Voyages en Sibérie

Part 1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

VOYAGES EN SIBÉRIE

RECUEILLIS PAR N.-A. KUBALSKI

NOUVELLE ÉDITION

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TOURS

AD MAME ET CIE, IMPRIMEURS-LIBRAIRES

1856

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.

Bien que découverte il y a trois siècles, la Sibérie commença fort tard à être explorée, et aujourd'hui elle n'est encore connue que par des notices dispersées dans divers recueils scientifiques ou littéraires.

Pour rendre plus complète la connaissance de cette contrée, si vaste et si intéressante sous plusieurs rapports, nous avons jugé à propos de réunir en substance les relations publiées, dans le courant du dernier siècle, par des hommes distingués qui y avaient séjourné soit comme voyageurs, soit comme prisonniers politiques. Le volume que nous offrons aux jeunes lecteurs contient les résultats de ce travail; il présente les principaux détails sur l'état physique de ce pays et sur ses malheureux habitants. On y trouvera donc une étude utile et agréable, sans avoir besoin de recourir à ces documents épars dont l'authenticité est souvent problématique.

[Déco]

VOYAGES EN SIBÉRIE

CHAPITRE I

VOYAGES DU PROFESSEUR GMELIN, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE SAINT-PÉTERSBOURG, DANS LES ANNÉES 1733-1737.

Originaire d'Allemagne, mais établi en Russie comme professeur de botanique, le docteur-médecin Gmelin fut, en 1733, chargé par le gouvernement d'explorer toute la Sibérie, y compris la presqu'île de Kamtchatka. Accompagné de deux autres naturalistes nommés Muller et de Lille de Coyère, ses collègues à l'Académie de Saint-Pétersbourg, et dont le dernier appartient à la France, il consacra à ce voyage plus de quatre ans, et en publia une relation en allemand.

Nous donnons ici les principaux détails de cette relation, d'après une traduction française, sur les provinces de Tobolsk et d'Irkoutsk, l'auteur ayant été empêché, ainsi qu'on le verra par son récit, de visiter les autres parties de la Sibérie. Cependant les deux chapitres suivants comblent en partie cette lacune.

I

PROVINCE DE TOBOLSK

Catherinenbourg (ville).--Mines et fonderies.--Tobolsk (capitale).--Fêtes de carnaval.--Carême.--Noce tatare.--Courses de chevaux.--Pâques.--Fêtes des morts.--Gouvernement et habitants de la province.--Irtisch (fleuve).--Steppe.--Yanuschna (fort).--Un lac salé.--Mines.--Obi (fleuve).--Kusnatzk, Tomsk, Jeniseisk et Krasnojarsk (villes).

La première ville remarquable de la Sibérie est Catherinenbourg. Cette ville, fondée en 1723 par Pierre Ier, fut achevée en 1726, sous l'impératrice Catherine, dont elle porte le nom. On peut la regarder comme le point de réunion de toutes les fonderies et forges de Sibérie, qui appartiennent au collége suprême des Mines; car ce collége y réside, et c'est de là qu'il dirige tous les ouvrages de Sibérie. Toutes les maisons qui la composent ont été bâties aux dépens de la cour; aussi sont-elles habitées par des officiers impériaux, ou par des maîtres et des ouvriers attachés à l'exploitation des mines. La ville est régulière, et les maisons sont presque toutes bâties à l'allemande. Il y a des fortifications que le voisinage des Baskirs rend très-nécessaires. L'Iser (fleuve) passe au milieu de la ville, et ses eaux suffisent à tous les besoins des fonderies. L'église de Catherinenbourg est en bois; mais on a jeté les fondements d'une église en pierre. Il y a dans cette ville un bazar bâti en bois et garni de boutiques, mais on n'y trouve guère que des marchandises du pays; il y a aussi un bureau de péage dépendant de la régence de Tobolsk; les marchandises des commerçants qui y passent dans le temps de la foire d'Irbit, y sont visitées. La durée de cette foire est le seul temps où il soit permis aux marchands de passer par Catherinenbourg.

