Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 6

Chapter 63,554 wordsPublic domain

S'il avoit pu nous rester quelque curiosité après avoir passé quelques heures dans l'Habitation des Sauvages, elle auroit regardé le Fort d'Hallenbock que les Hollandois ont construit à dix lieuës du Cap, & qui est devenu un lieu considérable par le grand nombre d'Habitans qui s'y sont établis. Il est fait pour arrêter les Sauvages, qui peuvent quelquefois s'attrouper. Une garnison assez nombreuse rend le Cap & les autres Habitations tranquilles de ce coté là. Mais ayant peu de lumières à espérer dans une Place de Guerre, nous retournâmes au Cap le lendemain de notre départ.

J'y étois attendu par une disgrâce que j'étois fort éloigné de prévoir, & qui m'auroit été néanmoins beaucoup plus fâcheuse si elle eut été différée plus long-tems. Depuis huit jours que nous étions arrivés au Cap, on avoit eu le tems de réparer ce qui pouvoit manquer à notre Vaisseau, & nous pensions à nous remettre en mer au premier vent. Mais en partant vingt-quatre heures plûtôt, je me serois exposé au chagrin de ne recevoir que dans les Indes une nouvelle qui auroit rendu mon Voyage absolument inutile. Pendant la nuit que nous avions passée à visiter les Habitations Hollandoises, il étoit arrivé au Cap un Vaisseau Anglois, qui ne s'étoit arrêté comme nous que pour quelques nécessités de Navigation. Il faisoit aussi le Voyage des Indes, & n'étoit parti de Londres qu'environ quinze jours après le nôtre. M. Sprat mortellement picqué de l'innocente tromperie qu'il avoit à me reprocher, avoit saisi la première occasion d'en tirer vengeance. Le Capitaine, qui se nommoit M. Rut, étoit chargé d'un ordre cruel, qu'il devoit me remettre au premier lieu où il pourroit me rencontrer.

N'ayant point compté de trouver notre Vaisseau au Cap, il n'avoit appris qu'avec un extrême étonnement que nous y étions depuis huit jours; & dans mon absence il avoit déja cherché à voir ma femme, mais il ne lui avoit fait aucune ouverture de sa Commission. Je lui en sçus bon gré en l'apprenant moi-même, parce que cette nouvelle, annoncée sans préparation, auroit causé trop de chagrin à toute ma famille. M. Rut m'ayant fait demande la permission de me voir, commença son discours par un compliment fort civil sur le tort qu'il m'alloit faire, & dont le ressentiment ne devoit pas tomber sur lui. Ensuite, me remettant une Lettre de M. Sprat, il me dit qu'il en avoit une autre à rendre à mon Capitaine, qui contenoit les mêmes ordres. Je me hâtai de lire la mienne. C'étoit une révocation de la Charge de Supercargoes dont j'étois revêtu dans le Vaisseau, & de la Commission que M. Sprat m'avoit accordée dans son Comptoir. Il ne me cachoit pas, que sensible à l'outrage qu'il prétendoit avoir reçû par ma conduite, il étoit charmé de m'en faire porter la peine; & seulement, disoit-il, il plaignoit ma malheureuse famille qui alloit peut-être se trouver réduite à bien des extrémités fâcheuses par mon injustice & ma mauvaise foi.

J'avoüe que ce malheur me parut terrible. Cependant, je remerciai intérieurement le Ciel d'avoir permis que M. Rut m'eût rencontré au Cap, pour m'épargner une course dont le terme auroit augmenté mes embarras. Les Marchandises que j'avois sur le Vaisseau ne pouvoient m'être enlevées, & ce seul fond suffisoit pour me soutenir pendant quelque tems au Cap. Les Hollandois sont d'un excellent caractere. Je ne doutai point qu'en leur expliquant la cause de mon infortune & le besoin que j'avois de leur assistance, ils ne m'accordassent toutes les faveurs qui conviendroient à ma situation.

