Part 2
Au delà de l'embouchure du Tara, qui se jette dans l'Irtisch, nous avions au rivage oriental le steppe ou le désert des Tatares-Barabins, et à l'occident celui des Cosaques. Ainsi, nous fîmes faire bonne garde. Nous n'avions rien à craindre des premiers, qui sont soumis à l'empire russe; mais le départ des Cosaques est très-dangereux; car des bords de l'Irtisch on peut arriver en trois jours jusqu'à la Kasakiahorda (horde de Cosaques), ainsi nommée par les Russes, qui court de temps en temps ce désert, et qui s'est rendue redoutable. Ces Cosaques tuent ordinairement tous les hommes qu'ils rencontrent, et emmènent les femmes. Ils traitent les Tatares un peu plus doucement que les Russes; ils les font marcher avec eux quelques pas, puis les dépouillent, les battent fort, et les laissent aller. Autrefois ils se contentaient d'emmener les Russes en captivité; j'en ai vu plusieurs qui en étaient sortis, et qui ne se lassent point de parler des cruautés qu'on leur avait fait souffrir.
Jusque-là notre navigation sur l'Irtisch, à la lenteur près et malgré les inconvénients dont je viens de parler, ne pouvait être plus heureuse. Nous n'avions qu'à nous louer des travailleurs que nous avions pris à Tobolsk; c'étaient tous gens tranquilles, officieux, pleins de bonne volonté. Nous étions touchés de voir ces pauvres gens travailler sans un moment de relâche, sans aucun repos la nuit, et pourtant sans le moindre murmure. L'accident qui arriva à notre bâtiment nous fit encore mieux connaître toute la bonté de ces Tatares. Nous avions dans ce bateau une provision considérable de cochon fumé; on sait que cette viande est en horreur aux Tatares, et qu'ils n'osent seulement pas la toucher; cependant notre navire ayant fait eau, comme il fallait que le bâtiment fût promptement déchargé, nous les vîmes avec des mains tremblantes aider à porter cette viande à terre. Une autre fois, un cochon de lait étant tombé dans l'eau, un de nos Tatares s'y jeta sur-le-champ, nagea après l'animal et le rapporta.
Nous avons aussi vu des marques de l'amitié qu'ils ont les uns pour les autres. Il était souvent arrivé que trois ou quatre Tatares étaient obligés, soit en nageant, soit en marchant dans l'eau, de prendre les devants pour sonder la profondeur et empêcher nos bâtiments d'échouer sur les bancs de sable. Un jour un de ces travailleurs qui, contre l'ordinaire des Tatares, ne savait pas bien nager, fut embarrassé dans un endroit profond, et près de se noyer. Ses camarades le voyant en danger, trois ou quatre d'entre eux se jetèrent à l'eau et le sauvèrent. Nous ne nous sommes jamais aperçus qu'ils nous aient volé la moindre chose. Leur probité est connue partout; aussi n'exige-t-on d'eux aucun serment; ils n'en connaissent pas même l'usage; mais lorsqu'ils ont frappé dans la main en promettant quelque chose, on peut être sûr de leur foi. Ils sont de plus très-religieux; je ne les ai jamais vus manger sans avoir fait leur prière à Dieu avant et après le repas. Ils ne levaient jamais la voile sans demander à Dieu, par des invocations en leur langue, sa bénédiction pour notre voyage.
Ces Tatares sont presque tous maigres, secs, fort bruns, et ont les cheveux noirs; ils sont grands mangeurs, et quand ils ont des provisions ils mangent quatre fois le jour. Leur mets ordinaire est de l'orge qu'ils font un peu griller, et qu'ils appellent _kurmatsch_; ils la mangent ainsi presque crue, ou, quand ils veulent se régaler, ils la font griller encore une fois avec un peu de beurre. De toutes les viandes, celle qu'ils aiment le mieux est la chair de poulain. Ils furent obligés avec nous de se contenter de ce que nous pouvions leur donner; mais ils n'étaient point délicats. Je les ai souvent vus mettre sur le feu des morceaux de viande pourrie qu'ils mangeaient de très-bon appétit.