Pour s'instruire à fond dans la matière des mines, forges, fonderies, etc., il suffit de voir cette ville. Les ouvrages y sont tous en très-bon état, et les ouvriers y travaillent avec autant d'application que d'habileté. On empêche sans violence ces ouvriers de s'enivrer, et voici comment: il est défendu par toute la ville de vendre de l'eau-de-vie dans d'autres temps que les dimanches après midi, et l'on ne permet d'en vendre qu'une certaine mesure, pour ne pas profaner ce jour.

Dans la nuit du 31 décembre (1733), nous fûmes régalés d'un spectacle russe où nous ne trouvâmes pas le mot pour rire; notre appartement se remplit tout à coup de masques. Un homme vêtu de blanc conduisait la troupe; il était armé d'une faux qu'il aiguisait de temps en temps; c'était la Mort qu'il représentait; un autre faisait le rôle du Diable. Il y avait des musiciens et une nombreuse suite d'hommes et de femmes. La Mort et le Diable, qui étaient les principaux acteurs de la pièce, disaient que tous ces gens-là leur appartenaient, et ils voulaient nous emmener aussi. Nous nous débarrassâmes d'eux en leur donnant pour boire.

Au commencement de janvier, l'auteur, accompagné de Muller, alla visiter les mines de cuivre de Polewai, situées à cinquante-deux werstes (la werste russe équivaut à 1 kilomètre 77 mètres) de Catherinenbourg. Nous entrâmes, dit-il, dans la mine de cuivre qui est dans l'enceinte des ouvrages élevés contre les incursions des Baskirs. Le rocher n'est pas inattaquable; cependant il faut pour le briser de la poudre à canon. La mine ne s'y trouve pas par couches; elle est distribuée par chambres, et donne, l'un portant l'autre, trois livres de cuivre par quintal. La terre qui la tient est noirâtre et un peu alumineuse. Comme la mine n'est pas profonde, on a rarement besoin de pousser les galeries au delà de cent brasses de profondeur; aussi n'est-on pas beaucoup incommodé des eaux, qui d'ailleurs sont chassées par des pompes que la rivière la Polewa fait agir.

De la mine nous allâmes aux fonderies, où l'on voit tous les fourneaux nécessaires pour préparer la pierre crue et le cuivre; dans le même endroit sont les forges avec les marteaux. Tous ces ouvrages sont mis en mouvement par la Polewa, qu'un batardeau fait monter.

Il ne se passa rien de remarquable à Tobolsk avant le 17 février. La semaine du _beurre_ (c'est ainsi qu'on appelle ici le carnaval), qui commença ce jour-là, mit en mouvement toute la ville; les gens les plus distingués se rendaient continuellement des visites, et le peuple faisait mille extravagances; on ne voyait et l'on n'entendait jour et nuit dans les rues que des courses et des cris; la foule des passants et des traîneaux y causait à chaque instant des embarras. Une nuit, passant devant un cabaret, je vis beaucoup de monde assis sur un tas immense de neige, qu'on avait élevé exprès. On y chantait et l'on y buvait sans relâche; la provision finie, on renvoyait au cabaret. On invitait tous les passants à boire, et personne ne songeait au froid qu'il faisait. Les femmes se divertissaient à courir les rues, et elles étaient souvent jusqu'à huit dans un traîneau.

A Pechler, j'entrai dans une maison de Tatares. Ceux du district de Tobolsk ne sont nullement comparables aux Tatares du Kazan pour la politesse et la propreté. Ces derniers ont ordinairement une chambre dans laquelle toute la famille vit pêle-mêle avec les bœufs, les vaches, les veaux, les moutons. Cette malpropreté provient vraisemblablement de leur pauvreté: c'est par la même raison qu'ils ne boivent que de l'eau.