On voit que dans ces premières réflexions je ne faisois point entrer la ressource des lingots d'or, dont je ne me flatai point effectivement que notre Capitaine me fît jamais la moindre part. Je n'avois aucun titre pour y prétendre. Quoiqu'il m'eût donné quelques témoignages d'amitié, & que je lui crusse un bon naturel, je jugeai que l'ardeur qu'il avoit pour s'enrichir, lui feroit oublier des promesses dont l'execution ne dépendoit que de sa volonté. Enfin, je comptai si peu sur la générosité de son coeur, que ne pensant pas même à le solliciter par des prieres inutiles, j'employai mes premiers soins à calmer les inquiétudes de ma femme. De là je me rendis au Vaisseau, pour faire décharger mes Marchandises. Le Vent étoit devenu si favorable depuis une heure, que j'apprehendois tout de l'empressement de l'Équipage. Mais je trouvai le Capitaine à Bord, où il avoit reçu la Lettre de M. Sprat. Il vint à moi, les bras ouverts & la larme à l'oeil. Après m'avoir fait connoître qu'il étoit instruit de mon malheur, & qu'il regrettoit amérement de n'y pouvoir remédier, il me félicita d'en avoir reçu la nouvelle dans un lieu où je pouvois trouver mille moyens de l'adoucir. D'ailleurs, ajouta-t-il, vous ne serez pauvre nulle part avec une bonne partie de nos Lingots, que mon intention est de vous ceder.

Il ne falloit que mon embarras, sans aucun attachement aux richesses, pour me faire trouver le sujet d'une vive satisfaction dans ce discours. J'embrassai à mon tour un Ami si fidelle & si génereux, & les premiers témoignages de ma reconnoissance tomberent sur sa bonté plus que sur le tresor qu'il me promettoit. Mais enfin, dans l'état où j'allois me trouver, je ne lui cachai point que ses génereuses promesses me rendoient la vie, & sauvoient peut-être du dernier désespoir une malheureuse famille dont le sort meritoit sa pitié. Des remercimens si vifs exciterent encore le noble penchant de son coeur. Il me protesta que si l'honneur lui eût permis d'abandonner la conduite de son Vaisseau, il auroit pris le parti de lier sa fortune à la mienne, & de me proposer même sa main pour ma fille aînée. Et s'il eût pû se persuader, ajouta-t-il, que je voulusse faire assez de fond sur sa parole pour attendre son retour, il n'auroit pas balancé à me jurer que je le trouverois dans la même disposition. Une offre de cette nature ne pouvoit être acceptée subitement. Je lui répondis qu'à son retour il me trouveroit vraisemblablement au Cap, & que sans recevoir de lui aucune promesse par laquelle il pût se croire engagé, je serois ravi de lui voir rapporter des sentimens si favorables à ma famille. Il les confirma sur le champ, en faisant décharger parmi mes Marchandises le Baril qui contenoit environ la quatriéme partie de notre or.

Quoique les essais que nous avions faits à Ferro & depuis notre arrivée au Cap, ne me laissassent plus aucun doute que nos Lingots ne fussent de l'or réel, il s'y trouvoit tant de mêlange que mes richesses ne répondoient pas tout-à-fait à l'idée qu'on s'en pourroit former. Nos calculs nous avoient déja fait concevoir qu'il y avoit deux tiers à rabattre sur le volume. Mais en supposant même une diminution de trois quarts, je comptois que ma part étoit d'environ cent mille écus; & dans l'état de ma fortune, cette somme méritoit bien le nom de trésor. Je promis au Capitaine que s'il repassoit au Cap, il trouveroit en me revoyant que je n'aurois pas négligé nos intérêts communs. J'étois pénétré de tendresse en lui faisant mes adieux, & je communiquai les mêmes sentimens à ma famille. Le Vaisseau qui m'avoit apporté les ordres de M. Sprat partit avec le nôtre. Il se nommoit _le Georges_.

