Voyages en Sibérie

Part 4

Chapter 43,763 wordsPublic domain

L'Angara n'est pas fort poissonneux; mais le lac Baïkal y supplée abondamment. A l'égard des marchandises étrangères, celles de la Chine n'y sont pas beaucoup plus chères qu'à Kiachta, et toutes en général y sont parfois (surtout au printemps dès que les eaux sont dégelées) à presque aussi bon compte qu'à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Le commerce de la Chine attire ici des marchands de toutes les villes de Russie; ils y viennent du commencement au milieu de l'hiver, et commercent pendant toute cette saison avec les Chinois. Si, dans cet espace de temps, ils n'ont pu tout vendre, comme ils sont obligés de s'en retourner aussitôt que les rivières sont navigables, ils se défont promptement de leurs marchandises, et les donnent quelquefois à meilleur compte qu'on ne les trouve à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ce qui les presse encore de vendre, c'est qu'à leur retour en Russie ils ont besoin d'argent pour payer les péages et les mariniers qui conduisent leurs bateaux. Ainsi, dans la nécessité de faire de l'argent à quelque prix que ce soit, les marchandises qu'ils n'ont pas vendues aux Chinois, ils les laissent ordinairement à des commissionnaires de cette ville, qui les débitent comme ils peuvent en boutique. Quelques-uns d'entre eux cependant vont jusqu'à Yakoutsk avec les marchandises qu'ils ont prises en échange des Chinois, et cherchent à les y placer. De cette façon, un marchand russe fait quelquefois un très-long voyage avant de retourner chez lui; il part au printemps de Moscou, arrive dans l'été à la foire de Makari, et au commencement de l'année suivante à celle d'Yrbit. Dans la première, il cherche à troquer quelques-unes de ses marchandises contre d'autres dont il puisse tirer un meilleur parti à Yrbit. Là, au contraire, il porte ses vues sur le commerce de la Chine. Quand il lui reste une espèce de marchandise qu'il ne peut pas débiter avantageusement à Yrbit, il cherche à s'en débarrasser pendant l'hiver à Tobolsk. Il part de cette ville dans le printemps, parcourt toute la Sibérie, et arrive en automne à Irkoutsk; ou, si les glaces ne lui permettent pas d'aller si loin, il ne manque pas de s'y rendre au commencement de l'hiver. Il va alors à Kiachta, et au printemps à Yakoutsk; de là il tâche, en s'en retournant, de s'avancer de six à sept cents werstes pendant que les eaux sont encore ouvertes, et il pousse un traîneau droit à Kiachta, où il travaille à se défaire de ses marchandises de Yakoutsk; il revient au printemps à Irkoutsk, et arrive en automne à Tobolsk. L'hiver et l'été suivants, il visite les foires d'Yrbit et de Makari. Enfin, après quatre ans et demi de courses, il reprend la route de Moscou: or, pour peu qu'il entende le commerce, ou qu'il ait la chance favorable, il doit dans cet espace de temps gagner pour le moins trois cents pour cent.

La ville d'Ilimsk est située sur le rivage septentrional de l'Ilim, large en cet endroit de quarante à cinquante brasses, dans une vallée formée par de hautes montagnes qui s'étendent de l'orient à l'occident, et si étroite, qu'en y comprenant la rivière, elle n'a pas cent brasses de largeur: sa longueur est à peu près d'un werste.

Toutes les maisons des habitants sont très-misérables; il ne faut pas s'en étonner, c'est le pays de la paresse: on n'y fait presque autre chose que boire et dormir. Toute l'occupation des habitants se borne à tendre des piéges aux petits animaux, à creuser des fosses pour attraper les gros, et à jeter du sublimé aux renards; ils sont trop paresseux pour aller eux-mêmes à la chasse. Quelques-uns vivent d'un petit troupeau que leurs pères leur ont laissé, et se gardent bien de cultiver eux-mêmes la terre: ils louent pour cela des Russes qui sont exilés dans ce canton et quelquefois des Tunguses, qu'ils frustrent ordinairement de leur salaire.

