Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 5
Nous fûmes surpris sous la Ligne d'un autre calme, qui auroit coûté la vie à ma femme, s'il eut duré plus long-tems. Elle se trouva si affoiblie, qu'ayant perdu la connoissance pendant plus de quatre heures, elle ne revint à elle-même qu'à l'aide de plusieurs soufflets, avec lesquels je fis agiter l'air dans ma Cabanne. Cette langueur la reprenant aussitôt que le mouvement de l'air cessoit, je fus obligé pendant trois jours d'acheter par des sommes immenses les services de quelques Matelots, qui se trouvant eux-mêmes fort incommodés de leur situation, se crurent en droit de me faire payer leur secours. Nous sortîmes de cet embarras pour retomber dans un nouveau danger; le vent, dont la joye de le sentir renaître nous fit user d'abord avec peu de précaution, poussa notre Vaisseau avec tant de violence sur un Banc de sable, qui n'étoit pas marqué sur nos Cartes, que nous demeurâmes beaucoup plus immobiles que nous ne l'avions été pendant les deux calmes. Notre Capitaine mortellement allarmé, fit d'abord visiter toutes les parties du Vaisseau, elles se trouverent saines; mais il n'en fut pas plus rassuré contre un accident qui paroissoit sans remede. Cependant deux heures après, nous crûmes sentir que le Vaisseau recommençoit à flotter. Il reprit en effet le cours du vent, & nous rendîmes graces au Ciel de nous avoir sauvé d'un péril, que nous ne connoissions pas mieux en le voyant finir, que lorsqu'il avoit commencé. Quelques-uns de nos Matelots nous assurerent néanmoins qu'ils en avoient vû des exemples, & donnerent à la cause de nos frayeurs le nom de Sable mouvant, qui se forme quelquefois par le seul choc des flots, sur-tout dans les momens qui précedent un grand calme, & qui se résout ensuite lorsque l'agitation recommence. Depuis notre départ de Londres, j'avois cru reconnoître dans la conduite du Capitaine, & dans toute la manoeuvre du Vaisseau, que je n'étois pas avec les plus habiles gens du monde; & je ne pûs m'empêcher, en sortant de ce dernier danger, de lui faire entrevoir l'opinion que j'en avois. Loin d'en paroître offensé, il me confessa que dans la nécessité de réparer sa fortune, il avoit donné beaucoup au hazard, & qu'il apportoit à son métier moins de lumiéres que de résolution. Nous gagnâmes enfin le Cap de Bonne-Espérance, où la crainte qu'il ne fut arrivé quelque dommage au Vaisseau en donnant sur le Banc de sable, lui servit de prétexte pour entrer dans la Rade.
Nous étions si bien avec les Hollandois, que n'ayant que de l'assistance à nous en promettre, nous abordâmes à pleines voiles au rivage. On nous y fit l'accueil que nous avions esperé. Je conçus par les discours du Capitaine qu'il avoit d'autres vûës, que celles dont il s'étoit fait un prétexte. Il ne me les dissimula point lorsque nous fûmes à terre. La Compagnie Hollandoise des Indes Orientales ayant formé un très-bel Établissement à cette extrémité de l'Afrique, il se proposoit non-seulement de vérifier la réalité de notre trésor, mais de prendre adroitement les connoissances qui nous manquoient pour le succès de nos espérances, & de jetter les fondemens de l'entreprise qu'il méditoit à son retour. Nous trouvâmes dans la grande Habitation des Hollandois, qui est près du Fort, des gens d'autant plus entendus sur la matiére des Métaux, que cette partie de l'Afrique n'étant point sans Mines d'or & d'argent, ils s'exerçoient continuellement à cette recherche. Mais la crainte de nous trahir nous empêcha d'abord de nous ouvrir avec trop de confiance, sur-tout lorsque nous eûmes remarqué que les Hollandois faisoient eux-mêmes un profond mystere de leurs Mines.