Le bruit de ma disgrâce s'étant déja répandu au Cap, avec des circonstances d'autant plus avantageuses pour moi, qu'elles avoient été confirmées par le Ministre même des fureurs de M. Sprat, je trouvai de la compassion & de la bonté dans les Officiers de la Compagnie Hollandoise & dans tous les Habitans. Ils ne me croyoient pas riche, parce qu'ils avoient sçû que le seul motif de mon Voyage avoit été de réparer ma fortune. Ils me proposerent d'abord d'acheter mes Marchandises, en me faisant entendre qu'ils m'y feroient trouver autant de profit que si je les eusse transportées aux Indes. Mais j'avois déja formé d'autres vûës pour lesquelles je les croyois nécessaires. D'ailleurs, en confessant à ces généreux Hôtes que mes affaires étoient fort dérangées, je ne voulois pas qu'ils me crûssent dans la nécessité, & j'étois bien aise au contraire de les mettre dans l'opinion que les restes de ma fortune me laissoient encore le pouvoir de former quelque entreprise.

L'inclination qu'ils avoient à me secourir devint beaucoup plus vive, lorsqu'ayant commencé, moi & toute ma famille, à étudier leur Langue, ils purent nous parler & nous entendre. Ma fille aînée étoit aimable. Je ne fus pas long-tems sans recevoir pour elle des propositions de mariage. Un Marchand établi depuis vingt ans au Cap, où il avoit amassé de grandes richesses, & veuf depuis six mois, me fit offrir de la prendre sans dot. Je ne rejettai point absolument ses offres. Mais quoique mon Capitaine ne se fût lié à moi que par une promesse vague dont je l'avois même dispensé, la reconnoissance que je devois à son amitié m'avoit fait prendre la résolution d'attendre effectivement son retour. Mon intention d'ailleurs étant bien éloignée de me fixer au Cap, j'aurois eu trop de regret d'y laisser ma fille, au risque de ne la revoir jamais. Cependant, pour le dessein que j'avois de m'instruire dans toutes les méthodes de Commerce, & de jetter les fondemens de quelque entreprise avant le retour du Capitaine, je gardai des ménagemens qui pouvoient faire croire aux Hollandois que je pensois à profiter de leurs bontés. Je n'alléguai que l'extrême jeunesse de ma fille, & je demandai qu'on lui laissât du moins le tems d'apprendre mieux la Langue. Ayant pris une maison au Cap, je cherchai par degrés à m'insinuer dans la confiance de mes Voisins; je me mêlai insensiblement dans leurs assemblées & dans leurs affaires. Je parvins bientôt à n'être plus regardé comme un Étranger.

Ma femme, qui avoit de l'esprit & du courage, entra merveilleusement dans les projets que je lui avois communiqués. Elle se fit aimer universelment dans l'Habitation, & l'habitude des moeurs Hollandoises ne lui coûta rien à former. Nous raisonnions souvent ensemble sur les desseins que je méditois, lorsqu'il arriva de Hollande trois Vaisseaux qui alloient à Batavia. Cet incident me fit suspendre une résolution que je me croyois à la veille d'éxécuter. Je pensai qu'avant que de me livrer à des idées trop hautes, je ne ferois pas mal de saisir une si belle occasion de m'instruire. La confiance des Hollandois croissant pour moi de jour en jour, je ne doutai point qu'ils ne m'accordassent la liberté de faire le Voyage de Batavia, surtout lorsque je leur laisserois des gages aussi chers que ma famille. Je commençois à parler fort bien leur Langue. Il ne me manquoit qu'un prétexte pour leur faire agréer mon dessein. Le hazard me l'offrit heureusement par la mort d'un Facteur de quelques Marchands de Londres, qui avoit obtenu de la Compagnie de Hollande la permission de faire le Voyage à bord d'un de leurs trois Vaisseaux. S'étant trouvé fort mal en arrivant, il avoit appris avec joie qu'il y avoit au Cap un Anglois dont on y estimoit la probité, & dans ses derniers momens, il me proposa de me charger de ses Lettres & de ses Mémoires, pour les faire remettre à Londres, ou pour exécuter moi-même sa Commission. Elle regardoit la Cargaison d'un Vaisseau Anglois, qui avoit péri près de l'Isle de Java l'année précédente en revenant de la Chine. Les Hollandois de Batavia avoient sauvé une partie considérable des richesses qu'il apportoit; mais après de longues discussions, qui n'avoient pû se terminer à Amsterdam, les Marchands Anglois avoient pris le parti d'envoyer un de leurs Facteurs aux Indes, & la Compagnie ne s'y étoit pas opposé.