Les Tunguses, pendant l'hiver, ne vivent que de leur chasse, et c'est pour cela qu'ils changent si souvent d'habitation. Les rennes leur servent alors de bêtes de charge ou d'attelage pour tirer un léger traîneau. Ils leur mettent sur le dos une espèce de selle formée avec deux petites planches étroites, longues d'un pied et demi; ils y attachent leurs ustensiles, ou font monter dessus les enfants et les femmes malades. On ne peut pas beaucoup charger les rennes, mais ils vont fort vite. Leur bride consiste en une sangle qui passe sur le cou de l'animal; et quelque profonde que soit la neige, il passe par-dessus sans jamais enfoncer: ce qui provient en partie de ce que le renne en marchant élargit considérablement la sole de ses pieds, en partie de ce qu'il tient cette sole élevée par-devant, et ne touche point la neige à plat. Si les rennes ne suffisent pas pour porter tous les ustensiles, le Tunguse s'attelle lui-même au traîneau. Dès qu'ils sont arrivés à l'endroit où ils sont résolus de se fixer pour quelque temps, après avoir dressé la jurte, ils chassent aussitôt dans les environs, en courant sur leurs larges patins. Lorsqu'ils ne trouvent plus de gibier, ils passent avec leurs familles dans un autre canton, et ils continuent cette façon de vivre pendant tout l'hiver. Le meilleur temps pour la chasse est depuis le commencement de l'année jusque vers le mois de mars, parce qu'alors il tombe peu de neige et que les traces des animaux y restent plus longtemps. En été et en automne, ils se nourrissent presque uniquement de poisson, et dressent, pour cet effet, leurs jurtes sur le bord des rivières.

Les Tunguses se construisent eux-mêmes des barques fort étroites à proportion de leur longueur, et dont les deux bouts finissent en pointe; leurs plus grosses barques ont à peine trois brasses et demie de longueur, et un arschine (aune) dans leur plus grande largeur, qui est le milieu; les petites barques sont longues d'environ une brasse et ont six werschoks (un werschok est la sixième partie d'un arschine) de largeur. Elles sont faites d'écorce de bouleau cousue; et pour qu'elles ne prennent point l'eau, les coutures et tous les endroits où se trouvent des fentes et des ouvertures sont enduits d'une sorte de goudron; elles sont de plus bordées par en haut avec le bois dont on fait des cercles de tonneaux; d'autres cercles sont encore appliqués dans toute la largeur de la barque, et coupés par de semblables cercles qui la traversent en longueur, en sorte que par leur position ils renforcent la barque. Leurs plus grands bâtiments tiennent quatre hommes assis, et les plus petites barques n'en tiennent qu'un. Les Tunguses remontent et descendent les rivières dans ces barques avec une rapidité étonnante: quand une rivière fait un grand détour, ou qu'ils ont envie de passer dans une rivière voisine, ils mettent la barque sur leurs épaules, et la portent par terre jusqu'à ce que la fantaisie leur prenne de se rembarquer. Autant la barque porte d'hommes, autant elle a de rames. Ces rames sont larges aux deux bouts; car on rame et on gouverne en même temps, et par conséquent on est obligé de les faire aller continuellement tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

Les Tunguses d'Ilimsk sont presque tous pauvres; le plus grand nombre n'a pas plus de six rennes, et ceux qui en ont cinquante sont regardés comme très-riches, parce que ces animaux forment toute leur richesse. Leur habillement est simple; ils portent en tout temps sur leur peau une pelisse de peau de renne, dont le poil est tourné en dehors, et qui descend un peu plus bas que les genoux: cette pelisse se ferme par-devant avec des courroies. Les femmes en ont de semblables, mais la fourrure est tournée en dedans. Quand elles veulent se parer, elles portent de plus une soubreveste de peau de daim, le poil tourné en dehors, qui ne descend que jusqu'aux hanches, et est ouverte sur la poitrine.