Ils nous permirent néanmoins de visiter pour notre amusement tous les endroits qu'ils ont cultivés, & la seule précaution qu'ils prirent avec nous, fut de nous faire accompagner d'un Interpréte, qui étoit sans doute en même tems notre Espion. Peut-être que sous ombre de satisfaire notre curiosité, ils étoient ravis d'avoir l'occasion de faire connoître aux Anglois la force & la beauté de cette Colonie. Après nous avoir fait voir le Jardin de la Compagnie, qui est d'une beauté rare, & où l'on trouve avec toutes sortes de fruits délicieux, les arbres & les Plantes les plus rares de l'Europe; on nous fit traverser une grande montagne, sur laquelle nous prîmes plaisir à chasser de gros Singes qui y sont en abondance. Comme nous n'étions munis de rien pour nous faciliter cette chassee, & que l'occasion seule nous en avoit fait naître l'envie, tous nos efforts ne purent nous en faire prendre que deux dans le cours d'un après-midi. Nous étions quatre; le Capitaine & moi, avec notre Guide & l'Écrivain du Vaisseau. Je ne puis représenter toutes les souplesses des animaux que nous poursuivions, ni avec combien de légereté & d'impudence ils revenoient sur leurs pas, après avoir pris la fuite devant nous. Quelquefois ils se laissoient approcher à si peu de distance, que m'arrêtant vis-à-vis d'eux pour prendre mes mesures, je me croyois presque certain de les saisir; mais d'un seul saut ils s'élançoient à dix pas de moi, ou montant avec la même agilité sur un arbre, ils demeuroient ensuite tranquilles à nous regarder, comme s'ils eussent pris plaisir à se faire un spectacle de notre étonnement. Il y en avoit de si gros, que si notre Interpréte ne nous eut point assuré qu'ils n'étoient pas d'une férocité dangereuse, notre nombre ne nous auroit pas paru suffisant pour nous garantir de leurs insultes. Comme il nous auroit été inutile de les tuer, nous ne fîmes aucun usage de nos fusils. Mais le Capitaine s'étant avisé d'en coucher en jouë un fort gros qui étoit monté au sommet d'un arbre, après nous avoir long tems fatigués à le poursuivre, cette espece de menace dont il se souvenoit peut-être d'avoir vû quelquefois l'execution sur quelqu'un de ses semblables, lui causa tant de frayeur qu'il tomba presqu'immobile à nos pieds; & dans l'étourdissement de sa chûte nous n'eûmes aucune peine à le prendre: cependant lorsqu'il fut revenu à lui, nous eûmes besoin de toute notre adresse & de tous nos efforts pour le conserver, en lui liant étroitement les pattes. Il se défendoit encore par ses morsures, ce qui nous mit dans la nécessité de lui couvrir la tête, & de la serrer avec nos mouchoirs. Nous en prîmes un autre, que l'Écrivain renversa d'un coup de pierre, & qui en fut si blessé, qu'il mourut quelques jours après.
En descendant de l'autre côté de la montagne, nous fûmes surpris qu'au lieu du terrain sec & sablonneux que nous avions vû jusqu'alors, il ne se présenta qu'une perspective riante dans une Plaine à perte de vûë. C'étoient, en plusieurs endroits, des Habitations, qui ressembloient à nos Bourgs & à nos meilleurs Villages. La plûpart des maisons étoient bâties de briques, & ne le cédoient point pour la propreté & l'agrément, aux jolies maisons de Hollande. La Campagne étoit couverte de verdure. Notre Interpréte nous assura que la terre y étoit aussi bonne, que dans les cantons les plus fertiles de l'Europe, & qu'elle y produisoit toutes sortes de grains & de fruits. Mais cette belle Plaine, qui n'a pas moins de quinze lieuës d'étenduë, est infestée continuellement par un grand nombre de bêtes sauvages, qui descendent des montagnes arides dont elle est bordée. Quoique tous ces animaux n'en veuillent point à la vie des hommes, il s'y trouve des Lions, des Tigres, des Léopards, des Chiens sauvages, des Loups, & d'autres ennemis de la race humaine, à qui la faim fait quelquefois commettre des désordres fort sanglans. Les Laboureur ne conduisent point la charuë sans être armés, & l'entrée de toutes les Habitations est défenduë par des fossés & par des portes. On trouve d'ailleurs dans le Païs toutes sortes de gibiers, particulierement des cerfs, dont le nombre est prodigieux. Il y a quantité de chevaux sauvages, parmi lesquels il s'en trouve d'une beauté extraordinaire. Ils ont la peau diversifiée de rayes blanches & noires. Mais on parvient difficilement à les dompter. Les eaux des Sources & des Rivières étant excellentes & fort poissonneuses, il ne manque rien à ce beau canton pour la commodité & l'agrément de la vie.