La facilité que je ne pouvois manquer de trouver à revenir de Batavia au Cap, me fit espérer qu'après avoir fini les affaires des Marchands de Londres, je serois de retour assez-tôt pour prévenir M. Rindekly, mon ancien Capitaine. S'il continuoit son Voyage jusqu'en Angleterre, je me proposois de le charger du rapport de ma conduite & des pièces ou des effets que je devois retirer de Batavia. Avec cette vûë, j'avois celle de mortifier M. Sprat, lorsque tous les Marchands de Londres apprendroient de la bouche de mon ami, & peut-être par le succès de ma négociation, que je ne méritois pas le tort qu'il avoit fait à mon honneur en m'ôtant les emplois qu'il m'avoit confiés. Enfin, quelque parti que M. Rindekly pût prendre après sa course, je ne devois pas douter que s'il s'arrêtoit au Cap pour épouser ma fille, celui à qui il remettroit la conduite de son Vaisseau jusqu'à Londres ne fût digne de ma confiance autant que de la sienne.

Il n'y eut personne au Cap qui n'applaudit à ma résolution. Ma femme ne l'approuva pas moins, & ce fut elle qui me conseilla de prendre avec moi l'aîné de mes fils. J'embarquai une partie de mes Montres & de mes ouvrages d'Orféverie, avec le quart de mes lingots que je voulois une fois convertir en argent monnoyé pour m'assurer de leur juste valeur. Nous partîmes le 17. de Juillet, à bord du Dauphin, Vaisseau de Middlebourg. Notre navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur du Cap de Bruining, éloigné d'environ cent lieuës de celui de Bonne Espérance. Mais un vent impétueux nous ayant fait perdre de vûe les deux autres Vaisseaux, nous passâmes quatre jours entiers sans les revoir. Enfin, lorsque nous commencions à perdre l'espérance de les rejoindre, nous les apperçûmes à l'ancre, & nous découvrîmes, à mesure que nous en approchions, qu'ils avoient été plus maltraités que nous par la tempête. Le Zuyderzée, qui portoit quarante pièces de canon, avoit perdu deux de ses mâts, & se trouvoit ouvert de tant de côtés, que dans le danger pressant où il étoit, on avoit déja transporté une partie de sa carguaison dans l'autre. Quoiqu'on eut apporté une diligence extrême à fermer toutes les voies d'eau, il s'en formoit de nouvelles à tous momens; ce qu'on ne pouvoit attribuer qu'au choc violent de quelque rocher, qui avoit ébranlé toute la charpente, sans qu'on s'en fût apperçu dans l'agitation de la tempête; & le péril étoit ainsi d'autant plus terrible, que renaissant sans cesse, on ne savoit où le reméde devoit être porté pour le prévenir. Les trois Capitaines ayant tenu conseil sur un si malheureux accident, conclurent à faire passer le reste de la carguaison, ou du moins ce qu'elle contenoit de plus précieux, sur le Bord où j'étois. Il ne resta dans le Zuyderzée que l'artillerie, l'équipage & les vivres. Mais ce qui servoit à le soulager nous devenoit si incommode, qu'au lieu de continuer notre route, tous nos voeux furent pour trouver quelque Côte où nous pussions nous délivrer de cet embarras. Nous profitâmes à toutes voiles d'un vent qui nous poussoit vers le Continent, & l'ayant eu deux jours entiers de la même force, nous apperçûmes la terre au troisiéme jour. Le rivage étoit uni; & plus loin dans les terres, nous découvrions quantité de bois qui nous firent prendre une bonne opinion du Païs; mais il nous étoit inconnu, & nous n'appercevions ni Habitations, ni Port qui pussent servir à diriger notre course. La sonde ne nous faisoit plus trouver que dix-huit brasses. Nous mîmes à l'ancre, & n'étant guéres qu'à trois ou quatre lieuës du rivage, nous prîmes le parti de détacher la Chaloupe pour observer plus particulierement la Côte.

