Voyages en Sibérie

Part 3

Chapter 33,564 wordsPublic domain

Leur indolence est telle, que les bestiaux ayant été attaqués l'année précédente d'une maladie épidémique considérable, qui ne laissa que dix vaches et à peine le tiers des chevaux, aucun habitant ne chercha à y apporter du remède; tous se fondaient sur ce que leurs ancêtres n'en avaient point employé en pareil cas.

Pendant notre séjour à Tomsk, nous fîmes connaissance avec un Cosaque assez intelligent qui avait du goût pour les sciences. Nous fûmes d'autant plus charmés de cette découverte, que nous avions ordre d'établir des correspondances partout où nous le pourrions. Ainsi nous demandâmes à la chancellerie qu'on laissât à cet homme la liberté de faire des observations météorologiques. Nous l'instruisîmes, et nous lui laissâmes les instruments nécessaires, comme nous avions déjà fait à Kasan, à Tobolsk et à Jamischewa.

Lorsque l'archevêque de Tomsk arriva dans ces cantons, il fit chercher tous les habitants qu'on pouvait trouver: quelques-uns venaient de bonne volonté, mais le plus grand nombre fut amené par les dragons qu'il avait avec lui.

Comme tous ces Tatares demeurent le long du Tschulum, rien n'était plus commode pour le baptême; car ceux qui ne voulaient pas se faire baptiser étaient poussés de force dans la rivière; lorsqu'ils en sortaient, on leur pendait une croix au cou, et dès lors ils étaient censés baptisés. Pour que ces gens pussent persévérer dans la nouvelle religion, on construisit dès l'année suivante une église à laquelle on attacha un pope russe; mais ces Tatares n'ont pas la moindre connaissance de la religion chrétienne. Ils croient que l'essentiel consiste à faire le signe de la croix, à aller à l'église, à faire baptiser leurs enfants, à ne prendre qu'une femme, à faire abstinence de ce qu'ils mangeaient autrefois, comme du cheval, de l'écureuil, et à observer le carême des Russes. Au reste, on ne peut exiger d'eux davantage, parce que les popes russes qui devraient les instruire ignorent leur langue, et ne peuvent s'en faire entendre.

La petite vérole faisait alors beaucoup de ravages dans le pays. Cette maladie n'y est point habituelle: dix années se passent quelquefois sans qu'on en soit incommodé; mais quand elle commence, elle dure deux à trois ans sans interruption.

La ville de Ieniseisk est située sur le rivage gauche ou occidental du Iénisée, qui, en cet endroit, a un werste et demi de largeur. Ce fleuve a sa source dans le pays des Mongols, et après un cours d'environ trois mille werstes il se décharge dans la mer Glaciale. La ville est plus moderne que Kusnetz: on n'y bâtit d'abord qu'un ostrog, comme dans la plupart des villes de Sibérie; mais l'avantage de sa situation a contribué à son agrandissement: elle est beaucoup plus longue que large, et a environ six werstes de circonférence. Les bâtiments publics sont la cathédrale, la maison du gouverneur, la vieille et la nouvelle chancellerie, un arsenal et quelques petites cabanes; le tout est enfermé dans un ostrog qui reste encore du premier établissement, mais qui est presque tombé en ruine. La ville contient sept cents maisons de particuliers, trois paroisses, deux couvents, dont un de moines et l'autre de religieuses, un magasin à poudre et un autre de munitions de bouche; ces deux magasins sont entourés d'un ostrog particulier. Dans le couvent des moines réside l'archimandrite (provincial) du lieu. Les habitants sont pour la plupart des marchands qui pourraient faire un bon commerce; mais l'ivrognerie, la fainéantise et la débauche corrompent tout.

Ce que les voyageurs avancent du froid qu'on ressent en Sibérie n'est point exagéré; car à la mi-décembre il fut si violent, que l'air même paraissait gelé. Le brouillard ne laissait pas monter la fumée des cheminées. Les moineaux et autres oiseaux, et celui qu'on appelle en latin _pica varia caudata_, tombaient de l'air comme morts, et mouraient en effet, si on ne les portait sur-le-champ dans un endroit chaud. Les fenêtres, en dedans de la chambre, en vingt-quatre heures étaient couvertes de glace de trois lignes d'épaisseur. Dans le jour, quelque court qu'il fût, il y avait continuellement des parhélies; dans la nuit, des parasélènes et des couronnes autour de la lune. Le mercure descendit, par la violence du froid, à cent vingt degrés du thermomètre de Fahrenheit (plus de cinquante-cinq degrés centigrades), et plus bas par conséquent qu'on l'eût observé jusque alors dans la nature.