Nous n'eûmes, dans tout ce voyage par eau, qu'une seule incommodité à laquelle il ne fut pas possible de trouver le moindre remède: c'étaient les cousins, dont il y a des quantités prodigieuses dans tous les endroits où nous passâmes. Ils s'attachent à toutes les parties du corps qui sont découvertes; ils plongent leur trompe à travers la peau, sucent le sang jusqu'à ce qu'ils en soient rassasiés, et s'envolent ensuite. Si on les laisse faire, ils couvrent entièrement la peau, et causent des douleurs insupportables. On m'a même assuré qu'ils tourmentent quelquefois si cruellement les vaches, qu'elles en tombent mortes. Le cousin des bords de l'Irtisch est d'une espèce très-délicate; on ne peut guère le toucher sans l'écraser, et si on l'écrase sur la peau, il y laisse son aiguillon, ce qui rend la douleur encore plus sensible. Sa piqûre fait enfler la peau aux uns, et à d'autres ne fait que des taches rouges telles qu'en font naître les orties. Le moyen usité dans le pays pour s'en garantir est de porter une sorte de bonnet fait en forme de tamis, qui couvre toute la tête et qui n'ôte pas entièrement la liberté de la vue. On met autour des lits des rideaux d'une toile claire de Russie. Nous employâmes ces deux moyens; mais nous trouvâmes de l'inconvénient à l'un comme à l'autre. Le premier causait une chaleur incommode qui se faisait sentir à la tête, et devenait bientôt insupportable. L'autre moyen nous parut d'abord sans effet: nos lits étaient assiégés par les cousins, et nous ne pouvions fermer l'œil de la nuit. Lorsqu'il pleuvait un peu ou que le temps était couvert, les cousins redoublaient de fureur; on ne se garantissait les mains et les jambes qu'en mettant des bas et des gants de peau. Les cousins sont en bien plus grande quantité sur les bords de l'eau que sur les bâtiments, et quelque chose qu'on fasse, on en est toujours couvert. Je risquai un jour d'aller sur le rivage; je ne puis exprimer tout ce que je souffris; mes mains et mon visage furent aussitôt remplis de petites pustules qui me causaient une démangeaison continuelle; je regagnai vite le bâtiment, et je me soulageai en me lavant avec du vinaigre.
Nous nous aperçûmes à la fin que les cousins qui nous tourmentaient la nuit ne venaient pas à travers les rideaux, mais qu'ils montaient d'en bas entre les rideaux et le lit. Il était aisé de leur fermer ce passage: nous arrêtâmes les rideaux dans le lit, et nous n'étions plus interrompus dans notre sommeil. Pour pouvoir tenir pendant le jour dans nos cabanes, il fallait y faire une fumée continuelle. Le mal était moindre quand il faisait du vent; il ne fallait alors qu'ouvrir les fenêtres. Les cousins ne supportent pas le vent, et comme il y en avait toujours un peu sur le pont, ils étaient dispersés.
Quand il faisait froid, il n'y avait plus de cousins; ils restaient dans les bâtiments attachés aux murs et comme morts; mais la moindre chaleur les faisait revivre.
A deux journées de Iamuschewa nous cessâmes notre navigation, et nous montâmes à cheval avec une petite suite; notre chemin traversait directement le steppe, qui est partout fort uni. Nous eûmes beaucoup à souffrir jusqu'à Iamuschewa; la chaleur était devenue si forte, que nous pensâmes périr; il faisait à la vérité du vent, mais il était aussi chaud que s'il fût sorti d'une fournaise ardente. Nous n'avions pas dormi depuis près de trente-six heures; le sable et la poussière nous ôtaient la vue, et nous arrivâmes très-fatigués, à une heure après midi, à Iamuschewa. Là, nous sentîmes encore à notre arrivée la chaleur si vivement, que nous désespérions de pouvoir la supporter davantage. Tout ce qu'on nous servait à table, quand nous prenions nos repas, était plein de sable que le vent y portait. La chambre n'avait pas de fenêtres; il n'y avait que des ouvertures pratiquées dans la muraille, et c'était par là que le vent nous charriait ce sable incommode. Il me prit envie de me baigner, et je m'en trouvai bien; je me sentis tout à la fois rafraîchi et délassé. En rentrant à notre logis, j'entendis le tambour de la forteresse qui donnait le signal du feu. Nous apprîmes qu'il était dans le steppe, et qu'il y faisait du ravage. Le vent chassait la flamme avec violence vers la forteresse. Nous montâmes aux ouvrages des fortifications, et nous vîmes en plusieurs endroits du désert des feux qui répandaient une grande lumière. L'officier qui commandait dans la forteresse n'était pas fort à son aise; car le feu le plus proche n'était pas éloigné de lui de plus de cinq werstes. Toutes les femmes du lieu furent commandées pour porter chacune, en cas d'accident, une mesure d'eau dans la maison, et quelques hommes furent occupés à creuser des fossés pour empêcher la communication du feu de ce côté-là. Ces précautions furent inutiles: le feu s'éteignit en quelque façon de lui-même.
