montre au pauvre dominicain. L'officier se fit donner des certificats par les marchands de la ville, qui constataient que ce genre d'accident était très-fréquent. Le gouvernement renvoya de l'argent, et nous voyageâmes plus vite pour regagner le temps perdu.

Après cinq mois de voyage, nous arrivâmes à Irkoutsk; cette ville est baignée par le fleuve d'Angora, qui prend sa source dans les montagnes de la Chine. Le commandant de la ville vint au-devant de nous, et à l'instant tous les prisonniers furent séparés. On me logea chez un marchand, et je me serais cru en paradis si je n'avais été prisonnier.

Le commandant était plein de compassion; chaque jour il m'envoyait des mets de sa table. Un médecin vint me voir; il me saigna et me donna quelques médicaments en me recommandant de les ménager, car plus loin, disait-il, je ne trouverais ni médecin ni médicaments. Il me demanda ce que je prenais le matin. Je lui dis qu'autrefois je prenais du café, mais que j'en avais oublié le goût, tant il y avait longtemps que je n'en avais pris. Au moment de mon départ, il m'envoya un grand sac de cuir, bien attaché, en disant que je pourrais me servir des plantes médicinales qu'il contenait. Quelle fut ma surprise lorsque, plus tard, en ouvrant le sac, j'y trouvai du café moulu et un pain de sucre! Ces deux denrées coûtent très-cher à Irkoutsk.

De son côté, le commandant vint me souhaiter un bon voyage, et m'offrit une belle fourrure de cerf, qui fut mise dans ma kibitka; je lui témoignais mon étonnement, car la saison était chaude et le froid semblait éloigné; mais il me dit que dans les contrées que j'allais parcourir, l'atmosphère était toute différente, et qu'après quelques jours de route je sentirais le froid. En effet, cette fourrure me fut de la plus grande utilité.

Après avoir traversé des déserts, nous arrivâmes à une colonie appelée Kiringa. On me donna une chambre assez commode, dont les fenêtres, au lieu de vitres, avaient du mica aussi transparent que du verre. En examinant cette fenêtre, je vis des vers écrits en russe, et tracés par la main de la princesse Menzikoff, qui avait accompagné son mari dans son exil, et qui mourut de désespoir, vers le milieu du XVIIIe siècle.

Plus tard, on me conduisit à Yakoutsk; je passai l'hiver et le printemps dans cette ville, où je trouvai le colonel S..., connu par ses atrocités. Après avoir commis bien des crimes en Pologne, il obtint de se faire nommer commandant de Yakoutsk.

Je rencontrai un jour à dîner, chez le commandant, plusieurs de mes compatriotes; mais dès que la saison le permit, on nous sépara pour nous envoyer dans différentes directions.

Notre convoi se composait de quatre mille chevaux; on m'en donna quatre pour mon usage. Le trajet que nous devions parcourir de Yakoutsk à Okhotsk était de 3,000 werstes (650 lieues de France), et cependant là n'était pas le terme de notre voyage. Il n'y avait aucune route tracée; tout l'espace était coupé par des vallées, par des côtes escarpées ou par quelques ruisseaux bien rares. Des ossements de chevaux qui avaient été dévorés par les ours, servaient de signes de parcours. Le prince Mischinskoï, qui venait d'être nommé commandant d'Okhotsk, faisait partie de notre convoi, ainsi que plusieurs marchands; nous avions aussi des militaires. Le prince, qui était dur et impertinent avec tout le monde et qui manqua à plusieurs des nôtres, se vit tout à coup abandonné de tous; force lui fut de faire des excuses; car en voyageant seul il aurait pu être dévoré par les ours.

Sur les bords de l'Aldon se trouvait un cimetière où nous remarquâmes plusieurs tombes dont les inscriptions portaient le nom d'un voyageur ou d'un exilé. En côtoyant la mer, nous nous approchâmes d'Okhotsk.

Le commandant prit à l'instant possession de sa nouvelle autorité, et les habitants se prosternèrent devant lui comme devant une divinité. J'espérais, d'après ce qu'il m'avait dit, être traité avec quelque douceur; mais on me mit dans une cabane de matelots, et sous leur surveillance.

Okhotsk est bâti sur un banc de sable, entre la rivière d'Okhota et la mer. Cette ville se compose, en tout, d'une soixantaine de maisons habitées par des courtiers, des marchands, des employés du gouvernement, et quelques matelots qui construisent les bâtiments. Il y a une église schismatique et un pope. Quand la mer refoule les eaux de l'Okhota, les maisons sont submergées.

Le commandant me permit de me promener souvent au bord de la mer, pour que je m'habituasse à l'air humide.