Autant la ville avait été tumultueuse dans la semaine du beurre, autant elle paraissait tranquille dans les fêtes qui la suivirent. On voyait tout le monde en prière. La dévotion éclata surtout dans une cérémonie qui se fit le 3 mars à la cathédrale, et qui fut célébrée par l'archevêque du lieu. Elle commença par une espèce de béatification de tous les czars morts en odeur de sainteté, de leurs familles, des plus vertueux patriarches, et de plusieurs autres personnages, du nombre desquels fut Jermak (Cosaque), qui avait conquis la Sibérie; ensuite on prononça solennellement le grand ban de l'Église contre les infidèles, hérétiques et schismatiques, c'est-à-dire contre les mahométans, les luthériens, les calvinistes et les catholiques romains, supposés auteurs du schisme qui sépare les deux églises. Pendant tout le carême on n'entendit point de musique; il n'y eut aucune sorte de divertissement, ni noces ni fiançailles. Si nous n'eussions eu des Tatares à observer, nous aurions été réduits à la plus grande inaction.

Le 15 mars, nous eûmes avis qu'il se faisait une noce tatare au village de Sabanaka; nous fûmes curieux de la voir, et nous nous rendîmes sur les lieux. On compte de Tobolsk à Sabanaka sept werstes anciens. Nous allâmes droit à la maison des nouveaux mariés; nous fûmes conduits, avec d'autres étrangers qui avaient eu la même curiosité que nous, dans une chambre particulière où l'on avait rangé des chaises pour nous recevoir. Nous y trouvâmes aussi des bancs larges et bas que nous avions vus jusqu'à présent dans toutes les chambres tatares, et ils étaient couverts de tapis; on y avait servi un gâteau, de gros raisins et des noix de cèdre. Comme nous arrivions dans la chambre, on nous présenta de l'eau-de-vie à la manière russe, et ensuite du thé. On nous prévint qu'on avait rassemblé à Tobolsk quelques chevaux qui viendraient en course pour disputer les prix. C'est un ancien usage dans toutes les noces tatares de donner le spectacle de ces courses avant de commencer la noce. Or, afin qu'il se trouve toujours des cavaliers et des chevaux pour les courses, il y a des prix proposés, tant de la part du marié que du côté de la mariée, et le plus considérable est adjugé à celui qui atteint le premier le but. Le prix donné par le marié était une pièce de kamka (étoffe) rouge, une peau de renard, une pièce de chamvert, une pièce de tschandar (ces deux dernières étoffes sont de coton et tirées de la Kalmoukie), et une peau rousse de cheval. De la part de la mariée, il y avait une pièce de kamka violet, une pièce d'étoffe de Bukharie rayée rouge et blanc, moitié soie et moitié coton, qu'on nomme _darei_; une peau de loutre, une pièce de kitaika rouge, et une peau rousse de cheval; ce qui faisait en tout dix prix destinés pour les meilleurs coureurs. Ces prix étaient attachés à de longues perches, et étalés devant la maison des mariés.

Vers les onze heures, on vit arriver trois cavaliers. Ce furent deux jeunes garçons russes qui remportèrent les trois premiers prix. Quelque temps après il en arriva plusieurs autres, qui étaient presque tous de jeunes Tatares ou de jeunes Russes. Les prix furent donnés aux dix premiers; mais nous apprîmes qu'on les distribuait quelquefois avec un peu de partialité, et qu'ici particulièrement il y avait eu de la faveur. A peu de distance, il y avait deux tables, sur chacune desquelles était un instrument de musique tatare, consistant en un vieux pot sur lequel était un vieux cuir bien tendu, et sur lequel on frappait comme sur un tambour. Cette musique n'était pas merveilleuse; cependant il y avait une si grande foule de Tatares empressés de l'entendre, qu'on avait de la peine à en approcher.

Après la distribution des prix, nous passâmes dans la chambre du marié, qui était dans la cour de la maison où demeurait la future. Cette chambre était remplie de gens qui se divertissaient à boire. Deux musiciens tatares étaient de la fête: l'un avait un simple roseau percé de trous avec lequel il rendait différents sons; l'embouchure de cette espèce de flûte était entièrement cachée dans sa bouche; l'autre raclait un violon ordinaire. Ils nous jouèrent quelques morceaux qui n'étaient pas absolument mauvais; nous fûmes surtout invités à la chanson ou romance de Jermak, qu'ils nous assurèrent avoir été faite dans le temps que ce guerrier conquit la Sibérie, et que leurs ancêtres furent soumis à la domination russe.