Le steppe ressemble à une terre labourée où il n'y a que du chaume; l'herbe aride y brûle très-vite. Tout ce qui est combustible s'enflamme tout de suite et de proche en proche; mais dans ces steppes, outre les routes fort battues et les lacs, il y a au printemps quantité d'endroits marécageux, et en été beaucoup d'endroits secs, où il ne croît point du tout d'herbe. Ainsi, dans tous ces endroits, le feu s'arrête de lui-même, sans pouvoir aller plus loin, et s'éteint faute d'aliment. Les incendies des steppes ne sont pas rares: nous en avons vu plusieurs, et les habitants des environs assurent qu'on en voit presque tous les ans. On assigne deux causes à ces incendies: la première vient des voyageurs, qui font du feu dans les endroits où ils s'arrêtent pour faire manger leurs chevaux, et qui, en s'en allant, n'ont pas soin de l'éteindre; l'autre cause vient des fréquents orages, et on l'attribue au feu du ciel; mais elle se produit bien plus rarement.
Le lendemain de notre arrivée à Iamuschewa, nous nous rendîmes, avec peu de suite, au fameux lac salé _Iamuschewa_, dont la forteresse a pris son nom, et qui en est éloigné de six werstes à l'est. Ce lac est une merveille de la nature; il a neuf werstes de circonférence, et est presque rond; ses bords sont couverts de sel, et le fond est tout rempli de cristaux salins. L'eau est extrêmement salée; et quand le soleil y donne, tout le lac paraît rouge comme une belle aurore. Le sel qu'il produit est blanc comme la neige, et se forme tout en cristaux cubiques: il y en a une quantité si prodigieuse, qu'en très-peu de temps on pourrait en charger de nombreux vaisseaux, et que dans les endroits où l'on en a pris une certaine quantité, on en retrouve de nouveau cinq à six jours après. Les provinces de Tobolsk et de Ieniseisk en sont complétement approvisionnées par ce lac, qui suffirait encore à la fourniture de cinquante provinces semblables. La couronne s'en est réservé le commerce, comme celui de toutes les autres salines. A peu de distance de ce lac, sur une colline assez élevée, est une station de dix hommes, qui sont postés là pour veiller à ce que personne, excepté ceux qui sont autorisés par la couronne, n'emporte du sel. Ce sel, au reste, est d'une qualité supérieure: rien n'approche de sa blancheur, et l'on n'en trouve nulle part qui sale aussi bien les viandes.
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Nos voyageurs continuèrent ensuite leur route sur les bords de l'Irtisch, tandis que leurs bâtiments, chargés de provisions, les suivaient sur la rivière.
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Le 23 août, dit l'auteur, nous allâmes à Kolywans-Kagora. C'est au pied de cette montagne qu'on a construit, en 1728, la première fonderie avec un ostrog (fort): on n'en voit plus que les ruines, parce qu'elle a été abandonnée pour être transportée l'année suivante dans un lieu plus convenable, où elle est aujourd'hui.