Dans l'ardeur qui me faisoit chercher toutes les occasions de m'instruire, je me mis au nombre de ceux qui sortirent du Vaisseau. Nous n'eûmes pas avancé l'espace de quatre ou cinq milles, que nous sentant repoussés par les flots dans une Mer assez tranquille, nous ne doutâmes point que nous ne fussions fort proches de l'Embouchure de quelque grande Rivière. Cette espérance nous causant beaucoup de joie, nous continuâmes d'avancer à force de rames, & nous distinguâmes enfin si clairement le courant & la différence des eaux, que nous retournâmes aussi-tôt au Vaisseau pour y porter cette agréable nouvelle. Les trois Capitaines ne balancérent point à prendre sur le champ la même route. Notre rapport se trouva fidéle. La Rivière se retrécissant à mesure que notre vûe pouvoit s'étendre dans les terres, nous crûmes qu'avec un tems fort doux, il n'y avoit aucun péril à nous avancer la sonde à la main. La profondeur de l'eau se trouva presque égale depuis l'extrêmité de la Côte, jusqu'au lieu où l'Embouchure commençoit à se retrécir; & le rivage paroissant assez commode sur la gauche, nous jettâmes l'ancre à la portée du fusil de la terre, sur douze brasses de fond.

Comme le Païs nous offroit beaucoup de bois, & que nos trois Vaisseaux ne manquoient ni d'ouvriers, ni d'instrumens, les Capitaines jugérent qu'il étoit inutile de chercher plus loin des secours que nous pouvions nous procurer sans pénétrer dans le Païs. On commença le travail avec beaucoup d'ardeur. Mais quel moyen de refuser à une partie de l'Équipage la liberté de chasser sur la Côte? Quoique cette permission ne fut accordée qu'avec beaucoup de réserve pendant les premiers jours, elle devint plus facile à obtenir lorsqu'on vit rapporter aux Chasseurs le meilleur & le plus beau gibier du monde. Ceux qui s'écartoient le plus du rivage, nous assurérent qu'ils avoient vû des cédres d'une beauté admirable, & d'autres arbres odoriférans. Ils avoient pris vifs quelques oiseaux, qui étoient tombés à terre au bruit de leurs fusils, & un petit animal de la grosseur d'une belette, dont la peau étoit mouchetée de diverses couleurs. Pendant quatre jours que l'ardeur de la chasse alloit en augmentant, nous nous trouvâmes assez de venaison de toutes sortes d'espéces pour nourrir les trois Équipages pendant plusieurs mois. Aussi ne prenions-nous plus cet exercice que pour notre amusement. Mais le bruit de tant de coups de fusils n'ayant pû manquer de se faire entendre, quelques Chasseurs nous avertirent, le cinquiéme jour, qu'après avoir observé d'abord un nuage de poussiere dans une vaste campagne qu'ils avoient parcouruë, ils avoient été surpris de découvrir un corps considérable d'hommes armés, qui marchoient vers la Mer, & qui ne devoient pas être éloignés de plus d'une lieuë. Il étoit clair qu'ils nous cherchoient. Les Capitaines se hâtérent de faire tirer un coup de canon pour rassembler tout leur monde. Ils auraient souhaité que chacun pût regagner son Bord avant l'arrivée des Nègres: mais perdant cette espérance dans une allarme si subite, ils ne voulurent point abandonner à la discrétion des Sauvages quantité d'honnêtes gens qui étoient encore dispersés. Le Capitaine du Vaisseau de Midelbourg, brave & prudent Officier, fut d'avis de nous ranger tous derriere les arbres qu'on avoit apportés sur le rivage, & que nos Charpentiers commençoient à mettre en oeuvre. Il donna ordre en même-tems que les Vaisseaux eussent le flanc tourné vers la terre, pour être en état de faire leur décharge au premier signe. Les trois Équipages montant ensemble au nombre de cent dix hommes, nous étions à terre environ soixante, qui n'avions point d'autres armes que nos fusils & des bayonettes. Mais quoique le signal du canon eut ramené les moins éloignés, il nous en manquoit encore huit ou dix qui couroienr grand danger d'avoir été coupés par les Nègres. Cependant nous découvrimes bien-tôt la petite Armée qui sembloit nous menacer. Quoiqu'au fond notre frayeur fut médiocre, parce que les Hollandois sont aimés de la plûpart de ces Peuples, avec lesquels ils entretiennent continuellement quelque commerce, nous ne négligeâmes aucune précaution pour notre défense. En peu de momens les arbres avoient été croisés les uns sur les autres, & rangés avec assez d'habileté pour faire une barricade fort difficile à forcer. La facilité d'ajuster nos coups, en tirant à bout posé, nous rendoit presque sûrs de l'effet de toutes nos décharges; & nous ne doutions point que le bruit d'environ quarante pièces de canon n'augmentât beaucoup la frayeur de nos ennemis.