De là nous repassâmes dans la première chambre, d'où nous vîmes le marié, conduit par ses paranymphes et par ses parents, faire trois fois le tour de la cour. Lorsqu'il passa la première fois devant la chambre de la mariée, on jeta des fenêtres de celle-ci des morceaux d'étoffe que le peuple s'empressa de ramasser. Le marié avait une longue veste rouge avec des boutonnières d'or; son bonnet était brodé en or, et de la même couleur. De la cour il se rendit dans une chambre où l'aguns (prêtre égal en dignité à un évêque), deux abuss ou abiss, et deux hommes qui représentaient les pères du marié et de la mariée, étaient assis sur un banc. Il y avait dans cet endroit une grande foule de spectateurs accourus pour voir la cérémonie. Les deux paranymphes entrèrent dans la chambre avant le marié, et demandèrent à l'aguns si la cérémonie se ferait. Après sa réponse, qui fut affirmative, le marié entra; les paranymphes lui demandèrent si lui _N._ pourrait obtenir _N._ pour femme. Alors l'abiss envoya chez la mariée pour avoir la réponse. Son consentement étant arrivé, et les pères et mères des futurs conjoints ayant aussi donné le leur, l'aguns récita au marié les lois du mariage, dont la principale était qu'il ne prendrait jamais d'autre femme sans le consentement de celle qu'on allait lui donner. A toutes ces formalités le marié gardait un profond silence; mais les paranymphes promirent qu'il ferait tout ce qu'on exigerait de lui. L'aguns, pour lors, donna sa bénédiction, et il finit la cérémonie par un éclat de rire qui fut imité par plusieurs des assistants. Pendant tout ce temps, les parents et les amis des mariés apportaient des pains de sucre pour présents de noce. Après la bénédiction nuptiale on cassa ces pains en plusieurs morceaux; on sépara les gros des petits, et on les mit sur des assiettes. Les plus gros furent distribués au clergé, et les autres aux assistants; nous eûmes chacun environ deux onces de sucre. On quitta cette chambre pour aller se mettre à table, et nous fûmes servis dans l'endroit où l'on nous avait reçus d'abord. Le repas était composé de riz, de pois, de bœuf et de mouton. A une heure après midi nous nous retirâmes, et nous revînmes à Tobolsk. Nous sûmes depuis que la noce avait duré trois jours, pendant lesquels on n'avait cessé de boire et de manger.

Nous ne vîmes rien de remarquable à Tobolsk jusqu'au 14 avril, jour où finit le carême. Les cérémonies de Pâques usitées chez les Russes parmi le peuple sont ici les mêmes. Le 15, nous eûmes à peu près le même spectacle qu'on nous avait donné à Catherinenbourg, si ce n'est qu'il se fit en plein jour: ce fut la représentation d'une pieuse farce toute semblable à nos anciens mystères, et distribuée en trois actes.