En 1725, quelques paysans fugitifs étant venus s'établir sur l'Obi, apportèrent à un particulier russe, nommé Demidow, plusieurs échantillons de mines de cuivre, qu'ils avaient trouvés dans ces cantons en chassant. Demidow ayant obtenu du collége des mines la permission de faire fouiller et de bâtir des fonderies, fit de nouvelles recherches, et construisit la Sawode, ou fonderie de Kolywans-Kagora; elle est située dans les montagnes, et a pour défense un fortin de quatre bastions, entouré d'un rempart de terre et d'un fossé. C'est la résidence des officiers et travailleurs des mines. La plupart de ces travailleurs sont des paysans de différents cantons, qui viennent ici pour gagner la capitation qu'ils sont tenus de payer à la couronne. Après avoir gagné cet argent, ils s'en retournent presque tous chez eux, ce qui ralentit beaucoup le travail des mines. L'entrepreneur, pour y remédier, a établi quelques villages; mais ils fournissent à peine quarante à cinquante hommes, lorsqu'il en faudrait au moins huit cents. Il y a pour la sûreté du lieu cent hommes à cheval.
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Le 2 septembre, nous arrivâmes sur les bords de l'Obi; nous y embarquâmes, sur un gros bâtiment, nos bagages avec nos instruments et nos ustensiles. L'Obi, l'un des plus grands fleuves de la Sibérie, a sa source dans le pays des Mongols; il est formé de deux grandes rivières nommées _Bija_ et _Katuna_; il ne prend le nom d'Obi qu'à leur confluent, qui se fait à Bisk. C'est à partir de cette forteresse que les bords de l'Obi sont habités. Bisk est une forteresse de frontière contre les Kalmouks: on voyage avec tant de sûreté dans ce pays-là, qu'on n'a pas besoin d'escorte.
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Le 11 du même mois, après avoir passé le Tom sur des radeaux, nous arrivâmes le soir à Kusnetzk, où nous employâmes notre séjour à satisfaire notre curiosité sur les Tatares du pays.
Le 16, nous allâmes à trois werstes de la ville, dans un village habité par les Tatares-Éleuths. Leur religion n'a point de forme certaine, et il paraît qu'ils ne savent guère eux-mêmes ce qu'ils croient: ils rendent pourtant un culte à Dieu, mais bien simple; ils se tournent tous les matins vers le soleil levant, et prononcent cette courte prière: _Ne me tue pas_.
Nous avions appris que plusieurs Tatares, établis sur les rivières de Kondoma et de Mrasa, savaient extraire le fer de la mine par la fonte, et même on n'avait dans ce lieu d'autre fer que celui qui venait de ces Tatares. Cela nous donna l'envie de voir leurs fonderies, qui n'étaient pas fort éloignées. Nous choisîmes la plus prochaine qu'on nous avait indiquée dans le village de Gadoewa, et nous envoyâmes quelqu'un les avertir de notre arrivée, afin qu'ils tinssent tout prêt.
Nous partîmes dès le matin, et après avoir traversé plusieurs villages russes et tatares, et passé deux fois la Kondoma, nous trouvâmes sur le bord de cette rivière le village de Gadoewa. Notre premier soin fut de chercher des yeux quelques signes qui indiquassent une fonderie de fer; mais nous ne remarquions aucun bâtiment d'une apparence différente des autres. On nous conduisit enfin dans une maison, et dès l'entrée nous vîmes le fourneau de fonte. Nous comprîmes même à sa structure que, pour un pareil fourneau, on n'avait pas eu besoin de construire un bâtiment particulier, et qu'ils pouvaient tous également être propres à cet usage. Les travaux de la fonte n'empêchaient pas les ouvriers d'habiter la maison. Le four était à l'endroit où l'on fait ordinairement la cuisine, et la terre était un peu creusée. Le creux qui, dans toutes les maisons tatares, sert pour la cuisine, faisait une des principales parties du fourneau. Un chapiteau d'argile ou de terre glaise, de forme conique, d'environ un pied de diamètre, qui allait en se rétrécissant par en haut, composait, avec un trou creusé dans la terre, le fourneau de fonte. Deux Tatares font ici toute la besogne: l'un apporte alternativement du charbon et du minerai pilé, dont il remplit le fourneau; l'autre a soin du feu, et fait agir deux soufflets. A mesure que les charbons s'affaissent, on fournit de nouvelle matière et de nouveaux charbons; ce qui continue jusqu'à ce qu'il y ait dans le fourneau environ trois livres de minerai; ils n'en peuvent pas fondre davantage à la fois. Des trois livres de minerai ils en tirent deux de fer qui paraît encore fort impur, mais qui cependant est assez bon. En une heure et demie nous avions tout vu.