Notre agitation n'empêchoit point que nous n'eussions l'oeil ouvert sur tous leurs mouvemens. Ils s'arrêterent à cinq cens pas de nous. Leur nombre nous parut d'environ trois cens. Ayant connu que nous les attendions de pied ferme, & la vûe des trois Vaisseaux servant peut-être à les refroidir, ils détachérent vers nous quatre hommes, que nous reconnûmes ensuite pour quatre de leurs Officiers. Nous nous disposâmes à les recevoir honnêtement, & l'un de nos trois Capitaines s'avança de quelques pas au devant d'eux, suivi d'un même nombre de nos gens. Ces quatre Nègres étoient de belle taille. Ils portoient des bonnets quarrés, qui étoient ornés de plumes de Paon & d'Autruches. Ils avoient le corps nud, mais ils portoient des chaînes de fer qui se croisoient sur l'estomac & sur le dos. Leurs armes étoient l'arc & la fléche, avec une hache & un poignard, suspendus à leur ceinture. Ils avoient aussi sur le dos, à côté du carquois, une sorte de bouclier, garni d'une peau de bufle.

Ils nous saluerent d'un air fier. Le Capitaine leur rendit leur salut, & ne comprenant rien à quelques discours qu'ils prononçoient dans leur Langue, il leur montra, pour réponse, nos Vaisseaux, & notre Troupe, qui faisoit fort bonne contenance derriere les arbres. Les Nègres, voyant qu'ils n'étoient point entendus, prononcerent fort distinctement quelques mots Hollandois, sans liaison à la vérité, mais capables de nous faire juger aussi-tôt qu'ils avoient déja reçû des visites de cette Nation. Le mot d'_ia_, par lequel nous applaudimes d'abord à ce que nous entendions, fut un nouveau signe par lequel ils nous reconnurent aussi. Ils firent d'une main dans l'autre le mouvement par lequel ils expriment les échanges du commerce; & nous nous figurâmes qu'ils vouloient nous marquer que nous étions des Marchands, ou qu'ils espéroient de faire quelques affaires de négoce avec nous. Notre manière de répondre ayant été propre à les confirmer dans cette idée, ils ne penserent plus qu'à nous accabler de caresses.

Nos Capitaines leur offrirent alors un verre d'eau-de-vie, qu'ils accepterent avec les témoignages d'une joie fort vive. Ils ne se firent pas presser davantage pour entrer dans une Chaloupe, & se laisser conduire aux Vaisseaux. On leur y donna des rafraîchissemens. Ils les prirent avec avidité; & quoiqu'ils parussent moins touchés de quelques petits présens que les Capitaines joignirent à la bonne chere, ils les reçûrent aussi avec différentes marques de reconnoissance.