Il y a dans le territoire de Ieniseisk deux sortes d'Ostiakes: ceux de Narim et de Iénisée; ensuite les Tunguses, qui demeurent sur le Tanguska et sur la rivière de Tschun; et enfin les Tatares d'Assan, qui habitent les bords de l'Ussolka et de la rivière d'Ona. Les Ostiakes et les Tatares d'Assan vivent dans la plus grande misère; les premiers sont tous baptisés. Il ne restait plus qu'environ une douzaine de ces Tatares, dont à peine deux ou trois savaient leur langue. C'était autrefois une tribu très-considérable. Jusqu'à présent on n'a pu parvenir d'aucune façon à convertir les Tunguses à la religion chrétienne.

Krasnojarsk est plus moderne que Ieniseisk, et c'est de Moscou qu'on est venu la bâtir. Elle est sur la rive gauche du Iénisée; à son extrémité est la rivière de Kastcha, dont une embouchure est au-dessous de la ville.

Les habitants sont pour la plupart des Sluschiwies, qu'on y avait établis par la nécessité de garantir ces cantons des incursions des Tatares Kirgis, qui venaient ravager les environs; mais depuis quelques années ils se sont retirés vers le pays des Kalmouks. Depuis ce temps les Sluschiwies ont fait des courses sans aucun risque dans les environs du pays. Ils ont trouvé à travers les steppes un chemin assez droit depuis Krasnojarsk jusqu'à Jakusk et Tomsk, qui est très-commode pour voyager, surtout en été, puisque les eaux et les fourrages s'y trouvent en abondance.

Les Sluschiwies mènent ici une vie fort agréable; ils sont riches en chevaux et en bestiaux, qui ne leur coûtent pas beaucoup à nourrir. Ils les laissent paître sur les steppes; car en hiver même on y voit peu de neige, et quand il y en a les bestiaux fouillent dans la terre, et en tirent toujours assez de racines et de plantes pourries pour ne pas mourir de faim. Il est vrai qu'en Russie un cheval tire plus que trois des leurs, et qu'une vache y donne vingt fois plus de lait que celles de ces cantons. On cultive ici du blé, et la terre est si fertile qu'il suffit de la remuer légèrement pour y semer pendant cinq à six années consécutives sans le moindre engrais. Quand elle est épuisée, on en choisit une autre qui n'exige pas plus de soins; ce qui convient fort à la paresse des habitants.

Les antiquités qu'on trouve ici ont été tirées des anciens tombeaux, qui sont en grand nombre près d'Abakansk et de Sajansk. On y a autrefois déterré beaucoup d'or, preuve de la richesse des Tatares dans le temps de leur ancienne puissance. J'ai vu chez le gouverneur actuel une grande soucoupe et un petit pot, l'un et l'autre d'argent doré. Il y avait sur la soucoupe des figures ciselées qui ressemblaient à des griffons. On trouve encore assez souvent des couteaux en cuivre, de petits marteaux de différentes formes, des garnitures de harnais de chevaux, du bronze ou du métal de cloches, et de l'argent faux de la Chine.

A Kanskoï-Ostrog, nous fîmes chercher quelques Tatares du canton. Ils sont en général assez pauvres: les hommes aussi bien que les femmes sont tout nus sous leur robe et n'ont jamais porté de chemise. Ceux d'entre eux qui sont baptisés se distinguent des autres à cet égard, mais ils sont en très-petit nombre; ils ont tous l'air fort malpropre, parce qu'ils ne se lavent jamais; et quand on leur demande la raison de cette négligence, ils répondent que leurs pères ne se sont jamais lavés non plus qu'eux, et qu'ils n'ont pas laissé que de bien vivre. Ces mêmes Tatares, au lieu de pain, mangent aussi des oignons ou d'autres espèces de plantes, et dédaignent l'agriculture. Leur exercice continuel est la chasse des zibelines; ils la font de différentes façons.

Quand l'animal ne sait plus de quel côté tourner, il monte sur un arbre fort haut, et les Tatares y mettent aussitôt le feu. L'animal, que la fumée incommode, saute en bas de l'arbre, se prend dans un filet tendu à l'entour, et est tué.

Aux environs de l'ostrog de Balachanskoï habitent un grand nombre de Buraetes, qui négligent la culture des terres, et ne vivent que du commerce de leurs bestiaux. Leurs bœufs sont fort estimés. Contre l'usage général, les Bratskis de ce canton exercent un art dans lequel ils ne réussissent pas mal: ils savent si bien incruster dans le fer l'argent et l'étain, qu'on prendrait ce travail pour de l'ouvrage damasquiné. La plupart des harnais des chevaux, des ceinturons et des autres ustensiles qui en sont susceptibles, sont ornés de ces incrustations.