Pendant qu'on s'occupait à fondre, nous fîmes chercher le kan (chef) du lieu, pour nous faire voir ses sortiléges, ce qu'ils appellent _faire le kamlat_. Il se fit apporter son tambour magique, qui avait la forme d'un tambour de basque; il battait dessus avec une seule baguette. Le kan, tantôt marmottait quelques mots tatares, et tantôt grognait comme un ours; il courait de côté et d'autre, puis s'asseyait, faisait d'épouvantables grimaces et d'horribles contorsions de corps, tournant les yeux, les fermant et gesticulant comme un insensé. Ce jeu ayant duré un quart d'heure, un homme lui ôta le tambour, et le sortilége finit. Nous demandâmes ce que tout cela signifiait; il répondit que, pour consulter le diable, il fallait s'y prendre de cette manière; que cependant tout ce qu'il avait fait n'était que pour satisfaire notre curiosité, et qu'il n'avait pas encore parlé au diable. Par d'autres questions, nous apprîmes que les Tatares ont recours au kan lorsqu'ils ont perdu quelque chose, ou lorsqu'ils veulent avoir des nouvelles de leurs amis absents. Alors le kan se sert d'un paquet de quarante-neuf morceaux de bois, gros comme des allumettes; il en met cinq à part, et joue avec les autres, les jetant à droite et à gauche avec beaucoup de grimaces et de contorsions; puis il donne la réponse comme il peut. Le kan leur fait accroire que par ses conjurations il évoque le diable, qui vient toujours du côté de l'occident et en forme d'ours, et lui révèle ce qu'il doit répondre. Il leur fait entendre qu'il est quelquefois maltraité cruellement par le diable, et tourmenté jusque dans le sommeil. Pour mieux convaincre ces bonnes gens de son commerce avec le diable, il fait semblant de s'éveiller en sursaut, en criant comme un possédé. Nous lui demandâmes pourquoi il ne s'adressait pas plutôt à Dieu, qui est la source de tout bien. Il répondit que ni lui ni les autres Tatares ne savaient rien de Dieu, sinon qu'il faisait du bien à ceux mêmes qui ne l'en priaient pas; que, par conséquent, ils n'avaient pas besoin de l'adorer; qu'au contraire ils étaient obligés de rendre un culte au diable, afin qu'il ne leur fît point de mal, parce qu'il ne songeait continuellement qu'à en faire. Ces Tatares, sur ces beaux principes, font des offrandes au diable et brassent souvent de gros tonneaux de bière qu'ils jettent en l'air ou contre les murs, pour que le diable s'en accommode. Quand ils sont près de mourir, toute leur inquiétude et leur frayeur, c'est que leur âme ne soit la proie du diable. Le kan est alors appelé pour battre le tambour, et pour faire leurs conventions avec le diable, en le flattant beaucoup. Ils ne savent pas ce que c'est que leur âme, ni où elle va; ils s'en embarrassent même fort peu, pourvu qu'elle ne tombe point entre les mains du diable. Ils enterrent leurs morts, ou les brûlent, ou les attachent à un arbre pour servir de proie aux oiseaux.
Les instruments du labour dont ils se servent, ils les fabriquent eux-mêmes du fer dont on vient de parler. Ces instruments consistent en un seul outil qui a la forme d'un demi-cercle fort tranchant, et dont le manche fait avec le fer un angle droit. Ils travaillent avec cet outil dans les champs comme on travaille dans nos jardins avec la houe, et n'entament la terre, en labourant, qu'à la profondeur de quelques pouces. Pour faire leur farine, ils broient le grain entre deux pierres.
Notre compagnon Muller fit tout ce qu'il put pour obtenir d'eux le tambour magique. Le kan en marqua beaucoup de tristesse; et comme on répondait à toutes les défaites qu'il cherchait pour ne s'en pas dessaisir, tout le village nous pria de ne pas insister davantage, parce qu'étant privés de ce tambour, ils seraient tous perdus, ainsi que leur kan. Ces belles raisons ne servirent qu'à nous faire insister encore davantage, et le tambour nous fut remis. Le kan, par une ruse tatare, pour fasciner les yeux de ses gens et leur diminuer le regret de cette perte, avait ôté quelques ferrements de l'intérieur du tambour.