Leur religion permet la polygamie. Ils ont des idoles de bois, et leur adressent soir et matin des prières pour en obtenir une chasse ou une pêche abondante; c'est à quoi se bornent presque tous leurs vœux. Ils sacrifient au diable le premier animal qu'ils ont tué à la chasse, et sur le lieu même; ce qu'ils font de cette manière: ils dévorent la viande, gardent la peau pour leur usage, et n'exposent que les os tout secs sur un poteau, pour la part du diable: c'est du moins n'être pas trop dupe, et traiter le démon comme il le mérite. Si la chasse est heureuse, les chasseurs, de retour à la jurte, en font des remerciements à l'idole, la caressent beaucoup et lui font goûter du sang des animaux qu'ils ont tués. Si la chasse, au contraire, n'a pas bien réussi, ils s'en prennent à l'idole et la jettent de dépit d'un coin de la jurte à l'autre. Quelquefois on la met en pénitence, et l'on est un certain temps sans lui rendre aucune sorte de culte, sans lui marquer aucun respect; ou quand on est bien piqué contre elle, on la porte à l'eau pour la noyer.

Les Tunguses ont une façon de prendre les muscs et les daims. Quand les petits de ces animaux sont égarés, ils ont un cri particulier pour appeler leurs mères: cette découverte faite par les Tunguses leur donne la facilité de prendre ces animaux, ce qu'ils font toujours dans l'été. Ils n'ont qu'à plier un morceau d'écorce de bouleau, avec lequel ils imitent le cri des jeunes muscs et des petits daims, et leurs mères accourant à ces cris, ils les tuent sans peine à coups de flèches.

La manière dont se fait la chasse des zibelines a quelques circonstances singulières. Il se forme ordinairement une société de dix à douze chasseurs qui partagent entre eux toutes les zibelines qu'ils prennent. Avant de partir pour la chasse, ils font vœu d'offrir à l'église une certaine portion de leurs prises; ils choisissent entre eux un chef à qui toute la compagnie est tenue d'obéir; ce chef est appelé _peredowschick_, c'est-à-dire conducteur, et ils lui portent un si grand respect qu'ils s'imposent eux-mêmes les lois les plus sévères pour ne point s'écarter de ses ordres. Quand quelqu'un manque à l'obéissance qu'il doit au conducteur, celui-ci le réprimande; il est même en droit de lui donner des coups de bâton, et ce châtiment se nomme, ainsi que la simple réprimande, une _leçon_ (_utschenié_). Outre cette leçon, le réfractaire perd encore toutes les zibelines qu'il a prises. Il lui est défendu d'être assis en cercle avec les autres chasseurs pendant leurs repas; il est obligé de se tenir debout et de faire tout ce que les autres lui commandent. Il faut qu'il allume le poêle de la chambre noire, qu'il la tienne propre, qu'il coupe du bois, et enfin qu'il fasse le ménage. Cette punition dure jusqu'à ce que toute la société lui ait accordé son pardon, qu'il demande continuellement et debout, tandis que les autres mangent assis.

Dès qu'on a pris une zibeline, il faut la serrer sur-le-champ sans la regarder; car ils s'imaginent que de parler bien ou mal de la zibeline qu'on a prise, c'est la gâter. Un ancien chasseur poussait si loin cette superstition, qu'il disait qu'une des principales causes qui faisaient manquer la chasse des zibelines, c'était d'avoir envoyé quelques-uns de ces animaux vivants à Moscou, parce que tout le monde les avait admirés comme des animaux rares, ce qui n'était point du goût des zibelines. Une autre raison de leur disette, c'était, selon lui, que le monde était devenu beaucoup plus mauvais, et qu'il y avait souvent dans leurs sociétés des chasseurs qui cachaient leurs prises, ce que les zibelines ne pouvaient encore souffrir.