L'amusement qui nous avoit arrêtés sur la Montagne ayant consumé une grande partie du jour, notre Interpréte nous fit craindre que si l'admiration nous retenoit plus long-tems à considerer la plaine, nous ne fussions exposés à la rencontre de ces terribles animaux dont il nous avoit peint la férocité. Nous pressâmes notre marche. Toutes les Habitations ayant beaucoup de ressemblances, il nous suffisoit d'en voir une pour prendre une idée de toutes les autres. Celle où nous arrivâmes se nomme Delpht, du nom apparemment d'une Ville de Hollande. On nous y reçut avec toutes sortes de caresses. Le Capitaine, qui savoit quelques mots de Hollandois, nous quitta pour se promener seul dans les ruës. Il revint une heure après, avec une femme Angloise qu'il avoit rencontrée, & qui marquoit une joie extrême de se trouver avec trois personnes de son Païs. Elle s'étoit mariée en Hollande à un Tailleur, qui n'ayant pû se procurer une vie commode dans sa Patrie, s'étoit déterminé à venir chercher une meilleure fortune au Cap. Elle n'étoit pas sans agrément, & le Capitaine qui conservoit son ancien goût pour le plaisir, lui ayant proposé en badinant de nous suivre, elle nous surprit par la facilité qu'elle eût à goûter cette offre. Nous profitâmes du moins d'une si favorable disposition pour nous faire expliquer mille choses que nous n'espérions point d'apprendre de notre Interpréte. Elle nous dit que les Hollandois n'avoient guéres d'autre commerce avec les Naturels du Païs, que celui de l'or & des dents d'élephans. S'ils ont des mines ausquelles ils fassent travailler eux-mêmes, le secret en est bien impénétrable, puisqu'après plusieurs années de séjour au Cap, elle ignoroit qu'ils y eussent cette sorte de richesse; mais elle nous assûra que dans divers tems de l'année, plusieurs nations Caffres leur apportoient de la poudre d'or & de petits lingots, tels que ceux dont nous avions rempli nos deux tonneaux. Ces Barbares, plus grossiers que tous les autres peuples de l'Afrique, comptent pour rien les petits miroirs, les étoffes, & toutes les denrées qui servent à apprivoiser les Sauvages. Ils ne cherchent dans leur trafic que de l'Eau-de-vie, qu'ils aiment avec une violente passion, des haches & d'autres instrumens fabriqués. La plûpart sont entierement nuds, & d'une noirceur surprenante. Ils ne se nourrissent que de chair cruë. On ne leur connoît ni Loix, ni Religion. Leurs habitations, qui consistent en Cabanes formées de branches d'arbres, sont répanduës dans les montagnes, & n'offrent qu'un amas dégoûtant de saletés qui infectent l'air. Ils sont riches en troupeaux de toute espéce. À peu de distance du lieu où nous étions, vers une pointe qu'on nomme le Cap des Eguilles, on compte plus de cent mille bêtes à cornes dans une Nation qui n'est pas composée de plus de deux mille Nègres, & qui n'occupe pas plus de dix lieuës dans tout son terroir. Toutes les entreprises qu'on a tentées pour les civiliser n'ont abouti qu'à faire prendre au plus grand nombre la résolution de se retirer plus loin dans les montagnes. Ils ont tant d'aversion pour l'ordre & pour la police, qu'il est rare qu'on en puisse accoutumer quelques-uns à rendre des services réguliers dans les Habitations des Hollandois. Cependant lorsqu'on parvient à les apprivoiser parfaitement, ils sont capables de travail & de fidélité.
Le commerce qu'ils exercent eux-mêmes, non-seulemeut des prisonniers qu'ils font à la guerre, mais de leurs propres enfans, & de tous ceux sur qui la force, ou des usages inconnus leur donnent quelque droit & quelque pouvoir, ne leur rapporte guéres que des liqueurs fortes & des ustenciles de peu de valeur. Mais les malheureux qui sont ainsi vendus pour l'esclavage n'acceptent jamais volontairement leur sort, & mettent tout en usage pour s'en garantir. Il est arrivé plus d'une fois qu'au jour marqué pour les échanges, la plûpart se donnoient la mort par différentes voies, ou qu'ils se précipitoient dans la Mer en mettant le pied dans le Vaisseau, & que les Marchands d'Europe se trouvoient frustrés de leur proie sans être en droit d'en faire un reproche à ceux de qui ils l'avoient reçûë. Malgré les précautions que l'expérience fait prendre, il s'en trouve toujours plusieurs qui réussissent à se délivrer de la vie pour éviter tout ce qu'ils se figurent d'affreux dans l'esclavage.