II

PROVINCE D'IRKOUTSK

Nikolskaia-Sastawa--Baïkal (lac).--Selinginsk (ville).--Frontière de la Chine (bureau de péage).--Irkoutsk (capitale).--Ilimsk (ville).--Tunguses (habitants).--Yakoutsk (ville).--Monts d'aimant.--Retour.

Dès les premiers jours de notre arrivée à Irkoutsk, nous résolûmes d'aller à Selinginsk par les chemins d'hiver, et de là de pousser plus loin par les chemins d'été. Mais comme on nous avait représenté ce voyage, tel que nous l'avions projeté, si pénible et si difficile, qu'on ne pouvait le faire qu'à cheval, nous ne jugeâmes point à propos de nous embarrasser de beaucoup de bagages, et nous en laissâmes une partie. Nous avions en tout trente-sept voitures, et il est d'usage en Russie de fournir autant de chevaux de poste. Conformément à cette règle, la chancellerie d'Irkoutsk ordonna de nous amener seulement trente-sept chevaux, sans considérer que la première poste où nous devions en changer était à plus de deux cents werstes. Le gouverneur ne voulut jamais écouter nos représentations. Nous déclarâmes à la chancellerie que nous étions résolus de rester à Irkoutsk une année entière, à ses risques et dépens, si elle ne donnait pas ses ordres pour nous faire fournir un grand nombre de chevaux. On parut d'abord s'en effrayer peu; mais dès le lendemain nous apprîmes que les ordres étaient donnés pour nous satisfaire. Ainsi, tout se trouvant prêt pour notre voyage, et nos instruments étant chargés, nous fîmes partir toute notre suite le 23, avant midi. Le 25, à trois heures du matin, nous arrivâmes à Nikolskaia-Sastawa. Ce qu'on nomme en Sibérie _sastawa_ est un endroit où se lève un droit de péage; le bureau de ce lieu reçoit le péage de toutes les marchandises qui viennent de la frontière de la Chine, et qui ne peuvent guère prendre une autre route. Comme ces marchandises sont nombreuses, la place de receveur est très-lucrative, et il ne faut guère plus d'un an pour s'enrichir. C'est le gouverneur qui dispose de cet emploi; et ceux qui veulent l'obtenir l'achètent à force de présents. Le pot-de-vin ordinaire est de trois cents roubles. On nous raconta que cette place s'étant trouvée depuis peu vacante, il s'était présenté trois compétiteurs, dont chacun comptait emporter la place; qu'elle avait été promise en effet à chacun d'eux séparément; qu'enfin, ayant obtenu tous trois l'agrément du gouverneur, ils avaient payé chacun les trois cents roubles, et s'en étaient fort bien trouvés.

Arrivés à cette station, nous nous trouvâmes sur le lac Baïkal, dont les glaces étaient encore très-fortes et pouvaient porter nos traîneaux sans danger. Nous le traversâmes obliquement jusqu'à son bord méridional.

C'est comme un article de foi chez les peuples de cette contrée de donner le nom de mer au lac Baïkal, et de ne point l'appeler un lac. Cette mer est déshonorée, selon eux, lorsqu'on la rabaisse à la simple dénomination de _lac_, et c'est un outrage dont elle ne manque point de se venger. Ils croient que cette mer a quelque chose de divin, et par cette raison ils la nomment de toute ancienneté _Swiatoï-Mare_, c'est-à-dire _mer sacrée_.

Le lac Baïkal s'étend fort loin en longueur de l'ouest à l'est. Sur toutes les cartes que nous avions vues jusque alors, ses limites à l'orient n'étaient pas marquées, parce que vraisemblablement personne n'avait été jusque-là. On estime communément que sa longueur est de cinq cents werstes. Sa largeur, du nord au sud, en ligne droite, n'est guère que de vingt-cinq à trente werstes, et dans quelques endroits elle n'en excède pas quinze. Il est environné de hautes montagnes, sur lesquelles cependant, lorsque nous y passâmes, il y avait très-peu de neige. Une autre particularité de ce lac, c'est qu'il ne se prend que vers Noël, et qu'il ne dégèle qu'au commencement de mai. De là, nous marchâmes quelque temps sur un bras de la rivière de Selenga, où nous avions pour perspective une chaîne de montagnes, et nous vînmes le même jour au soir à Kanskoï-Ostrog, situé sur le ruisseau de Kabana.

Ici nous commençâmes à nous apercevoir de la disette et de la cherté des vivres, qu'on a plus de peine à se procurer que dans tout ce que nous avions déjà parcouru de la Sibérie.