Les habitants du district de Kirenga et des bords du Léna, hommes et animaux, comme les bœufs, les vaches, sont sujets aux goîtres. On croit ici communément que les goîtres sont héréditaires, et que les enfants naissent avec ces sortes d'excroissances, ou du moins en apportent le germe; mais ce sentiment n'est pas général: il n'est pas adopté surtout par ceux qui ont des goîtres et qui cherchent à se marier.

A l'occasion de quelques déserteurs de notre troupe, qu'avait effrayés l'expédition au Kamtchatka, et qui nous abandonnèrent, j'appris une superstition des Sibériens que j'ignorais. Lorsqu'on ouvrit le sac de voyage d'un de ces déserteurs que l'on avait arrêté, on y trouva, entre autres choses, un petit paquet rempli de terre. Je demandai ce que c'était. On me dit que les voyageurs qui passaient de leur pays dans un autre étaient dans l'usage d'emporter de la terre ou du sable de leur sol natal, et que partout où ils se trouvaient ils en mêlaient un peu dans de l'eau qu'ils buvaient sous un ciel étranger; que cette précaution les préservait de toutes sortes de maladies, et que son principal effet était de les garantir de celles du pays. En même temps on m'assura que cette superstition ne venait pas originairement de Sibérie, mais qu'elle était établie depuis un temps immémorial parmi les Russes mêmes.

Les Yakoutes supposent deux êtres souverains, l'un cause de tout le bien, et l'autre du mal. Chacun de ces êtres a sa famille. Plusieurs diables, selon eux, ont femmes et enfants. Tel ordre de diables nuit aux bestiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfants, etc. Certains démons habitent les nuées, et d'autres fort avant dans la terre. Il en est de même de leurs dieux: les uns ont soin des bestiaux, les autres procurent une bonne chasse, d'autres protégent les hommes, etc.; mais ils résident tous fort haut dans les airs.

Un endroit du Léna fort célèbre par une suite de montagnes placées sur la rive gauche du fleuve, qui forment comme des espèces de colonnes élevées dans des directions différentes, attire l'attention de tous les voyageurs. On l'appelle _Stolbi_. Je fis arrêter notre bâtiment à deux werstes au-dessous de l'endroit où commence cette colonnade de montagnes, tant pour les voir de près que pour examiner la mine de fer qu'on y exploitait depuis l'année précédente pour la compagnie de Kamtchatka. Ces montagnes colonniformes font un spectacle aussi singulier que curieux. Depuis leur pied jusqu'à leur sommet, de grandes pièces de rochers s'élèvent les unes en forme de colonnes rondes, d'autres comme des cheminées carrées, d'autres comme de grands murs de pierre, de la hauteur de dix à quinze brasses: on s'imaginerait voir les ruines d'une grande ville. Plus on en est éloigné, plus le coup d'œil est beau, parce que les pièces de rochers, placées les unes derrière les autres, prennent toutes sortes de formes, selon le point de vue d'où on les regarde. Les arbres qui se trouvent entre leurs intervalles augmentent encore la beauté du coup d'œil. Ces montagnes occupent une étendue de trente-cinq werstes; elles diminuent graduellement, et se perdent enfin tout à fait.

La pierre dont les colonnes sont formées est en partie sablonneuse et de toutes sortes de couleurs, en partie d'un marbre rouge agréablement varié. Enfin, à une certaine distance, ces montagnes pyramidales ou colonniformes rappellent exactement tout ce qui compose la perspective des villes: tours, clochers, péristyles, et autres édifices. Entre les rochers, ainsi figurés en colonnes, on trouve épars un bon minerai de fer, et l'on voit, au pied de la montagne où commence la perspective, deux cabanes construites avec des broussailles en forme de jurte, où les ouvriers se retirent la nuit et les jours de fête. Je me rendis à cette montagne, dont la hauteur est d'environ trois quarts de werste, et j'y trouvai tous les ouvriers travaillant: je n'avais encore vu nulle part exploiter si lestement une mine.