Au lieu de perdre le tems à visiter d'autres Habitations Hollandoises qui ne nous auroient rien offert que nous n'eussions déja vû dans la première, nous proposâmes à notre Interpréte de nous conduire le lendemain dans quelque canton habité par des Nègres. Il consentit à nous en faire voir un qui n'étoit qu'à quatre lieuës de Delpht, dans une gorge de la Montagne que nous avions traversée. Nos chevaux étoient assez bons pour nous faire espérer de revenir commodément avant la fin du jour. L'intention du Capitaine, en proposant ce Voyage, étoit de se familiariser plus que jamais avec les signes & les usages des Nègres, pour nous faciliter le grand dessein auquel ses méditations se rapportoient continuellement. Il promit à l'Angloise de se charger d'elle à notre retour, & lorsque je lui demandai sérieusement à quoi il la destinoit, il me dit qu'elle pourroit être utile, en qualité de Servante, à ma femme & à mes enfans. Mais croyant pénétrer ses vûës, je le priai d'abandonner un projet qui blessoit la bienséance, & j'obtins de lui qu'il ne favoriseroit point le libertinage d'une femme qui étoit lasse apparememt de son mari.
Les Nègres, dont nous visitâmes l'Habitation, étoient de la race des Hotentots, les plus sales & les plus grossiers de tous ces Peuples barbares. Le voisinage des Hollandois les avoit accoutumés à les voir sans effroi, & nous fûmes fort satisfaits de l'accueil qu'ils nous firent. Ils nous offrirent du lait & de la chair qui n'avoit pas mauvaise apparence, avec une espéce de pain composé d'une racine dont le goût approche fort de celui de la noisette. Ils ont pris des Hollandois l'usage de se couvrir d'une sorte d'habits, qui ne sont que de simples peaux de Mouton, avec la laine, préparées avec de l'excrément de vache & une certaine graisse, qui les rend aussi insuportables à la vûë qu'à l'odorat. Le centre de leur Nation est beaucoup moins civilisé. Elle habite la Côte orientale & méridionale. Les Hotentots sont agiles, robustes, hardis & plus adroits que les autres à manier leurs armes, qui sont la zagaye & les fléches. Ils vont même servir chez les autres Nations en qualité de Soldats. Leur exercice principal est la chasse. Ils tuent fort adroitement avec des armes empoisonnées des élephans, des rhinoceros, des élans, des cerfs; & ce qui est extrêmement singulier, c'est, dit-on, qu'à les entendre parler des Hollandois, lors même qu'ils les servent pour en obtenir un peu de pain, de tabac & d'eau-de-vie, ils les regardent comme des misérables, qui viennent cultiver avec beaucoup de peine les terres de leur Païs, au lieu d'y vivre en repos, ou de s'occuper comme eux à la chasse. Mais quelque bonne opinion qu'ils aient d'eux-mêmes, rien ne peut représenter les horreurs de la vie qu'ils menent. Ils sont d'une saleté qui surpasse l'imagination, comme s'ils mettoient leur étude à se rendre affreux & dégoûtans. Ils se frottent le visage & les mains de la suie de leurs chaudieres, ou d'une graisse noire qui les rend puants & hideux. Ils s'en graissent aussi la tête, ce qui joint leurs cheveux en petites toufes, ausquelles ils attachent des pièces de cuivre ou de verre. Les plus considérables parmi eux portent aussi de grands cercles d'yvoire, qu'ils passent dans leurs bras, au-dessus & au-dessous du coude. Les femmes s'entourent les jambes de petites peaux taillées exprès, ou d'intestins d'animaux, & se font des colliers avec de petits os de différentes couleurs. Mais quoique cette Nation soit horrible à la vûë, elle n'approche point, pour la férocité & la barbarie, de celle des Caffres, dont notre Interpréte nous fit des relations presqu'incroyables. Ma méthode dans ce Journal ayant toujours été de ne m'attacher qu'aux choses que j'ai vûës par mes yeux, je me suis contenté dans ces occasions d'écrire seulement les principaux traits que j'ai pû