Quoiqu'il y ait des terres labourées et de bons pâturages, les gens du pays sont dans l'habitude de ne vouloir rien vendre qu'à un prix exorbitant. On nous demanda cinquante kopeks (deux francs cinquante centimes) pour un poulet. Nous voulions acheter un veau, il n'y eut pas moyen d'en avoir; on nous dit que, si l'on se défaisait du veau, la vache ne donnerait plus de lait; c'est le langage que les paysans tiennent dans toute la Sibérie. Si le veau vient à mourir ou à être vendu, voici ce qu'on fait pour tromper la vache: on empaille la peau d'un veau, et quand on veut avoir du lait de la mère, on lui montre cette effigie; elle en donne alors, et non autrement.

Partis de là, nous vîmes deux chaînes de montagnes entre lesquelles il fallut passer, et que le Selenga traverse. Nous fîmes encore pendant deux à trois jours une marche assez pénible, partie à travers des montagnes, partie sur le Selenga, partie dans des steppes arides; la difficulté d'avoir des chevaux renaissait à chaque station, par la mauvaise volonté des gens du pays.

Arrivés à Selinginsk, nous fîmes bientôt nos dispositions pour le voyage que nous voulions faire à la frontière de la Chine, telle qu'elle fut réglée en 1727 par un commissaire impérial. Cette frontière était autrefois reculée jusqu'à la rivière de Bura, qui est à environ huit werstes au sud: c'était au delà de cette rivière que les Chinois recevaient les ambassadeurs de Russie. Or, il est certain que cette frontière était beaucoup plus avantageuse aux Russes, que la nouvelle, qui est arbitraire et tirée par le steppe à travers des montagnes où l'on ne voit d'autres limites que des pierres élevées appelées _majakes_, et marquées de quelque chiffre. Deux slobodes, l'une russe, l'autre chinoise, sont établies sur cette frontière, dans le terrain le plus aride, puisque c'est un misérable steppe qui ne produit rien; de sorte qu'on n'y trouve point de quoi nourrir ni abreuver les chevaux. Aussi tout y est d'une cherté extraordinaire.

Les slobodes sont bâties depuis 1727. La slobode russe est au nord, et l'autre au midi: elles ne sont qu'à cent vingt brasses l'une de l'autre. Entre les deux stations, mais plus près de la slobode chinoise, on voit deux colonnes de bois élevées d'environ une brasse et demie sur celle qui est en deçà; on lit en caractères russes: _Slobode du commerce de la frontière russe_; sur l'autre, qui n'en est éloignée que d'une brasse, on voit quelques caractères chinois.

Entre les deux slobodes, dans les montagnes, il y a des gardes posées pour empêcher de part et d'autre que personne ne viole les frontières.

Quant au commerce qui se fait ici, les marchands russes y ont du drap, de la toile, des cuirs de Russie, de la vaisselle d'étain, et toutes sortes de pelleteries qu'ils vendent en cachette. Les Chinois, que les Russes appellent _naimantschins_ (marchands), y apportent différentes soieries, telles que des damas de toute espèce, des satins de toute qualité, du chagrin, des gazes, des crêpes, une sorte d'étoffe de soie sur laquelle sont collés des fils d'or, à l'usage des ecclésiastiques; des cotonnades de diverses sortes, des toiles, des velours, du tabac de la Chine, de la porcelaine, du thé, du sucre en poudre, du sucre candi, du gingembre confit, des écorces d'oranges confites, de l'anis étoilé, des pipes à fumer, des fleurs artificielles de papier et de soie, des aiguilles à trous ronds, des poupées d'étoffe de soie et de porcelaine, des peignes de bois, toutes sortes de bagatelles pour les Bratskis et les Tunguses; du zunzoing, que nous nommons _gensing_, des bibles chinoises imprimées sur étoffe de soie, et d'autres garnies d'ivoire, des ceinturons de soie, des rasoirs, des perles, de l'eau-de-vie, de la farine, du froment, du poivre, des couteaux et des fourchettes; des habits chinois, des éventails, etc.

Voilà les marchandises qui forment le commerce de cette frontière; et l'on voit que les marchandises chinoises excèdent de beaucoup celles des Russes.