Notre troupe académique se réunit à Yakoutsk, en septembre. L'hiver avançait. Le 19 septembre, le Léna commença à charrier de la glace, qui augmenta tellement de jour en jour jusqu'au 28 du même mois, que le fleuve en fut entièrement couvert le lendemain: on le passait partout en traîneau. La glace devint en peu de jours si épaisse, qu'on pouvait en tirer des morceaux considérables pour l'usage des habitants; car on fait ici de la glace unie un usage dont on n'a point d'idée ailleurs: elle sert à calfeutrer les maisons. Pour peu que les fenêtres d'un logis ne ferment pas avec précision, elles ne sauraient suffisamment garantir les chambres du froid extérieur. Les caves mêmes dans lesquelles on garde la boisson, comme bière, hydromel, vin, etc., ne peuvent pas être à l'abri du grand froid par les moyens ordinaires, comme de bonnes portes, du fumier de cheval, etc. C'est la rigueur du froid même qui fournit le moyen le plus sûr d'empêcher qu'il ne pénètre dans les habitations. On coupe de la glace bien nette, et dans laquelle il n'y ait point d'ordure; on en taille des morceaux de l'exacte grandeur des fenêtres et des ouvertures, et on les y applique par dehors, comme on fait ailleurs de doubles châssis de verre. Pour qu'ils tiennent, on ne fait qu'y verser de l'eau, qui, en se gelant, les attache fortement aux ouvertures. Ces vitraux de glace n'ôtent pas beaucoup de lumière: lorsqu'il y a du soleil, on voit aussi clair qu'à travers des châssis de verre; et quelque vent qu'il fasse au dehors, le froid n'entre jamais dans les chambres. Les gens aisés, dont les maisons ont des fenêtres, appliquent les vitraux de glace par dedans, et par là ne souffrent point du tout des froides émanations de la glace. La boisson ne se gèle pas non plus dans les caves, quand leurs ouvertures ou soupiraux sont garnis de ces sortes de châssis. Ceux mêmes qui n'ont point d'autres vitraux que ces fenêtres de glace, s'en trouvent fort bien, pourvu qu'ils aient l'attention de ne pas trop rester dans les chambres après que le poêle est fermé: cependant les nationaux ne prennent guère cette précaution.

La ville de Yakoutsk est située dans une plaine sur la rive gauche du Léna, qui se jette à deux cents lieues plus loin dans la mer Glaciale. L'hiver y est ordinairement très-rude; mais les forêts qui sont au-dessus et au-dessous de la ville fournissent assez de bois.

Quant à la végétation des grains, le climat n'y paraît pas propre. Il est vrai que le couvent de la basse ville a ensemencé autrefois quelques terrains d'orge qui, dans certaines années, a mûri; mais comme elle manquait dans d'autres temps, cette culture est abandonnée. Je n'ai point entendu dire qu'outre l'orge aucun autre grain soit parvenu à sa pleine maturité; mais c'est la qualité du climat, plutôt que celle du sol, qui s'oppose à la maturation des grains; car le terrain est noir et gras; il s'y trouve même de temps en temps des champs garnis de bouleaux clair-semés, ce qu'on regarde en Sibérie comme la marque d'une bonne terre labourable. Après tout, que peut produire la terre, quelque bonne qu'elle soit, lorsqu'elle manque de chaleur? Et quelle chaleur peut-elle avoir, quand à la fin de juin elle est encore gelée à la profondeur de trois pieds ou même davantage?

Quoique dans les environs de Yakoutsk il y ait encore quelques montagnes, on y trouve peu ou point de sources, et c'est vraisemblablement parce que la terre est gelée à une certaine profondeur.