Un jour, dans une de mes promenades solitaires, je m'assis sur un tronc d'arbre renversé, et je me mis à contempler cette majestueuse nature. Tout à coup j'aperçus un jeune homme, beau, élégamment vêtu, qui venait dans ma direction. Sa vue produisit sur moi une si étrange impression, que je crus un moment qu'il sortait du fond des eaux. Cet homme, en m'approchant, me demanda à quelle nation j'appartenais. «A la plus malheureuse, répondis-je.--Vous êtes donc Polonais,» me dit-il. Puis il ajouta: «Je connais la Pologne; je m'intéresse à sa cause... Je suis marchand et envoyé par la chambre de commerce d'Irkoutsk pour expédier des marchandises par l'Océan; ensuite je reviendrai en Russie. Si vous avez une famille et des amis, écrivez-leur, et je vous promets que vos lettres leur parviendront. En vous faisant cette offre, je ne me dissimule pas les dangers auxquels je m'expose; mais le profond intérêt que vous m'inspirez l'emporte sur tout. En rentrant chez vous, vous trouverez tout ce qu'il faut pour écrire; vos gardiens seront payés par moi, ainsi ils ne vous trahiront pas.» Il me fit plusieurs questions, puis il me dit: «Ne faisiez-vous pas partie d'un complot contre la vie de Catherine II? jamais on n'a envoyé de prisonniers dans ce pays.» Je répondis que non, et que tout mon crime était d'avoir été plus zélé et plus dévoué que beaucoup d'autres. A mon tour, je lui demandai s'il connaissait le sort qu'on me réservait. «Non, me dit-il, car la terre finit ici; cependant comme il existe une presqu'île qu'on appelle le Kamtchatka, il serait possible que vous fussiez envoyé jusque-là. Peut-être la Providence vous délivrera-t-elle un jour; mais que d'incertitudes!»

Ce brave marchand me donna un sac de tabac à fumer, ce qui est très-précieux dans ces contrées; puis un sac de biscuits et quelques bijoux de peu de valeur. Il me conseilla d'acheter des bijoux le plus que je pourrais, me disant que l'argent ici n'était rien, et que les objets fabriqués étaient tout. Il prit mes lettres, qui parvinrent en Pologne. J'avais adressé, par cette précieuse occasion, une pétition à Catherine II; ce fut Paul Ier qui la reçut, car Catherine n'était plus. Cette pétition me rendit à la liberté; mais je n'en reçus la nouvelle qu'un an après.

Avant de partir pour le Kamtchatka, car c'était là le lieu de ma destination, j'achetai une quantité de petits bijoux; mes deux années de solde de prisonnier, que je venais de toucher, m'avaient mis à même de faire ces achats. Hélas! tout fut perdu dans un naufrage.

Le moment de partir était venu: deux vaisseaux quittèrent d'abord la rade, l'un pour la Nouvelle-Hollande, et l'autre pour l'île Saint-Élie.

La matinée était belle et sereine; le soleil éclairait l'horizon; le vent soufflait de terre, tout semblait favoriser la sortie du port. Mais à peine les embarcations avaient-elles fait deux milles, qu'un orage s'éleva; deux chaloupes furent submergées, quinze hommes périrent et quinze autres se sauvèrent à l'aide des cordes qu'on leur avait jetées d'un bâtiment. Le lendemain, les flots rapportèrent les cadavres.

Quel triste augure pour moi, qui regardais ce spectacle, et qui allais m'embarquer dans quelques heures!

Le bâtiment qui devait m'emmener mit à la voile, et je partis. Ce bâtiment, qui appartenait à la compagnie d'Irkoutsk, allait à la découverte de nouveaux pays, et devait faire un grand achat de fourrures. Notre équipage se composait de quatre-vingts hommes. Un matelot était commis à ma garde. Cet homme avait été capitaine; mais on l'avait dégradé parce qu'il avait perdu une chaloupe dans la guerre de Suède. Je lui abandonnais, chaque jour, ma portion de viande et de poisson, car je dînais avec les marchands; mes procédés l'attachèrent à moi, et c'est à lui que je dus mon salut.

Au moment où les voiles déployées poussaient au large, le vaisseau rencontra un fragment de rocher; le choc fut si violent, que plusieurs passagers furent renversés, et d'autres seraient tombés à la mer, s'ils ne s'étaient cramponnés aux cordes. Nous passâmes un jour et une nuit, tantôt avançant, tantôt reculant; enfin, après huit jours d'incertitude, nous perdîmes de vue le port. Il m'était impossible de dormir, et je souffrais cruellement de cette insomnie, quand mon matelot eut l'idée de me faire donner un hamac; je me mis dedans, et je parvins à trouver le sommeil.