L'intelligence de ceux-ci cède encore à la sagacité des Chinois; car les derniers, sachant que les marchands russes qui font le voyage de la frontière ne cherchent qu'à se débarrasser de leurs marchandises pour pouvoir s'en retourner promptement, attendent qu'ils commencent à s'ennuyer, et les amènent par leur lenteur à se défaire de leurs marchandises aux prix qu'ils ont résolu d'y mettre. Je voulus obtenir des Chinois quelques-uns de leurs médicaments, et je n'ai jamais pu m'en procurer. On ne peut pas non plus, quelques observations qu'on leur fasse, tirer d'eux les moindres lumières sur leur pays. Les Chinois qui viennent à Kiachta sont de la plus vile condition; ils ne connaissent que leur commerce; et du reste, ce sont des paysans grossiers. Ils ont à leur tête une espèce de facteur envoyé du collége des affaires étrangères à Pékin; il est changé tous les deux ans. Il discute non-seulement toutes les contestations des Chinois, mais encore celles qui surviennent entre eux et les marchands russes; et dans le dernier cas il agit de concert avec le commissaire de Russie.

La ville de Selinginsk, bâtie en 1666, est située sur la rive orientale du Selenga; ce ne fut d'abord qu'un simple ostrog (bourgade), selon l'usage du pays. Environ vingt ans après, on construisit la forteresse qui subsiste encore, et ce lieu lui doit son accroissement. La ville s'étend le long de la rivière, et a environ deux werstes de longueur, mais elle est étroite. La manière de vivre des habitants diffère peu de celle des Bratskis. Ils mangent tranquillement ce qu'ils trouvent, et prennent surtout beaucoup de thé. Trop paresseux pour ramasser un peu de fourrage et en nourrir leurs bestiaux, ils les laissent courir l'hiver et l'été pour chercher à paître où ils peuvent. Il y a dans la ville quelques boutiques, mais où l'on ne trouve presque rien; ils aiment mieux rester couchés derrière leurs poêles pendant cinquante-une semaines, que de se donner la moindre peine pour gagner quelque chose. Enfin, la cinquante-deuxième, ils vont à Kiachta, et ce qu'ils y gagnent leur suffit pour vivre pendant l'année entière.

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La ville d'Irkoutsk, bâtie vers l'an 1661, est, après Tobolsk et Tomsk, une des plus grandes villes de la Sibérie. Elle est située sur la rive orientale de l'Angara, dans une belle plaine, vis-à-vis de l'embouchure de l'Irkoutsk, d'où elle tire son nom. Il y a plus de neuf cents maisons assez bien construites, et dont le plus grand nombre contient, outre la chambre du poêle et celle du bain, une chambre sans fumée où se tient la famille; mais toutes ces maisons sont en bois. Le comte Sawa Wladislawitz a fait entourer cette ville, comme les autres de ce district, de palissades en carré, excepté du côté de la rivière, qui est fortifiée par la nature.

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La ville d'Irkoutsk a un gouverneur général auquel toute la province est soumise. De lui dépendent les gouverneurs de Selinginsk, de Nertschinsk, d'Ilimsk, d'Yakoutsk, et les commandants d'Okhotsk et de Kamtchatka. Ses revenus sont beaucoup plus considérables que ceux du gouverneur général de Tobolsk, dont il est dépendant; et les émoluments annuels qu'il se procure, indépendamment des gages ordinaires de son office, ne vont guère à moins de trente mille roubles. Il se fait craindre des gouverneurs subalternes qui lui sont soumis; mais il ne craint pas aisément qu'on lui fasse des affaires, attendu le grand éloignement de Tobolsk.

Irkoutsk a un évêque (schismatique) qui ne siége pas, mais dont la résidence est dans un couvent bâti à cinq werstes de distance, au côté occidental de l'Angara. On devait lui bâtir prochainement une maison dans la ville. C'est de cet évêque que dépendent toutes les fondations ecclésiastiques qui sont dans la province d'Irkoutsk, tout le clergé séculier et régulier.

La police est assez bien faite dans cette ville. Toutes les grandes rues ont des chevaux de frise et des gardes de nuit. Les officiers de la police font la patrouille pendant la nuit; ils arrêtent tous ceux qui commettent quelque désordre dans les rues, et visitent de temps en temps les maisons suspectes. Cependant il arrive souvent que les cabarets sont, pendant la nuit, pleins de monde, contre les ordonnances expresses publiées par toute la Russie.

Les environs d'Irkoutsk sont agréables, quoique montagneux. Il y a surtout de belles prairies du côté occidental de l'Angara. On ne cultive point de blé dans le district de cette ville: tout ce qui s'y en consomme est amené des plaines de l'Angara, des slobodes situées sur la rivière d'Irkoutsk et sur la Komda, et du territoire d'Ilimsk. Le gibier n'y manque pas; on y trouve des élans, des cerfs, des sangliers et autres bêtes fauves. En volaille et volatile, il y a des poules et des coqs, des poules de bruyère, des perdrix, des francolins, des gelinottes, etc.