Kusnetzk est dans un pays autrefois habité par les Tatares, qui, se trouvant trop resserrés du côté de la Russie, se sont retirés peu à peu vers la frontière des Kalmouks. Cette ville est située sur le rivage oriental du Tom; elle se divise en trois parties: la haute, la moyenne et la basse ville. Les deux premières sont situées sur la plus grande élévation du rivage; la ville basse est dans une plaine qui s'étend de l'autre côté: c'est la plus peuplée des trois.
Dans la ville haute, il y a une citadelle de bois qui a une chapelle. La ville moyenne est décorée d'un ostrog, qui contient la maison du gouverneur et la chancellerie. Le nombre des maisons, dans les trois villes, se monte à environ cinq cents.
Les habitants sont paresseux et adonnés à l'oisiveté: on a de la peine à avoir des ouvriers pour de l'argent. Le Tom est assez poissonneux; cependant on ne trouve point de poissons dans les marchés; on n'y connaît pas non plus les fruits: on n'y trouve que de la viande et du pain. Chacun cultive ici le blé dont il a besoin pour son pain, et l'on peut dire que c'est la seule occupation qu'aient les habitants. Leurs terres à blé sont toutes sur les montagnes, non dans les vallées; et la raison qu'ils en donnent, c'est qu'il fait beaucoup plus froid dans les vallées que sur les montagnes. On n'y connaît plus aucune espèce de gibier; les habitants nous assurèrent que, quand on bâtit cette ville, le canton fourmillait de zibelines, d'écureuils, de martres, de cerfs, de biches, d'élans et d'autres animaux; mais qu'ils l'ont abandonné depuis, et qu'ils se sont retirés dans un pays inhabité, comme l'était celui-ci avant la fondation de Kusnetz. La plupart des villes de Sibérie sont assez commerçantes; mais celle-ci n'a aucun commerce.
Le jour de notre départ fixé, un de nos compagnons, Muller, prit la route par terre avec notre interprète et un Tatare, moi je partis par eau sur le Tom avec le reste de la troupe et un interprète de cette nation. Malgré les obstacles de la navigation, le froid qui augmentait nous fit redoubler d'activité pour arriver à Tomsk le lendemain.
Les fondements de cette ville ont été jetés sous le règne du czar Féodor Ivanovitch, vingt ans avant la construction de celle de Kusnetz. Ce n'était d'abord qu'une forteresse pour contenir les peuples du voisinage; mais ayant été soumis peu à peu, ils s'y sont rassemblés et ont formé une ville qui renferme dans son enceinte plus de deux mille maisons; elle est, après Tobolsk, la plus considérable de la Sibérie. Le ruisseau l'_Uschaika_ la traverse par le milieu et se décharge au nord dans le Tom. On la divise en haute et basse ville. On y trouve les marchandises au même prix qu'à Saint-Pétersbourg, et tout ce qu'on peut désirer en fourrures non préparées.
La situation de cette ville la rend plus propre au commerce qu'aucune autre du pays. On y arrive commodément pendant l'été par l'Irtisch, l'Obi et le Tom. Par terre, la route de Ieniseisk et de toutes les villes de Sibérie situées plus à l'est et au nord, passe par Tomsk. Non-seulement il arrive tous les ans une ou deux caravanes de la Kalmoukie, mais encore toutes celles qui vont de la Chine en Russie et de la Russie en Chine, prennent leur route par cette ville; elle a de plus son commerce intérieur, dont les affaires sont sous la direction d'un magistrat particulier.
Les vieux croyants ou non-conformistes, (stara-wiertsy) sont en grand nombre dans cette ville, et l'on prétend que toute la Sibérie en est remplie. Ils sont tellement attachés aux anciens usages, que, depuis la publication de la défense de porter des barbes, ils aiment mieux payer à la chancellerie cinquante roubles chaque année que de se faire raser. Un homme de notre troupe alla un jour se baigner chez un de ces stara-wiertsy ou roskolniks; aussitôt qu'il fut sorti, le vieux croyant cassa tous les vases dont il s'était servi ou qu'il avait seulement touché.