recueillir des discours d'autrui. Les Hollandois ne donnent point au Païs des Caffres moins d'onze ou douze cens lieuës d'étenduë. Il est borné dans les terres par une longue chaîne de Montagnes. Les Portugais ont nommé Picos Fragosos celles qui s'avancent du côté du Cap de Bonne Espérance. Le mot de Caffre signifie _sans Loi_, il vient du mot _Cafir_ ou _Cafiruna_, que les Arabes donnent à tous ceux qui nient l'unité d'un Dieu, & qu'on a cru convenable aux Habitans de ce Païs, parce qu'on a prétendu qu'ils n'avoient ni Princes, ni Religion. Ils ignorent eux-mêmes que nous leur donnions le nom de Caffres, qui leur est inconnu. Mais on a sû depuis, par diverses Relations, qu'ils ont plusieurs Rois, tels que ceux de Malemba, de Chicanga, de Sedanda, de Quietava, de Cefala & de Metavan. Ces Peuples sont noirs, brutaux & cruels. Il s'y trouve des Antropophages. On comprend dans le Païs des Caffres le Royaume de Sofala, qui produit tant d'or & d'élephans, qu'on a douté si ce n'étoit pas l'Ophir de Salomon. Les Portugais y ont la Forteresse de Sofala ou de _Cuama_, vis-à-vis de Madagascar. Mais les Caffres les mieux connus sont ceux qui demeurent vers le Cap de Bonne Espérance, & qu'on distingue par différens noms: les Cochoquas, les Cariguriques, les Hosaes, les Chainouquas, les Sonquas, les Brigoudis, les Namaquas, & les Goringhaiconas, &.
Ces derniers, que les Hollandois appellent Watermans, c'est-à-dire, _Hommes d'eau_, sont à peu de distance du Cap, sous la conduite d'un Chef. Ce fut leur Habitation que nous visitâmes. Les Garachouquas, sur-nommés Voleurs de tabac, ont aussi leur Capitaine, & n'ont pas moins de quatre ou cinq cens hommes capables de porter les armes. Les Gorinhaiques, ou gens du Cap, autres voisins des Hollandois, portent ce nom, parce qu'ils s'attribuent la proprieté du Cap de Bonne Espérance. Les Cochoquas sont quatre ou cinq cens familles qui occupent quinze ou seize Villages à vingt-sept lieuës du Cap vers le Nord-Ouest. Ce sont ceux qui ont, comme je l'ai déja remarqué, plus de cent mille bêtes à cornes. Leurs moutons, au lieu d'une laine frisée, ont le poil long, moucheté & de diverses couleurs. Les Chainouquas sont situés à plus de trois mois de chemin du Cap, & n'ont été connus que par l'infortune de quelques Voyageurs qui se sont égarés dans cette immense contrée. Les Cobinas sont au-delà de ceux-ci, & passent pour des Antropophages, qui rotissent vifs ceux dont ils peuvent se saisir, sans épargner les gens mêmes de leur Nation. Ils sont les plus noirs des Nègres, & portent les cheveux fort longs. En 1713. ils dévorérent six Hollandois, que l'espérance de recueillir de l'or avoit fait pénétrer jusques dans leur canton. Les Sonquas habitent sur de hautes Montagnes. Les deux sexes y font également leur occupation de la chasse, & ne vivent que de la chair cruë des bêtes qu'ils peuvent tuer avec leurs fléches & leurs zagayes. On trouve dans leur Païs des chevaux & des ânes sauvages, qui sont mouchetés de plusieurs couleurs très-vives. Les chevaux y sont bien formés. Ils ont ordinairement le dos & le ventre tachetés de jaune, de noir, de rouge & d'azur; mais la peau des ânes sauvages est marquée de blanc & de couleur de noisette. En 1662. les Sonquas portérent quelques-unes de ces peaux au Cap de Bonne Espérance, & les donnérent pour du tabac aux Hollandois, qui en remplirent une de paille & la suspendirent dans la salle du Château, où ils nous la firent voir encore. Ces Caffres sont voleurs de profession, & tout le bétail qu'ils peuvent enlever est regardé parmi eux comme une partie de leur chasse. Ils se couvrent, dans certains tems, de peau de buffles, dont ils se font une espéce de manteau. Leurs femmes portent autour de la tête un parasol, fait de plumes d'autruches. Les Namaquas se tiennent à plus de cent cinquante lieuës, & quelquefois