Il y eut ce même jour à Tobolsk une autre solennité dont Muller seul fut témoin: «A un werste de la ville, il était entré dans une maison située sur une éminence et qui paraissait ne contenir qu'une seule chambre. Il y descendit par quelques marches basses, et il y trouva beaucoup de cercueils remplis de corps morts, et qu'on pouvait aisément ouvrir. Ce sont des cadavres de gens qui sont morts de mort violente ou sans sacrements, et qui ne peuvent pas être enterrés avec ceux qui les ont reçus ou dont la mort a été naturelle. Près de ces bières il y avait un grand concours de monde, soit parents des morts, soit inconnus, qui venaient prendre congé des défunts; _car_, disent-ils, _quoique nous ne soyons pas parents, les morts peuvent dire un mot en notre faveur_. Ce n'est pas qu'ils croient que ceux qui ne sont pas morts dans les règles ne puissent pas être sauvés: ces morts, d'après les idées religieuses du pays, ne restent pas au delà d'un an dans cet état, et quelques-uns même n'ont pas aussi longtemps à attendre. Suivant cette opinion, tous ceux qui meurent dans l'année entre les jeudis antérieurs à celui qui précède les fêtes de la Pentecôte, restent sans être inhumés jusqu'à ce dernier jeudi, et sont gardés dans ce dépôt de morts. S'il arrive que quelqu'un meure le jeudi même, il faut qu'il attende une année entière pour être enterré. Si au contraire il ne meurt qu'un seul jour auparavant, il l'est dès le lendemain. Ce jeudi est appelé _tulpa_ en langue russe; mais la plupart le nomment _sedmik_, parce que depuis le jeudi saint jusqu'à celui-ci il y a sept semaines. Ce même jour l'archevêque de Tobolsk fait une procession solennelle avec son clergé jusqu'à cette maison; et, après avoir récité quelques prières, il absout les morts des péchés dont ils se sont rendus coupables par leurs négligences, ou qu'ils n'ont pu expier à cause de leur mort subite.

La semaine de Pâques se passa gaiement en visites réciproques. La populace la célébra par beaucoup de divertissements à sa manière; mais ces extravagances n'approchaient pas, à beaucoup près, de celles qui se firent dans la semaine du beurre.

Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur le fleuve Irtisch. Elle est divisée en ville haute et en ville basse. La ville haute est sur la rive orientale de l'Irtisch; la basse occupe le terrain qui est entre la montagne et le fleuve. Elles ont l'une et l'autre un circuit considérable; mais toutes les maisons sont bâties en bois. Dans la ville haute, qu'on appelle proprement la _ville_, se trouve la forteresse, qui forme presque un carré parfait. Elle renferme un bazar de marchandises bâti en pierres, la chancellerie de la régence et le palais archiépiscopal. Près de la forteresse est la maison du gouverneur général. Outre le bazar de marchandises, il y a dans la haute ville encore un magasin pour les vivres et pour toutes sortes de menues denrées.

La ville haute a cinq églises, dont deux construites en pierre, enclavées dans la forteresse, et trois bâties en bois, outre un couvent. La ville basse a sept paroisses, et un couvent bâti en pierre.

La ville haute a l'avantage de ne point être sujette aux inondations; mais elle a une grande incommodité, en ce qu'il y faut faire monter toute l'eau dont elle a besoin. L'archevêque seul a un puits profond de trente brasses, qu'il a fait creuser à grands frais, mais dont l'eau n'est à l'usage de personne hors de son palais. La ville basse a l'avantage d'être proche de l'eau; mais elle n'est pas à l'abri des inondations.

On nous dit à Tobolsk que cette ville éprouvait tous les dix ans une inondation qui la mettait sous l'eau. En effet, l'année précédente (1733), non-seulement la ville, mais tous les lieux bas des environs avaient été submergés.

Je n'ai pas connu d'endroit où l'on vît autant de vaches qu'on en rencontre à Tobolsk. Elles courent les rues, même en hiver; de quelque côté qu'on se tourne on aperçoit des vaches, mais surtout en été et au printemps.

La ville de Tobolsk est fort peuplée, et les Tatares font près du quart des habitants. Les autres sont presque tous des Russes, ou exilés pour crimes, ou enfants d'exilés. Comme ici tout est à si bon marché qu'un homme d'une condition médiocre peut y vivre avec le modique revenu de dix roubles par an, la paresse y est excessive. Quoiqu'il y ait des ouvriers de tous métiers, il est très-difficile d'obtenir quelque chose de ces gens-là; on n'y parvient guère qu'en usant de contrainte et d'autorité, ou en les faisant travailler sous bonne garde. Quand ils ont gagné quelque chose, ils ne cessent de boire jusqu'à ce que, n'ayant plus rien, ils soient forcés par la faim de revenir au travail. Le bas prix du pain cause en partie ce désordre, et fait que les ouvriers ne pensent pas à épargner; deux heures de travail leur donnent de quoi vivre une semaine et satisfaire leur paresse.