Le séjour de toutes les personnes réunies à Yakoutsk pour le voyage de Kamtchatka rendait cette ville fort active, et nous n'y fûmes point désœuvrés. La brièveté des jours dans un climat rigoureux, sous la latitude de soixante-deux degrés deux secondes, n'encourageait pas beaucoup au travail. Il faisait à peine jour à neuf heures du matin. Quand il s'élevait un certain vent qui chassait une poussière de neige, on ne pouvait rester sans lumière aux plus belles heures de la journée, et par un temps serein on voyait déjà les étoiles avant deux heures après midi. La plupart des habitants profitent de ce temps oiseux pour dormir: à peine sont-ils levés pour manger qu'ils se recouchent encore, et quand le jour est tout à fait sombre, souvent ils ne se réveillent point. Nous étions bien prévenus du danger qu'il y avait, en s'abandonnant au sommeil, de gagner le scorbut: nous nous arrangeâmes en conséquence, et nous partagions notre temps entre le travail et la dissipation, sans en donner beaucoup au sommeil.

Je m'amusais fort bien d'une sorte de marmottes très-communes dans le pays, et que les Russes nomment _iewraschka_. Ce joli petit animal se trouve dans les champs aux environs de Yakoutsk, et jusque dans les caves et dans les greniers, aussi bien dans ceux qui sont creusés sous terre que dans ceux qui sont au haut des maisons; car il est bon de remarquer que, dans tout le district de Yakoutsk, il y a autant de greniers à blé sous terre qu'au-dessus, parce que dans les premiers les grains sont à l'abri de l'humidité et des insectes. Tout ce qui est sous la surface de la terre, à la profondeur de deux pieds, y gèle presque en toute saison; ni l'humidité ni les insectes n'y pénètrent guère. Les marmottes des champs restent dans des souterrains qu'elles se creusent, et dorment pendant tout l'hiver; mais celles qui sont friandes de blé et de légumes sont en mouvement l'hiver et l'été pour chercher partout leur nourriture. Lorsqu'on prend cet animal et qu'on l'irrite, il mord très-fort, et pousse un cri sonore comme celui de la marmotte ordinaire. Quand on lui donne à manger, il se tient assis sur les pattes de derrière et mange avec celles de devant. Les femelles de ces animaux mettent bas dans les mois d'avril et de mai; elles ont depuis cinq jusqu'à huit petits. On trouve en différents endroits de la Sibérie de véritables marmottes, mais qui diffèrent, selon les lieux, de grosseur et de couleur. Les Russes et les Tatares les nomment _suroks_.

L'hiver de cette année fut très-doux relativement au climat; cependant on éprouva de temps en temps des froids excessifs. J'en faillis porter de tristes marques un jour que je courus en traîneau pendant l'espace d'une demi-lieue avec quelques personnes. Nous sortions d'auprès d'un poêle bien chaud; nous étions bien garnis de pelisses; nous n'avions mis que six minutes à faire le trajet: nous trouvâmes en arrivant une chambre bien chaude, et nous avions tous le nez gelé.

Les habitants m'assurèrent que le plus grand froid de cet hiver n'approchait pas de celui qu'ils avaient ressenti dans certaines années. On raconte même qu'il y eut un hiver où le froid fut si vif, qu'un gouverneur de province, en allant de sa maison à la chancellerie, qui n'en était pas éloignée de plus de cinquante pas, quoiqu'il fût enveloppé dans une longue pelisse, et qu'il eût un capuchon fourré qui lui couvrait toute la tête, eut les mains, les pieds et le nez gelés, et qu'on eut beaucoup de peine à le guérir de cet accident. Pendant l'hiver que nous passâmes à Yakoutsk, le thermomètre marquait quelquefois soixante-douze degrés au-dessous de zéro (trente-quatre degrés centigrades). On juge bien que sous un pareil ciel les hommes sont souvent exposés à avoir des membres gelés.