à deux cens lieuës du Cap de Bonne Espérance; car c'est une Nation vagabonde, quoiqu'elle soit une des plus nombreuses & les plus guerrieres. Ils ont la taille belle, & se couvrent quelquefois le corps de peaux de bêtes, embellies de grains de verre qu'ils achetent des Portugais, pour des Brebis & des Chèvres. Les hommes portent une plaque d'yvoire au bas du ventre, & les femmes se couvrent cette partie d'une belle peau; elles ont le reste du corps nud. Ces Caffres reconnoissent l'autorité d'un Chef. Lorsqu'ils virent pour la première fois des Hollandois parmi eux, ils les reçurent avec une troupe d'Instrumens, qui souffloient chacun dans un roseau, dont le son imitoit celui de la Trompette Marine. Leur Chef les régala de lait & de chair de Mouton; & les présens des Hollandois furent de l'Eau de vie, du Tabac, des grains de Corail, & quelques morceaux de cuivre. Les Housaquas demeurent fort loin, au Nord-Ouest du Cap; on n'a jamais pénétré dans leur Pays, on en voit seulement quelques-uns qui viennent sur la Côte avec le Chef des Chainouquas, pour faire trafic de bétail. Outre la qualité de Pasteurs, ils font gloire de s'exercer à l'Agriculture. Ils cultivent particulierement une certaine racine qu'on nomme Dacha, & qui étant infusée dans l'eau, enyvre comme le vin le plus fort. On dit qu'ils tendent des piéges pour prendre des Lions, qu'ils les apprivoisent, & les rendent aussi dociles que des chiens, jusqu'à les rendre capables de les suivre à la guerre, & de fondre sur leurs ennemis dans la chaleur du combat. Les Brigoudis n'ont gueres été vûs des Voyageurs, on sçait seulement qu'ils sont fort riches en bétail.
En général les Caffres ont le teint bazané & olivâtre, quoique plusieurs Nations l'aïent d'un noir extrêmement foncé. Ils ont les lévres grosses, & le visage affreux; ceux qui ont quelque communication avec les Hollandois, se civilisent insensiblement, les autres sont sauvages, & vivent dans une profonde ignorance. Leurs armes sont l'arc & les fléches, avec une zagaye, qui est une espece de Javelot. Ils ne se nourrissent que de racines cuites dans l'eau, ou roties sur des charbons, de la chair de leurs plus méchantes bêtes, qu'ils ne tuent point si elles ne sont vieilles ou malades, ou du poisson qu'ils trouvent mort sur le rivage. Ils se font un morceau délicat d'un Chien de mer, & ils n'en manquent point, car la Côte en est remplie. Les Caffres vivent fort long-tems, & la plûpart vont jusqu'à cent & six-vingt ans. Ils enterrent leurs Morts assis & nuds, & dans les funérailles ils observent une cérémonie très-fâcheuse, car tous les parens du mort sont obligés de se couper le doigt de la main gauche, pour le jetter dans la fosse; aussi regardent-t-ils comme un malheur extrême de voir mourir leurs parens. Leurs maisons sont généralement composées de branches d'arbres, & couvertes de jonc; à la réserve de quelques Peuples qui se retirent dans des cavernes. Plusieurs de ces cabannes sont si grandes, qu'elles peuvent contenir une famille de trente personnes. Il paroît que la Langue de toutes les Nations Caffres est à peu près la même; mais elle est si confuse & si mal articulée, que les Étrangers ne peuvent l'apprendre. Au contraire les Caffres apprennent assez facilement celle des Étrangers, & dans le voisinage du Cap il s'en trouve beaucoup qui se font entendre en Hollandois. Quoiqu'ils n'ayent aucune trace de culte religieux, on croit qu'ils reconnoissent un Être Souverain, mais ils ne pensent guères à lui rendre le moindre hommage. Ils poussent néanmoins des cris vers le Ciel, lorsqu'après un mauvais tems ils voyent que l'air commence à devenir plus doux ou plus serein. Ils rendent aussi quelques respects à la Lune lorsqu'elle commence à paraître, du moins si l'on en juge par l'ardeur avec laquelle ils passent alors toute la nuit à chanter & à danser.