Du gouverneur général de Tobolsk relèvent tous les gouverneurs particuliers (woiwodes); cependant il ne peut pas les destituer ni les choisir lui-même; il est obligé de les recevoir tels qu'on les lui envoie de la prikase ou chancellerie de Sibérie, qui réside à Moscow. Il reçoit, ainsi que les sous-gouverneurs et les autres officiers de la chancellerie, des appointements du trésor impérial. Il y a deux secrétaires à la chancellerie de ce gouvernement qui sont perpétuels, quoiqu'on change les gouverneurs. Ces secrétaires, par cette raison, sont fort respectés; les grands et les petits recherchent leur protection, et ils gouvernent presque despotiquement toute la ville.

Le gouverneur célèbre toutes les fêtes de la cour; il fait inviter ce jour-là tous ceux qui sont au service de la couronne, et même tous les négociants de la ville. Tout ce qu'il y avait à Tobolsk de personnes destinées pour le voyage du Kamtchatka, reçut de pareilles invitations. Nous étions toujours placés à la même table avec l'archevêque, les archimandrites, quelques autres ecclésiastiques d'un ordre inférieur, et les officiers de la garnison. Le dîner était servi à la manière russe; on y buvait beaucoup de vin du Rhin et de muscat. Ordinairement après le dîner, hors le temps de carême, on dansait jusqu'à sept à huit heures du soir; d'autres fumaient, jouaient au trictrac ou s'amusaient à d'autres jeux.

Ces repas, quelque multipliés qu'ils soient, ne sont rien moins que ruineux; car aucun des négociants ne quitte la table sans laisser un demi-rouble ou un rouble; et c'est à qui fera le mieux les choses.

Les Tatares établis dans cette ville descendent en partie de ceux qui l'habitaient avant la conquête de la Sibérie, et en partie des Bukhars, qui s'y sont introduits peu à peu avec la permission des grands-ducs, dont ils ont obtenu certains priviléges. Ils sont en général fort tranquilles, et vivent du commerce; mais il n'y a point de métiers parmi eux. Ils regardent l'ivrognerie comme un vice honteux et déshonorant; ceux d'entre eux qui boivent de l'eau-de-vie sont fort décriés dans la nation. Je n'eus aucune occasion de voir leurs cérémonies religieuses; mais il suffit de dire qu'ils sont tous mahométans.

Les Tatares font leurs prières au lever et au coucher du soleil, ainsi qu'à chacun de leurs repas. Je demandai un jour à un Tatare pourquoi, au sortir de table et après son action de grâces, il passait sa main sur sa bouche; il me répondit par cette autre question: _Pourquoi joignez-vous les mains en priant?_ question à laquelle il m'eût été facile de répondre.

Les Tatares ne changent pas souvent de religion; on en a cependant baptisé quelques-uns; mais ces prosélytes sont fort méprisés dans leur nation. Ceux qui s'appellent les vrais croyants leur reprochent qu'ils ne changent de religion que par goût pour l'ivrognerie, et pour se retirer de l'esclavage. Cette dernière raison paraît la plus vraisemblable.

* * * * *

Le temps de notre départ approchait; nous avions fait préparer deux doschts-chennikes, où l'on avait réuni toutes les commodités possibles. Un doschts-chennike est un bâtiment qu'on peut regarder comme une grande barque couverte; lorsqu'il est destiné à remonter les rivières, il a un gouvernail; mais ceux qui les descendent ont, au lieu de gouvernail, une grande et longue poutre devant et derrière, comme les bâtiments du Volga. Dans chacun de ces bâtiments il y avait vingt-deux manouvriers, tous Tatares; chacun était muni en outre de deux canons et d'un canonnier. Nous nous embarquâmes, et nous remontâmes le fleuve Irtisch.